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Full text of "Actes et paroles : avant l'exil, 1841-1851"

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VICTOR HUGO 



ACTES ET PAROLES 



AVANT L'EXIL 



1 8 41-1 8 5 1 



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University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/actesetparolesavOOhugo 



VICTOR HUGO 



ACTES ET PAROLES 



AVANT L'EXIL 



1841-1851 



s ' 




Petite mile des séances a l'Inslilut. 



LE DROIT ET LA LOI 



LE DROIT ET LA LOI 



toute l'éloquence humaine dans toutes les assemblées 
de tous les peuples et de tous les temps peut se résu- 
mer en ceci : la querelle du droit contre la loi. 

Cette querelle, et c'est là tout le phénomène du pro- 
grès, tend de plus en plus à décroître. Le jour où elle 
oessera, la civilisation touchera à son apogée, la jonc- 
tion sera faite entre ce qui doit être et ce qui est, la 
tribune politique se transformera en tribune scientifique; 
fin des surprises, fin des calamités et des catastrophes; 
on aura doublé le cap des tempèles; il n'y aura pour 
ainsi dire plus d'événements; la société se développera 
majestueusement selon la nature; la quantité d'éternité 
possible à la terre se mêlera aui faits humains et les 
apaisera. 

Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasi- 
tisme^; ce sera le règne paisible de l'incontestable; on 
ne fera plus les lois, on les constatera ; les lois seront 
des axiomes, on ne met pas aux voix deux et deux font 
quatre, le binôme de Newton ne dépend pas d'une 
majorité, il y a une géométrie sociale; on sera gouverné 
par l'évidence; le code sera honnête, direct, clair; ce 
n'est pas pour rien qu'on appelle la Tertu la droiture; 
cette rigidité fait partie de la liberté; elle n'exclut en 
rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont recti- 
lignes. L'humanité a deux pôles, le vrai et le beau; elle 
aéra régie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'idéal. 
Grâce à l'instruction substituée à la guerre, le suffrage 
universel arrivera à ce degré de discernement qu'il 
saura choisir les esprits : on aura pour parlement le 
concile permanent des intelligences; l'institut sera le 
sénat. La Convention, en créant l'institut, avait la 
Tision, ;onfuse, mai- profonde, de l'avenir. 

Cette société de l'avenir sera superbe et tranquille. 
Aux batailles succéderont les découvertes; les peuples 
ne conquerront plus, ils grandiront et s'éclaireront; 
on ne sein plus des guerriers, on sera des travailleurs: 
•d trouvera, on construira, on inventera; exterminer 



ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des 
tueurs par les créateurs. La civilisation, qui était toute 
d'action, sera toute de pensée; la vie publique se com- 
posera île l'étude du vrai et de la production du beau ; 
les chefs-d'œuvre seront les incidents; on sera plus 
ému d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontières 
s'effaceront sous la lumière des esprits. La Grèce était 
très petite, notre presqu'îl du Finistère, superposée à 
la Grèce, la couvrirait; la Grèce était immense pour- 
tant, immense par Homère, par Eschyle, par Phidias et 
par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. 
La C.rèce les eut; de là sa graudeur. L'envergure d'un 
peuple se mesure à son rayonnement. La Sibérie, cette 
géante, est une naine; la colossale Afrique existe à 
peine. Une ville, Rome, a été l'égale de l'univers; qui 
lui parlait parlait à toute la terre. Urbi el orbi. 

Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en 
plus. La France a cela d'admirable qu'elle est destinée 
à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la trans- 
figuration. La France deviendra Europe. Certains peuples 
fiuissent par la sublimation comme Hercule ou par 
l'ascension comme Jésus-Christ. On pourrait dire qu'à 
un moment donné un peuple entre en constellation; les 
autres peuples, astres de deuxième grandeur, se 
groupent autour de lui, et c'est ainsi qu'Athènes, Rome 
et Paris sont pléiades. Lois immenses. La Grèce s'est 
transfigurée, et est devenue le monde païen; Rome 
s'est transfigurée, et est devenue le monde chrétien; la 
France se transfigurera et deviendra le monde humain. 
La révolution de France s'appellera l'évolution des 
peuples. Pourquoi ? Parce que la France le mérite ; 
parce qu'elle manque d'égoïsme, parce qu'elle ne tra- 
vaille pas pour elle seule, parce qu'elle est créatrice 
d'espérances universelles, parce qu'elle représente 
toute la bonne volonté humaine, parce que là où les 
autres nations sont seulement des sœurs, elle est mère. 
Cette maternité de la généreuse France éclate dans 
tous les phénomènes sociaux de ce temps; les autres 
peuples lui font ses malheurs, elle leur fait leurs idées. 
Sa révolution n'est pas locale, elle est générale; ell» 



LE DROIT ET LA LOI. 



n'est pas limitée, elle est indéfinie et infinie. La France 
restaure en toute chose la notion primitive, la uotion 
Traie. Dans la philosophie elle rétablit la logique, dans 
l'art elle rétablit la nature, dans la loi elle rétablit le 
droit. 

L'œuvre est-elle achevée ? Non, certes. On ne fait 
encore qu'entrevoir la plage lumineuse et lointaine, 
l'arrivée, l'avenir. 

En attendant on lutte. 

Lutte laborieuse. 

D'un côté l'idéal, de l'autre l'incomplet. 

Avant d'aller plus loin, plaçons ici un mot, qui 
éclaire tout ce que nous allons dire, et qui va même au 
delà. 

La vie et le droit sont le même phénomène. Leur 
superposition est étroite. 

Qu'on jette les yeux sur les êtres créés, la quantité 
de droit est adéquate à la quantité de vie. 

De là la grandeur de toutes les questions qui se 
rattachent a cette notion, le Droit. 



Il 



Le droit et la loi, telles sont les deux force»; de leur 
accord naît l'ordre, de leur antagonisme naissent les 
catastrophes. Le droit parle et commande du sommet 
des vérités, la loi réplique du fond des réalités ; le 
droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le pos- 
sible ; le droit est divin, le loi est terrestre. Ainsi, la 
liberté, c'est le droit ; la société, c'est la loi. De là 
deux tribunes ; l'une où sont les hommes de l'idée, 
l'autre où sont les hommes du fait ; l'une qui est 
l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deui tri- 
bunes, la première est nécessaire, la seconde est utile. 
De l'une à l'autre il y a la fluctuation des consciences. 
L'harmonie n'est pas faite encore entre ces deux puis- 
sances, l'une immuable, l'autre variable, l'une sereine, 
l'autre passionnée. La loi découle du droit, mais comme 
le fleuve découle de la source, acceptant toutes les tor- 
sions et toutes les impuretés des rives. Souvent la pra- 
tique contredit la règle, souvent le corollaire trahit le 
principe, souvent l'effet désobéit à la cause ; telle est la 
fatale condition humaine. Le droit et la loi contestent 
sans cesse; et de leur débat, fréquemment orageux, 
sortent, tantôt les ténèbres, tantôt la lumière. Dans le 
langage parlementaire moderne, on pourrait dire : le 
droit, chambre haute; la loi, chambre basse. 

L'inviolabilité de la vie humaine, la liberté, la paix, 
rien d'indissoluble, rien d'irrévocable, rien d'irrépa- 
rable ; tel est ie droit. 

L'échafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes 
les variétés du joug, depuis le mariage sans le divorce 
dans la famille jusqu'à l'état de siège dans la cité; telle 
est la loi. 



Le droit : aller et venir, acheter, vendre, échanger. 

La loi : douane, octroi, frontière. 

Le droit : l'instruction gratuite et obligatoire, sans 
empiétement sur la conscience de l'homme, embryon- 
naire dans l'enfant, c'est-à-dire l'instruction laïque. 

La loi : les ignorantins. 

Le droit : la croyance libre. 

La loi : les religions d'état. 

Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; 
le suffrage restreint, le jury trié, c'est la loi. 

La chose jugée, c'est la loi ; la justice, c'est le droit. 

Mesurez l'intervalle. 

La loi a la crue, la mobilité, l'envahissement et 
l'anarchie de l'eau, souvent trouble ; mais le droit est 
insubmersible. 

Pour que tout soit sauvé, il suffit que le droit sur- 
nage dans une conscience. 

On n'engloutit pas Dieu. 

La persistance du droit contre l'obstination de la loi; 
toute l'agitation sociale vient de là. 

Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que 
les premières paroles politiques de quelque retentisse- 
ment prononcées à titre officiel par celui qui écrit ces 
lignes, aient été d'abord, à l'institut, pour le droit, 
ensuite, à la chambre des pairs, contre la loi. 

Le 2 juin 1841, en prenant séance à l'académie fran- 
çaise, il glorifia la résistance à l'empire; le 12 juin 1S47, 
il demanda à la chambre des pairs* la rentrée en France 
de la famille Bonaparte, bannie. 

Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberté, 
c'est-à-dire pour le droit; et, dans le second cas, il 
élevait la voix contre la proscription, c'est-à-dire contre 
la loi. 

Dès cette époque une des formules de sa vie publique 
a été : Pro jure contra legem. 

Sa conscience lui a imposé, dans ses fonctions de 
législateur, une confrontation permanente et perpé- 
tuelle de la loi que les hommes font avec le droit qui 
fait les hommes. 

Obéir à sa conscience est sa règle; règle qui n'admet 
pas d'exception. 

La fidélité à cette règle, c'est là, il l'affirme, ce qu'on 
trouvera dans ces trois volumes, Avant l'exil, Pendant 
l'exil. Depuis l'exil. 



III 



Pour lui, il le déclare, car tout esprit doit loyale- 
ment indiquer son point de départ, la plus haute expres- 
sion du droit, c'est la liberté. 

La formule républicaine a su admirablement ce 
qu'elle disait et ce qu'elle faisait; la gradation de 



Et obtiDt. Voir page 52 de Avant l'exil. 



LE DHOIT ET LA LOi. 



l'axiome social est irréprochable. Liberté, Égalité, Fra- 
ternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les 
trois marches du perron suprême. La liberté, c'est le 
droit, l'égalité, c'est le fait, la fraternité, c'est le devoir. 
Tout l'homme est là. 

Nous sommes frères par la vie, égaux par la nais- 
sance et par la mort, libres par l'aine. 

Otez l'ame, plus de liberté. 

Le matérialisme est auxiliaire du despotisme. 

Remarquons-le en passant, à quelques esprits, dont 
plusieurs sont même élevés et généreux, le matéria- 
lisme fait l'effet d'une libération. 

Étrange et triste contradiction, propre à l'intelligence 
humaine, et qui tient à un vague désir d'élargissement 
d'horizon. Seulement, parfois, ce qu'on prend pour 
largissement, c'est rétrécissement. 

Constatons, sans les blâmer, ces aberrations sincères. 
Lui-même, qui parle ici, n'a-t-il pas été, pendant les 
quarante premières années de sa vie, en proie à une 
de ces redoutables luttes d'idées qui ont pour dénoue- 
ment, tantôt l'ascension, tantôt la chute? 

Il a essayé de monter. S'il a un mérite, c'est celui là. 

De là les épreuves de sa vie. En toute chose, la des- 
cente est douce et la montée est dure. Il est plus aisé 
d'être Sieyès que d'être Condorcet. La honte est facile, 
ce qui la rend agréable à de certaines âmes. 

N'être pas de ces âmes-là, voilà l'unique ambition de 
celui qui écrit ces pages. 

Puisqu'il est amené à parler de la sorte, il convient 
peut-être qu'avec la sobriété nécessaire il dise un mot 
de cette partie du passé à laquelle a été mêlée la jeu- 
nesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui. Un souvenir 
peut être un éclaircissement. Quelquefois l'homme 
qu'on est s'explique par l'entant qu'on a été. 



IV 



Au commencement de ce siècle, un enfant habitait, 
dans le quartier le plus désert de Paris, une grande 
maison qu'entourait et qu'isolait un grand jardin. Cette 
maison s'était appelée, avant la révolution, le couvent 
des Feuillantines. Cet enfant vivait là seul, avec sa ; 
mère et ses deui frères et un vieux prêtre, ancien j 
oratorien, encore tout tremblant de 93, digne vieillard 
persécuté jadis et indulgent maintenant, qui était leur 
clément précepteur, et qui leur enseignait beaucoup de 
latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au 
fond du jardin, il y avait de très grands arbres qui 
cachaient une ancienne chapelle à demi ruinée. Il était 
défendu aux enfants d'aller jusqu'à cette chapelle. Au- 
jourd'hui, ces arbres, cette chapelle, cette maison ont 
disparu. Les embellissements qui ont sévi sur le jardin 
du Luxembourg se sont prolongés jusqu'au Val-de- 
Grâce et ont détruit cette humble oasis. Une grande , 



rue assez inutile passe là. Il ne reste plus des Feuillan- 
tines qu'un peu d'herbe et un pan de mur décrépit 
encore visible entre deux hautes bâtisses neuves; niais 
cela ne vaut pas la peint" d'être regardé, si ce n'est pat 
l'œil profond du souvenir. En janvier 1871, une bombe 
prussienne a choisi ce coin de terre pour y tomber, 
continuation des embellissements, et M. de Bismarck 
a achevé ce qu'avait commencé M. Haussmann. C : esl 
dans cette maison que grandissaient sous le premier 
empire les trois jeunes frères. Ils louaient et travaillaient 
ensemble, ébauchant la vie, ignorant la destinée, 
enfances mêlées au printemps, attentifs aux livres, aux 
arbres, aux nuages, écoutant le vague et tumultueux 
conseil des oiseaux, surveillés par un doux sourire. 
Sois bénie, ô ma mère! 

On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus 
et décloués, des vestiges de reposoirs, des niches de 
madones, des restes de croix, et ça et là celte inscrip- 
tion : Propriété nationale. 

Le digne prêtre précepteur s'appelait l'abbé de la 
Rivière. Que son nom soit prononcé ici avec respect. 

Avoir été enseigné dans sa première enfance par un 
prêtre est un fait dont on ne doit parler qu'avec calme 
et douceur; ce n'est ni la faute du prêtre ni la vôtre. 
C'est, dans des conditions que ni l'enfant ni le prêtre 
n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux intelli- 
gences, l'une petite, l'autre rapetissée, l'une qui gran- 
dit, l'autre qui vieillit. La sénilité se gagne. Une âme 
d'enfant peut se rider de toutes les erreurs d'un vieil- 
lard. 

En dehors de la religion, qui est une, toutes les reli- 
gions sont des à peu près; chaque religion a son piètre 
qui enseigne à l'enfant son à peu près. Toutes les reli- 
gions, diverses en apparence, ont une identité véné- 
rable; elles sont terrestres par la surface, qui est le 
dogme, et célestes par le fond, qui est Dieu. De \) 
devant les religions, la grave rêverie du philosophe 
qui, sous leur chimère, aperçoit leur réalité. Cette chi- 
mère, qu'elles appellent articles de foi et mystères, les 
religions la mêlent à Dieu, et l'enseignent. Peuvent-elles 
faire autrement? L'enseignement de la mosquée et de 
la synagogue est étrange, mais c'est innocemment qu'il 
est funeste; le prêtre, nous parlons du prêtre convaincu, 
n'en est pas coupable; il est à peine responsable; il a 
été lui-même anciennement le patient de cet enseigne- 
ment dont il est aujourd'hui l'opérateur; devenu maître, 
il est resté esclave. De là ses leçons redoutables. Quoi 
de plus terrible que le mensonge sincère? Le prêtre 
enseigne le faux, ignorant le vrai; il croit bien faire. 

Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce 
qu'il fait pour l'enfant est fait contre l'enfant; il donne 
lentement on ne sait quelle courbure à l'esprit ; c'est 
de l'orthopédie en sens inverse; il fait torse ce que la 
nature a fait droit; il lui arrive, affreux chefs-d'œuvre, 
de fabriquer des âmes difformes, ainsi Torquemada; 
il produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph 
de Maistre; ainsi tant d'autres, qui ont été les victimes 



10 



LE DROIT ET LA LOI. 



de cet enseignement avant d'en être les bourreaux. 

Étroite et obscure éducation de caste et de clergé qui 
* pesé sur nos pères et <|iii menace encore nos fils! 

Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences 
la vieillesse des préjugés, il ôle à l'enfant l'aube et lui 
donne la nuit, et il aboutit à une telle plénitude du 
p;:ssé que l'âme y est comme noyée, y devient on ne 
sait quelle éponge de ténèbres, et ne peut plus admettre 
l'avenir. 

Se tirer de l'éducation qu'on a reçue, ce n'est pas 
aisé. Pourtant l'instruction cléricale n'est pas toujours 
irrémédiable. Preuve, Voltaire. 

Les trois écoliers des Feuillantines étaient soomis à 
ce périlleux enseignement, tempéré, il est vrai, par la 
tendre et haute raison d'une femme; leur mère. 

Le plus jeune des trois frères, quoiqu'on lui fit dès 
lors épeler Virgile, était encore tout à fait un enfant. 

Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son 
cher et religieux souvenir. Elle lui apparaît couverte 
d'une sorte d'ombre sauvage. C'est là qu'au milieu des 
rayons et d«s roses se faisait en lui la mystérieuse 
ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette 
haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant soli- 
tude, toujours asile. Le tumulte impérial y retentissait 
pourtant. Par intervalles, dans ces vastes chambres 
d'abbaye, dans ces décombres de monastère, sous ces 
voûtes de cloître démantelé, l'enfant voyait aller et 
venir, entre deux guerres dont il entendait 'le bruit, 
revenant de l'armée et repartant pour l'armée, un jeune 
général qui était son père et un jeune colonel qui était 
son oncle; ce charmant fracas paternel l'éblouissait un 
moment; puis, à un coup de clairon, ces visions de 
plumets et de sabres s'évanouissaient, et tout redeve- 
nait paix et silence dans cette ruine où il y avait une 
aurore. 

Ainsi vivait, déjà sérieux, il y a soixante ans, cet 
enfant, qui était moi. 

Je me rappelle toutes ces choses, ému. 

C'était le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auerstaedt et de 
Priedlaud, de l'Elbe forcé, de Spandau, d'Erfurt et de 
Salzbourg enlevés, des cinquante et un jours de tran- 
chée de Dantzick, des neuf cents bouches à feu vomis- 
sant cette victoire énorme, Wagram; c'était le temps 
des empereurs sur le Niémen, et du czar saluant le 
césar ; c'était le temps où il y avait un département du 
Tibre, Paris chef-lieu de Rome; c'était l'époque du 
pape détruit au Vatican, de l'inquisition détruite en 
Espagne, du moyen âge détruit dans l'agrégation ger- 
manique, des sergents faits princes, des postillons faits 
rois, des archiduchesses épousant des aventuriers ; 
c'était l'heure extraordinaire ; à Austerlitz la Russie 
demandait grâce, a léna la Prusse s'écroulait, à Es- 
sling l'Autriche s'agenouillait, la confédération du Rhin 
annexait l'Allemagne à la France, le décret de Berlin, 
formidable, faisait presque succéder à la déroute de la 
Prusse la faillite de l'Angleterre, la fortune à Potsdam 
livrait l'épée de Frédéric à Napoléon qui dédaignait de 



la prendre , disant : J'ai la mienne. Moi , j'ignorais 
tout cela, j'étais petit. 

Je vivais dans les fleurs. 

Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rôdais 
comme un enfant, j'y errais comme un homme, j'y 
regardais le vol des papillons et des abeilles, j'y cueil- 
lais des boutons d'or et des liserons, et je n'y voyais 
jamais personne que ma mère, mes deux frères et le 
bon vieux prêtre, son livre sous le bras. 

Parfois, malgré la défense, je m'aventurais jusqu'au 
hallier farouche du fond du jardin; rien n'y remuait 
que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n y vi- 
vait que les arbres ; et je considérais à travers les bran- 
ches la vieille chapelle dont les vitres défoncées lais- 
saient voir la muraille intérieure bizarrement incrustée 
de coquillages marins. Les oiseaux entraient et sor- 
taient par les fenêtres. Ils étaient là chez eux. Dieu et 
les oiseaux, cela va ensemble. 

Un soir, ce deTait être vers 1809, mon père était 
en Espagne, quelques visiteurs étaient venus voir ma 
mère, événement rare aux Feuillantines. On se prome- 
nait dans le jardin; mes frères étaient restés à l'écart. 
Ces visiteurs étaient trois camarades de mon père; ils 
venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces 
hommes étaient de haute taille; je les suivais, j'ai tou- 
jours aimé la compagnie des grands; c'est ce qui, plus 
tard, m'a rendu facile nn long tête-à-tête avec l'océan. 

Ma mère les écoutait parler, je marchais derrière ma 
mère. 

Il y avait fête ce jour-là, une de ces vastes l'êtes du 
premier empire. Quelle fête? je l'igDorais. Je l'ignore 
encore. C'était un soir-d ; été; la nuit tombait, splen- 
dide. Canon des Invalides, feu d'artifice, lampions; une 
rumeur de triomphe arrivait jusqu'à notre solitude ; la 
grande ville célébrait la grande armée et le grand chef; 
la cité avait une auréole, comme si les victoires étaient 
une aurore; le ciel bleu devenait lentement rouge; la 
fête impériale se réverbérait jusqu'au zénith; des deux 
dômes qui dominaient le jardin des Feuillantines, l'un, 
tout près, le Val-de-Grâce, masse noire, dressait une 
flamme à son sommet et semblait une tiare qui s'achève 
en escarboucle; l'autre, lointain, le Panthéon gigan- 
tesque et spectral, avait autour de sa rondeur un cercle 
d'étoiles, comme si, pour fêter un génie, il se faisait 
une couronne des âmes de tous les grands hommes 
auxquels il est dédié. 

La clarté de la fête, clarté superbe, vermeille, vague- 
ment sanglante, était telle qu'il faisait presque grand 
jour dans le jardiu. 

Tout en se promenant, le groupe qui marchait de- 
vant moi était parvenu, peut-être un peu malgré ma 
mère, qui avait des velléités de s'arrêter et qui semblait 
ne voulmr pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbrw 
où était la chapelle. 

Ils causaient, les arbres étaient silencieux, au loin le 
canon de la solennité lirait de quart d'heure en quart 
d'heure. Ce que je vais dire est pour moi inoubliable. 



LE DROIT ET LA LOI. 



11 



Comm>' ils allaient entrer sous les arbres, un des 
trois interlocuteurs s'arrêta, et regardant le ciel noc- 
turne plein île lumière, s'écria : 

— N'importe I cet homme est grand. 
Une voix sortit de l'ombre et dit : 

— Bonjour, Lucotte*, bonjour, Drouet", bonjour, 
Tilly*". 

Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut 
dans le clair-obscur des arbres. 

trois causeurs levèrent la tète. 

— Tiens ! s'écria l'un d'eux. 

Et il parut prêt à prononcer un nom. 

Ma mère, pâle, mit un doigt sur sa bouche. 

Ils se turent. 

Je regardais, étonné. 

L'apparition, c'en était une pour moi, reprit : 

— Lucotte, c'est toi qui parlais. 

— Oui, dit Lucotte. 

— Tu disais : cet homme- est gTand. 

— Oui. 

— Eh bien, quelqu'un est plus grand que .Napoléon. 

— Qui? 

— Bonaparte. 

Il y eut un sikmce. Lucotte le rompit. 

— Après Mareugo? 
L'inconrm répondit : 

— Avant Brumaire. 

Le général Lucotte, qui était jeune, riche, beau, 
heureux, tendit la main à l'inconnu et dit : 

— Toi, ici ! je te croyais en Angleterre. 
L'inconnu, dont je remarquais la face sévère, l'œil 

profond et les cheveu! grisonnants, repartit : 

— Brumaire, c'est la chute. 

— De la république, oui. 

— Non, de Bonaparte. 

Ce mot, Bonaparte, m'étonnait beaucoup. J'enten- 
d.i^ toujours dire « l'empereur ». Depuis, j'ai compris 
ces familiarités hautaines de la vérité. Qé jour-là, j'en- 
tendais pour la première fois le grand tutoiement de 
l'histoire. 

Les trois hommes, c'étaient trois généraux, écou- 
taient stupéfaits et sérieux. 

Lucotte s'écria : 

— Tu as raison. Pour eflacer Brumaire, je ferais 
tous les sacrifices. La France grande, c'est bien; la 
Frauce libre, c'est mieux. 

— La France n'est pas grande si elle n'est pas libre. 

— C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je 
donnerais ma fortune. Et toi? 

— Ma vie, dit l'inconnu. 

11 y eut encore un silence. On entendait le grand 
bruit de Paris joyeux, les arbres étaient roses, le reflet 
de la fête éclairait les visages de ces hommes, les con- 



• Depuis c.mle de Sopetran. 
" Depuis eomte l'Erlon. 
**' . ois fouteraeur de Séffone. 



stellations s'effaçaient au-dessus de nos têtes dans le 
flamlinii'iiifiit de Paris illumine, la luenr de Napi 
semblait remplir le ciel. 

Tout à coup l'homme m brusquement apparu se 
tourna vers moi qui avais peur <'t me cachais un peu, 
me regarda fixement, et me dit : 

— Enfant, souviens-toi de ceci : avant tout, la 
liberté. 

Et il posa sa main sur ma petite épaule, tressaille- 
ment que je garde encore. 
Puis il répéta : 

— Avant tout la liberté. 

Et il rentra sous les arbres, d'où il venait de sortir. 

Qui était cet homme? 

Un proscrit. 

Vicior Fanneau de Lahorie était un gentilhomme 
breton rallié à la république. Il était l'ami de Moreau, 
breton aussi. En Vendée, Lahorie connut mou père, 
plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il fut 
son ancien à l'armée du Ilhin , il se noua entre eux 
une de ces fraternités d'armes qui font qu'on donne sa 
vie l'un pour l'autre. En 1801 Lahorie fut impliqué 
dans la conspiration de Moreau contre Bonaparte. Il 
fut proscrit, sa tête fut mise à prix, il n'avait pas 
d'asile; mon père lui ouvrit sa maison; la vieille 
chapelle des Feuillantines, ruine, était bonne à pro- 
téger cette autre ruine, un vaincu. Lahorie accepta 
l'asile comme il l'eût oiïert, simplement; et il vécut 
dans cette ombre, caché. 

Mon père et ma mère seuls savaient qu'il était là. 

Le jour où il parla aux trois généraux, peut-être ut- 
il une imprudence. 

Son apparition nous srrrprit fort, nous les enfants. 
Quant au vieux piètre, il avait eu dans sa vie une 
quantité de proscription suffisante pour lui ôter l'éton- 
nement. Quelqu'un qui était caché, c'était pour ce 
bonhomme quelqu'un qui savait à quel temps il avait 
affaire; se cacher, c'était comprendre. 

Ma mère nous recommanda le silence, que les enfants 
gardenl si religieusement. A dater de ce jour, cet 
inconnu cessa d'être mystérieux dans la maison. A 
quoi bon la continuation du mystère, puisqu'il s'était 
montré? Il mangeait à la table de famille, il allait et 
venait dans le jardin, et donnait çà et là des conps de 
bêche, côte à côte avec le jardinier; il nous conseillait; 
il ajoutait ses leçons aux leçous du prêtre; il avait une 
façon de me prendre dans ses bras qui me faisait rire 
et qui me faisait peur; il m'élevait en l'air, et me 
laissait presque retomber jusqu'à terre. Une certaine 
sécurité, habituelle à tous les exils prolouges, lui était 
venue. Pourtant il ne sortait jamais. 11 était gai. Ma 
tnere était un peu inquiète, bien que nous fussions 
entourés de fidélités absolues. 

Lahorie était on homme simple, doux, austère, 
vieilli avant l'âge, savant, ayant le grave héroïsme 
propre aux lettrés. L'ne certaine concision dans le 
courage dislingue l'homme qui remplit un devoir de 



<s 



LE DROIT ET LA LOI. 



l'homme qui joue un rôle; le premier est Phocion, le 
second est Murât. 11 y avait du Phocion dans Laliorie. 

Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon 
qu'il était mon parrain. Il m'avait vu naître; il avait dit 
à mon père : Hugo est un mot du nord, il faut 
l'adoucir par un mot du midi, et compléter le germain 
par le romain. Et il me donna le nom de Victor, qui 
du reste était le sien. Quant à son nom historique, je 
l'ignorais. Ma mère lui disait général, je l'appelais 
mon parrain. Il habitait toujours la masure du fond du 
jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui, 
l'hiver, entraient par les croisées sans vitres; il con- 
tinuait dans cette chapelle son bivouac. Il avait derrière 
l'autel un lit de camp, avec ses pistolets daas un coin, 
et un Tacite qu'il me faisait expliquer. 

J'aurai toujours présent à la mémoire le jour où il 
me prit sur ses genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un 
in-octavo relié en parchemin, édition Heilian, et me 
lut cette ligne : Urbem Romam aprincipio reges habuere. 

Il s'interrompit et murmura à demi-voix : 

— Si Rome eût gardé ses rois, elle n'eût pas été 
Rome. 

Et, me regardant tendrement, il redit cette grande 
parole : 

— Enfant, avant tout la liberté. 

Lin jour il disparut de la maison. J'ignorais alors 
pourquoi*. Des événements survinrent, il y eut Mos- 
cou, la Bérésina, un commencement d'ombre terrible. 
Nous allâmes rejoindre mon père en Espagne. Puis 
nous revînmes aux Feuillantines. Un soir d'ociobre 
1812, je passais, donnant la main à ma mère, devant 
l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Une grande affiche 
blanche était placardée sur une des colonnes du por- 
tail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette 
colonne. Les passants regardaient obliquement cette 
affiche, semblaient en avoir un peu peur, et, après 
l'avoir entrevue, doublaient le pas. Ma mère s'arrêla, 
et me dit : Lis. Je lus. Je lus ceci : « — Empire fran- 
çais. — Par sentence du conseil de guerre, ont été 
fusillés en plaine de Grenelle, pour crime de conspira- 
tion contre l'empire et l'empereur, les trois ex-généraux 
Malet, Guidai et Lahorie. » 

— Lahorie, me dit ma mère. Retiens ce nom. 
Et elle ajouta : 

— C'est ton parrain. 



Tel est le fantôme que j'aperçois dans les profondeurs 
de mon enfance. 

Cette ligure est une de celles qui n'ont jamais dis- 
paru de mon horizon. 

• Voir le livra Victor Hugo raconté par un témoin de ta oit. 



Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue. 

En s'éloignant, elle s'est augmentée, d'autant plus 
haute qu'elle était plus lointaine, ce qui n'est propre 
qu'aux grandeurs morales. 

L'influence sur moi a été ineffaçable. 

Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de 
l'ombre de proscrit sur ma tête, et que j'ai entendu la 
voix de celui qui devait mourir dire ce mot du droit 
et du devoir : Liberté. 

Un mot a été le contre-poids de toute une éducation. 

L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, Actes et 
Paroles, et qui daus ces volumes, Avant l'exil, Pendant 
l'exil, Depuis l'exil, ouvre à deux battants sa vie à ses 
contemporains, cet homme a traversé beaucoup d'er- 
reurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en 
raconter les péripéties sous ce titre : Histoire des révo- 
lutions intérieures d'une conscience honnête. Tout 
homme peut, s'il est sincère, refaire l'itinéraire, variable 
pour chaque esprit, du chemin de Damas. Lui, comme 
il l'a dit quelque part, il est fils d'une vendéenne, amie 
de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la 
révolution et de l'empire, ami de Desaix, deJourdanet 
de Joseph Bonaparte; il a subi les conséquences d'une 
éducation solitaire et complexe où un proscrit répu- 
blicain donnait la réplique à un proscrit prêtre. Il y a 
toujours eu en lui le patriote sous le vendéen; il a été 
napoléonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme 
presque tous les hommes du commencement de ce 
siècle, il a été tout ce qu'a été le siècle; illogique et 
probe, légitimiste et voltairien, chrétien littéraire, 
bonapartiste libéral, socialiste à tâtons dans la royauté; 
nuances bizarrement réelles, surprenantes aujourd'hui; 
il a été de bonne foi toujours; il a eu pour effort de 
rectifier son rayon visuel au milieu de tous ses mirages; 
toutes les approximations possibles du vrai ont tenté 
tour à tour et quelquefois trompé son esprit ; ces 
aberrations successives, où, disons-le, il n'y a jamais 
eu un pas en arrière, ont laissé trace dans ses œuvres; 
on peut en constater çà et là l'influence; mais, il le 
déclare ici, jamais, dans tout ce qu'il a écrit, même dans 
ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne trou- 
vera une ligne contre la liberté. Il y a eu lutte dans son 
âme entre la royauté que lui avait imposée le prêtre 
catholique el la liberté que lui avait recommandée le 
soldat républicain ; la liberté a vaincu. 

Là est l'unité de sa vie. 

Il cherche à faire en tout prévaloir la liberté. La 
liberté, c'est, dans la philosophie, la Raison, dans l'art, 
l'Inspiration, dans la politique, le Droit. 



VI 



En 1848, son parti n'était pas pris sur la forme sociale 
définitive. Chose singulière, on pourrait presque dire 



LE DROIT ET LA LOI. 



Il 



qu'à cette époque la liberté lui masqua la république. 
Sortant d'une série de monarchies essayées et mises 
au rebut tour à tour, monarchie impériale, monarchie 
légitime, monarchie constitutionnelle, jeté dans des faits 
inattendus qui lui semblaient illogiques, obligé de con- 
stater à la fois dans les chefs guerriers qui dirigeaient 
l'étal l'honnêteté et l'arbitraire, ayant malgré lui sa 
part de l'immense dictature anonyme qui est le danger 
des assemblées uniques, il se décida à observer, sans 
adhésion, ce gouvernement militaire où il ne pouvait 
reconnaître un gouvernement démocratique, se borna 
à protéger les principes quand ils lui parurent menacés 
et >!• relraucha dans la défense du droit méconnu. En 
18+8, il y eut presque un dix-huit fructidor; les dix- 
huit fructidor ont cela de funeste qu'ils donnent le 
modèle et le prétexte aux dix-huit brumaire, et qu'ils 
font faire par la république des blessures à la liberté; 
ce qui, prolongé, serait un suicide. L'iusurrectiou de 
juin fut fatale, fatale par ceux qui rallumèrent, fatale 
par ceux qui l'éteignirent; il la combattit; il fut un 
des soixante représentants envoyés par l'assemblée aux 
barricades. Mais, après la victoire, il dut se séparer 
des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux 
vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. 
Il y a bien vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 
fut mal vaincue. Au lieu de pacifier, on envenima; au 
lieu de relever, on foudroya; ou acheva l'écrasement; 
toute la violence soldatesque se déploya; Cayenne, Lam- 
bessa. déportation sans jugement; il s'indigna; il prit 
fait et cause pour les accablés; il éleva la voix pour 
toutes ces pauvres familles désespérées; il repoussa 
cette fausse république de conseils de guerre et d'état 
de siège. Un jour, à l'assemblée, le représentant 
Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit : « Avec 
qui ètes-vous ici? il répondit : Avec la liberté. — Et 
que faites-vous? reprit Lagrange; il répondit: J'at- 
tends. » 

Après juin 1848, il attendait; mais après juin i^i'J, 
il n'atiendit plus. 

L'éclair qui jaillit des événements lui entra dans 
l'esprit. Ce genre d'éclair, une fois qu'il a brillé, ne 
•'efface pas. Un éclair qui reste, c'est là la lumière du 
»rai dans la conscience. 

En 1849, cette clarté définitive se lit en lui. 

Quand il vit Rome terrassée au nom de la France, 
quand il vit la majorité, jusqu'alors hypocrite, jeter tout 
à coup le masque parla bouche duquel, le 4 mai 1848, 
elle avait dix-sept fois crié : Vive la république! quand 
il vit, après le 13 juin, le triomphe de toutes les coali- 
tions ennemies du progrès, quand il vit cette joie 
cynique, il fut triste, il comprit, et, au moment où 
toutes les mains des vainqueurs se tendaient vers lui 
pour l'attirer dans leurs rangs, il sentit dans le fond de 
son âme qu'il était un vaincu. Une morte était à terre, 
on criait : c'est la république! il alla à cette morte, et 
reconnut que c'était la liberté. Alors il se pencha vers 
ce cadavre, et il l'épousa. 11 vit devant lui la chute, la 



défaite, la ruine, l'affront, la proscription, et il dit : 
C'est bien. 

Tout de suite, le 15 juin, il monta à la tribune, et il 
prolesta. A partir de ce jour, la jonction fut faiti 
son unie entre la république et la liberté. A partir de 
ce jour, sans trêve, sans relâche, presque sans reprise 
d'haleine, opiniâtrement, pied à pied, il lutta pour ces 
deux grandes calomniées. Enfin, le 2 décembre 1851, ce 
qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil. 

Telle est l'histoire de ce qu'on a appelé son apos- 
tasie. 



VU 



1849. Grande date pour lui. 

Alors commencèrent les luttes tragiques. 

11 y eut de mémorables orages : l'avenir attaquait, le 
passé résistait. 

A cette étrange époque le passé était tout-puissant. 11 
était omnipotent, ce qui ne l'empêchait pas d'être mort. 
Effrayant fantôme combattant. 

Toutes les questions se présentèrent; indépendance 
nationale, liberté individuelle, liberté de conscience, 
liberté de pensée, liberté de parole, liberté de tribune et 
de presse, question du mariage dans la femme, ques- 
tion de l'éducation dans l'enfant, droit au travail à 
propos du salaire, droit à la patrie à propos de la 
déportation, droit à la vie à propos de la réforme, du code, 
pénalité décroissante par l'éducation croissante, sépa- 
ration de l'église et de l'état, la propriété des monu- 
ments, églises, musées, palais dits royaux, rendue à la 
nation, la magistrature restreinte, le jury augmenté, 
l'armée européenne licenciée par la fédération conti- 
nentale, l'impôt de l'argent diminué, l'impôt du sang 
aboli, les soldats retirés au champ de bataille et restitués 
au sillon comme travailleurs, les douanes supprimées, 
les frontières effacées, les isthmes coupés, toutes les 
ligatures disparues, aucune entrave à aucun progrès, 
les idées circulant dans la civilisation comme le sang 
dans l'homme. Tout cela fut débattu, proposé, imposé 
parfois. On trouvera ces luttes dans ce livre. 

L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parle- 
mentaire, entendant un jour les membres de la droite 
exagérer le droit du père, leur jeta ce mot inattendu, 
le droit de l'enfant. Un autre jour, sans cesse préoc- 
cupé du peuple et du pauvre, il les stupéfia par cette 
affirmation: On peut détruire la misère. 

C'est une vie violente que celle des orateurs. Dam 
les assemblées ivres de leur triomphe et de leur pou- 
voir, les minorités étant les trouble-fête sont les souffre- 
douleurs. C'est dur de rouler cet inexorable roclei le 
Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est la l'ef- 
fort des minorités. 

La beauté du devoir s'impose ; une fois qu'on l'a 
comprise, on lui obéit, plus d'hésitation; le sombre 



u 



LE DROIT ET LA LOI. 



charme du dévouement attire les consciences, et l'on 
accepte les épreuves avec une joie sévère. L'approche 
de la lumière a cela de terrible qu'elle devient flamme. 
Elle éclaire d'abord, réchauffe ensuite, et dévore enfin. 
N'importe, on s'y précipite. On s'y ajoute. On 
augmente cette clarté du rayonnement de son propre 
sacrifice ; brûler, c'est briller ; quiconque soutire pour 
la vérité la démontre. 

Huer avant de proscrire, c'est le procédé ordinaire 
des majorités furieuses ; elles préludent à la persécution 
matérielle par la persécution morale, l'imprécation 
commence ce que l'ostracisme achèvera; elles parent 
la victime pour l'immolation avec toute la rhétorique 
de l'injure ; et elles l'outragent, c'est leur façon de la 
couronner. 

Celui qui parle ici traversa ces diverses façons d'agir, 
et n'eut qu'un mérite, le dédain. Il lit son devoir, et, 
ayant pour salaire l'affront, il s'en contenta. 

Ce qu'étaient ces affronts, on le verra en lisant ce 
recueil de vérités insultées. 

En veut-on quelques exemples? 

Un jour, le 17 juillet 18. : it, il dénonça à la tribune 
la conspiration de Louis Bonaparte, et déclara que le 
président voulait se faire empereur. Une voix lui cria : 

— Vous êtes un infâme calomniateur! 

Cette voix a depuis prêté serment à l'empire moyen- 
nant trente mille francs par an. 

Une autre fois, comme il combattait la féroce loi de 
déportation, une voix lui jeta cette interruption : 

— Et dire que ce discours coûtera vingt-cinq francs 
à la France ! 

Cet interrupteur-là aussi a été sénateur de l'empire. 
Une autre fois, on ne sait qui, sénateur également 
plus tard, l'apostrophait ainsi : 

— Vous êtes l'adorateur du soleil levant ! 
Du soleil levant de l'exil, oui. 

Le jour où il dit à la tribune ce mot que personne 
encore n'y avait prononcé : les Étals-Unis d'Europe, 
M. Mole fut remarquable. 11 leva les yeux au ciel, se 
dressa debout, traversa toute la salle, fit signe aux 
membres de la majorité de le suivre, et sortit. On ne 
le suivit pas, il rentra. Indigné. 

Parfois les huées et les éclats de rire duraient un 
quart d'heure. L'orateur qui parle ici en profitait pour 
se recueillir. 

Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune 
et méditait. 

Ce même 17 juillet 1351 fut le jour où il prononça 
le mot: « Napoléon le Petit ». Sur ce mot, la fureur 
de la majorité fut telle et éclata en de si menaçantes 
rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y 
avait foule sur le pont de la Concorde pour écouter ce 
bruit d'orage . 

Ce jour-là, il monta à la tribune, croyant y rester 
vingt minutes, il y resta trois heures. 

Pour avoir entrevu et annoncé lé coup d'état, tout le 
futur sénat du futur empire le déclara « calomniateur ». 



Il eut contre lui tout le parti de l'ordre et toutes les 
nuances conservatrices, depuis M. de Falloux, catholi- 
que, jusqu'à M. Vieillard, ail 

Être un contre tous, cela ^st quelquefois laborieux. 

Il ripostait dans l'occasion, tâchant de rendre coup 
pour coup. 

Une fois à propos d'une loi d'éducation cléricale 
cachant l'asservissement des études sous cette rubri- 
que, liberté de l'enseignement, il lui arriva de parler du 
moyen âge, de l'inquisition, de Savonarole, de Giordano 
Bruno, et de Campanella appliqué vingt-sept fois a la 
torture pour ses opinions philosophiques, les hommes 
de la droite lui crièrent : 

— A la questif "i! 

Il les regarda fixement, et leur dit : 

— Vous voudriez bien m'y mettre. 
Cela les fit taire. 

Un autre jour, je répliquais à je ne sais quelle atta- 
que d'un Montalembert quelconque, la droite entière 
s'associa à l'attaque, qui était, cela va sans dire, un men- 
songe, quel mensonge? je l'ai oublié, on trouvera cela 
dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorité 
s'ajoutèrent à leur orateur, lequel n'était pas du reste 
sans quelque valeur, et avait l'espèce de talent po-^ible 
à une âme médiocre; on me donna l'assaut à la tribune, 
et j'y fus quelque temps comme aboyé par toutes les 
vociférations folles et pardonnables de la colère incons- 
ciente; c'était un vacarme de meute; j'écoulais ce tu- 
multe avec indulgence, attendant que le bruit cessât 
pour continuer ce que j'avais à dire; subitement, il y 
eut un mouvement au banc des ministres; c'était le duc 
de Montebello, ministre de la marine, qui se levait; le 
duc quitta sa place, écarta frénétiquement les huissiers, 
s'avança vers moi «t me jeta une phrase qu'il compre- 
nait peut-être et qui avait évidemment la volonté d'être 
hostile; c'était quelque chose comme : Votis êtes un. 
empoisonneur public! Ainsi caractérisé à bout portant 
et effleuré par cette intention de meurtrissure, je fis un 
signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est 
furieux mais curieux, ou se tut, et, dans ce silence 
d'attenLe, de ma voix la plus polie, je dis. : 

— Je ne ni'atendais pas, je l'avoue, à recevoir le- 
coup de pied de... 

Le silence redoubla et j'ajoutai : 

— .... monsieur de MontebelLo. 

Et la tempête s'acheva par un rire qui. cette fois, ne 
fut pas contre moi. 
Ces choses-là ne sont pas toujours au Moniteur. 
Habituellement la droite avait beaucoup de verve. 

— Vous ne parlez pas français I — Portez cela à la. 
Porte-Saint-Maitin ! — Imposteur I — Corrupteur! — 
Apostat! — Renégat! — Buveur de sang! — Bête fé- 
roce ! — Poète ! 

Tel était le crescendo. 

Injure,' ironie, sarcasme, et çà et là la calomnie. 
S'en fâcher, pourquoi? Washington, traité par la presse 
hostile d'escroc et de filou (pick-pocket), en xit dans ses 



LE DROIT ET LA LOI. 



(5 



lelties. t'n jour, un célèbre ministre anglais, éclaboussé 

à la trbune delà même façon, donna une chiquenaude 
à sa manche, ''t lit : Cela se brosse. 11 avait raison. Les 
haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, 
pousetèi • demain. 

N répondons pas à la colère par la colère. 

Ne soyons pas sévères pour ies tel 

» Ils ne savent ce qu'ils font », a dit quelqu'un sur 
le calvaire. « Ils ne savent ce qu'ils disent », n'est pas 
moins mélancolique ni moins vrai. Le crieur ignore son 
cri. L'insultenr est-il responsable de l'insulte? A peine. 

Pour être responsable il faut 6tre intelligent. 

Les chefs comprenaient jusqu'à un certain point les 
scions qu'ils commettaient; les autres, non. La main 
est responsable, la fronde Test peu, la pierre ne l'est 
pas. 

Fureurs, injustices, calomnies, soit. 

Oublions ces brouhaha. 



VIII 



Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne 
foi, dans les collisions d'assemblée rappelées ici, l'ora- 
teur u'a4-il rien à se reprocher? Ne lui est-il jamais 
arrivé de se laisser conduire par le mouvement de la 
parole au delà de sa pensée? Avouons-le, c'est dans la 
parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trépied est 
mêlé à la tribune, ce lieu sonore est un lieu mystérieux, 
on y sent l'effluve inconnu, le vaste esprit de tout un 
peuple vous enveloppe et s'infiltre dans votre esprit, la 
colère des irrités vous gagne, l'injustice des injustes 
▼ous pénètre, vous sentez monter en vous la grande indi- 
gnation sombre, la parole va et vient de la conviction 
fixe et sereine à la révolte plus ou moins mesurée contre 
l'incident inattendu. De là des oscillations redoutables. 
On se laisse entraîner, ce qui est un danger, et 
emporter, ce qui est un tort. Ou fait des fautes de tri- 
bune. L'orateur qui se confesse ici n'y a point échappé. 

En dehors des discours purement de réplique et de 
combat, tous les discours de tribune qu'on trouvera 
dans ce livre ont été ce qu'on appelle improvisés. 
Expliquons-nous sur l'improvisation. L improvisation, 
dans les graves questions politiques, implique la pré- 
méditation, provisam rem, dit Horace. La préméditation 
fait que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas 
malgré eux; la longue incubation de l'idée facilite réclu- 
sion immédiate de l'expression. L'improvisation n'est 
pas antre chose que l'ouverture subite et à volonté de 
ce réservoir, le cerveau, mais il faut que le réservoir 
•oit plein. De la plénitude de la pensée résulte l'abon- 
dance de la parole. Au fond, ce que vous improvisez 
semble nouveau à l'auditoire, mais est ancien chex 
vous. Celui-là parle bien qui dépense la méditation 
d'un jour, d'nne semaine, d'un mois, de toute sa vie 



parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent 
aisément surtout à l'orateur qui est écrivain, qui a 
l'habitude de leur commander et d'être servi par eux, 
et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir. L'improvisa- 
tion, c'est la veine piquée, l'idée jaillit. Mais celte 
facilité même est un péril. Toute rapidité est d 
reuse. Vous avez chance et vous courez risque de 
mettre la main sur l'exagération et de la lancer à vos 
ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un pro- 
jectile. De là l'excellence des discours écrits. 

Les assemblées y reviendront peut-être. 

Est-ce qu'on peut être orateur avec un discours 
écrit? On a fait cette question. Elle est étrange. Tous 
les discours de Démosthène et de Cicéron sont des 
discours écrits. Ce discours sent l'huil?, disait le zoïle 
quelconque de Démosthène. Royer-Collard, ce pédant 
charmant, ce grand esprit étroit, était un orateur; il 
n'a prononcé que des discours écrits; il arrivait, et 
posait son cahier sur la tribune. Les trois quarts des 
harangues de Mirabeau sont des harangues écrites, qui 
parfois même, et nous le blâmons de ceci, ne sont pas 
de Mirabeau; il débitait à la tribune, comme de lui, 
tel discours qui était de Talleyrand, tel discours qui était 
de Malouet, tel discours qui était de je ne sais pius quel 
suisse dont le. nom nous échappe. Danton écrivait sou- 
vent ses discours; on en a retrouvé des pages, toutes 
de sa main, dans son logis de la cour du Commerce. 
Quant à Robespierre, sur dix harangues, neuf sont 
écrites. Dans les nuits qui précédaient son apparition 
à la tribune, il écrivait ce qu'il devait dire, lentement, 
correctement, sur sa petite table de sapin, avec un 
Racine ouvert sous les jeux. 

L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire ; 
elle saisit aussi l'orateur, c'est là son inconvénient. 
Elle le pousse à ces excès de polémique oratoire qui 
sont comme le pugilat de la tribune. Celui qui parle 
ici, réserve faite à la méditation préalable, n'a pro- 
noncé dans les assemblées que des discours improvisés. 
De là des violences de paroles, de là des fautes. Il s'en 
accuse. 



IX 



Ces hommes des anciennes majorités ont fait tout le 
mal qu'ils ont pu. Voulaient-ils faire le mal ? Non; ils 
trompaient, mais ils se trompaient, c'est là leur circons- 
tance atténuante. Ils croyaient avoir la vérité, et ils 
mentaient au servioe de la vérité. Leur pitié pour la 
société était impitoyable pour le peuple. De là tant d« 
lois et tant d'actes aveuglément féroces. ( 
plutôt cohue que sénat, assez innocents au I 
pêle-mêle sur leurs bancs, avait' ils qui les 

faisaient mouvoir, huant ou applaudi 
lire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mon 
avaient pour chefs les meilleurs d'entre eux. c'esl-à- 



16 



LE DROIT ET LA LOI. 



dire les pires. Celui-ci, ancien libéral rallié aux servi- 
tudes, demandait qu'il n'y eût plus qu'un seul journal, 
le Moniteur, ce qui faisait dire à son voisin l'évêque 
Paiisis : Et encore! Cet autre, pesamment léger, acadé- 
micien de l'espèce qui parle bien et écrit mal. Cet 
autre, habit noir, cravale blanche, cordon rouge, gros 
souliers, président, procureur, tout ce qu'on veut, qui 
eût pu être Cicéron s'il n'avait été Guy-Patin, jadis 
avocat spirituel, le dernier des lâches. Cet autre, 
homme de simarre et grand juge de l'empire à trente 
ans, remarquable maintenant par son chapeau gris et 
son panlalon de nankin, sénile dans sa jeunesse, juvé- 
nile dans sa vieillesse, ayant commencé comme Lamoi- 
gnon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien 
héros déformé, interrupteur injurieux, vaillant soldat 
devenu clérical Irembleur, général devant Abd-el-Kader, 
caporal derrière Nonolte et Patouillet, se donnaDt, lui 
si brave, la peine d'être bravache, et ridicule par où il 
eût dû être admiré, ayant réussi à faire de sa très réelle 
renommée militaire un épouvantait postiche, lion qui 
coupe sa crinière et s'en fait une perruque. Cet autre, 
faux orateur, ne sachant que lapider avec des grossiè- 
retés, et n'ayant de ce qui était dans la bouche de 
Démoslhèue que les cailloux. Celui-ci, déjà nommé, 
d'où était sortie l'odieuse parole Expédition de Rome 
à Cintèrieur, vanité du premier ordre, parlant du nez 
par élégance, jargonnant, le lorgnon à l'œil, une petite 
éloquence impertinente, homme de bonne compagnie 
un peu poissard, mêlant la halle à l'hôtel de Rambouil- 
let, jésuite longtemps échappé dans la démagogie, 
abhorrant le czar en Pologue et voulant le knout à Paris, 
poussant le peuple à l'église et à l'abattoir, berger de 
l'espèce bourreau. Cet autre, insulteur aussi, et non 
moins zélé serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, 
chef paisible des choses souterraines, figure sinistre et 
douce avec le sourire de la rage. Cet autre... — Mais 
je m'arrête. A quoi bon ce dénombrement ? Et cœtera, 
dit l'histoire. Tous ces masques sont déjà des inconnus. 
Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est à lui. 
Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le 
vent du soir emporte de l'ombre, laissons-le faire. En 
quoi cela nous regarde-t-il, un effacement de silhouette 
à l'horizon? 

Passons. 

Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs 
d'entre nous quelque labeur et quelque épreuve, une 
tempête plus ou moins longue, quelques jets d'écume 
sur l'écueil, un peu de ruine, un peu d'exil, qu'importe 
si la lin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple ! 
qu'importe l'augmenlation de souffrance de quelques- 
un^ s'il y a diminution d,e souffrance pour tous! La 
proscription est dure, la calomnie est noire, la vie loin 
de la patrie est une insomnie lugubre, mais qu'importe 
si l'humanité grandit et se délivre ! qu'importe nos dou- 
leurs si les questions avancent, si les problèmes se 
simplifient, si les solutions mûrissent, si à travers la 
claire-voie des impostures et des illusions on aperçoit 



de plus en plus distinctement la vérité! qu'importe dix- 
neuf ans de froide bise à l'étranger, qu'importe l'ab- 
sence mal reçue au retour, si devant l'ennemi Paris 
charmant devient Paris sublime, si la majesté de la 
grande nation s'accroît par le malheur, si la France 
mutilée laisse couler par ses plaies de la vie pour le 
monde entier! qu'importe si les ongles repoussent à 
cette mutilée, et si l'heure de la restitution arrive! 
qu'importe si, dans un prochain avenir, déjà distinct et 
visible, chaque nationalité reprend sa figure naturelle, 
la Russie jusqu'à l'Inde, l'Allemagne jusqu'au Danube, 
l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin, 
l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba ; 
rectifications nécessaires à l'immense amitié future 
des nations! C'est tout cela que nous avons voulu. Nous 
l'aurons. 

Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation 
des traversées climatériques, qu'importe notre fatigue 
dans l'ouragan ! et qu'est-ce que cela fait que nous 
ayons été malheureux si c'est pour le bien, si décidé- 
ment le genre humain passe de son décembre à son 
avril, si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, 
s'il ne nous neige plus de superstitions et de préjugés 
sur la tête, et si, après toutes les nuées évanouies, 
féodalités, monarchies, empires, tyrannies, batailles et 
carnages, nous voyons enfin poindre à l'horizon rose 
cet éblouissant floréal des peuples, la paix universelle! 



Dam tout ce que nous disons ici, nous n'avons 
qu'une prétention, affirmer l'avenir dans la mesure du 
possible. 

Prévoir ressemble quelquefois à errer; le vrai trop 
lointain fait sourire. 

Dire qu un œuf a des ailes, cela semble absurde et 
cela est pourtant véritable. 

L'effort du penseur, c'est de méditer utilement. 

Il y a la méditation perdue qui est rêverie, et la mé- 
ditation féconde qui est incubation. Le vrai penseur 
couve. 

C'est de cette incubation que sortent, à des heures 
voulues, les diverses formes du progrès destinées à 
s'envoler dans le grand possible humain, dans la réa- 
lité, dans la vie. 

Arrivera-t-on à l'extrémité du progrès? 

Non. 

Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne 
sera complet qu'après la vie. 

Approcher toujours, n'arriver jamais ; telle est la loi. 
La civilisation est une asymptole. 

Toutes les formes du progrès sont la Révolution. 

La Révolution, c'est là ce que nous faisons, c'est là 
ce que nous pensons, c'est là ce que nous parlons. 



LE DROIT ET LA LOI. 



11 



c'est là ce que nous avons dans la bouche, dans la poi- 
trine, dans l'âme 

La Révolution, c'est la respiration nouvelle de l'hu- 
manité 

La Révolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est 
demain. 

De là. disons-le, la nécessité et l'impossibilité d'en 
faire l'histoire. 

Pourquoi ? 

Parce qu'il est indispensable de raconter hier et 
parce qu'il est impossible de raconter demain. 

On ne peut que le déduire et le préparer. C'est ce 
que nous tâchons de faire. 

Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immen- 
aite de la Révolution. 



XI 



La Révolution tente tous les puissants esprits, el 
c'est à qui s'en approchera, les uns, comme Lamartine, 
pour la peindre, les autres, comme Michelet, pour 
l'expliquer, les autres, comme Quinel, pour la juger, 
les autres, comme Louis Blanc, pour la féconder. 

Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques nar- 
rateurs, et pourlant cette histoire sera toujours ofTerte 
aux historiens comme à faire. 

Pourquoi ? Parce que toutes les histoires sont l'his- 
toire du passé, el que, répétons-le, l'histoire de la Ré- 
volution est l'histoire de l'avenir. La Révolution a con- 
quis en avant, elle a découvert et annoncé le grand 
Chanaan de l'humanité, il y a dans ce qu'elle nous a 
apporté encore plus de terre promise que de terrain 
gagné, et à mesure qu'une de ces conquêtes faites 
d'avance entrera dans le domaine humain, à mesure 
qu'une de ces promesses se réalisera, un nouvel aspect 
de la Révolution se révélera, et son histoire sera re- 
nouvelée. Les histoires actuelles n'en seront pas moins 
définitives, chacune à son point de vue, les historiens 
contemporains domineront même l'historien futur, 
comme Moïse domine Cuvier, mais leurs travaux se 
mettront en perspective et feront partie de l'ensemble 
complet. Quand cet ensemble sera-t-il complet? Quand 
le phénomène sera terminé, c'est-à-dire quand la révo- 
lution (*.( France sera devenue, comme nous l'avons 
indiqué aans les premières pages de cet écrit, d'abord 
révolution d'Europe, puis révolution de l'homme; quand 
l'utopie se sera consolidée en progrès, quand l'ébauche 
aura abouti au chef-d'œuvre; quand à la coalition fra- 
tricide des rois aura succédé la fédération fraternelle 
des peuples, et à la guerre contre tous, la paix pour 
tous. Impossible, à moins d'y ajouter le rêve, de com- 
pléter dès aujourd'hui ce qui ne se complétera que de- 
main, et d'achever l'histoire d'un fait inachevé, surtout 
quand ce fait contient une telle végétation d'événements 



futurs. Entre l'histoire et I 'historien la disproportion 
est trop grande. 

Rien de plus colossal. Le total échappe. Regardez ce 
qui est déjà derrière nous. La Terreur est un cratère, 
la Convention est un sommet. Tout l'avenir est en fer- 
mentation dans ces profondeurs. Le peintre est effaré 
par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastet 
dépassent l'horizon. Le regard humain a des limites, 
le procédé divin n'en a pas. Dans ce tableau à faire 
vous vous borneriez à un seul personnage, prenez qui 
vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini. D'autres ho- 
rizons sont moins démesurés. Ainsi, par exemple, à un 
moment donné de l'histoire, il y a d'un coté Tibère et 
de l'autre Jésus. Mais le jour où Tibère et Jésus font 
leur jonction dans un homme et s'amalgament dans un 
être formidable ensanglantant la terre et sauvant le 
monde, l'historien romain lui-même aurait un frisson, 
et Robespierre déconcerterait Tacite. Par moments on 
craint de finir par être forcé d'admettre une sorte de 
loi morale mixte qui semble se dégager de tout cet in- 
connu. Aucune des dimensions du phénomène ne s'a- 
juste à la nôtre. La hauteur est inouïe et se dérobe à 
l'observation. Si grand que soit l'historien, cette énor- 
milé le déborde. La Révolution française racontée par 
un homme, c'est un volcan expliqué par une fourmi. 



XII 



Que conclure? Une seule chose. En présence de cet 
ouragan énorme, pas encore fini, entr'aidous-nous les 
uns les autres. 

Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne 
point nous tendre la main. 

mes frères, réconcilions-nous. 

Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est 
assez haï. Trêve. Oui, tendons-nous tous la main. Que 
les grands aient pitié des petits, et que les petits fas- 
sent grâce aux grands. Quand donc comprendra-t-on 
que nous sommes sur le même navire, et que le nau- 
frage est indivisible? Cette mer qui nous menace est 
assez grande pour tous, il y a de l'abîme pour vous 
comme pour moi. Je l'ai dit déjà ailleurs, et je le répète. 
Sauver les autres, c'est se sauver soi-même. La soli- 
darité est terrible, mais la fraternité est douce. L'une 
engendre l'autre. mes frères, soyons frères! 

Voulons-nous terminer notre malheur ? renonçons à 
notre colère. Kécdncilions-nous Vous verrez comme ce 
sourire sera beau. 

Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du 
retour, restituons les maris aux femmes, les travailleurs 
aux ateliers, les familles aux foyers, restituons-nous à 
nous-mêmes ceux qui ont été nos ennemis. Esl-cequ'k 
n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez- vous qu'on ne 
recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre Ensé 



18 



LE DROIT ET LA LOI. 



vissant, on perpétue. Qui tue son ennemi fait vivre la 
haine. Il n'y a qu'une façon d'achever les vaincus, leur 
pardonner. Les guerres civiles s'ouvrent par toutes les 
portes et se ferment par une seule, la clémence. La 
plus efficace des répressions, c'est l'amnistie. femmes 
qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants. 

Ah ! je songe aux exilés. J'ai par moments le cœur 
serré. Je songe au mal du pays. J'en ai eu ma part 
peut-être. Sait-on de quelle nuit tombante se compose 
la nostalgie? Je me figure la sombre âme d'un pauvre 
enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la société 
lui veut, qui subit pour on ne sait quoi, pour un article 
de journal, pour une page fiévreuse écrite dans la folie, 
ce supplice démesuré, l'exil éternel, et qui, après une 
journée de bagne, le crépuscule venu, s'assied sur la 
falaise sévère, accablé sous l'énormité de la guerre 
civile et sous la sérénité des étoiles ! Chose horrible, le 
loir et l'océan à cinq mille lieues de sa mère I 

Ah ! pardonnons I 

Ce cri de nos âmes n'est pas seulement tendre, il 
est raisonnable. La douceur n'est pas seulement la dou- 
ceur, elle est l'habileté. Pourquoi condamner l'avenir 
au grossissement des vengeances gonflées de pleurs et à 
la sinistre répercussion des rancunes ! Allez dans les 
bois, écoutez les échos, et songeï aux représailles ; 
cette voix obscure et lointaine qui vous répond, c'est 
votre haine qui revient contre vous. Prenez garde, 
l'avenir est bon débiteur, et votre colère, il vous la 
rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas 
ta vie qui les attend. Si nous n'avons pas pitié des 
enfants des autres, ayons pitié de nos enfants. Apaise- 
ment ! apaisement I Hélas ! nous écoutera-i-on ? 



N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on pro- 
mette et non qu'on menace, nous qui voulons qu'on 
guérisse et non qu'on mutile, nous qui voulons qu'on 
vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut 
sont avec nous. Il y a un profond parallélisme entre la 
lumière qui nous vient du soleil et la clémence qui 
nous vient de Dieu. Il y aura une heure de pleine fra- 
ternité, comme il y a une heure de plein midi. Ne perds 
pas courage, ô pitié ! Quant à moi, je ne me lasserai 
pas, et ce que j'ai écrit dans tous mes livres, ce que 
j'ai attesté par tous mes actes, ce que j'ai dit à tous les 
auditoires, à la tribune des pairs comme dans le cime- 
tière des proscrits, à l'assemblée nationale de France 
comme à la fenêtre lapidée de la place des Barricades 
de Bruxelles, je l'attesterai, je l'écrirai, et je le dirai 
sans cesse : il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer ! Les heu- 
reux doivent avoir pour malheur les malheureux. 
L'égoïsme social est un commencement de sépulcre. 
Voulons-nous vivre, mêlons nos cœurs, et soyons 
l'immense genre humain. Marchons en avant, remor- 
quons en arrière. La prospérité matérielle n'est pas la 
félicité morale, t'étourdissement n'est pas la guérison, 
l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protégeons, 
secourons, aveuons la faute publique et réparons-la. 
Tout ce qui souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'in- 
dividu saigne dans la société, personne n'est tout seul, 
toutes les fibres vivantes tressaillent ensemble et se 
confondent, les petits doivent être sacrés aux grands, 
et c'est du droit de tous les faibles que se compose le 
devoir de tous les forts. J'ai dit. 

H ri». Juin 1971. 



AVANT L'EXIL 

1841-1851 



INSTITUT. CHAMBRE DES PAIRS. RÉUNIONS ÉLECTORALES. 

■ HTKRRKMENTS. — COUR D'ASSISES. CONSEILS DE GUERRE. — CONGRÈS DE LA PAIX. 

ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. -- ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 
LE nEUX DÉCEMBRE 1851. 






. 



ACADÉMIE FRANÇAISE 



1841-1844 



DISCOURS DE RECEPTION 



J ioin i 84 i 



Messieurs 

Au commencement de ce siècle, la France était pour 
les nations un magnifique spectacle. Un homme la 
remplissait alors et la faisait si grande qu'elle remplis- 
sait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils d'un 
pauvre gentilhomme corse, produit de deux répu- 
bliques, par sa famille de la république de Florence, 
par lui-même de la république française, était arrivé 
en peu d'années à la plus haute royauté qui jamais 
peut-èlre ait étonné l'histoire. Il était prince par le 
génie, par la destinée et par les actions. Tout en lui 
indiquait le possesseur légitime d'un pouvoir providen- 
tiel. H avait eu pour lui les trois conditions suprêmes, 
l'événement, l'acclamation et la consécration. Une 
révolution l'avait enfanté, un peuple l'avait choisi, un 
pape l'avait couronné. Des rois et des généraux, mar- 
qués eux-mêmes par la fatalité, avaient reconnu en lui, 
avec l'instinct que leur donnait leur sombre et mysté- 
rieux avenir, l'élu du destin. Il était l'homme auquel 
Alexanlre de Russie, qui devait périr à Taganrog, avait 
dit : Vous êtes prédestiné du ciel; auquel Kléber, qui 
devait mourir en Egypte, avait dit : Vous êtes grand 



' M. Vicor llugu» fut Dominé membre de l'académie franc. aie, par 
Il «ou contre lt, U 7 °an>ier 1841. Il prit séance le J juin. 



comme le monde; auquel DesaixJ tombé à Marengo, 
avait dit : Je suis le soldat, vous êtes le général; auquel 
Valhubert, expirant à Austerlitz, avait dit : Je vais 
mourir, mais vous allez régner. Sa renommée militaire 
était immense, ses conquêtes étaient colossales. 

Chaque année il reculait les frontières de son empire 
au delà même des limites majestueuses et nécessaires 
que Dieu a données à la France. Il avait effacé les Alpes 
comme Charlemagne,et les Pyrénées comme Louis XIV; 
il avait passé le Rhin comme César, et il avait failli 
franchir la Manche comme Guillaume le Conquérant. 
Sous cet homme, la France avait cent trente départe- 
ments; d'un côté elle touchait aux bouches de l'Elbe, 
de l'autre elle atteignait le Tibre. Il était le souverain 
de quarante-quatre millions de français et le protecteur 
de cent millions d'européens. Dans la composition 
hardie de ses frontières, il avait employé comme maté- 
riaux deux grands-duchés souverains, la Savoie et la 
Toscane, et cinq anciennes républiques, Gènes, les 
États romains, les États vénitiens, le Valais et les Pro- 
vinces-Unies. Il avait construit son état au centre de 
l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour bas- 
tions et pour ouvrages avancés dix monarchies qu'il 
avait fait entrer à la fois dans son empire et dans sa 
famille. De tous les enfants, ses cousins et ses frères, 
qui avaient joué avec lui dans la petite cour de la maison 



22 



AVANT L'EXIL. — ACADÉMIE FRANÇAISE. 



natale d'Ajaccio, il avait fait des têtes couronnées. Il 
avait marié son lils adoptif à une princesse de Bavière 
et son plus jeune frère à une princesse de Wurtemberg. 
Quant à lui, après avoir ôté à l'Autriche l'empire d'Alle- 
magne qu'il s'était à peu près arrogé sous le nom de 
Confédération du Rhin, après lui avoir pris le Tyrol 
pour l'ajouter à la Bavière et l'Illyrie pour la réunir à 
la France, il avait daigné épouser une archiduchesse. 
Tout dans cet homme était démesuré et splendide. 
Il était au-dessus de l'Europe comme une vision extra- 
ordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze per- 
sonnes souveraines, sacrées et couronnées, assis entre 
le césar et le czar sur un fauteuil plus élevé que le leur. 
Un jour il donna à Talma le spectacle d'un parterre de 
rois. N'étant encore qu'à l'aube de sa puissance, il lui 
avait pris fantaisie, de toucher au nom de Bourbon dans 
un coin de l'Italie et de l'agrandir à sa manière; de 
l-ouis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Étrurie. A la 
jièrae époque, il avait profité d'une trêve, puissamment 
imposée par son influence et par ses armes, pour faire 
quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce titre de rois 
de France qu'ils avaient usurpé quatre cents ans, et 
qu'ils n'ont pas osé reprendre depuis, tant il leur fut 
alors bien arraché. La révolution avait effacé les fleurs 
de lys de l'écusson de France; lui aussi, il les avait 
effacées: mais du blason d'Angleterre; trouvant ainsi 
moyen de leur faire honneur de la même manière dont 
on leur avait fait affront. Par décret impérial il divisait 
la Prusse en quatre départements, il mettait les lies 
Britanniques en étal de blocus, il déclarait. Amsterdam 
troisième ville de l'empire, — Rome n'était que la 
seconde, — ou bien il affirmait au monde que la mai- 
son de Bragance avait cessé de régner. Quand il pas- 
sait le Rhin, les électeurs d'Allemagne, ces hommes 
qui avaient fait des empereurs, venaient au-devant de 
lui jusqu'à leurs frontières dans l'espérance qu'il les 
ferait peut-être rois. L'antique royaume de Gustave 
Wasa, manquant d'héritier et cherchant un maître, lui 
demandait pour prince un de ses maréchaux. Le succes- 
seur de Charles-Quint, l'arrière-petit-fils de Louis XIV, 
le roi des Espagnes et des Indes, lui demandait pour 
femme une de ses sœurs. Il était compris, grondé et 
adoré de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec 
leur empereur et avec la mort. Le lendemain des 
batailles, il avait avec eux de ces grands dialogues qui 
commentent superbement les grandes actions et qui 
transforment l'histoire en épopée. Il entrait dans sa 
puissance comme dans sa majesté quelque chose de 
simple, de brusque et de formidable. Il n'avait pas, 
comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise 
pour grand échanson, ou, comme les empereurs d'Alle- 
magne, le duc de Bavière pour grand écuyer; mais il 
lui arrivait parfois de mettre aux arrêts le roi qui com- 
mandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait 
des canaux, il perçait des routes, il dotait des théâtres, 
, enrichissait des académies, il provoquait des décou- 
Tertes, il fondait des monuments grandioses, ou bien 



il rédigeait des codes dans un salon des Tuileries, et il 
querellait ses conseillers d'état jusqu'à ce qu'il eût 
réussi à substituer, dans quelque texte de loi, aux rou- 
tines de la procédure, la raison suprême et naïve du 
génie. Enfin, dernier trait qui complète à mon sens la 
configuration singulière de cette grande gloire, il était 
entré si avant dans l'histoire par ses actions qu'il pou- 
vait dire et qu'il disait : Mon prédécesseur l'empereur 
Charlemagne ; et il s'était par ses alliances tellement 
mêlé à la monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait : 
Mon oncle le roi Louis XVI. 

Cet homme était prodigieux. Sa fortune, messieurs, 
avait tout surmonté. Comme je viens de vous le rap- 
peler, les plus illustres princes sollicitaient son amitié, 
les plus anciennes races royales cherchaient son 
alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son 
service. Il n'y avait pas une tête, si haute ou si fière 
qu'elle fût, qui ne saluât ce front sur lequel la main de 
Dieu, presque visible, avait posé deux couronnes, 
l'une qui est faite d'or et qu'on appelle la royauté, 
l'autre qui est faite de lumière et qu'on appelle le génie. 
Tout dans le continent s'inclinait devant Napoléon, 
tout, — excepté six poètes, messieurs, — permettez- 
moi de le dire et d'en être fier dans cette enceinte, — 
excepté six penseurs restés seuls debout dans l'univers 
agenouillé; et ces noms glorieux, j'ai hâte de les pro- 
noncer devant vous, les voici : Ducis, Delille, M"' di 
Staël, Benjamin Constant, Chateaubriand, Lkmf.rcier. 

Que signifiait cette résistance? Au milieu de cette 
France qui avait la victoire, la force, la puissance, 
l'empire, la domination, la splendeur; au milieu de 
cette Europe émerveillée et vaincue qui, devenue pres- 
que française, participait elle-même du rayonnement de 
la France, que représentaient ces six esprits révoltés 
contre un génie, ces six renommées indignées contre 
la gloire, ces six poètes irrités contre un héros? Mes- 
sieurs, ils représentaient en Europe la seule chose qui 
manquât alors à l'Europe, l'indépendance ; ils repré- 
sentaient en France la seule chose qui manquât alon 
à la France, la liberté. 

A Dieu ne plaise que je prétende jeter ici le blâme 
sur les esprits moins sévères qui entouraient alors le 
maître du monde de leurs acclamations ! Cet homme, 
après avoir été l'étoile d'une nation, en était devenu le 
soleil. On pouvait sans crime se laisser éblouir. Il était 
plus malaisé peut-être qu'on ne pense, pour l'individu 
que Napoléon voulait gagner, de défendre sa frontière 
contre cet envahisseur irrésistible qui savait le grand 
art de subjuguer un peuple et qui savait aussi le grand 
art de séduire un homme. Que suis-je, d'ailleurs, mes- 
sieurs, pour m'arroger ce droit de critique suprême? 
Quel est mon titre ? N'ai-je pas bien plutôt besoin 
moi-même de bienveillance et d'indulgence à l'heure 
où j'entre dans cette compagnie, ému de toutes les 
émotions ensemble, fier des suffrages qui m'ont appelé» 
heureux des sympathies qui m'accueillent, troublé par 
cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la 






DISCOURS DE RÉCEPTION. 



gTanile perte que vous avez faite et dont il ne me 
sera pas donné de vous consoler, confus enfin d'être si 
peu de chose dans ce lien vénérable que remplissent à 
la fois de leur éclat serein et fraternel d'augustes morts 
et d'illustre! vivants? Et puis, pour dire toute ma 
pensée, en aucuu cas je ne reconnaîtrais aux généra- 
tions nouvelles ce droit de blâme rigoureux envers nos 
anciens et nos aînés. Qui n'a pas combattu a-t-il le 
droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous 
étions enfants alors, et que la vie était légère et insou- 
ciante pour nous lorsqu'elle était si grave et si labo- 
rieuse pour d'autres. Nous arrivons après nos pères ; 
ils sont fatigués, soyons respectueux'. Noos pmlitons à 
la fois des grandes idées qui ont lutté et des graudes 
• jui ont prévalu. Soyons justes envers tous, en- 
vers ceux qui ont accepté l'empereur pour maître 
comme envers ceux qui l'ont accepté pour adversaire. 
Comprenons 'enthousiasme et honorons la résistance. 
L'un et L'autre ont été légitimes. 

Pourtant, redisons-le, messieurs, la résistance n'était 
pas seulement légitime ; elle était glorieuse. 

Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il 
l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, eût fait Pascal séna- 
teur et Corneille ministre, cet homme-là, messieurs, 
avait trop de grandeur en lui-même pour ne pas com- 
prendre la grandeur dans autrui. Uu esprit vulgaire, 
sur la toute-puissance, eût dédaigné peut-être 
cette rébellion du talent; Napoléon s'en préoccupait. Il 
se savait trop historique pour ne point avoir souci de 
l'histoire; il se sentait trop poétique pour ne pas s'iu- 
quiéter des poètes. Ll faut le reconnaître hante ment, 
c'était un vrai prince que ce sous-lieutenant d'artille- 
rie qui avait gagné sur la jeune république française la 
bataille du dix-huit brumaire et sur les vieilles monar- 
chies européennes la bataille d'Austerlitz. C'était un 
victorieux, et comme tous les victorieux, c'était uu ami 
des lettres. Napoléon avait tous les goûts et tous les 
instincts du trône, autrement que Louis XIV sans 
doute, mais autant que lui. Il y avait du grand roi dans 
le grand empereur. Rallier la littérature à son sceptre, 
c'était une de ses premières ambitions. II ne lui sufli- 
sait pas d'avoir muselé les passions populaires, il .■fit 
voulu soumettre Benjamin Constant; il ne lui suffisait 
pas d'avoir vaincu treuil armée-;, il eût voulu- vaincre 
Lemercier; il ne lui suflisait pas d'avoir conquis dix 
royaumes, il eût voulu conquérir Chateaubriand. 

Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le pre- 
mier consul ou l'empereur chacun sous l'influence de 
leurs sympathies particulières, ces hommes-là contes- 
tassent ce qu'il y avait de généreux, de rare et d'illus- 
tre dans Napoléon. Mais, selon eux, le politique : 
sait le victorieux, le héros était doublé d'un tyrau, le 
Scipiou se compliquait d'un Cromwell, une moitié de 
sa vie faisait à l'autre moitié des répliques aroères. 
Bonaparte avait fait porter aux drapeaux de son armée 
il de Washington; mais il n'avait pas imité 
Washington, il avait nommé La Tour d'Auvergne pre- 



mier greuadier de la république ; mais il avait aboli la 
république. Il avait donné le dôme des Invalides pour 
sépulcre au grand Tureune; mais il avait donné le 
fossé de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand 
Condé. 

Malgré leur fière et chaste attitude, l'empereur n'hé- 
sita devant aucune avance. Les ambassades, les dota- 
tions, les hauts grades de la légion d'honneur, le sénat, 
tout fut offert, disons-le à la gloire de l'empereur, et, 
disons-le à la gloire de ces nobles réfractaires, tout fut 
refusé. 

Après les caresses, je l'ajoute à regret, vinrent les 
persécutions. Aucun ne céda. Grâce à ces six talents, 
grâce à ces six caractères, sous ce règne qui supprima 
tant de libertés et qui humilia tant de couronnes, la 
dignité royale de la pensée libre fut maintenue. 

11 n'y eut pas ijue cela, messieurs, il y eut aussi ser- 
vice rendu à l'humanité. Il n'y eut pas seulement résis- 
tance au despotisme, il y eut aussi résistance à la 
guerre. Et qu'on ne se méprenne pas ici sur le sens et 
sur la portée de mes paroles, je suis de ceux qui pen- 
sent que la guerre est souvent bonne. A ce point de 
vue supérieur d'où l'on voit toute l'histoire comme un 
seul groupe et toute la philosophie comme une seule idée, 
les batailles ne sont pas plus des plaies faites au genre 
humain que les sillons ne sont des plaies faites à la 
terre. Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ébau- 
cheut par la charrue et toutes les cirilisations par la 
guerre. Mais lorsque la guerre tend à dominer, lors- 
qu'elle devient l'état normal d'une uatiou, lors- 
qu'elle passe à l'état chronique, pour ainsi dire, quand 
il y a, par exemple, treize grandes guerres en quatorze 
ans, alors, messieurs, quelque magnifiques que soient 
les résultats ultérieurs, il vient un moment où l'huma- 
nité souffre. Le côté délicat des mœurs s'use et s'amoin- 
drit au frottement des idées brutales; le sabre devient 
le seul outil de la société; la force se forge un droit à 
elle; le rayonnement divin de la bonne foi, qui doit tou- 
jours éclairer la lace des nations, s'éclipse à chaque 
instant dans l'ombre où s'élaborent les traités et les 
partages de royaumes; le commerce, l'industrie, le 
développement radieux des intelligences, toute l'acti- 
vité pacifique disparait; la sociabilité humaine est en 
péril. Dans ces momeuts-là, messieurs, il sied qu'une 
imposante réclamation s'élève ; il est moral que l'intel- 
ligence dise hardiment son fait à la force ; il est bon 
qu'eu présence même de leur wctoire et de leur puis- 
sauce, les penseurs fassent des remontrances aux héros, 
et que les poêles, ces civilisateurs sereins, patients et 
paisibles, protestent contre les conquérants, ces civilisa- 
teurs violents. 

Parmi ces illustres protestants, il était un homme 
que Bonaparte avait aimé, et auquel il aurait pu dire, 
comme un autre dictateur à un autre républicain : Tu 
'juoque! Cet homme, messieurs, c'était M. Lemercier. 
Nature probe, réservée et sobre; intelligence droite et 
logique ; imagination exacte et, pour ainsi dire, algé- 



24 



AVANT L'EXIL. — ACADÉMIE FRANÇAISE. 



brique jusque dans ses fantaisies ; né gentilhomme, 
mais ne croyant qu'à l'aristocratie du talent; né riche, 
mais ayant la science d'être noblement pauvre ; mo- 
deste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais 
ayant dans sa douceur je ne sais quoi d'obstiné, de 
silencieux et d'inflexible; austère dans les choses publi- 
ques, difficile à entraîner, offusqué de ce qui éblouit 
les autres, M. Lemercier, détail remarquable dans un 
homme qui avait livré tout un côté de sa pensée aux 
théories, M. Lemercier, n'avait laissé construire son 
opinion politique que par les faits. Et encore voyait-il 
les faits à sa manière. C'était un de ces esprits qui don- 
nent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui cri- 
tiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve 
sur sa source. Ombrageux et sans cesse prêt à se 
cabrer, plein d'une haine secrète et souvent vaillante 
contre tout ce qui tend à dominer, il paraissait avoir 
mis autant d'amour-propre à se tenir toujours de plu- 
sieurs années en arrière des événements que d'autres 
en mettent à se précipiter en avant. En 1789, il était 
royaliste, ou, comme on parlait alors, monarchien, 
de 1785; en 93 il devint, comme il l'a dit lui-même, 
libéral de 89; en 1804, au moment où Bonaparte se 
trouva mûr pour l'empire, Lemercier se sentit mûr pour 
la république. 

Comme vous le voyez, messieurs, son opinion poli- 
tique, dédaigneuse de ce qui lui semblait le caprice du 
jour, était toujours mise à la mode de l'an passé. 

Veuillez me permettre ici quelques détails sur le 
milieu dans lequel s'écoula la jeunesse de M. Lemer- 
cier. Ce n'est qu'en explorant les commencements 
d'une vie qu'on peut étudier la formation d'un carac- 
tère. Or, quand on veut connaître à fond ces hommes 
qui répandent de la lumière, il ne faut pas moins 
s'éclairer de leur caractère que de leur génie. Le génie, 
c'est le flambeau du dehors; le caractère, c'est la 
lampe intérieure. 

En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, 
tout jeune homme alors, suivait avec une assiduité 
remarquable les séances de la Convention nationale. 
C'était là, messieurs, un sujet de contemplation som- 
bre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, 
nous le pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes 
envers ces choses augustes et terribles qui ont passé 
sur la civilisation humaine et qui ne reviendront plus! 
C'est, à mon sens, une volonté de la providence que la 
France ait toujours à sa tête quelque chose de grand. 
Sous les anciens rois, c'était un principe; sous l'empire, 
ce fut un homme; pendant la révolution, ce fut une 
assemblée. Assemblée qui a brisé le trône et qui a 
sauvé le pays, qui a eu un duel avec la royauté 
comme Cromwell et un duel avec l'univers comme 
Anuibal, qui a eu à la fois du génie comme tout 
un peuple et du génie comme un seul homme, en 
un mot, qui a commis des attentats et qui a fait des 
prodiges, que nous pouvons détester, que nous pou- 
Tons maudire, mais que nous devons admirer ! 






Reconnaissons-le néanmoins, il se fit en France, dans 
ce temps-là, une diminution de lumière morale, et par 
conséquent, — remarquons-le, messieurs, — une 
diminution de lumière intellectuelle. Cette espèce de 
demi-jour ou de demi-obscurité qui ressemble à la 
tombée de la nuit et qui se répand sur de certaines 
époques, est nécessaire pour que la providence puisse, 
dans l'intérêt ultérieur du genre humain, accomplir sur 
les sociétés vieillies ces effrayantes voies de fait qui, 
si elles étaient commises par des hommes, seraient de» 
crimes, et qui, venant de Dieu, s'appellent des révo- 
lutions. 

Cette ombre, c'est l'ombre même que fait la main du 
Seigneur quand elle est sur le peuple. 

Comme je l'indiquais tout à l'heure, 93 n'est pas 
l'époque de ces hautes individualités que leur génie 
isole. Il semble, en ce moment-là, que la providence 
trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle veut faire, 
qu'elle le relègue sur le second plan, et qu'elle entre 
en scène elle-même. En effet, en 93, des trois géants 
qui ont fait de la révolution française, le premier, un 
fait social, le deuxième, un fait géographique, le der- 
nier, un fait européen, l'un, Mirabeau, était mort; 
l'autre, Sieyès, avait disparu dans l'éclipsé, il réussis- 
sait à vivre, comme ce lâche grand homme l'a dit plus 
tard; le troisième, Bonaparte, n'était pas né encore à la 
vie historique. Sieyès laissé dans l'ombre et Danton peut- 
être excepté, il n'y avait donc pas d'hommes du premier 
ordre, pas d'intelligences capitales dans la Convention, 
mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes, 
de grands éclairs, de grands fantômes. Cela suffisait, 
certes, pour l'éblouissement du peuple, redoutable 
spectateur incliné sur la fatale assemblée. Ajoutons 
qu'à cette époque où chaque jour était une journée, les 
choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris 
et la frontière, le champ de bataille et la place publique 
avaient tant d'aventures, tout se développait si rapi- 
dement, qu'à la tribune de la Convention nationale l'évé- 
nement croissait pour ainsi dire sous l'orateur à 
mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige, 
lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, 
comme la France, la Convention se mouvait dans cette 
clarté crépusculaire de la fin du siècle qui attachait des 
ombres immenses aux plus petits hommes, qui prêtait 
des contours indéfinis et gigantesques aux plus chétives 
figures, et qui, dans l'histoire même, répand sur cette 
formidable assemblée je ne sais quoi de sinistre et de 
surnaturel. 

Ces monstrueuses réunions d'hommes ont souvent 
fasciné les poètes comme l'hydre fascine l'oiseau. Le 
Long-Parlement absorbait Milton, la Convention attirait 
Lemercier. Tous deux plus tard ont illuminé l'intérieur 
d'une sombre épopée avec je ne sais quelle vague 
réverbération de ces deux pandémoniums. On sent 
Cromwell dans le Paradis perdu, et 93 dans la Panhy- 
pocrisiade. La Convention, pour le jeune Lemercier, 
c'était la révolution faite vision et réunie tout entière 




RECEPTION DE VICTOR HUGO 

A L'ACADÉMIE FRANÇAIS] 



DISCOURS DE RÉCEPTION. 



r 



ious son regard. Tous les jours il venait voir là, comme 
il l'a dit admirablement, mettre les lois hors la loi. 
Chaque matin il arrivait à l'ouverture de la séance et 
l'asseyait à la tribune publique parmi ces femmes 
étranges qui mêlaient je ne sais quelle besogne domes- 
tique aux plus terribles spectacles, et auxquelles 
l'histoire conservera leur hideux surnom de tricoteuses. 
Elles le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient 
sa place. Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le 
désordre de ses vêtements, dans son attention elïarée, 
dans son anxiété pendant les discussions, dans la fixité 
profonde de son regard, dans les paroles enire-coupées 
qui lui échappaient par moments, quelque chose de si 
singulier pour elles, qu'elles le croyaient privé de rai- 
son. Un jour, arrivant plus tard qu'à l'ordinaire, il 
entendit une de ces femmes dire à l'autre : Ne te mets 
pas là, c'est la place de l'idiot. 

Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donuait à la 
France Agamemnon. 

Est-ce que par hasard cette assemblée aurait fait 
faire au poète cette tragédie ? Qu'y a-t-il de commun 
entre Égisthe et Danton, entre Axgos et Paris, entre la 
barbarie homérique et la démoralisation voltairienne ? 
Quelle étrange idée de donner pour miroir aux atten- 
tats d'une civilisation décrépite et corrompue les 
crimes naïfs et simples d'une époque primitive, de 
faire errer, pour ainsi dire, à quelques pas des écha- 
fauds de la révolution française, les spectres grandioses 
de la tragédie grecque, et de confronter eu régicide 
moderne, tel que l'accomplissent les passions popu- 
laires, l'antique régicide tel que le font les passions 
domestiques ! Je l'avouerai, messieurs, en songeant à 
cette remarquable époque du talent de M. Lemercier, 
entre les discussions de la Convention et les querelles 
des Atrides, entre ce qu'il voyait et ce qu'il rêvait, j'ai 
souvent cherché un rapport, je n'ai trouvé tout au plus 
qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle mystérieuse 
transformation de la pensée dans le cerveau, Agamem- 
non est-il né ainsi? C'est là un de ces sombres caprices 
de l'inspiration dont les poètes seuls ont le secret. 
Quoi qu'il en soit, Agamemnon est une œuvre, une des 
plus belles tragédies de notre théâtre, sans contredit, 
par' l'horreur et par la pitié à la fois, par la simplicité 
de l'élément tragique, par la gravite austère du style. 
Ce sévère poème a vraiment le profil grec. On sent, en 
le considérant, que c'est l'époque où David donne la 
couleur aux bas-reliefs d'Athènes et où Talma leur 
donne la parole et le mouvement. On y sent plus que 
l'époque, on y sent l'homme. On devine que le poète a 
souffert en l'écrivant. En effet, une mélancolie pro- 
fonde, mêlée à je ne sais quelle terreur presque révolu- 
tionnaire, couvre toute cette grande œuvre. Examinez- 
la, — eile le mérite, messieurs, — voyez l'ensemble 
et les détails, Agamemnon et Strophus, la galère qui 
aborde au port, les acclamations du peuple, le tutoie 
ment héroïque des rois. Contemplez surtout Glytem- 
oestre, la pâle et sanglante ligure, l'adultère dévouée 



au parricide, qui regarde à côlé d'elle sans les com- 
prendre et, chose terrible ! sans en être épouvantée, la 
captive Cassandre et le petit Oreste ; deux êtres faibles 
en apparence, en réalité formidables ! L'avenir parle 
dans l'un et vit dans l'antre Cassandre, c'est la 
menace sous la forme d'une esclave ; Oreste, c'est le 
châtiment sous les traits d'un enfant. 

Comme je viens de le dire, à l'âge où l'on ne souf- 
fre pas encore et où l'on rêve à peine, M. Lem 
souffrit et créa. Cherchant à composer sa pensée, 
curieux de cette curiosité profonde qui attire les 
esprits courageux aux spectacles effrayants, il s'appro- 
cha le plus près qu'il put de la Convention, c'est-à-dire 
de la révolution. Il se pencha sur la fournaise pendant 
que la statue de l'avenir y bouillonnait encore, et il y 
vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave 
dans le cratère, les grands principes révolutionnaires, 
ce bronze dont sont faites aujourd'hui toutes les base* 
de nos idées, de nos libertés et de nos lois. La civilisa- 
tion future était alors le secret de la providence, 
M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna à 
recevoir en silence, avec une résignation stoïque, son 
contrecoup de toutes les calamités. Chose digne d'atten- 
tion, et sur laquelle je ne puis m'empêcher d'insister, 
si jeune, si obscur, si inaperçu encore, perdu dans 
cette foule qui, pendant la terreur, regardait les événe- 
ments traverser la rue conduits par le bourreau, il fut 
frappé dans toutes ses affections les plus intimes par 
les catastrophes publiques. Sujet dévoué et presque 
serviteur personnel de Louis XVI, il vit passer le 
liacre du 21 janvier ; filleul de madame de Lamballe, 
il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'André 
Chénier, il vit passer la charrette du 7 thermidor. 
Ainsi, à vingt ans, il avait déjà vu décapiter, dans les 
trois êtres les plus sacrés pour lui après son père, les 
trois choses de ce monde les plus rayonnantes après 
Dieu, la royauté, la beauté et le génie ! 

Quand ils ont subi de pareilles impressions, les 
esprits tendres et faibles restent tristes toute leur vie, 
les esprits élevés et fermes demeurent sérieux. 
M. Lemercier accepta donc la vie avec gravité. Le 
9 thermidor avait ouvert pour la France celte ère nou- 
velle qui est la seconde phase de toute révolution. 
Après avoir regardé la société se dissoudre, M. Lem r- 
cier la regarda se reformer. Il mena la vie mondaine 
et littéraire. Il étudia et partagea, en souriant parfois, 
les mœurs de cette époque du directoire qui est après 
Robespierre ce que la régence est après Louis XIV, le 
tumulte joyeux d'une nation intelligente échappée à 
l'ennui ou à la peur, l'esprit, la gaîté et la licence 
protestant par une orgie, ici, contre la triBtesse d'un 
despotisme dévot, là, contre l'abrutissement d'une 
tyrannie puritaine. M. Lemercier, célèbre alors par le 
succès A' Agamemnon, réchercha tous les homme* 
d'élite de ce temps, et en fut recherché. Il connut 
Écouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu 
. André Chénier chez madame Pourat. Lebrun l'airn» 



ÎS 



AVANT L'EXIL. - ACADÉMIE FRANÇAISE. 



taot, qu'il n'a pas fait une seule épi gramme contre lui. 
Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand, 
madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse 
d'Aiguillon et madame Tallien, Bernardin de Saint- 
Pierre et madame de Staël lui firent fête et l'accueilli- 
rent. Beaumarchais voulut être son éditeur, comme 
vingt ans plus tard Dupuytren voulut être son profes- 
seur. Déjà placé trop haut pour descendre aux exclu- 
sions de partis, de plain-pied avec tout ce qui était 
supérieur, il devint en même temps l'ami de David qui 
avait jugé le roi et de Delille qui l'avait pleuré. C'est 
ainsi qu'en ces années-là, de cet échange d'idées avec 
tant de natures diverses, de la contemplation des 
mœurs et de l'observation des individus, naquirent et 
se développèrent dans M. Lemercier, pour faire face à 
toutes les rencontres de la vie, deux hommes, — deux 
hommes libres, — un homme politique indépendant, 
un homme littéraire original. 

Un peu avant cette époque, il avait connu l'officier de 
fortune qui devait succéder plus tard au directoire. 
Leur vie se côtoya pendant quelques années. Tous deux 
étaient obscurs. L'un était ruiné, l'autre était pauvre. 
On reprochait à l'un sa première tragédie qui était un 
essai d'écolier, et à l'autre sa première action qui était 
un exploit de jacobin. Leurs deux renommées commen- 
cèrent en même temps par un sobriquet. On disait 
M. Mercier-Méléagre au même instant où l'on disait 
le général Vendémiaire. Loi étrange qui veut qu'en 
France le ridicule s'essaye un moment à tous les 
hommes supérieurs! Quand madame de Beauharnais 
longea à épouser le protégé de Barras, elle consulta 
H. Lemercier sur cette mésalliance. M. Lemercier, qui 
portait intérêt au jeune artilleur de Toulon, la lui con- 
seilla. Puis tous deux, l'homme de lettres et l'homme 
de guerre, grandirent presque parallèlement. Ils rem- 
portèrent en même temps leurs premières victoires. 
M. Lemercier fit jouer Agamemnon dans l'année d'Ar- 
cole et de Lodi, et Pinto dans l'année de Marengo. 
Avant Marengo, leur liaison était déjà étroite. Le salon 
de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa 
tragédie égyptienne d'Ophis au général en chef de l'ar- 
mée d'Egypte; Kléber et Desaix écoutaient assis dans 
un coin. Sous le consulat, la liaison devint de l'amitié. 
K la Malmaison, le premier c«nsul, avec cette gaîté 
d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait 
brusquement la nuit dans la chambre où veillait le 
poète, et s'amusait à iul éteindre sa bougie, puis il 
s'échappait en riant aux éclats. Joséphine avait confié 
à M. Lemercier son projet de mariage; le premier con- 
sul lui confia son projet d'empire. Ce jour-là, M. Le- 
mercier sentit qu'il perdait un ami. Il ne voulut pas 
d'ut maître. On ne renonce pas aisément à l'égalité 
avec an pareil homme. Le poète s'éloigna fièrement. On 
pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya Napo- 
léon. Le 14 floréal an XII, le jour même où le sénat 
donnait pour la première fois à l'élude la natiunle titre 
impérial : Sire, M. Lemercier, dans une lettre mémo- 



rable, l'appelait encore familièrement de ce grand nom : 
Bonaparte! 

Cette amitié, à laquelle la lutte dut succéder, les ho- 
norait l'un et l'autre. Le poète n'était pas indigne du 
capitaine. C'était un rare et beau talent que M. Lemer- 
cier. On a plus de raisons que jamais de le dire aujour- 
d'hui que son monument est terminé, aujourd'hui que 
l'édifice construit par cet esprit a reçu cette fatale der- 
nière pierre que la main de Dieu pose toujours sur 
tous les travaux de l'homme. Vous n'attendez certes 
pas de moi, messieurs, que j'examine ici page à page 
cette œuvre immense et multiple qui, comme celle de 
Voltaire, embrasse tout, l'ode, l'épitre, l'apologue, la 
chanson, la parodie, le roman, le drame, l'histoire et 
le pamphlet, la prose et le vers, la traduction et l'in- 
vention, l'enseignement politique, l'enseignement phi- 
losophique et l'enseignement littéraire , vaste amas de 
volumes et de brochures que couronnent avec quelque 
majesté dix poèmes, douze comédies et quatorze tra- 
gédies; riche et fantasque architecture, parfois téné- 
breuse, parfois vivement éclairée, sous les arceaux 
de laquelle apparaissent, étrangement mêlés dans un 
clair-obscur singulier, tous les fantômes imposants de 
la fable, de la bible et de l'histoire, Atride, Ismaël, le 
lévite d'Éphraïm, Lycurgue, Camille, Clovis, Charle- 
magne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III, 
Richelieu, Bonaparte, dominés tous par ces quatre 
colosses symboliques sculptés sur le fronton de l'œuvre, 
Moïse, Alexandre, Homère et Newton; c'est-à-dire par 
la législation, la guerre, la poésie et la science. Ce 
groupe de ligures et d'idées que le poète avait dans 
l'esprit et qu'il a posé largement dans notre littérature, 
ce groupe, messieurs, est plein de grandeur. Après 
avoir dégagé la ligne principale de l'œuvre, permettez- 
moi d'en signaler quelques détails saillants et caractéris- 
tiques; cette comédie de la révolution portugaise, si 
vive, si spirituelle, si ironique et si profonde ; ce Piaule, 
qui diffère de YHarpagon de Molière en ce que , 
comme le dit ingénieusement l'auteur lui-même, le 
sujet de Molière, c'est un avare qui perd un trésor; 
mon sujet à moi, c'est Piaule qui trouve un avare; ce 
Christophe Colomb, où l'unité de lieu est tout à la fois 
si rigoureusement observée, car l'action se pasju sur 
le pont d'un vaisseau, et si audacieusement violée, car 
ce vaisseau — j'ai presque dit ce drame — va de l'an- 
cien monde au nouveau; cette Frédégonde, conçue 
comme un rêve de Crébillon, exécutée comme une 
pensée de Corneille ; cette Atlantiade, que la nature 
pénètre d'un assez vif rayon, quoiqu'elle y soit plutôt 
interprétée peut-être selon la science que selon la 
poésie; enfin, ce dernier poëme, l'homme donné par 
Dieu en spectacle aux démons, cette Panhypocrisiade 
qui est tout ensemble une épopée, une comédie et une 
satire, sorte de chimère littéraire, espèce de monstre à 
trois tètes qui chante, qui rit et qui aboie. 

Après avoir traversé tous ces livres, après avoir 
monté et descendu la double échelle, construite par 



DISCOURS DE RÉCEPTION. 



29 



lui-même pour lui seul peut-être, à l'aide de laquelle 
ce penseur plongeait daus l'enfer ou pénétrait dans le 
ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir 
au cœur une sympathie sincère pour cette noble et 
travailleuse intelligence qui, sans se rebuter, a coura- 
geusement essayé tant d'idées à ce superbe goût fran- 
çais si difficile à satisfaire; philosophe selon Voltaire, 
qui a été parfois un poète selon Shakespeare ; écrivain 
précurseur qui dédiait des épopées à Dante à l'époque 
où Dorât refleurissait sous le nom de Demoustier ; 
esprit à la vaste envergure, qui a tout à la fois une 
aile dans la tragédie primitive et une aile dans la 
comédie révolutionnaire, qui touche par Agamem- 
non au poète de Prométhée et par Pinto au poète de 
Figaro. 

Le droit de critique, messieurs, parait au premier 
abord découler naturellement du droit d'apologie. 
L'œil humain — est-ce per'ection? est-ce infirmité? 
— est ainsi fait qu'il cherche toujours le côté défec- 
tueux de tout. Boileau n'a pas loué Molière sans res- 
triction. Cela est-il à l'honneur de Boileau? Je l'ignore, 
mais cela est. Il y a deux cent trente ans que l'astro- 
■ome Jean Fabricius a trouvé des taches dans le soleil; 
il y a deux mille deux cents ans que le grammairien 
Zoile en avait trouvé dans Homère. Il semble donc 
que je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans 
manquer à la respectable mémoire qui m'est confiée, 
mêler quelques reproches à mes louanges et prendre 
de certaines précautions conservatoires dans l'intérêt 
de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et 
vous-mêmes, en réfléchissant que si, par hasard, moi 
qui De peux être que fidèle à des convictions haute- 
ment proclamées toute ma vie, j'articulais une restric- 
tion au sujet de M. Lemercier, cette restriction porte- 
rait peut-être principalement sur un point délicat et 
suprême, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou 
ferme aux écrivains les portes de l'avenir, c'est-à-dire 
sur le style, en songeant à ceci, je n'en doute pas, 
messieurs, vous comprendrez ma réserve et vous ap- 
prouverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais 
en commençant, ne dois-je pas le répéter ici surtout ? 
qui suis-je? qui m'a donné qualité pour trancher des 
questions si complexes et si graves? Pourquoi la cer- 
titude que je crois sentir en moi se résoudrait-elle en 
autorité pour autrui ? La postérité seule — et c'est là 
encore une de mes convictions — a le droit définitif de 
critique et de jugement envers les talents supérieurs. 
Elle seule, qui voit leur œuvre dans son ensemble, 
dans sa proportion et dans sa perspective, peut dire 
où ils ont erré et décider où ils ont failli. Pour prendre 
ici devant vous le rôle auguste de la postérité, pour 
adresser un reproche ou un blâme à uu grand esprit, il 
faudrait au moins être ou se croire un contemporain 
éminent. Je n'ai ni le bonheur de ce privilège, ni le 
malheur de cette prêtent'"' 

Et puis, messieurs, et c'est toujours là qu'il en faut 
revenir quand on parle de M. Lemercier, quel que soit 



son éclat littéraire, son caractère était peut-être plus 
complet encore q mt. 

Du jour où il crut de son devoir de lutter contre ce 
qui lui semblait l'injustice faite gouvernement, il im- 
molaà cette lutte sa fortune, qu'il avait retrouvée après 
la révolution et que l'empire lui reprit, son loisir, son 
repos, cette sécurité extérieure qui est comme la mu- 
raille du bonheur domestique, et, chose admirable dans 
un poète, jusqu'au succès de ses ouvrages. Jamais 
poète n'a fait combattre des tragédies et des comédies 
avec une plus héroïque bravoure. Il envoyait ses pièces 
à la censure comme un général envoie ses soldats à 
l'assaut. Un drame supprimé était immédiatement rem- 
placé par un autre qui avait le même sort. J'ai eu, 
messieurs, la triste curiosité de chercher et d'évaluer 
le dommage causé par cette lutte à la renommée de 
l'auteur d'Agamemnon. Voulez-vous savoir le résultat? 
— Sans compter le Lévite d'Èphraim proscrit par le 
comité de salut public, comme dangereux pour la phi- 
losophie, le Tartuffe révolutionnaire proscrit par la 
Convention, comme contraire à la république, la Dé- 
mence de Charles VI proscrite par la restauration, 
comme hostile à la royauté; sans m'arrêter au Corrup- 
teur, sifflé, dit-on, en 1823, par les gardes du corps ; 
en me bornant aux actes de la censure impériale, voici 
ce que j'ai trouvé : Pinto, joué vingt fois, puis défendu; 
Plaute, joué sept fois, puis défendu; Christophe Colomb, 
joué onze fois militairement devant les bayonnettes, 
puis défendu ; Charlemagne, défendu ; Camille, défendu. 
Dans cette guerre, honteuse pour le pouvoir, honorable 
pour le poète, M. Lemercier eut en dix ans cinq grands 
drames tués sous lui. 

Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa 
pensée par d'énergiques réclamations directement 
adressées à Bonaparte lui-même. Un jour, au milieu 
d'une discussion délicate et presque blessante, le 
maître, s'interrompant, lui dit brusquement : Qu'avez- 
vous donc? vous devenez tout rouge. — Et vous tout 
pâle, répliqua fièrement M. Lemercier; c'est notre ma- 
nière à tous deux quand quelque chose nous irrite, vous 
ou moi. Je rougis et vous pâlissez. Bientôt il cessa 
tout à fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en 
janvier 1812, à l'époque culminante des prospérités de 
Napoléon, quelques semaines après la suppression arbi- 
traire de son Camille, dans un moment où il désespé- 
rait de jamais faire représenter aucune de ses pièces 
tant que l'empire durerait, il dut, comme membre de 
l'Institut, se rendre aux Tuileries. Dès que Napoléon 
l'aperçut, il vint droit à lui. — Eh bien, monsieur Le- 
mercier, quand nous donnerez-vous une belle tragédie? 
M. Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce 
seul mot : Bientôt. J'attends. Mot terrible! mot de pro- 
phète plus encore que de poète! mot qui, prononcé au 
commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo et 
Sainte-Hélène! 

Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'était 
cependant pas éteint dans ce cœur silencieux et sévère 



AVANT L'EXIL. — ACADÉMIE FRANÇAISE. 



Vers ces derniers temps, l'âge avait plutôt rallumé 
qu'étouffé l'étincelle. L'an passé, presque à pareille 
époque, par une belle matinée de mai, le bruit se 
répandit dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de 
ce qu'elle a fait à Sainte-Hélène, rendait à la France le 
cercueil de Napoléon. M. Lemercier, déjà souffrant et 
malade depuis près d'un mois, se fit apporter le jour- 
nal. Le journal, en effet, annonçait qu'une frégate allait 
mettre à la voile pour Sainte-Hélène. Pâle et tremblant, 
le vieux poète se leva, une larme brilla dans son œil, 
et au moment où on lui lut que « le général Bertrand 
irait chercher l'empereur son maître... » — El moi, 
s'écria-t-il, ti j'allais chercher mon ami le premier 
consul/ 

Huit jours après, il était parti. 

Hélas! me disait sa respectable veuve en me racon- 
tant ces douloureux détails, il ne l'est pas allé cher- 
cher, il a fait, davantage, il l'est allé rejoindre. 

Nous venons de parcourir du regard toute cette noble 
vie; tirons-en maintenant l'enseignement qu'elle ren- 
ferme. 

M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obli- 
gent l'esprit à se poser et aident la pensée à résoudre 
ce grave et beau problème : — Quelle doit être l'atti- 
tude de la littérature vis-à-vis de la société, selon les 
époques, selon les peuples et selon les gouvernements'? 

Aujourd'hui, vieux trône de Louis XIV, gouverne- 
ment des assemblées, despotisme de la gloire, monar- 
chie, absolue, république tyrannique, dictature mili- 
taire, tout cela s'est évanoui. A mesure que nous, 
générations nouvelles, nous voguons d'anuée en année 
vers l'inconnu, les trois objets immenses que M. Le- 
mercier rencontra sur sa route, qu'il aima, contempla 
et combattit tour à tour, immobiles et morts désor- 
mais, s'enfoucent peu à peu dans la brume épaisse du 
passé. Les rois de la branche aînée ne sont plus que 
des ombres, la Convention n'est plus qu'un souvenir, 
l'empereur n'est plus qu'uu tombeau. 

Seulement, les idées qu'ils contenaient leur ont 
survécu. La mort et l'écroulement ne servent qu'à 
dégager cette valeur intrinsèque et essentielle des 
choses qui en est comme l'âme. Dieu met quelquefois 
des idées dans certains faits et dans certains hommes 
comme des parfums dans des vases. Quand le vase 
tombe, l'idée se répand. 

Messieurs, la race aînée contenait la tradition histo- 
rique, la Conveniiou contenait l'expansion révolution- 
naire, Napoléon contenait l'unité nationale. De la tradi- 
tion naît la stabilité, de l'expansion naît la liberté, de 
l'unité naît le pouvoir. Or la tradition, l'unité et l'ex- 
pansion, en d'autres termes, la stabilité, le pouvoir et 
la liberté, c'est la civilisation même. La racine, le tronc 
et le feuillage, c'est tout l'arbre. 

La tradition, messieurs, importe à ce pays. La 
France n'est pas une colonie violemment faite nation; 
la France n'est pas une Amérique. La France fait 
partie intégrante de l'Europe. Elle, ne peut pas plus 



briser avec le passé que rompre avec le sol. Aussi, a 
mon sens, c'est avec un admirable instinct que notre 
dernière révolution, si grave, si forte, si intelligente, a 
compris que, les familles couronnées étant faites pour 
les nations souveraines, à de certains âges des races 
royales, il fallait substituer à l'hérédité de prince à 
prince l'hérédité de branche à branche; c'est avec un 
profond bon sens qu'elle a choisi ponrclieFconStjlution- 
nel un ancien lieutenant de Dumouriez et de Keller- 
mann qui était petit-fils de Henri IV et petit-neveu de 
Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a trans- 
formé en jeune dynastie une vieille famille monarchique 
et populaire à la fois, pleine de passé par son histoir» 
et pleine d'avenir par sa mission. 

Mais si la tradition historique importe à la France, 
l'expansion libérale ne lui importe pas moins. L'expan- 
sion des idées, c'est le mouvement qui lui est propre. 
Elle est par la tradition et elle vit par l'expansion. A 
Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant tout à 
l'heure combien la France était puissante et superbe 
il y a trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention 
impie d aoaisser, d'humilier ou de décourager, par le 
sous-entendu d'un prétendu contraste, la France d'à pré- 
senti Nous pouvons le dire avec calme, et nous n'avons 
pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple 
et si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui 
qu'elle l'a jamais été. Depuis cinquante anuées qu'en 
commençant sa propre transformation elle a commencé 
le rajeunissement de toutes les sociétés vieillies, la 
France semble avoir fait deux parts égales de sa tâche 
et de son temps. Pendant vingt-cinq ans elle a imposé 
ses armes à l'Europe; depuis vingt-cinq ans elle lui 
impose ses idées. Par sa presse, elle gouverne les 
peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si elle 
n'a plus la conquête, cette domination par la guerre, elle 
a l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui 
rédige l'ordre du jour de la pensée universelle. Ce 
qu'elle propose est à l'instant même mis en discussion 
par l'humanité toute entière; ce qu'elle conclut fait loi. 
Son esprit s'introduit peu à peu dans les gouverne- 
ments, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes 
les palpitations généreuses des autres peuples, tous 
les changements insensibles du mal au bien qui s'ac- 
complissent parmi les hommes en ce moment et qui 
épargnent aux états des secousses violentes. Les 
nations prudentes et qui ont souci de l'avenir tâchent 
défaire pénétrer dans leur vieux sang l'utile fièvre des 
idées françaises, non comme une maladie, mais, per- 
mettez-moi cette expression, comme une vaccine qui 
inocule le progrès et qui préserve des révolutions. 
Peut-être les limites matérielles de la France sont-elles 
momentanément restreintes, non, certes, sur la mappe- 
monde éternelle dont Dieu a marqué les conqiartimeats 
avec des fleuves, des océans et des montagnes, mais su 
cette carte éphémère, bariolée de rouge et de bleu, que 
la victoire ou la diplomatie refont tous les vingt ans. 
Qu'importe I Dans un temps donné.l'avenir remet tou- 



DISCOURS DE RÉCEPTION. 



jours tout dans le moule de Dieu. La forme de la 
France est fatale. Kl puis, si les coalitions, les réactions 
et les congrès ont bâti une France, les poètes et les 
écrivains en ont fait une autre. Outre ses frontières 
visibles, la grande nation a des frontières invisibles 
qui ne s'arrêtent que la où le genre humain cesse de 
parler sa langue, c'est-à-dire aux bornes mêmes du 
monde civilisé. 

Lucure quelques mots, messieurs, encore quelques 
instants de votre bienveillante attention, et j'ai fini. 

Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui déses- 
pèrent. Qu'on me pardonne cette faiblesse, j'admire 
mon pays et j'aime mon temps Quoi qu'on en puisse 
dire, je ne crois pas plus à l'affaiblissement graduel de 
la France qu'à l'amoindrissement progressif de la race 
humaine. Il me semble que cela ne peut être dans les 
desseins du Seigneur, qui successivement a fait Rome 
pour l'homme ancien et Paris pour l'homme nouveau. 
Le doigt éternel, visible, ce me semble, en toute chose, 
améliore perpétuellement L'univers par l'exemple des 
nations choisies et les nations choisies par le travail 
des intelligences élues. Oui, messieurs, n'en déplaise à 
l'esprit de diatribe et de dénigrement, cet aveugle qui 
regarde, je crois en l'humanité et j'ai foi en mon siècle; 
n'en déplaise à l'esprit de doute et d'examen, ce sourd 
qui écoute, je crois en Dieu et j'ai foi en sa provi- 
deuce. 

Rien donc, non, rien n'a dégénéré chez nous. La 
France lient toujours le flambeau des nations. Cette 
époque est grande, je le pense, — moi qui ne suis rien, 
j'ai le droit de le dire! — elle est grande par la science, 
grande par l'industrie, grande par l'éloquence, grande i 
par la poésie et par l'art. Les hommes des nouvelles 
générations, que cette justice tardive leur soit du moins 
rendue par le moindre et le dernier d'entre eux, les 
hommes des nouvelles générations ont pieusement 
et courageusement continué l'œuvre de leurs pères. 
Depuis la mort du grand Gœthe, la pensée allemande 
est rentrée dans l'ombre; depuis la mort de Byron et 
de Walter Scott, la poésie anglaise s'est éteinte; il n'y 
a plus à cette heure dans I univers qu'une seule litté- 
rature allumée et vivante, c'est la littérature française. 
On ne lit plus que des livres français de Pétersbourg à 
Cadix, de Calcutta à New-York. Le monde s'en inspire, 
la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois con- 
tinents, partout où germe une idée un livre français a 
été semé. Honneur donc aux travaux des jeunes géné- 
rations! Les puissants écrivains, les nobles poètes, les 
maîtres éminents qui sont parmi vous, regardent avec 
douceur et avec joie de belles renommées surgir de 
toutes parts dans ie champ éternel de la pensée. Oh I 
qu'elles se tournent avec confiance vers cette enceiule! 
Comme vous le disait il y a onze ans, en prenant séance 
parmi vous, mon illustre ami M. de Lamartine, vous 
nen laisserez aucune sur le seuil! 

Mais que ces jeunes renommées, que ces beaux 
talents, que ces continuateurs de la grande tradition 



littéraire française ne l'oublient pas : à temps nouveaux, 
devoirs nouveaux. La tâche de l'écrivain aujourd'hui 
est moins périlleuse qu'autrefois, mais n'est pas moins 
auguste; Il n'a plus la royauté à défendre contre l'écha- 
faud comme en 93, ou la liberté à sauver du bâillon 
comme en 1810, il a la civilisation à propager. Il 
n'est plus nécessaire qu'il donne sa tête, comme 
André Chéuier, ni qu'il sacrifie son œuvre, comme 
Lemercier, il suffit qu'il dévoue sa pensée. 

Dévouer sa pensée, — permettez-moi de répeter ici 
solennellement ce que j'ai dit toujours, ce que j'ai 
écrit partout, «e qui, dans la proportion restreinte de 
mes efforts, ta jamais cessé d'être ma règle, ma loi, 
mon principe et mon but; — dévouer sa pensée au 
développement continu de la sociabilité humaine; avoir 
les populaces en dédain et le peuple en amour; res- 
pecter dans les partis, tout en s'écartant d'eux quel- 
quefois, les innombrables formes qu'a le droit de 
prendre l'initiative multiple et féconde de la liberté; 
ménager dans le pouvoir, tout en lui résistant au 
besoin, le point d'appui, divin selon les uns, humain 
selon les autres, mystérieux et salutaire selon tous, 
sans lequel toute société chancelle; confronter de 
temps en temps les lois humaines avec la loi chré- 
tienne et la pénalité avec l'évangile; aider la presse par 
le livre toutes les fois qu'elle travaille dans le vrai 
sens du siècle; répandre largement ses encourage- 
ments et ses sympathies sur ces générations encore 
couvertes d'ombre qui languissent faute d'air et d'es- 
pace, et que nous entendons heurter tumullueuseme.nl 
de leurs passions, de leurs souffrances ei de leurs idées 
les portes profondes de l'avenir; verser par le théâtre 
sur la foule, à travers le rire et les pleurs, à travers les 
solennelles leçons de l'histoire, à travers les hautes 
fantaisies de l'imagination, cette émotion tendre et 
poignante qui se résout dans l'âme des spectateurs en 
pitié pour la femme et en vénération pour le vieillard; 
faire pénétrer la nature dans l'art comme la sève même 
de Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme 
rayonnement de la pensée sur leurs têtes, voilà aujour- 
d'hui, messieurs, la mission, la fonction et la gloire du 
poète. 

Ce que je dis du poète solitaire, ce que je dis de 
l'écrivain isolé, si j'osais, je le dirais de vous-mêmes, 
messieurs. Vous avez sur les cœurs et sur les âmes une 
influence immense Vous êtes un des principaux centres 
de ce pouvoir spirituel qui s'est déplacé depuis Luther 
et qui, depuis trois siècles, a cessé d'appartenir exclu- 
sivement à l'église. Dans la civilisation actuelle deux 
domaines relèvent de vous, le domaine intellectuel et 
le domaine moral. Vos prix et vos couronnes ne s'arrê- 
tent pas au talent, ils atteignent jusqu'à la vertu. 
L'académie française est en perpétuelle communion 
avec les esprits spéculatifs par ses philosophes, avec 
les esprits pratiques par ses historiens, avec la jeu- 
nesse, avec les penseurs et avec les femmes par ses 
poètes, avec le peuple par la langue qu'il fait et qu'ella 



32 



AVANT L'EXIL. — ACADEMIE FRANÇAISE. 



constate en la rectifiant. Vous êtes placés entre les 
grands corps de l'état et à leur niveau pour compléter 
leur action, pour rayonner dans toutes les ombres 
sociales, et pour faire pénétrer la pensée, cette puis- 
sance subtile et, pour ainsi dire, respirable, là où ne 
peut pénétrer le code, ce texte rigide et matériel. Les 
autres pouvoirs assurent et règlent la vie extérieure de 
la nation, vous gouvernez la vie intérieure. Ils font les 
lois, vous faites les mœurs. 

Cependant, messieuis, n'allons pas au delà du pos- 
sible. Ni dans les questions religieuses, ni dans les 
questions sociales, ni même dans les questions poli- 
tiques, la solution définitive n'est donnée à personne. 
Le miroir de la vérité s'est brisé au milieu des sociétés 
modernes. Chaque parti en a ramassé un morceau. Le 
penseur cherche à rapprocher ces fragments, rompus la 
plupart selon les formes les plus étranges, quelques- 
uns souillés de boue, d'autres, hélas I tachés de sang. 
Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, à 
quelques lacunes près, la vérité totale, il suffit d'un 
sage ; pour les souder ensemble et leur rendre l'unité, 
il faudrait Dieu. 

Nul n'a plus ressemblé à ce sage. — souffrez, mes- 
lieurs, que je prononce en terminant un nom vénérable 



pour lequel j'ai toujours eu une piété particulière. — 
nul n'a plus ressemblé à ce sage que ce noble Males- 
herbes qui fut tout à la fois un grand lettré, un grand 
magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. 
Seulement il est venu trop tôt. Il était plutôt l'homme 
qui ferme les révolutions que l'homme qui les ouvre 
L'absorption insensible des commotions de l'avenir par 
les progrès du présent, l'adoucissement des moeurs, 
l'éducation des masses par les écoles, les ateliers et 
les bibliothèques, l'amélioration graduelle de l'homme 
par la loi et par l'enseignement, voilà le but sérieux 
que doit se proposer tout bon gouvernement et tout 
vrai penseur; voilà la tâche que s'est donnée Males- 
herbes durant ses trop courts ministères. Dès 1776, 
sentant venir la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, 
a tout arraché, il s'était hâté de rattacher la monarchie 
chancelante à ce fond solide. Il eût ainsi sauvé l'état ei 
le roi si le câble n'avait pas cassé. Mais — et que cec 
encourage quiconque voudra l'imiter — si Malesherbea 
lui-même a péri, son souvenir du moins est resté 
indestructible dans la mémoire orageuse de ce peuple 
en révolution qui oubliait tout, comme reste au fond 
de l'océan, à demi enfouie sous le sable, la vieille 
ancre de. fer d'un vaisseau disparu dans la tempête I 



RÉPONSE DE VICTOR HUGO 

DIHECTBUR D8 L ' A C A D È il I K F B A N Ç A I 8 B 

AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN 

I 6 JANVIER 1845 



Monsieur, 

Voire pensée a devancé la mienne. Au moment où 
j'élève la voix dans cette enceiute pour vous répondre, 
je ne puis maîtriser une profonde et douloureuse émo- 
tion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez 
que mon premier mouvement ne saurait se porter 
d'abord vers vous, ni même vers le confrère honorable 
it regretté auquel vous succédez. En cet instant où je 
parle au nom de l'académie entière, comment pour- 
rais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer 
à l'homme éminent et rare qui devrait y être assis, à 
cet intègre serviteur de la patrie et des lettres, épuisé 
par ses travaux mêmes, hier en butte à tant de haines, 
aujourd'hui entouré de cette respectueuse et universelle 
sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours atten- 
dre, pour se déclarer en faveur des hommes illustres, 
l'heure suprême du malheur? Laissez-moi, monsieur, 
vous parler de lui un moment. Ce qu'il est dans l'es- 
time de tous, ce qu'il est dans cette académie, vous le 
savez, le maître de la critique moderne, l'écrivain élevé, 
éloquent, gracieux et sévère, le juste et sage esprit 
dévoué à la ferme et droite raison, le confrère affec- 
tueux, l'ami fidèle et sur ; et il m'est impossible de le 
sentir absent d'auprès de moi aujourd'hui sans un inex- 
primable serrement de cœur. Cette absence, n'en dou- 
tons pas, aura un terme ; il nous reviendra. Confions- 
nous-à Dieu, qui tient dans sa main nos intelligences 
et nos destinées, mais qui ne crée pas de pareils hommes 
pour qu'ils laissent leur lâche inachevée. Homme excel- 
lent et cher! il partageait sa vie noble et sérieux entre 
les plus hautes affaires et les soins les plus touchants. 
H avait l'âme aussi inépuisable que l'esprit. Son éloge, 
•n pourrait le faire avec un mot. Le jour où cela fut 
nécessaire, il se trouva que dans ce grand lettré, dans 
cet homme puflic, dans cet orateur, dans ce ministre, 
il y avait une mère ! 

Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent 
vers lui, je sens plus vivement que jamais toute sa va- 
leur et toute mon insuffisance. Que ne me remplace-t-il 
à cette heure : S'il awit pu être donné à l'académie, 
s'il avait pu être donnée cet auditoire si illustre et si 
charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occ 



sion parler de la place où je suis, avec quelle sûreté de 
goût, avec quelle élévation de langage, avec quelle au- 
torité de bon sens il aurait su apprécier vos mérites, 
monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campe- 
non ! 

M Campenon, en effel, avait une de ces natures 
d'esprit qui réclament le coup d'œil du critique le plus 
exercé et le plus délicat. Ce travail d'analyse intelli- 
gente et attentive, vous me l'avez rendu facile, mon- 
sieur, en le faisant vous-même, et, après votre excel- 
lent iliscours, il me reste peu de chose à dire de l'au- 
teur de l'Enfant Prodigue et de la Maison desChamjJS. 
Etudier M. Campenon comme je l'ai fait, c est l'aimer; 
l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le faire aimer. 
Pour le bien lire, il faut le bien connaître. Che^ lui, 
comme dans toutes les natures franches et sincères, 
l'écrivain dérive du philosophe, le poëte dérive de 
l'homme, simplement, aisément, sans déviation, sans 
effort. De son caractère on peut conclure sa poésie, et 
de sa vie ses poèmes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est 
son esprit. Il était doux, facile, calme, bienveillant, 
. plein de grâce dans sa personne et d'aménité dans sa 
parole, indulgent à tout homme, résigné à toute chose; 
il aimait la famille, la maison, le foyer domestique, le 
toit paternel ; il aimait la retraite, les livres, le loisir 
comme un poëte, l'intimité comme un sage ; il aimait 
les champs, mais comme il faut aimer les champs, pour 
eux-mêmes, plutôt pour les fleurs qu'il y trouvait que 
pour les vers qu'il y faisait, plutôt en bonhomme qu'en 
académicien, plutôt comme La Fontaine que comme 
Delille. Rien ne dépasciit l'excellence de son esprit, si 
ce n'est l'excellence de son cœur. Il avait le goût de 
l'admiration ; il recherchait les grandes amitiés litté- 
raires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donné 
sans doute la splendeur du génie, mais il lui avait donné 
ce qui l'accompagne presque toujours, ce qui en tient 
lieu quelquefois, la dignité de l'âme. M. Campenon 
était sans envie devant les grandes intelligences comme 
sans ambition devant les grandes destinées. Il était, 
chose admirable et rare, du petit nombre de ces 
hommes du second rang qui aiment les hommes du 
premier. 
Je le répète, son caractère une fois connu, on connaît 



34 



AVANT L'EXIL. — ACADEMIE FRANÇAISE. 



«on talent, et en cela il participait de ce noble privilège 
de révélation de soi-même qui semble n'appartenir 
qu'au génie. Chacune de ses œuvres est comme une 
production nécessaire, dont on retrouve la racine dans 
quelque coin de son cœur. Son amour pour la famille 
engendre ce doux et touchant poëme de l'Enfant Pro- 
digue, son goût pour la campagne fait naître la Maison 
des Champs, cette gracieuse idylle; son culte pour les 
esprits éminents détermine les Études sur Ducis, livre 
curieux et intéressant au plus haut degré, par tout ce 
qu'il fait voir et par tout ce qu'il laisse entrevoir ; por- 
trait fidèle et soigneux d'une figure isolée, peinture 
involontaire de toute une époque. 

Vous le voyez, le lettré reflétant l'homme, le talent 
miroir de Pâme, le cœur toujuurs étroitement mêlé à 
l'imagination, tel fut M. Campenon. Il aima, il songea, 
il écrivit. Il fut rêveur dans sa jeunesse, il devint pen- 
sif dans ses vieux jours. Maintenant, à ceux qui nous 
demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous 
répondrons : il fut bon et il fut heureux! 

Un des caractères du talent de M. Campenon, c'est 
la présence de la femme dans toutes ses œuvres. En 
1810. il écrivait dans une lettre à M. Legouvé, auteur 
du Mérite des femmes, ces paroles remarquables : — 
■> Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le 
« parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qua- 
" lités infinies et des grâces de la femme, qui a tant de 
■• ■'Oucis et si peu de véritable bonheur ici-bas ? Ce 
« <erait honorable pour nous, littérateurs et philoso- 
" l'hes, de chercher dans nos ouvrages à éveiller l'in- 
« térêt en faveur des femmes, un peu déshéritées par les 
« hommes, convenons-en, dans l'ordre de société que 
« nous avons fait pour nous plutôt que pour elles. Vous 
« avez dédié aux femmes tout un poëme ; je leur dé- 
« dierais volontiers toute ma poésie. » Il y a, dans ce 
peu de lignes, une lumière jetée sur cette nature ten- 
dre, compatissante et affectueuse. Toutes ses composi- 
tions, en effet, sont pour ainsi dire doucement éclairées 
par une figure de femme, belle et lumineuse, penchée 
comme une muse sur le front souffrant et douloureux 
du poète. C'est Eléonore dans son poëme du Tasse, mal- 
heureusement inachevé; c'est, dans ses élégies, la jeune 
fille malade, In juive de Cambrai, Marie Stuart, made- 
moiselle de la Vàilière- ; ailleurs, madame de Sévigné. 
Toi, Sévign*, dit-il, 

Toi qui fus mère et ne fu- pas auteur. 

'"est, dans »a parabole de L'Enfant Prodigue, cette in- 
tervention de la mère que vous lui avez d'ailleurs, mon- 
sieur, justement reprochée ; anachronisme d'un cœur 
irréfléchi et bon, qui se montre chrétien et moderne là 
où il faudrait être juif et antique, et qui reste indul- 
gent dans un sujet sévère; faute réelle, mais charmante. 
Quant à moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un 
certain attendrissement ce vœu touchant de M. Cam- 
penon en faveur de la femme qui a, je redis ses pro- 



pres paroles, tant de soucis etsipeu de bonheur ici-bas. 
Cet appel aux écrivains vient, on le sent, du plus pro- 
fond de son âme. Il l'a souvent répété çà et là, sous 
des formes variées, dans tous ses ouvrages, et chaque 
fois qu'on retrouve ce sentiment, il plaît et il émeut, 
car rien ne charme comme de rencontrer dans un 
livre des choses douces qui sont en même temps des 
choses justes. 

Oh! que ce vœu soit entendu! que cet appel ne soit 
pas fait en vain! Que le poëte et le penseur achèvent 
de rendre de plus en plus sainte et vénérable aux yeux 
de la foule, trop prompte à l'ironie et trop disposée à 
l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, 
si forte quelquefois, souvent si accablée, toujours si 
résignée, presque égale à l'homme par la pensée, su- 
périeure à l'homme par tous les instincts mystérieux 
de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas à un aussi 
haut degré, si l'on veut, la faculté virile de créer par 
l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intel- 
ligence peut-être, mais à coup sûr plus grand cœur. 
Les esprits légers la blâment et la raillent aisément ; 
le vulgaire est encore païen dans tout ce qui la touche, 
même dans le culte grossier qu'il lui rend; les lois 
sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle 
est condamnée au labeur ; riche, à la contrainte ; les 
préjugés, même eu ce qu'ils ont de bon et d'utile, 
pèsent plus durement sur elle que sur l'homme; son 
cœur même, si élevé et si sublime, n'est pas toujours 
pour elle une consolation et un asile; comme elle aime 
mieux, elle souffre davantage ; il semble que Dieu ait 
voulu lui donner en ce monde tous les martyres, sans 
doute parce qu'il lui réserve ailleurs toutes les cou- 
ronnes. Mais aussi quel rôle elle joue dans l'ensemble 
des faits providentiels d'où résulte l'amélioration con- 
tinue du genre humain ! Comme elle est grande dans 
l'enthousiasme sérieux des contemplateurs et des 
poètes, la femme de la civilisation chrétienne ; figure 
angélique et sacrée, belle à la fois de la beauté phy- 
sique et de la beauté morale, car la beauté extérieure 
n'est que la révélation et le rayonnement de la beauté 
intérieure ; toujours prête à développer, selon l'occa- 
sion ou une grâce qui nous charme ou une perfection 
qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepté 
le fiel, devenant plus douce à mesure qu'elle devient 
plus triste; sanctifiée enfin, à chaque âge de la vie, 
jeune fille, par l'innocence, épouse, par le devoir, mère, 
par le dévouement ! 

M. Campenon faisait partie de l'université ; l'acadé- 
mie, pour le remplacer, a cherché ce que l'université 
pouvait lui offrir de plus distingué ; son choix, monsieur, 
s'est naturellement fixé sur vous. Vos travaux litté- 
raires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'état de 
l'instruction intermédiaire dans ce grand pays, vous 
recommandaient hautement aux suffrages de l'aca- 
démie. Déjà un Tableau de la littérature française au 
seizième siècle, plein d'aperçus ingénieux, un remar- 
quable Éloge de Bossuet, écrit d'un style vigoureux. 



REPONSE A M. SAINT-MARC <; I It.Wt tUN. 



35 



vous avaient mérité deux de ses couronnes, t. 'académie 
vous avait compté parmi <e< lauréats les plus liril- 
lants : aujourd'hui elle vous admet parmi les juges. 

Dans cette position nouvelle, votre horizon, mon- 
sieur, s'agrandira. Vous embrasserez d'un coup d'oeil 
à la fois plus ferme et plus étendu de plus vastes 
espaces, les esprits comme le vôtre se fortifient en 
«élevant. A mesure que leur point de vue se hausse, 
leur pensée monte. De nouvelles perspectives, dont 
peut-être vous serez surpris vous-même, s'ouvriront à 
votre regard. C'est ici, monsieur, une région sereine. 
En entrant dans cette compagnie séculaire que tant de 
grands noms ont honorée, où il y a tant de gloire et 
par conséquent tant de calme, chacun dépose sa pas- 
sion personnelle, et prend la passion de tous, la vérité. 
Soyez le bienvenu . monsieur. Vous ne trouverez pas 
ici l'écho des controverses qui émeuvent les esprits au 
dehors, et dont le bruit n'arrive pas jusqu'à nous. Les 
membres de cette académie habitent la sphère des 
idées pures. Qu'il me soit permis de leur rendre cette 
justice, à moi, l'un des derniers d'entre eux par le 
mérite et par l'âge. Ils ignorent tout sentiment qui 
pourrait troubler la paix inaltérable de leur pensée. 
Bientôt, monsieur, appelé a leurs assemblées inté- 
rieures, vous les connaîtrez, vous les verrez tels qu'ils 
sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous dévoués 
aux mêmes travaux et aux mêmes goûts; honorant les 
. cultivant les lettres, les uns avec plus de pen- 
chant pour le passé, les autres avec plus de foi dans 
l'avenir ; ceux-ci soigneux surtout de pureté, d'orne- 
ment et de correction, préférant Racine, Boileau et 
Fénelon ; ceux-là, préoccupés de philosophie et d'his- 
toire, feuilletant Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire ; 
ceux-là encore, épris des beautés hardies et mâles du 
génie libre, admirant avant tout la Bible, Homère, Es- 
chyle, Dante, Shakespeare et Molière ; tous d'accord, 
quoique divers ; mettant en commun leurs opinions 
avec cordialité et bonne foi; cherchant le parfait, mé- 
ditant le grand : vivant ensemble enfin, frères plus en- 
core que confrères, dans l'étude des livres et de la na- 
ture, dans la religion du beau et de l'idéal, dans la con- 
templation des maîtres éternels. 

Ce sera pour vous-même, monsieur, un enseignement 
intérieur qui profitera, n'en doutez pas, à votre ensei- 
gnement du dehors. Même votre intelligence si cul- 
tivée, même votre parole si vive, si variée, si spiri- 
tuelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et 
se fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tran- 
quilles, et en particulier de ces nobles vieillards, vos 
anciens et vos maîtres, qui sont tout à la fois pleins 
d'autorité et de douceur, de gravité et de grâce, qui 
«vent le vrai et qui veulent le bien. 

Vous, monsieur, vous apporterez aux délibérations 
de l'académie vos lumières, votre érudition, votre esprit 
ingénieux, votre riche mémoire, votre langage élégant. 
Vous recevrez et vous donnerez. 

Télicitez "ous des forces nouvelles que vous acquer- 



rez ainsi près de vos vénérables confrères pour votre 
te et difficile mission. Quoi de plus efficace et 
de plus élevé qu'un enseignement littéraire pénétré de 
l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant, 
qui anime a l'heure où nous sommes cette antique et 
illustre compagnie 1 Quoi de plus utile qu'un enseigne- 
ment liltéraire, docte, large, désintéressé, digne d'un 
grand corps comme l'institut et d'un grand peuple 
comme la France, sujet d'étude pour les intelligences 
neuves, sujet de méditation pour les talents faits et les 
esprits mûrs! Quoi de plus fécond que des leçons pa- 
reilles qui seraient composées de sagesse autant que 
de science, qui apprendraient tout aux jeunes gens, et 
quelque chose aux vieillards! 

Ce n'est pas une médiocre fonction, monsieur, de 
porter le poids d'un grand enseignement public dans 
cette mémorable et illustre époque, où de toutes parts 
l'esprit humain se renouvelle. A une génération de sol- 
dats ce siècle a vu succéder une génération d'écrivains. 
Il a commencé par les victoires de l'épée, il continue 
parles victoires de la pensée. Grand spectacle! A tout 
prendre, en jugeant d'un point de vue élevé l'immense 
travail qui s'opère de tous côtés, toutes critiques faites, 
toutes restrictions admises, dans le temps où nous 
sommes, ce qui est au fond des intelligences est bon. 
Tous font leur tâche et leur devoir, l'industriel comme 
le lettré, l'homme de presse comme l'homme de tri- 
bune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et 
laborieux, qui se lève avant le jour dans sa cellule 
obscure, qui accepte la société et qui la sert, quoique 
placé en bas, jusqu'au roi, sage couronné, qui du haut 
de son trône laisse tomber sur toutes les nations les 
graves et saintes paroles de la concorde universelle ! 

A une époque aussi sérieuse, il faut de sérieux con- 
seils. Quoiqu'il soit presque téméraire d'entreprendre 
une pareille tâche, permettez-moi, monsieur, à moi 
qui n'ai jamais eu le bonheur d'être du nombre de vos 
auditeurs, et qui le regrette, de me représenter, tel 
qu'il doit être, tel qu'il est sans nul douio, et d'es- 
sayer de faire parler un moment en votre présence, 
ainsi que je le comprendrais, du moins à son point de 
départ, ce haut enseignement de l'état, toujours recueilli, 
j'insiste sur ce point, comme une leçon parla foule stu- 
dieuse et par les jeunes générations, parfois même mé- 
ritant l'insigne honneur d'être accepté comme un aver- 
tissement par l'érudit, par le savant, par le publiciste, 
par le talent qui fertilise le vieux sillon littéraire, même 
par ces hommes éminents et solitaires qui dominent 
toute une époque, appuyés à la fois sur l'idée dont Dieu 
a composé leur siècle et sur l'idée dont Dieu a composé 
leur esprit. 

Lettrés! vous êtes l'élite des générations, l'intelli- 
gence des multitudes résumée en quelques hommes, la 
tête même de la nation. Vous êtes les instruments vi- 
vants, les chefs visibles d'un pouvoir spirituel redou- 
table et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre 
responsabilité, n'oubliez jamais quelle est votre in- 



36 



AVANT L'EXIL. - ACADÉMIE FRANÇAISE. 



fluence. Regardez vos aïeux, et ce qu'ils ont fait; car 
vous avez pour ancêtres tous les génies qui depuis 
trois mille ans ont guidé ou égaré, éclairé ou troublé le 
genre humain. Ce qui se dégage de tous leurs travaux, 
ce qui résulte de toutes leurs épreuves, ce qui sort de 
toutes leurs œuvres, c'est l'idée de leur puissance. 
Homère a fait plus qu'Achille, il a fait Alexandre; Vir- 
gile a calmé l'Italie après les guerres civiles; Dante l'a 
agitée; Lucain était ''insomnie de Néron; Tacite a fait 
de Caprée le pilori de Tibère. Au moyen âge, qui était, 
après Jésus-Christ, la loi des intelligences ? Aristotc. 
Cervantes a détruit la chevalerie ; Molière a corrigé la 
noblesse par la bourgeoisie, et la bourgeoisie par la no- 
blesse; Corneille averse de l'esprit romain dans l'es- 
prit français; Racine, qui pourtant est mort d'un 
regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du 
théâtre ; on demandait au grand Frédéric quel roi il 
craignait en Europe, il répondit : Le roi Voltaire. Les 
lettrés du xviii» siècle, Voltaire en tête, ont battu en 
irèche et jeté bas la société ancienne; les lettrés du xix" 
peuvent consolider ou ébranler la nouvelle. Que vous 
dirai-je enfin? le premier de tous les livres et de tous 
les codes, la Bible, est un poème. Partout et toujours 
ces grands rêveurs qu'on nomme les penseurs et les 
poètes se mêlent à la vie universelle, et, pour ainsi 
parler, à la respiration même de l'humanité. La pensée 
n'est qu'un souffle, mais ce souffle remue le monde. 

Que les écrivains donc se prennent au sérieux. Dans 
leur action publique, qu'ils soient graves, modérés, 
indépendants et dignes. Dans leur action littéraire, 
dans les libres caprices de leur inspiration, qu'ils res- 
pectent toujours les lois radicales de la langue qui est 
l'expression du vrai, et du style qui est la forme du 
beau. En l'état où sont aujourd'hui les esprits, le lettré 
doit sa sympathie à tous les malaises individuels, sa 
pensée à tous les problèmes sociaux, son respect à 
toutes les énigmes religieuses. Il appartient à ceux qui 
souffrent, à ceux qui errent, à ceux qui cherchent. Il 
faut qu'il laisse aux uns un conseil, aux autres une solu- 
tion, à tous une parole. S'il est fort, qu'il pèse et qu'il 
juge; s'il est plus fort encore, qu'il examine et qu'il 
enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il console. 
Selon ce que vaut l'écrivain, la table où il s'accoude, 
et d'où il parle aux intelligences, est quelquefois un tri- 
bunal, quelquefois une chaire. Le talent est une magis- 
trature; le génie est un sacerdoce. 

Écrivains qui voulez être dignes de ce noble titre et 
de cette fonction sévère, augmentez chaque jour, s'il 
vous est possible, la gravité de votre raison ; descen- 



dez dans les entrailles de toutes les grandes questions 
humaines ; posez sur votre pensée, comme des far- 
deaux sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philoso- 
phie. C'est beau, c'est louable, et c'est utile. En deve- 
nant plus grands, vous devenez meilleurs. Par une 
sorte de double travail divin et mystérieux, il se trouve 
qu'en améliorant en vous ce qui pense, vous améliorez 
aussi ce qui aime. 

La hauteur des sentiments est en raison directe de 
la profondeur de l'intelligence. Le cœur et l'esprit 
sont les deux plateaux d'une balance. Plongez l'esprit 
dans l'étude, vous élevez le cœur dans les cieux. 

Vivez dans la méditation du beau moral, et, par la 
secrète puissance de transformation qui est dans votre 
cerveau, faites-en, pour les yeux de tous, le beau poé- 
tique et littéraire, cette chose rayonnante et spiendide I 
N'entendez pas ces mots, le beau moral, dans le sens 
étroit et petit, comme les interprète la pédanterie 
scolastique ou la pédanterie dévote ; entendez-les 
grandement, comme les entendaient Shakespeare et 
Molière, ces génies si libres à la surface, au fond si 
austères. 

Encore un mot, et j'ai fini. 

Soit que sur le théâtre vous rendiez visible, pour 
l'enseignement de la foule, la triple lutte, tantôt ridi- 
cule, tantôt terrible, des caractères, des passions et 
des événements ; soit que dans l'histoire vous cher- 
chiez, glaneur attentif et courbé, quelle est l'idée qui 
germe sous chaque fait; soit que, par la poésie pure, 
vous répandiez votre âme dans toutes les âmes pour 
sentir ensuite tous les cœurs se verser dans votre cœur ; 
quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, rapportez 
tout à Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans 
la création, tout commence à Dieu, ab Jove. Croyez en 
lui comme les femmes et comme les enfants. Faites de 
cette grande Toi toute simple le fond et comme le sol 
de toutes vos œuvres. Qu'on les sente marcher ferme- 
ment sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul ! qui 
donne au génie ces profondes lueurs du vrai qui nous 
éblouissent. Sachez-le bien, penseurs ! depuis quatre 
mille ans qu'elle rêve, la sagesse humaine n'a rien 
trouvé hors de lui. Parce que, dans le sombre et 
inextricable réseau des philosophies inventées par 
l'homme, vous voyez rayonner cà et là quelques véri- 
tés éternelles, gardez-vous d'en conclure qu'elles ont 
même origine, et que ces vérités sont nées de ces 
philosophies. Ce serait l'erreur de gens qui aperce- 
vraient les étoiles à travers des arbres, et qui s'imagi- 
neraient que ce sont là les fleurs de ces noirs rameaux. 



RÉPONSE DE VICTOR HUGO 

[II.TRIB og l'académie française 

AD DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE 

27 FÉVRIER 1845 



Monsieur, 

Vous venez de rappeler avec do dignes paroles un 
jour que n'oubliera aucun de ceux qui l'onl vu. Jamais 
regrets publics ne furent plus vrais et plus unanimes 
que ceux qui accompagnèrent jusqu'à sa dernière 
demeure le poète éminent dont vous venez aujourd'hui 
occuper la place. 11 faut avoir bien vécu, il faut avoir 
bien accompli son œuvre et bien rempli sa tâche pour 
être pleuré am^i. Ce serait une chose grande et morale 
que de rendre à jamais présentes à tous les esprits ces 
graves et touchantes funérailles. Beau et consolant 
spectacle, en effet! cette foule qui encombrait les rues, 
aussi nombreuse qu'un jour de fête, aussi désolée 
qu'un jour de calamité publique ; l'affliction royale 
manifestée en même temps que l'attendrissement popu- 
laire ; toutes les têtes nues sur le passage du poêle, 
malgré le ciel pluvieux, malgré la froide journée 
d'hiver ; la douleur partout, le respect partout ; le nom 
d'un seul homme dans toutes les bouches, le deuil 
d'une seule famille dans tous les cœurs! 

C'est qu'il nous était cher à tous ! c'est qu'il y 
avait dans son talent cette dignité sérieuse, c'est qu'il 
y avait dans ses œuvres cette empreinte de méditation 
sévère qui appelle la sympathie, et qui frappe de res- 
pect quiconque a une conscience, depuis l'homme du 
peuple jusqu'à l'homme de lettres, depuis l'ouvrier 
jusqu'au penseur, cet autre ouvrier ! C'est que tous, 
nous qui étions enfants lorsque M. Delavigne était 
homme, nous qui étions obscurs lorsqu'il était célèbre, 
nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que 
fût l'école, quel que fût le parti, quel que fût le dra- 
peau, nous l'estimions et nous l'aimions! C'est i;ue, 
depuis ces premiers jours jusqu'aux derniers, sentant 
qu'il honorait les lettres, nous avions, même en restant 
6dèles a d'autres idées que les siennes, applaudi du 
fond du cœur à tous ses pas dans sa radieuse carrière, 
et que nous l'avions suivi de triomphe en triomphe 
avec cette joie profonde qu'éprouve toute âme élevée et 
honnête à voir le talent monter au succès et le génie 
monter à la gloire 1 

Vous avez apprécié, monsieur, selon la variété 
d'aperçus et l'excellent tour desprit qui vous eat 



propre, cette riche nature, ce rare et beau talent. Per- 
mettez-moi de le glorifier à mon tour, quoiqu'il soit 
dangereux d'en parler après vous. 

Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poètes 
le poète lyrique et le poète dramatique. Ces deu: 
tormes du même esprit se complétaient l'une pa 
l'autre. Dans tous ses poèmes, dans toutes ses messe 
niennes, il y a de petits drames ; dans ses tragédie; 
comme chez tous les grands poètes dramatiques, on 
sent à chaque instant passer le souffle lyrique. Disons- 
le à cette occasion, ce côté par lequel le drame est 
lyrique, c'est tout simplement le côté par lequel il est 
humain. C'est, en présence des fatalités qui viennent 
d'en haut, l'amour qui se plaint, la terreur qui se 
récrie, la haine qui blasphème, la pitié qui pleure, 
l'ambition qui aspire, la virilité qui lutte, la jeunesse 
qui rêve, la vieillesse qui se résigne ; c'est le moi de 
chaque personnage qui parle. Or, je le répète, c'est là 
le côté humain du drame. Les événements sont dans la 
main de Dieu; les sentiments et les passions sont dans 
le cœur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme 
pousse le cri. Au théâtre, c'est le cri surtout que nous 
voulons entendre. Cri humain et profond qui émeut 
une foule comme une seule âme; douloureux dans 
Molière quand il se fait jour à travers les rires, terrible 
daus Shakespeare quand il sort du milieu des catastro- 
phes ! 

Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude 
assemblée et palpitante, ce cri de l'homme qui souffre 
sous la destinée. Extraire une leçon utile de cette émo- 
tion poignante, c'est le devoir rigoureux du poète. 
Cette première loi de la scène, M. Casimr Delavigne 
l'avait comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvée 
en lui-même. Nous devenons artistes ou poètes pdr les 
choses que nous trouvons en nous. M. Delavigne était 
du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent 
que leur pensée peut faire le mal ou le bien, qui sont 
fiers parce qu'ils se sentent libres, et sérieux parce 
qu'ils se sentent responsables. Partout, dans les treize 
pièces qu'il a données au théâtre, on sent le respect 
profond de son art et le sentiment profond de sa mis- 
sion. II sait que tout lecteur commente, et que tout 
spectateur interprète; il sait que, lorsqu'un poète est 



38 



AVANT L'EXIL. — ACADÉMIE FRANÇAISE. 



universel, illustre et populaire, beaucoup d'hommes en 
portent au fond de leur pensée un exemplaire qu'ils tra- 
duisent dans les conseils de leur conscience et dans 
les actions de leur vie. Aussi lui, le poète intègre et 
attentif, il tire de chaque chose un enseignement et 
une explication. Il donne mi 'sens philosophique et 
moral à la fantaisie, dans la Princesse Aurélie et le Con- 
seiller rapporteur ; à l'observation, dans les Comédiens; 
aux récits légendaires, dans la Fille du Cid; aux faits 
historiques, dans les Vt'pres Siciliennes, dans Louis XI, 
dans les Enfants d'Edouard, dans Don Juan d'Au- 
triche, dans la Famille au temps de Luther. Dans le 
Paria, il conseille les castes; dans la Popularité, il con- 
seille le peuple. Frappé de tout ce que l'âge peut ame- 
ner de disproportion et de périls dans la lutte de l'homme 
avec la vie, de l'âme avec les passions, préoccupé un 
jour du côté ridicule des choses et le lendemain de 
leur côté terrible, il fit deux fois l'École des Vieillards; 
la première fois il l'appela Y École des Vieillards, la 
seconde fois il l'intitula Marino Faliero. 

Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les 
cite. A quoi bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? 
Éaumérer simplement ces titres glorieux, c'est rappeler 
à tous les esprits de beaux ouvrages et à toutes les 
mémoires de grands triomphes. 

Quoique la faculté du beau et de l'idéal fût déve- 
loppée à un rare degré chez M. Delavigne, l'essor de la 
grande ambition littéraire, en ce qu'il peut avoir parfois 
de téméraire et de suprême, était arrêté en lui et 
comme limité par une sorte de réserve naturelle, qu'on 
peut louer ou blâmer, selon qu'on préfère dans les pro- 
ductions de l'esprit le goût qui circonscrit ou le génie 
qui entreprend, mais qui était une qualité aimable et 
gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans son 
caractère et en prudence dans ses ouvrages. Son style 
avait toutes les perfections de son esprit, l'élévation, la 
précision, la maturité, la dignité, l'élégance habituelle, 
et, par instants, la grâce, la clarté continue, et, par ■ 
moments, l'éclat. Sa vie était mieux que la vie d'un 
philosophe, c'était la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi 
dire, tracé un cercle autour de sa destinée, comme 
il en avait tracé un autour de son inspiration. Il vivait 
comme il pensait, abrité. Il aimait son champ, son [ 
jardin, sa maison, sa retraite; le soleil d'avril sur ses 
roses, le soleil d'août sur ses treilles. Il tenait sans , 
cesse près de son cœur, comme pour le réchauffer, sa 
famille, son enfant, ses frères, quelques amis. Il avait 
ce goût charmart de l'obscurité qui est la soif de ceux 
qui sont célèbre. Il composait dans la solitude ces 
poèmes qui plus tard remuaient la foule. Aussi tous ses 
ouvrages, tragédies, comédies, messéuiennes, éclos 
dan< tant de calme, couronnés de tant de succès, con- 
servent-ils toujours, pour qui les lit avec attention, je 
ne sais quelle fraîcheur d'ombre et de silence qui les 
suit même dans la lumière et dans le bruit Apparte- 
nant à tous et se réservant pour quelques-uns. il par- 
tageait son existence enti e son pays, auquel il dédiait 



toute son intelligence, et sa famille, à laquelle il don- 
nait toute son âme. C'est ainsi qu'il a obtenu la double 
palme, l'une bien éclatante, l'autre bien douce ; comme 
poète, la renommée, comme homme, le bonheur. 

Cetle vie pourtant, si sereine au dedans, si brillante 
au dehors, ne fut ni sans épreuves, ni sans traverses. 
Tout jeune encore, M. Casimir Delavigne eut à lutter 
par le travail contre la gêne. Ses premières années 
furent rudes et sévères. Plus tard son talent lui fit des 
amis, son succès lui lit un public, sod caractère lui fit 
une autorité. Par la hauteur de son esprit, il était, dès 
sa jeunesse même, au niveau des plus illustres amitiés. 
Deux hommes éminents, vous l'avez dit, monsieur, le 
recherchèrent et eurent la joie, qui est aujourd'hui une 
gloire, de l'aider et de le servir, M. Français de Nantes 
sous l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put 
ainsi se livrer paisiblement à ses travaux, sans inquié- 
tude, sans trop de souci de la vie matérielle, heureux, 
admiré, entouré de l'affection publique, et, en particu- 
lier, de l'alîection populaire. Un jour arriva cependant 
où une injuste et impolitique défaveur vint frapper ce 
poète dont le nom européen faisait tant d'honneur à 
la France; il fut alors noblement recueilli et soutenu 
par le prince dont Napc'.éon a dit : Le duc d'Orléans est 
toujours resté national; grand et juste esprit qui com- 
prenait dès lors comme prince, et qui depuis a reconnu 
comme roi, que la pensée est une puissance et que le 
talent est une liberté. 

Quand la méditation se fixe sur M. Casimir Dela- 
vigne, quand on étudie attentivement cette heureuse 
nature, on est frappé du rapport étroit et intime qui 
existe entre la qualité propre de son esprit, qui était la 
clarté, et le principal trait de son caractère, qui était la 
douceur. La douceur, en effet, est une clarté de l'âme 
qui se répand sur les actions de la vie. Chez M. Dela- 
vigne, cette douceur ne s'est jamais démentie. Il était 
doux à toute chose, à la vie, au succès, à la souffrance ; 
doux à ses amis, doux à ses ennemis. Kn butte, surtout 
dans ses dernières années, à de violentes critiques, à un 
dénigrement amer et passionné, il semblait, c'est son 
frère qui nous l'apprend dans une intéressante biogra- 
phie, il semblait ne pas s'en douter. Sa sérénité n'en 
était pas altérée un instant. 11 avait toujours le même 
calme, la même expansion, la même bienveillance, le 
même sourire. Le noble poète avait cette candide igno- 
rance de la haine qui est propre aux âmes délicates et 
Dères. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est bon, grand, 
fécond, élevé, utile, est nécessairement attaqué; et il 
se souvenait du proverbe arabe : On ne iette de pierrei 
qu'aux arbres chargés de fruits d'or. 

Tel était, monsieur, l'homme justement admiré que 
vous remplacez dans cette compagnie. 

Succéder à un poète que toute une nation regrette, 
quand cette nation s'appelle la France et quand ce 
poète s'appelle Casimir Delavigne, c'es*. plus qu'un 
honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on 
prend. Grave engagement envers la littérature, envers 



RÉPONSE A M. SAINTE-BEUVE. 



39 



la renommée, envers le pays! Cependant, monsieur, 
j'ai bâte de rassurer votre modestie. L'académie peut 
le proclamer hautement, et je suis heureux de le dire 
en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement 
d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle 
a fait un utile et excelleni choix. Peu d'hommes ont 
donué plus de gages que vous aux lettres et aux graves 
labeurs de l'intelligence. Poëte, dans ce siècle où la 
poésie est si haute, à puissante et si féconde, entre la 
messéniemie épique et l'élégie lyrique, 'Mitre Casimir 
Dekvigne qui est si noble et Lamartine qui est si grand, ' 
tons avez sa dans le demi-jour découvrir un sentier qui 
est le vôtre et créer une élégie qui est vous-même. Vous | 
avez donné à certains épanchements de l'âme un accent 
Douveau. Votre vers, presque toujours douloureux, 
souvent profond, va chercher tous ceux qui souffrent, [ 
quels qu'ils soient, honorés ou déchus, bons ou : 
méchants. Pour arriver jusqu'à eux, votre pensée se 
voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre où vous 
allez les trouver. Vous savez, vous poëte, que ceuxqui 
souffrent se retirent et se cachent avec je ne sais quel 
sentiment farouche et inquiet qui est de la honte dans 
les âmes tombées et de la pudeur dans les âmes pures. 
Vous le savez, et, pour être un des leurs, vous vous 
enveloppez comme eux. De là, une poésie pénétrante et 
timide à la fois, qui touche discrètement les libres 
mystérieuses du cœur. Comme biographe, vous avez, 
dans vos Portraits de femmes, mêlé le charme à l'éru- 
dition, et laissé entrevoir un moraliste qui égale par- 
fois la délicatesse de Vauvenargues et ne rappelle 
jan la cruauté de La Rochefoucauld. Comme roman- 
cier, vous avez sondé des côtés inconnus de la vie 
possible, et dans vos analyses patientes et neuves on 
sent toujours cette force secrète qui se cache dans la 
grâce de votre talent. Comme philosophe, vous avez 
confronté tous les systèmes; comme critique, vous avez 
étudié toutes les littératures. Un jour vous compléterez 
et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut 
juger aujourd'hui, parce que, dans voire esprit même, 
ils sont encore inachevés; vous constaterez, du même 
coup d'œil, comme conclusion définitive, que, s'il y a 
toujours, au fond de tous les systèmes philosophiques, 
quelque chose d'humain, c'est-à-dire de vague et d'in- 
décis, en même temps il y a toujours dans l'art, quel 
que soit le siècle, quelle que soit la forme, quelque 
chose de divin, c'est-à-dire de certain et d'absolu; de 
sorte que, tandis que l'étude de toutes les philosophies 
mène au doute, l'étude de toutes les poésies conduit à 
l'enthousiasme. 

Par vos recherches sur la langue, par la souplesse 
et la variété de votre esprit, par la vivacité de vos idées 
toujours fines, souvent fécondes, parce mélange d'éru- 
dition et d'imagination qui fait qu'en vous le poëte ne 
disparaît jamais tout à fait sous le critique, et le critique 
ne dépouille jamais entièrement le poète, vous rappelez à 
l'académie un de ses membres les plus chers et les plus 
regrettés, ce bon et charmant Nodier, qui était si supé- 



rieur et si doux. Vous lui ressemblez par le côté ingé- 
nieux, comme lui-même ressemblait à d'autres grands 
esprits par le côté insouciant. Nodier nous rendait 
quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quel- 
que chose de Nodier. 

Il était impossible, monsieur, que, par la nature de 
vos travaux et la pente de votre talent enclin surtout à 
la curiosité biographique et littéraire, vous n'en vinssiez 
pas à arrêter quelque jour vos regards sur deux groupes 
célèbres de grands esprits qui donnent au dix-septième 
siècle ses deux aspects les plus originaux, l'hôtel de 
Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dii-septième 
siècle, l'autre l'a accompagné et fermé. L'un a introduit 
l'imagination dans la langue, l'autre y a introduit l'aus- 
térité. Tous deux, placés pour ainsi dire aux extrémités 
opposées de la pensée humaine, ont répandu une 
lumière diverse. Leurs influences se sont combattues 
heureusement, et combiuées plus heureusement encore; 
et dans certains chefs-d'œuvre de notre littérature, 
placés en quelque sorte à égale distance de l'un et de 
l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont 
tout ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et 
l'âme dans spn besoin de gravité, on voit se mêler et se 
confondre leur double rayonnement. 

De ces deux grands faits qui caractérisent une 
époque illustre et qui ont si puissamment agi en France 
sur les lettres et sur les mœurs, le premier, l'hôtel de 
Rambouillet, a obtenu de vous, çà et là, quelques 
coups de pinceau vifs et spirituels ; le second, Port- 
Royal, a éveillé et fixé votre attention. Vous lui avez 
consacré un excellent livre, qui, bien que non termine, 
est sans contredit le plus important de vos ouvrages. 
Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de 
méditation et d'étude que cette grave famille de soli- 
taires qui a traversé le dix-septième siècle, persécutée 
et honorée, admirée et haïe, recherchée par les grands 
et poursuivie par les puissants, trouvant moyen d'ex- 
traire de sa faiblesse et de son isolement même je ne 
sais quelle imposante et inexplicable autorité, et faisant 
servir les grandeurs de l'intelligence à l'agrandissement 
de la foi. Nicole, Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, 
les Arnauld, Pascal, gloires tranquilles, noms véné- 
rables, parmi lesquels brillent chastement trois femmes, 
anges austères, qui ont dans la sainteté cette majesté 
que les femmes romaines avaient dans l'héroïsme! Belle 
et savante école qui substituait, comme maître et 
docteur de l'intelligence, saint Augustin à Aristote, qui 
conquit la duchesse de Longueville, qui forma le prési- 
dent de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait 
puisé tout ensemble dans» saint François de Sales 
l'extrême douceur et dans l'abbé de Saint-Cyran 
l'extrême sévérité! A vrai dire, et qui le sait mieux que 
vous, monsieur icar dans tout ce que je dis en ce 
moment, j'ai votre livre présent à l'esprit)? l'œuvre de 
Port-Royal ne fut littéraire que par occasion, et de 
i ôté, pour ainsi parler; le véritable but de ces penseurs 
attristés et rigides était purement religieux. Resserrer le 



40 



AVANT L'EXIL. — ACADÉMIE FRANÇAISE. 






lien de l'église au dedans et à l'extérieur par plus de 
discipline chez le prêtre et plus de croyance chez le 
fidèle; réformer Rome en lui obéissant; faire à l'inté- 
rieur et avec amour ce que Luther avait tenté au dehors 
et avec coiere; créer en France, entre le peuple souf- 
frant et ignorant et la noblesse voluptueuse et cor- 
rompue, une classe intermédiaire, saine, stoïque et 
forte, une haute bourgeoisie intelligente et chrétienne; 
fonder une église modèle dans l'église, une nation 
modèle dans la nation, telle était l'ambition secrète, tel 
était le rêve profond de ces hommes qui étaient 
illustres alors par la tentative religieuse et qui sont 
illustres aujourd'hui par le résultat littéraire. Et pour 
arriver à ce but, pour fonder la société selon la foi, 
entre les vérités nécessaires, la plus nécessaire à leurs 
yeux, la plus lumineuse, la plus efficace, celle que 
leur démontraient le plus invinciblement leur croyance 
et leur raison, c'était l'infirmité de l'homme prouvée 
par la tache originelle, la nécessité d'un Dieu rédemp- 
teur, la divinité du Christ. Tous leurs efforts se tour- 
naient de ce côté, comme s'ils devinaient que là était 
le péril. Us entassaient livres sur livres, preuves sur 
preuves, démonstrations sur démonstrations. Merveil- 
leux instinct de prescience qui n'appartient qu'aux 
sérieux esprits! Comment ne pas insister sur ce point? 
Ils bâtissaient cette grande forteresse à la hâte, comme 
s'ils pressentaient une grande attaque. On eût dit que 
ces hommes du dix-septième siècle prévoyaient les 
hommes du dix-huitième. Ou eût dit que, penchés sur 
l'avenir, inquiets et attentifs, sentant à je ne sais quel 
ébranlement sinistre qu'une légion inconnue était en 
marche dans les ténèbres, ils entendaieut de loin venir 
dans l'ombre la sombre et tumultueuse armée de 
l'Encyclopédie, et qu'au milieu de celte rumeur obscure 
ils dislinguaient déjà confusément la parole triste et 
fatale de Jean-Jacques et l'effrayant éclat de rire de 
Voltaire! 

On les persécutait, mais ils y songeaient à peine. 
Us étaient plus occupés des périls de leur foi dans 
l'avenir que des douleurs de leur communauté dans le 
présent. Us ne demandaient rien, ils ne voulaient rien, 
ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils contem- 
plaient. Us vivaient dans l'ombre du moude et dans la 
clarté de l'esprit. Spectacle auguste et qui émeut l'âme 
en frappant la pensée ! Tandis que Louis XIV domptait 
l'Europe, que Versailles émerveillait Paris, que la cour 
applaudissait Racine, que la ville applaudissait Molière ; 
tandis que le siècle retentissait d'un bruit de fête et de 
victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand 
roi et tous les esprits le grand règne, eux, ces rêveurs, 
ces solitaires, promis à l'exil, à la captivité, à la mort 
obscure et lointaine, enfermés dans un cloître dévoué à 
la ruine et dont la cliarrue devait effacer les derniers 
vestiges, perdus dans un désert à quelques pas de ce 
Versailles, de ce Paris, do ce grand >-èk r ne, de c< ! 

roi, laboureurs et penseurs, cultivant la terre, étudiant 
les textes, ignorant ce que faisaient la France et 



l'Europe, cherchant dans l'écriture sainte les preuves 
de la divinité de Jésus, cherchant dans la création la 
glorification dn créateur, l'œil fixé uniquement sur 
Dieu, méditaient les livres sacrés et la nature éternelle, 
la bible ouverte dans l'église et le soleil épanoui dans 
les cieux ! 

Leur passage n'a pas été inutile. Vous l'avez dit, 
monsieur, dans le livre remarquable qu'ils vous ont 
inspiré, ils ont laissé leur trace dans la théologie, dans 
la philosophie, dans la langue, dans la littérature, et, 
aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire, la 
lumière intérieure et secrète de quelques grands 
esprits. Leur maison a été démolie, leur champ a été 
ravagé, leurs tombes ont été violées, mais leur mémoire 
est sainte, mais leurs idées sont debout, mais des 
choses qu'ils ont semées, beaucoup ont germé dans les 
âmes, quelques-unes ont germé dans les cœurs. Pour- 
quoi cette victoire à travers ces calamités ? Pourquoi 
ce triomphe malgré celte persécution? Ce n'est pas 
seulement parce qu'ils étaient supérieurs, c'est aussi, 
c'est surtout parce qu'ils étaient sincères! C'est qu'ils 
croyaient, c'est qu'ils étaient convaincus, c'est qu'ils 
allaient à leur but pleins d'une volonté unique et d'une 
foi profonde. Après avoir lu et médité leur histoire, on 
serait tenté de s'écrier : — Qui que vous soyez, voulez- 
vous avoir de grandes idées et faire de grandes choses? 
Croyez ! ayez foi ! Ayez une foi religieuse, une foi 
patriotique, une foi littéraire. Croyez à l'humanité, au 
génie, à l'avenir, à vous-mêmes. Sachez d'où vous 
venez pour savoir où vous allez. La foi est bonne et 
saine à l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut croire. 
C'est de foi et de conviction que sont faites en morale 
les actions saintes et en poésie les idées sublimes. 

Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces 
grands dévouements à une pensée purement religieuse. 
Ce sont là de ces enthousiasmes sur lesquels Voltaire 
et l'ironie ont passé. Mais, disons-le bien haut, et 
ayons quelque fierté de ce qui nous reste, il y a place 
encore dans nos âmes pour des croyances efficaces, et 
la flamme généreuse n'est pas éteinte en nous. Ce 
don, une conviction, constitue aujourd'hui comme 
autrefois l'identité même de l'écrivain. Le penseur, en 
ce siècle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et 
croire, je le répète, à la patrie, à l'intelligence, à la 
poésie, à la liberté. Le sentiment national, par exemple, 
n'est-il pas à lui seul toute une religion? Telle heure 
peut sonner où la foi au pays, le sentiment patriotique, 
profondément exalté, fait tout à coup, d'un jeune 
homme qui s'ignorait lui-même, un Tyrtée, rallie d'in- 
nombrables âmes avec le cri d'une seule, et donne à la 
parole d'un adolescent l'étrange puissance d'émouvoir 
tout un peuple. 

Et à ce propos, puisque j'y suis naturell ment amené 
par mon sujet, permettez-moi, au moment de ter- 
miner, de rappeler, après vous, monsieur, un souvenir. 

Il est une époque, une époque fatale, que n'ont pu, 
effacer de nos mémoires quinze ans de luttes pour II 



1( El' ON SE A M. SA IN TE- «EU VE. 



liberté, quinze ans de luttes pour la civilisation, trente 
années d'une paix féconde. C'est le moment où tomba 
celui qui était si grand que sa chute paru! être la chute 
même de la France. La catastrophe fut décisive et 
complète. En un jour tout fut consommé. La Rome 
m-jderne fut livrée aux hommes du nord comme 
l'avait été la Rome ancienne; l'armée de l'Europe 
entra dans la capitale du monde ; les drapeaux de 
vingt nations flottèrent déployés au milieu des fan- 
fares sur nos places publiques; naguère ils venaient 
aussi chez nous, mais ils changeaient de maîtres en 
route. Les chevaux des cosaques broutèrent l'herbe 
des Tuileries. Voilà ce que nos yeux ont vu! Ceux 
d'entre nous qui étaient des hommes se souviennent 
de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui 
étaient des enfants se souviennent de leur étonnement 
douloureux. 

L'humiliation était poignante. La France courbait la 
tête dans le sombre silence de Niobé. Elle venait de 
voir tomber, à quatre journées de Paris, sur le dernier 
champ de bataille de l'empire, les vétérans jusque-là 
invincibles qui rappelaient au monde ces légions ro- 
maines qu'a glorifiées César et cette infanterie espa- 
gnole dont Rossuet a parlé. Us étaient morts d'une 
mort sublime, ces vaincus héroïques, et nul n'osait 
prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri 
de regret; par une parole de consolation. Il semblait 
qu'on eût peur du courage et qu'où eût honte de la 
gloire. 

Tout à coup, au milieu de ce silence, une voix 
s'éleva, une voix inattendue, une voix inconnue, par- 
lant à toutes les âmes avec un accent sympathique, 
de foi pour la patrie et de religion pour les 
héros. Cette voix honorait les vaincus, et disait : 

Parmi des tourbillons de flamme et de fumée, 
douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir f 
Le bataillon sacré, seul devant une armée, 
S'arrête pour mourir! 



Cette voix relevait la France abattue, et disait : 

Malheureux de ses maux et fier de ses victoires, 
Je dépose à ses pieds ma joie et mes douleurs ; 
J'ai des chants pour toutes ses gloires, 
Des larmes pour tous ses malheurs I 

Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douce3 
et Hères paroles? Ce fut dans toutes les âmes un 
enthousiasme électrique et puissant, dans toutes les 
bouches une acclamation frémissante qui saisit ils 
nobles strophes au passage avec je ne sais quel 
mélange de colère et d'amour, et qui fit en un jour 
d'un jeune homme inconnu un poète national. La 
France redressa la tète, et, à dater de ce moment, en 
ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur 
militaire et sa grandeur littéraire, la renommée du 
poëte se rattacha dans la pensée de tous à la catas- 
trophe même, comme pour la voiler et l'amoindrir. 
Disons-le, parce que c'est glorieux à dire, le lendemain 
du jour où la France inscrivit dans son histoire ce 
mot nouveau et funèbre, Waterloo, elle grava dans ses 
fastes ce nom jeune et éclatant, Casimir Delavigne. 

Oh 1 que c'est là un beau souvenir pour le généreux 
poëte, et une gloire digne d'envie! Quel homme de 
génie ne donnerait pas sa plus belle œuvre pour cet 
insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un mouvr- 
ment de joie et d'orgueil le cœur de la France accablée 

îpéréeî Aujourd'hui que la belle àme du 
a disparu derrière l'horizon d'où elle nous envoie encore, 
lumière, rappelons-nous avec attendrissement 
son aube si éblouissante et si pure. Qu'une pieuse 
reconnaissance s'attache à jamais à cette noble poésie 
qui fut une noble action I Qu'elle suive Casimir Dela- 
vigne, et qu'après avoir fait une couronne à sa vie, elle 
fasse une auréole à son tombeau ! Envions-le et aimons- 
le! Heureux le tils dont on peut dire : II a consolé sa 
mère ' Heureux le poëte dont on peut dire : H a con- 
solé la patrie! 




CHAMBRE DES PAIRS 



1845-1848 



LA POLOGNE 



19 liARS 1846 



Messieurs, 

Je dirai très peu de mots. Je cède à un sentiment 
Irrésistible qui m'appelle à cette tribune. 
La question qui se débat en ce moment devant cette 

* Dans la discussion du projet de toi relatif aux dépenses secrètes 
H. de Montalernl'ert vint plaider la cause de la Pologne et adjurer le 
gouvernement -le sortir de sa politique égoïste. M. Guizot répondit que 
4 gouvernement du roi persistait et persisterait dans les deux règles 



noble assemblée n'est pas une question ordinaire, elle 
dépasse la portée habituelle des questions politiqtj>'s; 
elle réunit dans une commune et universelle adbé-im 
les dissidences les plus déclarées, les opinions les pliii 
contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'être 

de conduite qu'il s'était imposées : la non-intervention dans les affaires 
de Pologne; les secours, l'asilo offert aux malheureux polonais. « L op- 
position, disait M. Guizot. peut tenir le langage qui lui plaît; elle peut, 
sauf rien faire, sans rien proposer, donner a so« reproches toute l'amer- 



44 



AVANT L'EXIL. 



CHAMBRE DES PAIRS. 



démenti, que personne dans cette enceinte, personne, 
n'est étranger à ces nobles émotions, à ces profondes 
sympathie. 

D'où vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous 
ne sentez pas tous qu'il y a une certaine grandeur dans 
la question qui s'agite? C'est la civilisation même qui 
est compromise, qui est offensée par certains actes que 
nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. 
Ces actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je 
n'envenimerai pas une plaie vive et saignante. Cepen- 
dant je le dis, et je le dis très haut, la civilisation 
européenne recevrait une sérieuse atteinte, si aucune 
protestation ne s'élevait contre le procédé du gouver- 
nement autrichien envers la Gallicie. 

Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, 
ont joué dans la civilisation européenne un rôle dé- 
sintéressé; ces deux nations sont la France et la 
Pologne. Notez ceci, messieurs : la France dissipait 
les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie; la 
France répandait les idées, la Pologne couvrait la fron- 
tière. Le peuple français a été le missionnaire de la 
civilisation en Europe; le peuple polonais en a été le 
chevalier. 

Si le peuple polonais n'avait pas accompli son œuvre, 
le. peuple français n'aurait pas pu accomplir la sienne. 
A ud certain jour, à une certaine heure, devant une 
invasion formidable de la barbarie, la Pologne a eu 
Sobieski comme la Grèce avait eu Léonidas. 

Ce sont là, messieurs, des faits qui ne peuvent 
s'elïacer de la mémoire des nations. Quand un peuple 
a travaillé pour les autres peuples, il est comme un 
homme qui a travaillé pour les autres hommes, la 
reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous 
lui est acquise, il est glorifié dans sa puissance, il est 
respecté dans son malheur, et si, par la dureté des 
temps, ce peuple, qui n'a jamais eu l'égoïsme pour loi, 
qui n'a jamais consulté que sa générosité, que les 
nobles et puissants instincts qui le portaient à défendre 
la civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il 
reste une grande nation. 

C'est là, messieurs, la destinée de la Pologne. Mais 
la Pologne, messieurs les pairs, est grande encore 
parmi vous; elle est grande dans les sympathies de la 
France; elle est grande dans les respects de l'Eu- 
rope! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communauté 
européenne; c'est qu'à certains jours, elle a rendu 
à toute l'Europe de ces services qui ne s'oublient 
pas. 

Aussi, lorsque, il y a quatre-vingts ans, cette nation 
a été rayée du nombre des nations, un sentiment dou- 



turae, à ses espérances toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, 
croyez-moi, bien autant, et c'est par égard que je ne dis pas bien plus, 
de moralité, d? dignité, de vraie charité même envers les Polonais, à 
ste pronK-ttre i à ne dire que ce qu'on fait réellement, n — En somme, 
ot tenait le débat engagé pour inutile et ne pensait pas que la 
on des droits de la P"logne, que l'expression du jugement de 
U Fiance pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution 



kOlireux, un sentiment de profond respect s'est mani- 
.esté dans l'Europe entière. 

En 1773, la Pologne est condamnée; quatre-vingts 
ans ont passé, et personne ne pourrait dire que ce fait 
soit accompli. Au bout de quatre-vingts ans, ce grave 
fait de la radiation d'un peuple, non, ce n'est point un 
fait accompli ! Avoir démembré la Pologne, c'était le 
remords de Frédéric II; n'avoir pas relevé la Pologne, 
c'était le regret ds Napoléon. 

Je le répète, lorsqu'une nation a rendu au groupe des 
autres nations de ces services éclatants, elle ne peut 
plus disparaître; elle vit, elle vit à jamaif ! Opprimée ou 
heureuse, elle rencontre la sympathie; elle la trouve 
toutes les fois qu'elle se lève. 

Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, 
je ne suis pas de ceux qui appellent les conflits des 
puissances et les conflagrations populaires. Les écri- 
vains, les artistes, les poètes, les philosophes, sont les 
hommes de la paix. La paix fait fructifier les idées en 
même temps que les intérêts. C'est un magnifique 
spectacle depuis trente ans que cette immense paix 
européenne, que cette union profonde des nations dans 
le travail universel de l'industrie, de la science et de 1; 
pensée. Ce travail, c'est la civilisation même. 

Je suis heureux de la part que mon pays prend à 
cette paix féconde, je suis heureux de sa situation libre 
et prospère sous le roi illustre qu'il s'est donné; mais 
je suis fier aussi des frémissements généreux qui l'agi- 
tent quand l'humanité est violée, quand la liberté est 
opprimée sur un point quelconque du globe; je suis 
fier de voir, au milieu de la paix de l'Europe, mon pays 
prendre et garder une attitude à la fois sereine et 
redoutable, sereine parce qu'il espère, redoutable parce 
qu'il se souvient. 

Ce qui fait qu'aujourd'hui j'élève la parole, c'est que 
le frémissement généreux de la France, je le sens 
comme vous tous ; c'est que la Pologne ne doit jamais 
appeler la France en vain; c'est que je sens la civilisa- 
tion offensée par les actes récents du gouvernement 
autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, 
les paysans n'ont pas été payés, on le nie du moins; 
mais ils ont été provoqués et encouragés, cela est 
certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle imprudence! 
s'abriter d'une révolution politique dans une révolu- 
tion sociale! Redouter des rebelles et créer des ban- 
dits! 

Que faire maintenant? Voilà la question qui naît des 
faits eux-mêmes et qu'on s'adresse de toutes parts. 
Messieurs les pairs, cette tribune a un devoir. Il faut 
qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le ministre 



de la nationalité polonaise. Le gouvernement français, selon M. Guizot, 
devait remplir son devoir de neutralité en contenant, pour obéir à 
l'intérêt légitime de son pays, les sentiments qui s J élevaient aussi 
da'is son âme. — Après M. le prince de la Moskowa qui répondit à 
M. 'iuizot, M. Victor Hugo monta à la tribune. 

Ce discours, le premier discours politique qu'ait prononcé Victor 
Hugo, fut très froidement accueilli. (Note de Véditenr,] 



LA POLOCNE. 



45 



des affaires étrangères, ce srrand esprit, serait le pre- 
mier, je o*en doute pas, à déplorer son silence. 

Messieurs) les éléments du pouvoir d"une grande 
nation ne se composent pas seulement de ses flottes, 
d' ses armées, de la sagesse de ses lois, de l'étendue 
de son territoire. Les éléments du pouvoir d'une grande 
nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence 
morale, l'autorité de ,;a raison et de ses lumières, son 
ascendant parmi les nations civilisatrices. 

Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est 
pas de jeter la France dans l'impossible et dans l'in- 
connu : ce qu'on vous demande d'engager dans cette 
q ic-tion, ce ne sont pas les armées et les flottes de la 
France, ce n'est pas sa puissance continentale et mili- 
taire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorité qu'elle a 
si légitimement parmi les peuples, cette grande nation 
qui fait au profit du monde entier depuis trois siècles 
toutes les expériences de la civilisation et du Progrès. 

Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une in.<;rven- 
tion morale ? Peut-elle avoir des résultats matériels et 
posilifs? 

Pour toute réponse, un exemple : 

Au commencement du dernier siècle, l'inquisition 
espagnole était encore toute-puissante. C'était un pou- 
voir formidable qui dominait la royauté elle-même, et 
qui, des lois, avait presque passé dans les mœurs. 
Dans la première moitié du dix-huitième siècle, de 
1700 à 1750, le saint-office n'a pas fait moius de douze 
mille victimes, dont seize cents moururent sur le 
bûcher. Eh bien, écoutez ceci. Dans la seconde moitié 
du même siècle, cette même inquisition n'a fait que 
quatre-vingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, com- 
bien de bûchers a-t-elle dressés? Par un seul. Pas un 
seul! Entre ces deux chiffres, douze mille et quatre- 
tingt-dix-sept, seize cents bûchers et pas un seul, qu'y 
a-l-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe 
et armée d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et 
de nos armées, ou même simplement de notre diplo- 
matie. 'Non, messieurs, il n'y a eu que ceci, une inter- 
vention morale. Voltaire et la France ont parlé, l'inqui- 
sition est morte. 

Aujourd'hui comme alors une intervention morale 
peut suffire. Que la presse et la tribune française élè- 
vent la voix, que la France parle, et, dans un temps 
donné, la Pologne renaîtra. 

Que la France parle, et les actes sauvages que nous 
déplorons seront impossibles, et l'Autriche et la Russie 
seront contraintes d'imiter le noble exemple de la 
Prusse, d'accepter les nobles sympathies de l'Alle- 
magne pour la Pologne. 

Messieurs, je ne dis plus qu'un mol. L'unité des 
peuples s'incarne de deux façons, dans les dynasties 
et dans les nationalités. C'est de cette manière, sous 
cette double forme, que s'accomplit ce difficile labeur 
de la civilisation, œuvre commune de l'humanité; c'est 
de cette manière que se produisent les rois illustres et 
les peuples puissants. C'est en se faisant nationalité ou 



dynastie que le passé d'un empire devient fécond et 
peut produire l'avenir. Aussi c'est une chose fataie 
quand les peuples briseul les dynasties; c'est une 
chose plus fatale encore quand les princes briser' des 
nationalités. 

Messieurs, la nationalité polonaise était glorieuse; 
elle eût dû être respectée. Que la France avertisse les 
princes, qu'elle mette un terme et qu'elle fasse obstacle 
aux barbaries. Quand la France parle, le monde écoute; 
quand la France conseille, il se fait un travail mysté- 
rieux dans les esprits, et les idées de droit et de liberté, 
d'humanité et de raison, germent chez tous les peuples. 

Dans tous les temps, à toutes les époques, la France 
a joué dans la civilisation ce rôle considérable, et, ceci 
n'est que du pouvoir spirituel, c'est le pouvoir qu'exer- 
çait Rome au moyen âge. Rome était alors un état de 
quatrième rang, mais une puissance de premier ordre. 
Pourquoi.' C'est que Rome s'appuyait sur la religion 
des peuples, sur une chose d'où toutes les civilisations 
découlent. 

Voilà, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puis- 
sante, à une époque où l'Europe était barbare. 

Aujourd'hui la France a hérité d'une partie de cette 
puissance spirituelle de Rome; la France a, dans les 
choses de la civilisation, l'autorité que Rome avait et 
a encore dans les choses de la religion. 

Ne vous étonnez pas, messieurs, de m'entendre 
mêler ces mots, civilisation et religion; la civilisation, 
c'est la religion appliquée. 

I.a France a été et est encore plus que jamais la 
nation qui préside au développement des autres peuples. 

Que de 'cette discussion il résulte au moins ceci : 
les princes qui possèdent des peuples ne les possèdent 
pas comme maîtres, mais comme pères; le seul maître, 
le vrai maître est ailleurs; la souveraineté n'est pas 
dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes, elle 
n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; 
la souveraineté est dans toutes les idées d'ordre et de 
justice, la souveraineté est dans la vérité. 

Quand un peuple est opprimé, la justice souffre, 1* 
vérité, la souveraineté du droit, est offensée ; quand un 
prince est injustement outragé ou précipité du trône, 
la justice souffre également, la civilisation souffre égale- 
meut. Il y a une éternelle solidarité entre les idées de 
justice qui font le droit des peuples et les idées de jus- 
tice qui font le droit des princes. Dites-le aujourd'hui 
aux têtes couronnées comme vous le diriez aux peuples 
dans l'occasion. 

Que les hommes qui gouvernent les autres hommes 
'e sachent, le pouvoir moral de la France est immense 
Autrefois, la malédiction de Rome pouvait placer un 
empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui 
l'indignation de la France peut jeter un prince en 
dehors du monde civilisé. 

Il faut donc, il faut que la tribune française, à cette 
heure, élève en faveur de la nation polonaise une voix 
désinléi indépendante; qu'elle proclame, en 



46 



AVANT I/EXIL. — CHAMBRE DES PAIRS. 



cette occasion, comme en toutes, les éternelles idées 
d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des idées 
de stabilité et de civilisation qu'elle défende la cause 
de la Pologne opprimée. Après toutes nos discordes et 
toutes nos guerres, les deux nations dont je parlais en 
commençant, cette France qui a élevé et mûri la civi- 
lisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a défendue, 
ont subi des destinées diverses ; l'une a été amoindrie, 
mais elle est restée grande; l'autre a été enchaînée, 
mais elle est restée fière. Ces deux nations aujourd'hui 
doivent s'entendre, doivent avoir l'une pour l'autre 
tette sympathie profonde de deux sœurs oui ont lutté 



ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le répète, ont 
beaucoup fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguée, 
l'autre s'est dévouée. 

Messieurs, je me résume et je finis par un mot. L'iu- 
tervention de la France dans la grande question qui 
nous occupe, cette intervention ne doit pas être une in- 
tervention matérielle, directe, militaire, je ne le pense 
pas. Cette intervention doit être une intervention pure- 
ment morale ; ce doit être l'adhésion et la sympathie 
hautement exprimées d'un grand peuple, heureux et 
prospère, pour un autre peuple opprimé et abattu, fiien 
de plus, mais rien de moins. 






II 



CONSOLIDATION ET DÉFENSE DU LITTORAL* 

27 JUIN «T 1" JUILLET 1846 



Messieurs, 

Je me réunis aux observations présentées par M. le 
ministre des travaux publics. Les dégradations aux- 
quelles il s'agit d'obvier marchent, il faut le dire, avec 
une effrayante rapidité. Il y a pour moi, et pour ceux 
qui ont étudié cette matière, il y a urgence. Dans mon 
esprit même, le projet de loi a une portée plus grande 
que dans la pensée de ses auteurs. La loi qui vous est 
présentée n'est qu'une parcelle d'une grande loi, d'une 
grande loi possible, d'une grande loi nécessaire ; cette 
loi, je la provoque, je déclare que je voudrais la voir 
discuter par les chambres, je voudrais la voir présenter 
et soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole 
de l'honorable ministre qui tient en ce moment le por- 
tefeuille des travaux publics. 

L'objet de cette grande loi dont je déplore l'absence, 
le voici : maintenir, consolider et améliorer au double 
point de vue militaire et commercial la configuration 
du littoral de la France (Mouvement d'attention). 

Messieurs, si on venait vous dire : Une de vos fron- 
tières est menacée, vous avez un ennemi qui, à toute 
heure, en toute saison, nuit et jour, investit et assiège 
une de vos frontières, qui l'envahit sans cesse, qui 
empiète sans relâche, qui aujourd'hui vous dérobe une 
langue de terre, demain une bourgade, après-demain 
une ville frontière; si l'on vous disait cela, à l'instant 
même cette chambre se lèverait et trouverait que ce 
n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le 
défendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs 
les pairs, cette frontière, elle existe, c'est votre littoral; 
cet ennemi, il pxiste, c'est l'océan (Mouvement). Je ne 
veux rien exagérer. M. le ministre des travaux publics 
sait comme moi que les dégradations des côtes de 
France sont nombreuses et rapides; il sait, par exem- 
ple, que cette immense falaise, qui commence â l'em- 
bouchure de la Somme et qui finit à l'embouchure de 
la Seine, est dans un état de démolition perpétuelle. 

4 bans U séance du $7 Juin, an incident fut soulevé, par M. de Boissy, 
■or l'ordre du jour. La chambre avait a discuter déni projets de loi : le 
premier était relatif à des travaux a exécuter dans différents ports de 
commerce, le second décrétait le rachat du barre de Courseulies. M. de 
Boitây voulait que la discussion du premier de ces projets, qui empor- 
tait 13 millions de dépense, fat remise après le vote du budget des re- 



Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur 
les côtes; de même que l'action de l'atmosphère use 
les montagnes, l'action de la mer use les côtes. L'ac- 
tion atmosphérique se complique d'une multitude de 
phénomènes. Je demande pardon à la chambre si j'entre 
dans ces détails, mais je crois qu'ils sont utiles pour 
démontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une 
plus grande loi sur cette matière (De toutes parts : 
Parlez ! parlez !) 

Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmo- 
sphère qui agit sur les montagnes se complique d'une 
multitude de phénomènes; il faut des milliers d'années 
à l'action atmosphérique pour démolir une muraille 
comme les Pyrénées, pour créer une ruine comme le 
cirque de Gavarnie, ruine qui est en même temps le 
plus merveilleux des édifices. Il faut très peu de temps 
aux flots de la mer pour dégrader une côte ; un siècle 
ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans, 
quelquefois un coup d'équinoxe. Il y a la destruction 
continue et la destruction brusque. 

Depuis l'embouchure de la Somme jusqu'à l'embou- 
chure de la Seine, si l'on voulait compter toutes les 
dégradations quotidiennes qui ont lieu, on serait 
effrayé. Étretat s'écroule sans cesse ; le Bourgdault 
avait deux villages il y a u» siècle, le village du bord 
de la mer, et le village du haut de la côte. Le premier 
a disparu, il n'existe aujourd'hui que le village du haut 
de la côte. Il y avait une église, l'église d'en bas, qu'on 
voyait encore il y a trente ans, seule et debout au 
milieu des flots comme un navire échoué ; un jour 
l'ouragan a soufflé, un coup de mer est venu, l'église 
a sombré. (Mouvement.) Il ne reste rien aujourd'hui de 
cette population de pêcheurs, de ce petit port si utile. 
Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre 
tous les jours; vous savez que tous nos ports de la 
Manche sont dans un état grave, et pour ainsi dire 
atteints d'une maladie sérieuse et profonde. 

Vous parlerai-je du Havre, dont l'étal doit vous 

;ettes. U proposition de M. de Boissy, combattue par M. Dumon, le 
minisire des travaux publics et par H. Tupinier, rapporteur de la com- 
mission qui avait examiné les projets de loi, fut rejetée après ce dis* 
cours de H. Victor Hugo. La discussion eut lieu dans la séance du 20. 

(/Vo*. de réditnr.) 






40 



AVANT L'EXIL. — CHAMBRE DES PAIRS. 



préoccuper au plus haut degré? J'insiste sur ce point; 
je sais que ce port n'a pas été mis dans la loi, je 
voudrais cependant qu'il fixât l'attention de M. le minis- 
tre des travaux publics. Je prie la chambre de mé per- 
mettre de lui indiquer rapidement quels sont les phé- 
nomènes qui amèneront, dans un temps assez prochai a, 
la destruction de ce grand port, qui est à l'océan ce que 
Marseille est à la Méditerranée. (Parlez! Parlez!) 

Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant 
vous, avec une remarquable lucidité de vues, la ques- 
tion de la marine ; cette question a été traitée dans 
une autre enceinte avec une égale supériorité. La puis- 
sance maritime d'une nation se fonde sur quatre élé- 
ments : les vaisseaux, les matelots, les colonies et les 
ports ; je cite celui-ci le dernier, quoiqu'il soit le pre- 
mier. Eh bien, la question des vaisseaux et des mate- 
lots a été approfondie, la question des colonies a élé 
effleurée ; la question des ports n'a pas été traitée, elle 
n'a pas même été entrevue. Elle se présente aujourd'hui, 
c'est le moment sinon de la traiter à fond, au moins 
de l'effleurer aussi. (Oui ! oui!) 

C'est du gouvernement que doivent venir les grandes 
impulsions ; mais c'est des chambres, c'est de cette 
chambre en particulier, que doivent venir les grandes 
indications. (Très bien!) 

Messieurs, je touche ici à un des plus grands inté- 
rêts de la France, je prie la chambre de s'en pénétrer. 
Je lé répète et j'y iusiste, maintenir, consolider et 
améliorer, au profit de notre marine militaire et mar- 
chande, la configuration de notre littoral, voilà le but 
qu'on doit se proposer. (Oui, très bien .') La loi actuelle 
n'a qu'un défaut, ce n'est pas un manque d'urgence, 
c'est un manque de grande m 

Je voudrais que la loi fût un système, qu'elle fît par- 
tie d'un ensemble, que le ministre nous l'eût présentée 
dans un grand but et dans une grande vue, et qu'une 
foule de travaux importants, sérieux, considérables 
fussent entrepris dans ce but par la France. C'est là, 
je le répète, un immense intérêt national. (Vif assenti- 
ment.) 

Voici, puisque la chambre semble ra'encourager, ce 
qui me paraît devoir frapper son attention. Le courant 
de la Manche... 

M. lecha.\cklier. — J'invite l'orateur à se renfermer 
dans le projet en discussion. 

M. Victor Hugo. — Voici ce que j'aurai l'honneur de 
faire remarquer à M. le chancelier. Une loi contient 
toujours deux points de vue, le point de vue spécial et 
e point de vue général ; le point de vue spécial, vous 
venez de l'entendre traiter ; le point de vue général, je 
l'aborde. 

Eh bien I lorsqu'une loi soulève des questions aussi 
graves, vous voudriez que ces questions passassent 
devant la chambre sans être traitées, sans être exami- 
nées par elle ! (Bruit.) 

A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute, 
je crois qu'il ne s'agit que de cette question, et c'est 



elle que je traite, je suis donc dans la question. (Plu- 
sieurs voix : Oui ! oui!) Je crois pouvoir dnnonlrer à 
cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi, 
parce qu'il y a urgence pour tout le littoral. 

Maintenant si, au nombre des arguments dont je 
oois me servir, je présente le fait d'une grande immi- 
nence, d'un péril démontré, constaté, évident pour 
tous, et en particulier pour M. le ministre des travaux 
publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer 
cette grande urgence, signaler ce grand péril, et que 
si je p'iis réussir à montrer qu'il y a là un sérieux inté- 
rêt public, je n'aurai pas mal employé le temps que la 
chambre aura bien voulu m'accorder. (Adhésion sur 
plusieurs bancs.) 

Si la question d'ordre du jour s'oppose à ce que je 
continue un développement que je croyais utile, je 
prierai la chambre de vouloir bien me réserver la parole 
au moment de la discussion de cette loi (Sans doute ! 
sans doute !) , car je crois nécessaire de dire à la 
chambre certaines choses ; mais dans ce moment-ci je 
ne parle que pour soutenir l'urgence du projet de loi. 
J'approuve l'insistance de M. le ministre des travaux 
publics ; je l'appuie, je l'appuie énergiquement. 

Vous nous mettez en présence d'une petite loi ; je 
la vote, je la vote avec empressement ; mais j'en pro- 
voque une grande. 

Vous nous apportez des travaux partiels, je les 
approuve; mais je voudrais des travaux d'ensemble. 

J'insiste sur l'importance de la question. (Parlez i 
parlez !) 

Messieurs, toute nation à la fois continentale et 
maritime comme la France a toujours trois questions 
qui dominent toutes les autres, et d'où toutes les autres 
découlent. De ces trois questions, la première, la voici : 
améliorer la condition de la population. Voici la 
seconde : maintenir et défendre l'intégrité du territoire. 
Voici la troisième : maintenir et consolider la configu- 
ration du littoral. 

Maintenir le territoire, c'est-à-dire surveiller l'étran- 
ger. Consolider le littoral, c'est-à-dire surveiller 
l'océan. 

Ainsi, trois questions de premier ordre : le peuple, 
le territoire, le littoral. De ces trois questions, les deux 
premières apparaissent fréquemment sous toutes les 
formes dans les délibérations des assemblées. Lorsque 
l'imprévoyance des hommes les retire de l'ordre 
du jour, la force des choses les y remet. La troi- 
sième question, le littoral, semble préoccuper moins 
vivement les corps délibérants. Est-elle plus obscure 
que les deux autres? Elle se complique, à la vérité, 
d'un élément politique et d'un élément géologique, 
elle exige de certaines études spéciales ; cependant 
elle est, comme les deux autres, un sérieux intérêt 
public. 

Chaque fois que cette question du littoral, du littoral 
de la France en particulier, se présente à l'esprit, 
voici ce qu'elle offre de grave et d'inquiétant : la dégra- 



LA DEFENSE DU LITTORAL. 



49 



dation de nos dunes et de nos falaises, la ruine des 
Dopulatious riveraines, l'encomb r sment de nos ports, 
l'ensablement des embouchure-; de nos fleuves, la créa- 
tion des barres et des traverses, qui rendent la navi- 
gation si difficile, la fréquence des sinistres, la diminu- 
tion de la marine militaire et de la marine marchande; 
enfin, messieurs, notre côte de France, nue et désar- 
mée, en présence de la côte d'Angleterre, armée, gar- 
dée et formidaolel [Émotion.) 

Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mou- 
vement de la chambre me le prouve, cette question a 
de la grandeur, elle est digne d'occuper au plus haut 
point celte noble assemblée. 

Ce n'est pas cependant à la dernière heure d'une 
session, à la dernière heure d'une législature, qu'un 
pareil sujet peut être abordé dans tous ses détails, 
examiné dans toute son éteDdue. On n'explore pas au 
dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparaît 
tout à coup. Je me bornerai à un coup d'oeil. Je me 
bornerai à quelques considérations générales pour fixer 
l'attention de la chambre, l'attention de M. le ministre 
des travaux publics, l'attention du pays, s'il est pos- 
sible. Notre but, aujourd'hui, mon but à moi, le voici 
en deux mots; je l'ai dit en commençant : voter une 
petite loi, et en ébaucher une grande. 

Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que 
l'état du littoral de la France est en général alarmant; 
le littoral de la France est entamé sur un très grand 
nombre de points, menacé sur presque tous. Je pour- 
rais citer des faits nombreux, je me bornerai à un 
seul; un fait sur lequel j'ai commencé à appeler vos 
regards à l'une des précédentes séances ; un fait d'une 
gravité considérable, et qui fera comprendre par un 
seul exemple de quelle nature sont les phénomè/ies qui 
menacent de ruiner une partie de nos ports et de défor- 
mer la configuration des côtes de France. 

Ici, messieurs, je réclame beaucoup d'attention et 
un peu de bienveillance, car j'entreprends une chose 
très difficile; j'entreprends d'expliquer à la chambre 
en peu de mots, et en le dépouillant des termes tech- 
niques, un phénomène à l'explication duquel la science 
dépense des volumes. Je serai court et je lâcherai dVtre 
clair. 

Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la 
situation grave du Havre ; vous rendez-vous tous bien 
compte du phénomène qui produit cette situation, et 
de ce qu'est cette situation? Je vais tâcher de le faire 
comprendre à la chambre. 

Les courants de la Manche s'appuient sur la grande 
falaise de Normandie, la battent, la minent, la dégradent 
perpétuellement; cette colossale démolition tombe dans 
le flot, le flot s'en empare et l'emporte ; le courant de 
l'océan longe la côte en charriant cette énorme quantité 
de matières, toute la ruine de la falaise; chemin fai- 
sant, il rencontre le Tréport, Saint-Valery-en-Caux, 
Fécamp, Dieppe, Étretat, tous vos ports de la Manche, 
grands et petits, il les encombre et passe outre . Arrivé 



au cap de la Ilève, le courant rencontre, quoi? la Seine 
qui débouche dans la mer. Voilà deux forces en pré- 
sence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qu 
moule. 

Comment ces deux forces vont-elles se comporter? 
Une lutte s'engage; la première chose que font ces 
deux courants qui luttent, c'est de déposer les fardeaux 
qu'ils apportent; le fleuve dépose ses alluvions, le cou- 
rant dépose les ruines de la côte. Ce dépôt se fait, où? 
Précisément à l'endroit où la providence a placé le 
Havre-dc-Grâce. 

Ce phénomène a depuis longtemps éveillé la sollici- 
tude des divers gouvernements qui se sont succédé en 
France. En 1784 un sondage a été ordonné, et exécuté 
par l'ingénieur Uegaule. Cinquante ans plus tard, en 
|S3i, un autre soudage a été exécuté par les ingénieurs 
de l'État. Les cartes spéciales de ces deux sondages 
existent, on peutMes confronter. Voici ce que ces deux 
cartes démontrent. (Attention marquée.) 

A l'endroit précis où les deux courants se ren- 
contrent, devant le Havre même, sous cette mer qui 
ne dit rien au regard, un immense édifice se bâtit, une 
construction invisible, sous-marine, une sorte de cirque 
gigantesque qui s'accroît tous les jours, et qui enve- 
loppe et enferme silencieusement le port du Havre. En 
cinquante ans, cet édifice s'est" accru d'une hauteur 
déjà considérable. En cinquante ans! Et à l'heure o* 
nous sommes, on peut entrevoir le jour où ce cirque 
sera fermé, où il apparaîtra tout entier à la surface de 
la mer, et ce jour-là, messieurs, le plus grand port 
commercial de la France, le port du Havre n'existera 
plus. (Mouvement.) 

Notez ceci ; dans ce même lieu quatre ports ont 
existé et ont disparu, Granville, Sainte-Adresse, Har- 
fleur, et un quatrième, dont le nom m'échappe en ce 
moment. 

Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis 
plus, votre inquiétude. Dans un temps donné le Havre 
est periu, si le gouvernement, si la science ne trouvent 
pas un moyen d'arrêter dans leur opération redoutable 
et mystérieuse ces deux infatigables ouvriers qui ne 
dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent 
nuit et jour, le fleuve et l'océan 1 

Messieurs, ce phénomène alarmant se reproduit dans 
des. proportions différentes sur beaucoup de points de 
notre littoral. Je pourrais citer d'autres exemples, je 
me borne à celui-ci. Que pourrais-je vous citer de plus 
frappant qu'un si grand port en proie à un si grand 
danger? 

Lorsqu'on examine l'ensemble des causes qui amè- 
nent la dégradation de notre littoral... — Je demande 
pardon à la chambre d'introduire ici une parenthèse, 
mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas absolu- 
ment étranger à cette matière. J'ai fail dans mon 
enfance, étant destiné à l'école polytechnique, les 
études préliminaires; j'ai depuis, à diverses reprisée, 
passé beaucoup de temps au bord de la mer; j'ai de 



50 



AVANT L'EXIL. — CHAMBRE DES PAIRS. 



plus, pendant plusieurs années, parcouru tout notre 
littoral de l'Océan et de la Méditerranée, en étudiant, 
avec le profond intérêt qu'éveillent en moi les intérêts 
de la France et les choses de la nature, la question 
qui vous est, à cette heure, partiellement soumise. 

Je reprends maintenant. 

Ce phénomène, que je viens de tacher d'expliquer a 
la chamhre, ce phénomène qui menace le port du 
Havre, qui, dans un temps donné, enlèvera à la France 
ce grand port, son principal port sur la Manche, ce 
phénomène se produit aussi, je le répète, sous diverses 
formes, S25 divers points du littoral. 

Le choc de la vague ! au milieu de tout ce désordre 
de causes mêlées, de toute cette complication 1 , voilà 
un fait plein d'unité, un fait qu'on peut saisir; la science 
a essayé de le faire. 

Amortissez, détruisez le choc de la vague, vous sau- 
vez la configuration du littoral. 

C'est là un vaste problème digne de rencontrer une 
magnifique solution. 

Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague ? 
Messieurs, l'agitation de la vague est un fait superficiel, 
la cloche à plongeur l'a prouvé, la science l'a reconnu. 
Le fond de la mer est toujours tranquille. Dans les 
redoutables ouragans de l'équinoxe, vous avez à la 
surface la plus violente tempête, à trois toises au-des- 
sous du Ilot, le calme le plus profond. 

Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La 
force de la vague se compose de sa masse. Divisez la 
masse, vous n'avez plus qu'une immense pluie ; la 
force s'évanouit. 

Parlant de ces deux faits capitaux, l'agitation super- 
ficielle, la force dans la masse, un Anglais, d'autres 
disent un Français, a pensé qu'il suffirait, pour briser 
le choc de la vague, de lui opposer, à la surface de la 
per, un obstacle à claire-voie, à la fois fixe et flottant. 
De là l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, 
car, dans mon impartialité, je crois et je dois le dire, 
que l'inventeur est Anglais. Ce brise-lame n'est autre 
chose qu'une carcasse de navire, une sorte de corbeille 
de charpente qui flotte à la surface du flot, retenue au 
fond 1 de la mer par un ancrage puissant. La vague 
Tient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et 
la force se disperse avec l'écume. 

Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord 
avec la théorie, le problème est bien près d'être 
Vous pouvez arrêter la dégradation de vos cotes. Le 
choc de la vague est le danger, le brise-Iarae serait le 
remède. 

Messieurs les pairs, je n'ai aucune compétence ni 
aucune prétention pour décider de l'excellence de cette 
invention; mais je rends ici un véritable, un sincère 
hommage à M. le iiinistre des travaux publics qui a 
provoqué dans un port de France une expérience con- 
sidérable du brise-lame flottant. Cet;e expérience a eu 
lieu à la Ciotat. M. le ministre des travaux jiublics a 
autorisé au port de la Ciotat, port ouvert aux vents du 



sud-e<st qui viennent y briser les navires jusque sur te 
quai, il a autorisé dans ce port la construction d un 
brise-lame flottant à huit sections. 

L'expérience parait avoir réussi. D'autres essais ont 
été faits en Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affir- 
mer encore d'une façon décisive, voici ce qui s'est pro- 
duit jusqu'à ce jour. Toutes les fois qu'un brise-lame 
flottant est installé dans un port, dans une localité 
quelconque, même en pleine mer, si l'on examine dam 
les gros temps de quelle façon la mer se comporte 
auprès de ee brise-lame, la tempête est au d 
calme est en deçà. 

Le problème du choc de la vague est donc bien près 
d'être résolu. Féconder l'invention du brise-lame, la 
perfectionner, voilà, à mon sens, un grand intérêt public 
que je recommande au gouvernement. 

Je ne veux pas abuser de l'attentic-n si bienveillan'e 
de l'assemblée (Parlez! tout ceci est nouveau .'), je ne 
veux pas entrer dans des considérations plus étendues 
encore auxquelles donnerait lieu le projet de loi. Je 
ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point 
encore l'attention de M. le ministre des travaur publics, 
qu'une grande partie de notre littoral est dépourvue de 
ports de refuge. Vous savez ce que c'est que le golfe de 
Gascogne, c'est un lieu redoutable, c'est une sorte de 
fbnd de cuve où s'accumulent, sous la pression colos- 
sale des vagues, tous les sabies arrachés depuis le pôle 
au littoral européen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a 
pas un seul port de refuge. La côte de la Méditerranée 
n'en a que deux, Bouc et Cette. Le port de Celte a 
perdu une grande partie de son efGcacité par l'établissa- 
ment d'un brise-lame en maçonnerie qui, en rétrécissant 
la passe, a rendu l'entrée extrêmement difficile. M. le 
ministre des travaux publics le sait comme moi et le 
reconnaît. Il serait possihle d'établir à Agdfe un port de 
refuge qui semble indiqué par la nature elle-même. 
Ceci est d'autant plus important que les sinistres abon- 
dent dans ces parages. De 1836 à 1844, en sept ans, 
quatre-vingt-douze navires se sont perdus sur cette 
côte; un port de refuge les eût sauvés. 

Voilà donc lès divers points sur lesquels j'appelle la 
sollicitude du gouvernement : premièrement, étudier 
dans son ensemble la question du littoral que je u'ai pn 
qu'effleurer; deuxièmement, examiner le système pro- 
posé par M. Bernard Fortin, ingénieur de I '^fat, pour 
l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; 
troisièmement, étudier et généraliser l'application du 
brise-lame; quatrièmement, créer des ports de refuge. 

Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingénieux 
comme celui de l'honorable M. Dumon s'appliquât à 
l'étude el à la solution de ces diverses questions. Je 
voudrais qu'il nous fût présenté à la session prochaine 
un ensemble de mesures qui régulariserait toutes celles 
qu'on a prises jusqu'à ce jour et à l'efficacité desquelles 
je m'associe en grande partie. Je suis loin de mécon- 
naître tout ce qui a été fait, pourvu qu'on reconnaisse 
tout ce qui peut être fait encore; et pour ma paît j'ap» 



LA liÉFENSE DU LITTORAL. 



SI 



puie le projet de loi. l'ne somme do cou 
millions a élé dépensée depuis dix ans dans le but d'a- 
néliorcr les ports; cette somme aurait pu être utilisée 
dans un système plus grand et plus vaste; cependaut 
celte dépense a été localement utile et a obvié à de 
grands inconvénients, je suis 'oin de le nier. Mais ce que 
je demande à M. le ministre des travaux publics, c'est 
l'examen approfondi de toutes ces questions. Nous 
sommes en présence de deux phénomènes contraires 
sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons l'Océan 
qui s'avance; sur l'autre, la Méditerranée qui se retire. 
Deux périls également graves. Sur la côte de l'Océan, 
nos purts périssent par l'encombrement: sur la côte de 
lt Méditerranée, ils périssent par l'atterrissement. 

Je ne dirai plus qu'un mot, messieurs. La nature 
nous a l'ait des dons magnifiques; elle nous a donné «e 
double littoral sur l'Océan et sur la Méditerranée. Elle 
nous a donné des rades nombreuses sur les deux mers, 
des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, 
il semble, quand on examine certains phénomènes, 
qu'elle veuille nous les retirer. C'est à nous de nous 
défendre, c'est à nous de lutter. Par quels moyens? Par 
tous les moyens que l'art, que la science, que 1 indus- 
trie mettent à notre service. Ces moyens, je les ignore, 
ee n'est pas moi qui peux utilement les indiquer; je ne 
peux'que désirer un travail sérieux sur la matière, une 
grande impulsion de l'état. Mais ce que je sais, ce que 
vous savez comme moi, c>' 1 ue j'affirme, c'est que ces 
forces, ces marées qui montent, ces fleuves qui des- 
cendent, ces forces qui détruisent, peuvent aussi créer, 
réparer, féconder ; elles enfantent le désordre, mais. 



dans les vues éternelles de la providence, c'est pour 
l'ordre qu'elles sont faites. Secondons ces grandes vues; 
peuple, chambres, législateurs, savants, penseurs, gou- 
vernants, ayons sans cesse présente à l'esprit cette 
haute et patriotique idée, fortifier, fortifier dans tous 
les sens du mot, le littoral .le la France, le fortifier 
etntre l'Angleterre, le fortifier contre l'Océan! Dans ce 
grand but, stimulons l'esprit de découverte et de nou- 
veauté, qui est comme l'âme de notre époque. C'est là 
la mission d'un peuple comme la France. Dans ce monde, 
c'est la mission de l'homme lui-même, Dieu l'a voulu 
ainsi ; partout où il y a une force, il faut qu'il y ait une 
intelligence pour la dompter. La lutte de l'intelligence 
humaine avec les forces aveugles de la matière est le 
plus beau spectacle de la nature ; c'est par là que la 
création se subordonne à la civilisation et que j'iBuvre 
complète de la providence s'exécute. 

Je vote donc pour le projet de loi; mais je demande 
à M. le ministre des travaux publics im examen appro- 
fondi de toutes les questions qu'il soulève. Je demande 
que les points que je n'ai pu parcourir que très rapide- 
ment, j'en ai indiqué les motifs à la chambre, soient 
étudiés avec tous les moyens dont le gouvernement 
dispose, grâce à la centralisation. Je demande qu'à 
l'une des sessions prochaines un travail général, un 
travail d'ensemble, soit apporté aux chambres. Je 
demande que la question grave du littoral soit mise 
désormais à l'ordre du jour pour les pouvoirs comme 
pour les esprits. Ce n'est, pas trop de toute l'intelligence 
de la France pour lutter contre toutes les foxa 
mer. (Approbation tut tous les bancs.) 



111 



LA FAMILLE BONAPARTE* 



14 Ji'iN 1 847 



Messieurs les pairs, en présence d'une pétition comme 
celle-ci, je le déclare sans hésiter, je suis du parti des 
exilés et des proscrits. Le gouvernement de mon pays 
peut compter sur moi, toujours, partout, pour l'aider et 
pour le servir dans toutes les occasions graves et dans 
'•■utes les causes justes. Aujourd'hui même, dans ce 
. Moment, je le sers, je crois le servir du moins, en lui 
conseillant de prendre une noble initiative, d'oser faire 
ce qu'aucun gouvernement, j'en conviens, n'aurait fait 
avant l'époque où nous sommes, d'oser, en un mot, être 
magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le 
croire assez fort pour cela. 

D'ailleurs, laisser rentrer en France des princes 
bannis, ce serait de la grandeur, et depuis quand cesse- 
t-on d'être assez fort parce qu'on est grand? 

Oui, messieurs, je le dis hautement, dût la candeur 
de mes paroles faire sourire ceux qui ne reconnaissent 
dans les choses humaines que ce qu'ils appellent la 
nécessité politique et la raison d'état, à mon sens, l'hon- 
neur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de 
la civilisation, la couronne de nos trente-deux années 
de paix, ce serait de rappeler purement et simplement 
dans leur pays, qui est le nôtre, tous ces innocents 
illustres dont l'exil fait des prétendants et dont l'air de 
la patrie ferait des citoyens. (Très bien! très bien!) 

Messieurs, sans même invoquer ici, comme l'a fait s 1 
dignement le noble prince de la Moskowa, toutes les 
considérations spéciales qui se rattachent au passé mili- 
taire, si national et si brillant, du noble pétitionnaire, 
le frère d'armes de beaucoup d'entre vous, soldat après 
le 18 brumaire, général à Waterloo, roi dans l'inter- 
valle, sans même invoquer, je le répète, toutes ces con- 
sidérations pourtant si décisives, ce n'est pas, disons-le, 
dans un temps comme le nôtre, qu'il peut être bon de 
maintenir les proscriptions et d'associer indéfiniment 
la loi aux violences du sort et aux réactions de la 
destinée. 



• One pétition de Jérôme-Napoléon Bonaparte, ancien roi de West- 
pnalie, demandait aux Chambres la rentrée de sa famille on France, 
M. Charles Dupin proposait le dépôt de cette pétition au bureau des 
r-ns.-ignements; H disait dans son rapport : <, C'îsl à la cour, une qu'il 
tppartieal de choisir le moment pour accorder, suivant le caractère et 
lm mérites des personnes, les faveurs qu'une tolérance éclairée peut 
conseiller, faveurs accordées plusieurs fois à plusieurs membres de 



Ne l'oublions pas, car de tels événements sont de 
hautes leçons, en fait d'élévations comme en fait d'abais- 
sements, notre époque a vu tous les spectacles que la 
fortune peut donner aux hommes. Tout peut arriver, 
car tout est arrivé. Il semble, permettez-moi cette 
figure, que la destinée, sans être la justice, ait une 
balance comme elle; quand un plateau monte, l'autre 
descend. Tandis qu'un sous-lieutenant d'artillerie deve- 
nait empereur des Français, le premier prince du sang 
de France devenait professeur de mathématiques. Cet 
auguste professeur est aujourd'hui le plus éminent des 
rois de l'Europe. Messieurs, au moment de statuer sur 
cette opinion, ayez ces profondes oscillations des exis- 
tences royales présentes à l'esprit. (Adhésion.) 

Non, ce n'est pas après tant de révolutions, ce n'est 
pas après tant de vicissitudes qui n'ont épargné aucune 
tête, qu'il peut être impolitique de donner solennelle- 
ment l'exemple du saint respect de l'adversité. Heu- 
reuse la dynastie dont on pourra dire : Elle n'a exilé 
personne ! elle n'a proscrit personne ! elle a trouvé les 
portes de la France fermées à des Français, elle les a 
ouvertes et elle a dit : entrez ! 

J'ai été heureux, je l'avoue, que cette pétition fût 
présentée. Je suis de ceux qui aiment l'ordre d'idées 
qu'elle soulève et qu'elle ramène. Gardez-vous de 
croire, messieurs, que de pareilles discussions soient 
inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font 
reparaître à tous les yeux, elles éclairent d'une vive 
lumière pour tous les esprits ce côté noble et pur des 
questions humaines qui ne devrait jamais s'obscurcir 
ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a traité avec quelque 
dédain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; 
on a ridiculisé l'enthousiasme. Poésie ! disait-on. On a 
raillé ce qu'on a appelé la politique sentimentale et che- 
valeresque, on a diminué ainsi dans les cœurs la notioa, 
l'éternelle notion du vrai, du juste et du beau, et l'on a 
fait prévaloir les considérations d'utilité et de profit, les 

l'ancienne famille impériale, et toujours avec l'assentiment de la gé- 
nérosité nationale. i La pétition fut renvoyée au burean des rensei- 
gnements. 

Le soir de ce même jour, 14 juin, le roi Louis-Philippe, après avoir 
pris connaissance du discours de M. Victor Hugo, déclara au maréchal 
Soult, président du conseil des ministres, qu'il entendait autoriser U 
famille Bonaparte à rentrer en France. {Note ds l'éditeur.) 






LA l'AMILLE BONAPARTE. 



53 






hommes d'affaires, les intérêts matériels. Vous savez, 
messieurs, où cela nous a conduits. (Mouvement.) 

Quant à moi, en voyant les consciences qui se 
dégradent, l'argent qui règne, la corruption qui 
s'étend, les positions les plus hautes envahies par les 
passions les plus basses (Mouvement prolongé), en 
voyant les misères du temps présent, je songe aux 
grandes choses du temps passé, et je suis, par mo- 
ment-:, tenté de dire à la chambre, à la presse, à la 
France entière : Tenez, parlons un peu de l'empereur, 
cela nous fera du bien! (Vive et profonde adhésion.) 

Oui, messieurs, remettons quelquefois à l'ordre, du 
jour, quand l'occasion s'en présente, les généreuses 
idées et les généreux souvenirs. Occupons-nous un 
peu, quand nous le pouvons, de ce qui a été et de ce 
qui est noble et pur, illustre, lier, héroïque, désinté- 
ressé, national, ne fût-ce que pour nous consoler d'être 
si souvent forcés de nous occuper d'autre chose. 
(Très bien!) 

J'aborde maintenant le côté purement politique de 
la question. Je serai très court; je prie la chambre de 
trouver bon que je l'effleure rapidement en quelques 
mots. 

Tout à l'heure, j'entendais dire à côté de moi : 
Mais prenez garde! on ne provoque pas légèrement 
l'abrogation d'une loi de bannissement politique; il y 
a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel dan- 
ger? Quoi? Des menées? des intrigues? des cotrtplots 
de salon? la générosité payée en conspirations et en 
ingratitude ? Y a-t-il là un sérieux péril? Non, mes- 
sieurs. Le danger, aujourd'hui, n'est pas du côté des 
princes. Nous ne sommes, grâce à Dieu, ni dans le 
siècle ni dans le pays des révolutions de caserne et de 
palais. C'est peu de chose qu'un prétendant en pré- 
sence d'une nation libre qui travaille et qui pense. 
Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de 
l'avortement de Boulogne. 

Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi 
de vous le dire en passant, voulez-vous savoir où il 
est? Tournez vos regards, non du côté des princes, 
mais du côté des masses, — du côté des classes nom- 
breuses et laborieuses, où il y a tant de courage, tant 
d'intelligence, tant de patriotisme, où il y a tant de 
germes utiles et en même temps, je le dis avec dou- 
leur, tant de ferments redoutables. C'est au gouverne- 
ment que j'adresse cet avertissement austère. Il ne 
faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le 
peuple ait faim ! Là est la question sérieuse, là est le 
danger. Là seulement, là, messieurs, et point ailleurs I 
(Oui!) Toutes les intrigues de tous les prétendants ne 
feront point changer de cocarde au moindre de vos 
soldats, les coups de fourche de Buzançais peuvent 
ouvrir brusquement un abîme! (Mouvement.) 

J'appelle sur ce que je dis en ce moment les médita- 
tions de cette sage et illustre assemblée. 

Quant aux princes bannis, sur lesquels le débat 
l'engage, voici ce que je dirai au gouvernement; j'in- 



siste sur ceci, qui est ma conviction, et aussi, je crois, 
celle de beaucoup de bons esprits : j'admets que, dans 
des circonstances données, des lois de bannissement 
politique, lois de leur nature toujours essentiellement 
révolutionnaires, peuvent être momentanément néces- 
saires. Mais cette nécessité cesse; et du jour où elles 
ne sont plus nécessaires, elles ne sont pas seulement 
illibérales et iniques, elles sont maladroites. 

L'exil est une désignation à la couronne, les exilé» 
sont des en-cas. [Mouvement.) Tout au contraire, rendre 
à des princes bannis, sur leur demande, leur drof 
de cité, c'est leur ôter toute importance, c'est lem 
déclarer qu'on ne les craint pas, c'est leur démontrer 
par le fait que leur temps est Uni. Pour me servir 
d'expressions précises, leur restituer leur qualité civi- 
que, c'est leur retirer leur signification politique. 
Cela me parait évident. Replacez-les donc dans la loi 
commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent, 
laissez-les rentrer en France comme de simples et 
nobles français qu'ils sont, et vous ne serez pas seule- 
ment justes, vous serez habiles. 

Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune 
passion. J'ai le sentiment que j'accomplis un devoir 
en montant à cette tribune. Quand j'apporte au roi 
Jérôme-Napoléon, exilé, mon faible appui, ce ne sont 
pas seulement toutes las convictions de mon âme, ce 
sont tous les souvenirs de mon enfance qui me solli- 
citent. Il y a pour ainsi dire, de l'hérédité dans ce 
devoir, et il me semble que c'est mon père, vieux 
soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de 
parler. (Sensation.) Aussi je vous parle, messieurs les 
pairs, comme on parle quand on accomplit un devoir. 
Je ne m'adresse, remarquez-le, qu'à ce qu'il y a de 
plus calme, de plus grave, de plus religieux dans vos 
consciences. Et c'est pour ceia que je veux vous dire 
et que je vais vous dire, en terminant, ma pens l > tout 
entière sur l'odieuse iniquité de cette loi dont je pro- 
voque l'abrogation. (Marques d'attention.) 

Messieurs les pairs, cet article d'une loi française 
qui bannit à perpétuité du sol français la famille de 
Napoléon me fait éprouver je ne sais quoi d'inouï et 
d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre ma 
pensée, je vais faire une supposition presque impos- 
sible. Certes, l'histoire des quinze premières années 
de ce siècle, celte histoire que vous avez faite, vous, 
généraux, vétérans vénérables devant qui je m'incline 
et qui m'écoutez dans cette enceinte... (Mouvement), 
cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il 
n'est peut-être pas, dans les pays les plus lointains, un 
être humain qui n'en ait entendu parler. On a trouvé 
en Chine, dans une pagode, le buste de Napoléon 
parmi les figures des dieux I Eh bien I je suppose, 
c'est là ma supposition à peu près impossible, mais 
vous voulez bien me l'accorder, je suppose qu'il existe 
dans un coin quelconque de l'univers un homme qui 
ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait jamais 
entendu prononcer le nom de l'empereur, je supposa 



5*. 



AVANT L'EXIL. — CHAMBRE DES PAIRS. 



que cet homme vienne en France, et qu'il lise ce texte 
de loi qui dit : « La famille de Napoléon est bannie à 
perpétuité du territoire français. » Savez-vous ce qui 
se passerait dans l'esprit de cet étranger? En présence 
d'une pénalité si terrible, il se demanderait ce que 
pouvait être ce Napoléon, il se dirait qu'à coup sûr 
c'était un grand criminel, que sans doute une honte 
indélébile s'attachait à son nom, que probablement il 
avait renié ses dieux, vendu son peuple, trahi son 
pays, que sais-je?... Il se demanderait, cet étranger, 
avec une sorte d'effroi, par quels crimes monstrueux 
ce Napoléon avait pu mériter d'être ainsi frappé à 
jamais dans toute sa race. {Mouvement.) 

Messieurs, ces crimes, les voici ; c'est la religion 



relevée, c'est le code civil rédigé, c'est la France 
augmentée au delà même de ses frontières naturelleSj 
c'est Marengo, Iéna, Wagram, Austerlitz. c'est la plus 
magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand 
homme ait jamais apportée à une grande nation I {Très 
bien! Approbation.) 

Messieurs les pairs, le frère de ce grand homme 
vous implore à celte heure. C'est un vieillard, c'est un 
ancien roi aujourd'hui suppliant. Rendez-lui la terre de 
la patrie ! Jérôme-Napoléon, pendant la première 
moitié de sa vie, n'a eu qu'un désir, mourir pour la 
France. Pendant la dernière, il n'a eu qu'une pensée, 
mourir en France. Vous ne repousserez pas un pareil 
vœu. {Approbation prolongée sur lous les bancs.) 



IV 



LE PAPE PIE IX* 



U JANVIER 1848 



Messieurs, 

Les anno.« 1846 et I8i7 ont vu se produire un évé- 
nement considérable. 

Il > a, à l'heure où nous parlons, sur le trône de 
Saint-Pierre un homme, un pape, qui a subitement 
aboli toutes les haines, toutes les défiances, je dirais 
presque toutes les hérésies et tous les schismes; qui 
s'est fait admirer à la fois, j'adopte sur ce point pleine- 
ment les paroles de notre noble et éloquent collègue 
M. le comte de Montalembert, qui s'est fait admirer à 
la fois, non seulement des populations qui vivent dans 
l'église romaine, mais de l'Angleterre non catholique, 
mais de la Turquie non chrétienne, qui a fait faire, 
enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas à la civili- 
sation humaine. Et cela comment 7 De la façon la plus 
calme, la plus simple et la plus grande, en commu- 
niant publiquement, lui pape, avec les idées des peu- 
ples, avec les idées d'émancipation et de fraternité. 
Contrat auguste; utile et admirable alliance de l'auto- 
rité et de la liberté, de l'autorité sans laquelle il n'y a 
pas de société, de la liberté sans laquelle il n'y a pas 
de Dation. Vnuvement.) 

Messieurs les pairs, ceci est digne de vos médita- 
tations. Approfondissez cette grande chose. • 

Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la 
pensée de tant d'hommes, il pouvait fermer les intelli- 
gences, il les a ouvertes. Il a posé l'idée d'émancipa- 
tion et de liberté sur le plus haut sommet où l'homme 
puisse poser une. lumière. Ces principes éternels que 
rien n'a pu souiller et que rien ne pourra détruire, qui 
ont fait notre révolution et lui ont survécu, ces princi- 
pes de droit, d'éealité, de devoir réciproque, qui, il y 
• cinquante ans, étaient un moment apparus au monde, 
toujours grands sans doute, mais farouches, formida- 

es et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a 

* Ce discours, du resta assez mal accueilli, fat prononcé dam la 
'. a de l'adresse en réponse au discours de la couronne, a propos 

du ; - qui était ainsi conçu : 

■ Nous eroyona, avec votre majesté, que la paii du monde est as- 
aerée. Elle est essentielle à tous les gouvernements et a tous les 
peupkv Cet universel besoin est la garantie des tions rapports qui 
•listent entre les étals. Nos »im acrornpag: ■ -^rès qoe 

abaque pays pourra accomplir, dans son action propre et inflér.endante. 
Une ère nouvelle de civilisation et de liberté s'ouvre pour les étais 



transfigurés, il vient de les montrer à l'univers rayon- 
nants de mansuétude, doux et vénérables sous la tiare. 
C'est que c'est là leur véritable couronne en effet ! 
Pie IX enseigne la route bonne et sûre aux rois, aux 
peuples, aux hommes d'état, aux philosophes, à tous. 
Grâces lui soient rendues ! Il s'est fait l'auxiliaire évan- 
gélique, l'auxiliaire suprême et souverain, de ces 
hautes vérités sociales que le continent, à notre grand 
et sérieux honneur, appelle les idées françaises. Lui, 
le maître des consciences, il s'est fait le serviteur de 
la raison. Il est venu, révolutionnaire rassurant, l'aire 
voir aux nations, à la fois éblouies et effrayées par les 
événements tragiques, les conquêtes, les prodiges mili- 
taires et les guerres de géants qui ont rempli la lin du 
dernier siècle et le commencement de celui-ci, il est 
veau, dis-je, faire voir aux nations que, pour féconder 
le sillon où germe l'avenir des peuples libres, il n'est 
pas nécessaire de verser le sang, il suffit de répandre 
les idées ; que l'évangile contient toutes les chartes : 
que la liberté de tous les peuples comme la délivrance 
de tous les esclaves était dans le cœur du Christ ei 
doit être dans le cœur de l'évêque; que, lorsqu'il le 
veut, l'homme de paix est un plus grand conquérant 
que l'homme de guerre, et un conquérant meilleur , 
que celui-là qui a dans l'âme la vraie charité divine, la 
vraie fraternité humaine, a en même temps dans l'in- 
telligence le vrai génie politique, et qu'en un mot, 
pour qui gouverne les hommes, c'est la même chose 
d'être saint et d'être grand. (Adhésion.) 

Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne 
papauté, de l'antique papauté, qu'avec vénération et 
respect ; mais* je dis cependant que l'apparition d'un 
tel pape est un événement immense. (Interruption.) 

Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la révolution 
française (bruit), qui en fait la révolution chrétienne, 
et qui la mêle à cette bénédiction qu'il répand du haut 

italiens. Mous secondons de toute notre sympathie et de toutes nos 
es le pontife magnanime qoi l'inaugure av^o autant de sagesse 
que de courage, el les souverains qui suivent, comme loi, celte voie de 
réformes pacifiques ou marchent de concert les gouvernements et les 
peuples. » 

Le paragraphe ainsi rédigé fut adopté à l'unanimité. 

A cette époque, l'Italie criait : Viva Pio nnnof Pie IX était révolu* 
ttoonaire. On a pu mesurer depuis la il y avait entre le pap* 

des Droits de l'homme et le pape du Syllabut. {Note de féditcur.i 



se 



AYANT L EXIL. 



CHAMBRE DES PAIRS. 



du balcon Quirinal sur Rome el sur l'univers, urbi et 
orbi, uu pape qui fait cette chose extraordinaire et 
sublime, n'est pas seulement un homme, il est un évé- 
nement. 

Evénement social, événement politique. Social, car 
il en sortira toute une phase de civilisation nouvelle, 
politique, car il en sortira une nouvelle Italie. 

Ou plutôt, je le dis le cœur plein de reconnaissance 
et de joie, il en sortira la vieille Italie. 

Ceci est l'autre aspect de ce grand fait européen. 
(Interruption. Beaucoup de pairs protestent.) 

Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en 
songeant que Rome, cette vieille et féconde Rome, 
cette métropole de l'unité, après avoir enfanté l'unité 
de la foi, l'unité du dogme, l'unité de la chrétienté, 
entre en travail encore une fois, et va enfanter peut- 
être, aux acclamations du monde, l'unité de l'Italie. 
[Mouvements divers.) 

Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui 
a si longtemps exprimé parmi les hommes la gloire des 
srmes, le génie conquérant et civilisateur, la graudeur 
des lettres, la splendeur des arts, la double domina- 
tion par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant 
un quart de siècle peut-être, sa signification sublime, 
et redevenir, avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura 
jamais été mieux nommé son vicaire, non-seulement 
le résumé d'une grande histoire morte, mais le sym- 
bole d'un grand peuple vivant! 



Aidons de toutes nos forces à ce désirable résultai. 
[Interruption. Les protestations redoublent .) Et puis, en 
outre, comme une pensée patriotique est toujours bonne, 
ayons ceci présent à l'esprit, que nous, les mutilés de 
1815, nous n'avons rien à perdre à ces remaniements 
providentiels de l'Europe, qui tendent à rendre aux 
nations leur forme naturelle et nécessaire. (Mouve- 
ment.) 

Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le 
détail de toutes ces questions. Au point où la discus- 
sion est arrivée, avec la fatigue de l'assemblée, ce 
qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible aujour- 
d'hui; je le regrette, et je me borne à indiquer l'en- 
semble de la question, et à en marquer le point culmi- 
nant. 11 importe qu'il parte de la tribune française un 
encouragement grave, sérieux, puissant, à ce noble 
pape, et à cette noble nation! un encouragement aux 
princes intelligents qui suivent le prêtre inspiré, uu 
découragement aux autres, s'il est possible! (Agita- 
tion.) 

Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation 
du monde a une aïeule qui s'appelle la Grèce, une mère 
qui s'appelle l'Italie, et une fille aînée qui s'appelle la 
France. Ceci nous indique, à nous chambres françaises, 
notre droit qui ressemble beaucoup à notre devoir. 

Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons 
tendu la main à la Grèce, tendons aujourd'hui la main 

l'Italie. {Mouvements divers. — Aux voix! aux voir!'. 



RÉUNIONS ÉLECTORALES 



1848-1849 



LETTRE AUX ÉLECTEURS 



20 juin i 848 



Des électeurs écrivent i M. Victor Hugo ponr lui proposer 
U candidature à l'assemblée nationale constituante. Il repond : 

Messieurs, 

J'appartiens à mon pays, il peut disposer de moi. 

J'ai un respect, exagéré peut-être, pour la liberté du 
choix; trouvez bon que je pousse ce respect jusqu'à 
ne pas m'offrir. 

J'ai écrit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit 
pièces de théâtre; j'ai parlé six fois à la Chambre des 
pairs, quatre fois en 1846, le 14 février, le 20 mars, le 
1" avril, le 5 juillet, une fois en 1847, le 14 juin, une 
fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours sont au 
Moniteur. 

Tout cela est au grand jour. Tout cela est livré à 
tous. Je n'ai rien à y retrancher, rien à y ajouter. 



Je ne me présente pas. A quoi bon? Tout homme 
qui a écrit uoe page en sa vie est naturellement pré- 
senté par cette page s'il y a mis sa conscience et son 
cœur. 

Mon nom et mes travaux ne sont peut-être pas abso- 
lument inconuus de mes concitoyens. Si mes conci- 
toyens jugent à propos, dans leur liberté et dans leur 
souveraineté, de m'appeler à siéger, comme leur repré- 
sentant, dans l'assemblée qui va tenir en ses mains 
les destinées de la Fiance et de l'Europe, j'accepterai 
avec recueillement cet austère mandat. Je le remplirai 
avec tout ce que j'ai en moi de dévouement, de désin- 
téressement et de courage. 

S'ils ne me désignent pas, je remercierai le ciel, 
comme ce Spartiate, qu'il se soit trouvé dans ma patri» 
neuf cents citoyens meilleurs que moi. 



88 



AVANT L'EXIL. - REUNIONS ELECTORALES. 



En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les 
prandes actions que fait la providence. 

Je suis prêt, — si mes concitoyens songent à moi 
et m'imposent ce grand devoir public, à rentrer dans 
la vie politique; — sinon, à rester dans la vie litté- 
raire. 



Dans les deux cas, et quel que soit le résultat, je 
continuerai à donner, comme je le fais depuis vingt- 
cinq ans, mon cœur, ma pensée, ma vie et mon âme 
à mon pays. 
Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon 
i dévouement et de ma cordialité. 







Il 



PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERTÉ 



PLACE DES VOSGES 



C'est avec joie que je me rends à Happe! de mes 
concitoyens et que je viens saluer au milieu d'eux les 
«•pérances d'émancipation, d'ordre et de paix qui vont 



germer, mêlées aux racines de cet arbre de la liberté. 
C'est uu beau et vrai symbole pour la liberté qu'un 
arbre I La liberté a ses racines dans le cœur du peu 



«A 



AVANT L'EXIL. — RÉUNIONS ÉLECTORALES. 



comme l'arbre dans le cœur de la terre; comme l'arbre, 
elle élève et déploie ses rameaux dans le ciel; comme 
l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les générations 
de son ombre. {Acclamations.) 

Le premier arbre de la liberté a été planté, il y a 
dix-huit cents ans, par Dieu même sur le Golgotha. 
(Acclamations.) Le premier arbre de la liberté, c'est 
cette croix sur laquelle Jésus-Christ s'est offert en 
sacrifice pour la liberté, l'égalité et la fraternité du 
genre humain. (Bravos et longs applaudissements.) 

La signification de cet arbre n'a point changé depuis 
dix-huit siècles; seulement, ne l'oublions pas, à temps 
nouveaux devoirs nouveaux. La révolution que nos 
pères ont faite il y a soixante ans a été grande par la 
guerre, la révolution que vous faites aujourd'hui doit 
être grande par la paix. La première a détruit, la seconde 
doit organiser. L'œuvre d'organisation est le complé- 
ment nécessaire de l'œuvre de destruction ; c'est là ce 
qui rattache intimement 1848 à 1789. Fonder, créer, 
produire, pacifier; satisfaire à tous les droits, déve- 
lopper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir 
à tous les besoins des sociétés ; voilà la tâche de l'avenir. 
Or, dans les temps où nous sommes, l'avenir vient vite , 
(Applaudissements.) 



On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus 
demain, il commence dès aujourd'hui. (Bravo!) 
A l'œuvre donc, à l'œuvre, travailleurs par le bras, tra- 
vailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'écoutez 
qui m'entourez I mettez à fin cette grande œuvre de 
l'organisation fraternelle de tous les peuples, condu its 
au même but, rattachés à la même idée, et vivant du 
même cœur. Soyons tous des hommes de bonne vo- 
lonté, ne ménageons ni notre peine ni nos sueurs. Ré- 
pandons sur le peuple qui nous entoure, et de là sur le 
monde entier, la sympathie, la charité et la fraternité. 
Depuis trois siècles, le monde imite la France. Depuis 
trois siècles, la France est la première des nations. Et 
savez-vous ce que veut dire ce mot, la première des 
nations? Ce mot veut dire, la plus grande; ce mot 
veut dire aussi, la meilleure. (Acclamations.) 

Mes amis, mes frères, mes concitoyens, établissons 
dans le monde entier, par la grandeur de nos exemples, 
l'empire de nos idées! Que chaque nation soit heu- 
reuse et fière de ressembler à la France 1 (Bravo .') 

Unissons-nous dans une pensée commune, et répétez 
avec moi ce cri : Vive la liberté universelle ! Vive la 
république universelle 1 (Vive la république l Vive Vie- 
tor Hugo '.) — Longues acclamations.) 






III 



RÉUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES 



Je suis profondément touché des sympathies qui 
m'environnent. Des voix aimées, des confrères célèbres 
m'ont glorifié bien au delà du peu que je vaux. Permet- 
tez-moi de les remercier de cette cordiale éloquence à 
laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli 
mon nom ; permettez-moi, en même temps, de m'abste- 
nir de ce qui pourrait ressembler à une sollicitation de 
suffrages. Puisque la nation est en train de chercher son 
idéal, voici quel serait le mien en fait d'élections. Je 
voudrais les élections libres et pures ; libres, en ce qui 
touche les électeurs ; pures, en ce qui touche les 
candidats. 

Personnellement, je ne me présente pas. Mes rai- 
sons, vous les connaissez, je les ai publiées; elles sont 
toutes puisées dans mon respect pour la liberté électo- 
rale. Je dis aux électeurs : Choisissez qui vous voudrez 
et comme vous voudrez; quant à moi, j'attends, e l 
j'applaudirai au résultat quel qu'il soit. Je serai fier 
d'être choisi, satisfait d'être oublié. (Approbation.) 

Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. 
J'ai une ambition pour mon pays, — c'est qu'il soit 
puissant, heureux, riche, prospère, glorieux, sous cette 
simple formule, Liberté, égalité, fraternité ; c'est qu'il 
soit le plus grand dans la paix, comme il a été le plus 
grand dans la guerre. {Bravo! bravo!) Et puis, j'ai une 
ambition pour moi, — c'est de rester écrivain libre et 
simple citoyen. 

Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant 
ma pensée et ma conscience qui sont publiques depuis 
vin.L'l-cinq ans, m'appelle, dans sa confiance, à l'assem- 
blée nationale et m'assigne un poste où il faudra veiller 
et peut-être combattre, j'accepterai son vote comme 
un ordre et jïrai où il m'enverra. Je suis à la disposi- 
tion de mes concitoyens. Je suis candidat à l'assemblée 
nationale comme tout soldat est candidat au champ de 
baiiiille. 'Acclamations.) 

Le mandat de représentant du peuple sera à la fois 
nn honneur et un danger; il suffit que ce soit un Imn- 
neur pour que je ne le sollicite pas, il suffit que ce soit 



un danger pour que je ne le refuse pas. (longue» 
acclamations.) 

Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler 
de vous. 

Il y a, en ce moment, en France, à Paris, deux 
classes d'ouvriers qui, toutes deux, ont droit à être 
représentées dans l'assemblée nationale. L'une... à 
Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus 
cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de 
si grandes choses et qui en feront de plus grandes 
encore. Je ne suis pas de ceux qui les flattent, mais je 
suis de ceux qui les aiment. Ils sauront compléler la 
haute idée qu'ils ont donnée au inonde de leur bon 
sens et de leur vertu. Ils ont montré le courage pen- 
dant le combat, ils montreront la patience après la 
victoire. Cette classe d'ouvriers, dis-je, a fait d« 
grandes choses, elle sera noblement et largement 
représentée à l'assemblée constituante, et, pour ma 
part, je réserve aux ouvriers de Paris dix places sur 
mon bulletin. 

Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, 
que l'autre classe d'ouvriers, les ouvriers de l'intel- 
ligence, soit aussi noblement et largement repré- 
sentée. Le jour où l'on pourrait dire : Les écrivains, 
les poètes, les artistes, les hommes de la pensée, sont 
absents de la représentation nationale, ce serait une 
sombre et fatale éclipse, et l'on verrait diminuer la 
lumière de la France! (Bravo!) 

Il faut que tous les ouvriers aient leurs représentants 
à l'assemblée nationale, ceux qui font la richesse du 
pays et ceux qui font sa grandeur ; ceux qui remuent 
les pavés et ceux qui remuent les esprits! (Accla- 
mations.) 

Certes, c'est quelque chose que d'avoir construit les 
barricades de février sous la mousqueterie et la fusil- 
lade, mais c'est quelque chose aussi que d'être sans 
cesse, sans trêve, sans relâche, debout sur les barri- 
cades de la pensée, exposé aux haines du pouvoir et a 
la mitraille des partis. (Applaudissements.) Les ouvrier .. 



62 



AVANT L'EXIL. — RÉUNIONS ÉLECTORALES. 



nos Frères, ont lutté trois jours ; nous, travailleurs de 
l'intelligence, nous avons lutté vingt ans. 

Avisez donc à ce grand intérêt. Que l'un de vous 
parle pour vous, que votre drapeau, qui est le drapeau 
même de la civilisation, soit tenu au milieu de la mêlée 
par une main ferme et illustre. Faites prévaloir les 
idées! Montrez que la gloire est une force! (Bravo !) 
Même quand les révolutions ont tout renversé, il y a une 
puissance qui reste debout, la pensée.. Les révolutions 
prisent les couronnes, mais n'éteignent pas les auréo- 
les. (Longs applaudissements.) 

Un des auteurs présents ayant demandé à M. Victor Hugo ce 
qu'il ferait si un club marchait sur l'assemblée constituante, 
M. Victor Hugo réplique : 

Je prie M. Théodore Muret de ne point oublier 
que je ne me présente pas; je vais lui répondre cepen- 
dant, mais je lui répondrai comme électeur et non 
comme candidat. (Mouvement d'attention.) Dans un 
moment où le système électoral le plus large et le plus 
libéral que les hommes aient jamais pu, je ne dis pas 
réaliser, mais rêver, appelle tous les citoyens à déposer 
leur vote, tous, depuis le premier jusqu'au dernier, — 



je me trompe, il n'y a plus maintenant ni premier, ni 
dernier, — tous, veux-je dire, depuis ce qu'on appe- 
lait autrefois le premier jusqu'à ce qu'on appelait 
autrefois le dernier; dans un moment où de tous ce» 
votes réunis va sortir l'assemblée définitive, l'assem- 
blée suprême qui sera, pour ainsi dire, la majesté visi- 
ble de la France, s'il était possible qu'à l'heure où ce 
sénat prendra possession de la plénitude légitime de 
son autorité souveraine, il existât dans un coin quel- 
conque de Paris une fraction, une coterie, un groupe 
d'hommes, je ne dirai pas assez coupables, mais assez 
insensés, pour oser, dans un paroxysme d'orgueil, met- 
tre leur petite volonté face à face et de front avec la 
volonté auguste de cette assemblée qui sera le pays 
même, je me précipiterais au devant d'eux, et je leur 
crierais : Malheureux! arrêtez-vous, vous allez devenir 
de mauvais citoyens ! (Bravo ! bravo !) Et s'il ne m'était 
pas donné de les retenir, s'ils persistaient dans leur 
tentative d'usurpation impie, oh! alors je donnerais, s'il 
le fallait, tout le sang que j'ai dans les veiofs, et je 
n'aurais pas assez d'imprécations dans la voix, pas 
assez d'indignation dans l'âme, pas assez de colère dans 
le cœur, pour écraser l'insolence des dictatures sous la 
souveraineté de la nation! 'Immenses icdamutions.\ 






IV 



VICTOR HUGO A SES CONCITOYENS 



Mes concitoyens, 

Je réponds à l'appel des soixante mille électeurs qui 
m'ont spontanément honoré de leurs suffrages aux 
élections de la Seine. Je me présente à votre libre choix. 
Dans la situation politique telle quelle est; on me 
demande toute ma pensée. La voici : 
Deux républiques sont possibles. 
L*une aba'tra le drapeau tricolore sous le drapeau 
ronge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas 
k statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, 
détruira l'institut, l'école polytechnique et la légion 
d'honneur, ajoutera à l'auguste devise : Liberté, 
Égalité, Fraternité, l'option sinistre : ou la Mort; fera 
banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pau- 
vres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et 
le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété 
et la famille, promènera des têtes sur des piques, rem- 
plira les prisons par le soupçon et les videra par le 
massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en 
cendre, fera de la France la patrie des ténèbres, égor- 
gera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, 
niera Dieu ; remettra en mouvement ces deux machines 
fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche aux 
Msignats et II bascule delà guillotine; en un mot, fera 
froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardem- 
nr-nt, et. après l'horrible dans le grand que nos pères 
ont vn, nous montrera le monstrueux dans le petit. 

L'autre sera la sainte communion de tous les français 
dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le 
prfeeipe démocratique ; fondera une liberté sans usur- 



pations et sans violences, une égalité qui admettra la 
croissance naturelle de chacun, une fraternité, n»n de 
moines dans un couvent, mais d'hommes libres ; don- 
nera à tous l'enseignement comme le soleil donne la 
lumière, gratuitement; introduira la clémence dans la 
loi pénale et la conciliation dans la loi civile ; multi- 
pliera les chemins de fer, reboisera une partie du terri- 
toire, en défrichera une autre, décuplera la valeur du 
sol ; partira de ce principe qu'il faut que tout homme 
commence par le travail et finisse par la propriété, 
assurera en conséquence la propriété comme la repré- 
sentation du travail accompli, et le travail comme 
l'élément de la propriété future ; respectera l'héritage, 
qui n'est autre chose que la main du père tendue aux 
enfants à travers le mur du tombeau; combinera pacifi- 
quement, pour résoudre le glorieux problème du bien- 
être universel, les accroissements coutinus de l'in- 
dustrie, de la science, de l'art et de la pensée; 
poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du 
possible et du vrai, la réalisation sereine de tous les 
grands rêves des sages; bâtira le pouvoir sur la même 
base que la liberté, c'est-à-dire sur le droit; subor- 
donnera la force à l'intelligence; dissoudra l'émeute et 
la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre 
la loi des citoyens, et de la paix la loi des nations; 
vivra et rayonnera; grandira la France, conquerra le 
monde; sera, en un mot, le majestueux embrassement 
dugenre humain sous le regard de Dieu satisfait. 

De ces deux républiques, celle-ci s'appelle la civili- 
sation, celle-là s'appelle la terreur. Je suis prêt à 
dévouer ma vie pour établir l'une et empêcher l'autre. 



SÉANCE DES CINQ ASSOCIATIONS D'ART ET D'INDUSTRIE 



29 Mit 1848 



M. Victor Hugo. — Il y a un mois, j'avais cru 
devoir, par respect pour l'initiative électorale, m'abs- 
tenir de toute candidature personnelle ; mais eu même 
temps, vous vous le rappelez, j'ai déclaré que, le jour 
où le danger apparaîtrait sur l'assemblée nationale, je 
me présenterais. Le danger s'est montré, je me présente. 
(On applaudit.) 

Il y a un mois, l'un de vous me lit cette question 
que j'acceptai avec douleur : — S'il arrivait que des 
insensés osassent violer l'assemblée nationale, que 
pensez-vous qu'il faudrait faire? J'acceptai, je le 
répète, la question avec douleur, et je répondis sans 
hésiter, sur- le-champ : Il faudrait se lever tous comme 
un seul homme, et — ce furent mes propres paroles 
— écraser l'insolence des dictatures sous la souve- 
raineté de la nation. 

Ce que je demandais il y a un mois, trois cent mille 
citoyens armés l'ont fait il y a quinze jours. 

Avant cet événement, qui est un attentat et qui est 
une catastrophe, s'offrir à la candidature, ce n'était 
qu'un droit, et l'on peut toujours s'abstenir d'un droit. 
Aujourd'hui c'est un devoir, et l'on n'abdique pas le 
devoir. Abdiquer le devoir, c'est déserter. Vous le 
voyez, je ne déserte pas. (Adhésion.) 

Depuis l'époque dont je vous parle, en quelques 
gemaines, les linéaments confus des questions poli- 
tiques se sont éclaircis, les événements ont brusque- 
ment éclairé d'un jour providentiel l'intérieur de toutes 
les pensées, et, à l'heure qu'il est, la situation est 
d'une éclatante simplicité. Il n'y a plus que deux ques- 
tions : la vie ou la mort. D'un côté, il y aies hommes 
qui veulent la liberté, l'ordre, la paix, la famille, la 
propriété, le travail, le crédit, la sécurité commerciale, 
l'industrie florissante, le bonheur du peuple, la gran- 
deur de la patrie, en un mot, la prospérité de tous 
composée du bien-être de chacun. De l'autre côté, il y 
a les hommes qui veulent l'abîme. 11 y a les hommes 
qui ont pour rêve et pour idéal d'embarquer la France 



sur une espèce de radeau de la Méduse où l'on se dévo- 
rerait en attendant la tempête et la nuit! (Mouvement.) 

Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de 
ces hommes-là, que je n'en serai jamais! (Non! non! 
nous le savons .') Je lutterai de front jusqu'à mon der- 
nier souffle contre ces mauvais citoyens qui voudraient 
imposer la guerre à la France par l'émeute et la iicla- 
ture au peuple par la terreur. Ils me trouveront tou- 
jours là, debout, devant eux, comme citoyen à la 
tribune, ou comme soldat dans la rue. (Très bien! 
très bien!) 

Ce que je veux,, vous le savez. Je l'ai dit il y a peu 
de jours. Je l'ai dit à mon pays tout entier. Je l'ai dit 
en prenant toutes mes convictions dans mon âme, en 
essayant d'arracher du cœur de tous les honnêtes gens 
la parole que chacun pense et que personne n'ose dire. 
Eh bien, cette parole, je l'ai dite! Mon choix est fait; 
vous le connaissez. Je veux une république qui fasse 
envie à tous les peuples, et non une république qui 
leur fasse horreur! Je veux, moi, et vous aussi vous. 
voulez une république si noble, si pure, si honnête, si 
fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient 
tentées de l'imiter et de l'adopter. Je veux une répu- 
blique si sainte et si belle que, lorsqu'on la comparera 
à toutes les autres formes de gouvernement, elle les 
fasse évanouir rien que par la comparaison. Je veux une 
république telle que toutes les nations en regardant la 
France ne disent pas seulement : Qu'elle est grande! 
mais disent encore : Qu'elle est heureuse ! (Applaudis- 
sements.) 

JJe vous y trompez pas, — et je voudrais que mes 
paroles dépassassent cette enceinte étroite, et peut-être 
la dépasseront-elles, — la propagande de la république 
est toute dans la beauté de son développement régulier, 
et la propagande de la république, c'est sa vie même, 
four que la république s'établisse à jamais en Franc», 
il faut qu'elle s'établisse hors de France, et pour qu'elle 
s'établisse hors de France il faut qu'elle se fasse accep- 



SÉANCE DES CINQ ASSOCIATION^. 



65 



ter par la conscience du senre humain. (Bravo ! bravo f) 
Vous connaissez maintenant le fond de mon cœur. 
Toute ma pensée, je pourrais la résumer en un seul 
mot; ce mot. le voici : liaine vigoureuse de l'anarchie, 
tendre et profond amour du peuple. [Vive et unanime 
>n.) J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai écrit, et 
tout ce que j'ai fait dans ma vie puhlique est là pour 
le prouver, pas une page n'est sortie de ma plume 
depuis que j'ai l'âge d'homme, pas un mot n'est sorti de 
ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je 
prononce en ce moment. (Oui ! oui! c'est vrai!) Vous 
le savez tous, vous, mes amis, mes confrères, mes 
frères, je suis aujourd'hui l'homme que j'étais hier, 
l'avocat dévoué de cette grande famille populaire qui a 
souffert trop longtemps; le penseur ami des travailleurs, 
le travailleur ami des penseurs; l'écrivain qui veut 
pour l'ouvrier, non l'aumône qui dégrade, mais le tra- 
vail qui honore. (Très bien!! Je suis l'homme qui, hier, 
défendait le peuple au milieu des riches, et qui, demain, 
défendrait, s'il le Fallait, les riches au milieu du peuple. 
Ile adhésion.) C'est ainsi que je comprends, 
oiis les devoirs qu'il contient, ce mot sublime 
qui m 'apparaît écrit par la main de Dieu même, au- 
dessus de toutes les nations, dans la lumière éternelle 
des cieux, fraternité! (Acclamations.) 

M. Paulin regrette que le citoyen Victor Hugo, dont 
il admire l'immense talent, ait cru devoir signaler le 
danger de l'anarchie sans parler du danger de la réac- 
tion. Il pense que la révolution de février n'est une ré- 
volution politique, mais une révolution sociale. Il 
demande au citoyen Victor Hugo s'il est d'avis que le 
prolétariat doive disparaître de la société. 

M. Victor Hl*go. — Disparaître, comme l'esclavage a 
disparu! disparaître à jamais! mais non en ramenant, 
sous une autre forme, le servage et la mainmorte ! 
Sensation.) 

Je n'ai pas deux paroles; je disais tout à l'heure que 
je suis aujourd'hui l'homme que j'étais hier, lion Dieu! 
bien avant de faire partie d'un corps politique, il y a 
quinze aDs, je disaiï ceci dans un livre imprimé : « Si, 
à moi qui ne suis rien dans l'État, la parole m'était 
donnée sur les affaires du pays, je la demanderais seu- 
lement sur l'ordre du jour, et je sommerais les gouver- 
nemei.' ituer les questions sociales aux ques- 

tions politiques. » 

Il y a quinze ans que j'imprimais cela. Quelques 
années après la publication des paroles que je viens de 
rappeler, j'ai fait partie d'un corps politique... Je m'in- 
terromps, permettez-moi d'être sobre d'apologies rétros- 
pectives, je ne les aime pas. Je pense d'ailleurs que 
ui homme, depuis vingt-cinq ans, a jeté sur 
douze ou quinze cent mille feuilles sa pensée au vent, 
il est difficile qu'il ajoute quelque chose à cette grande 
profession de foi, et quand je rappelle ce que j'ai dit, 
je le fais avec une candeur entière, avec la certitude 
que rien dans mon passé ne peut démentir ce que je 
dis à présent. Cela bien établi, je continue. 



Lorsque je faisais partie de la chambre des pairs, il 
arriva, un jour, qu'à propos des falsifications commer- 
ciales, dans un bureau où je siégeais, plusieurs des 
questions qui viennent d'être soulevées furent agitées. 
Voici ce que je dis alors; je cite : 

<i Qui souffre de cet état de choses? la France au 
dehors, le peuple au dedans ; la France blessée dans sa 
prospérité et dans son honneur, le peuple froissé dans 
son existence et dans son travail. En ce moment, mes- 
sieurs, j'emploie ce mot, le peuple, dans une de ses 
acceptions les plus restreintes et les plus usitées, pour 
désigner spécialement la classe nombreuse et laborieuse 
qui fait la base même de la société, cette classe si digne 
d'intérêt parce qu'elle travaille, si digne de respect 
parce qu'elle souffre. Je ne 1? <",ache pas, messieurs, et 
je sais bien qu'en vous parlant ainsi je ne fais qu'éveil- 
ler vos plus généreuses sympathies, j'éprouve pour 
l'homme de cette classe un sentiment cordial et frater- 
nel. Ce sentiment, tout esprit qui pense le partage. 
Tous, à des degrés divers, nous sommes des ouvriers 
dans la grande œuvre sociale. Eh bien! je le déclare, 
ceux qui travaillent avec le bras et avec la main sont 
sous la garde de ceux qui travaillent avec la pensée. » 
(Applaudissements.) 

Voilà de quelle manière je parlais à la chambre aris- 
tocratique dont j'avais l'honneur de faire par Mou- 
vements en sens divers.) Ce mot, j'avais l'honneur, ne 
saurait vous choquer. Vous n'attendez pas de moi un 
autre langage; lorsque ce pouvoir était debout, j'.ii pu 
le combattre; aujourd'hui qu'il est tombé, je le respecte. 
(Très bien ! Profonde sensation.) 

Toutes les questions qui intéressent le bien-être du 
peuple, la dignité du peuple, l'éducation due au peuple, 
ont occupé ma vie entière. Tenez, entrez dans le pre- 
mier cabinet de lecture venu, lisez quinze pages intitu- 
lées Claude Gueux, que je publiais il y a quatorze ans, 
en 1834, et vous y verrez ce que je suis pour le peuple, 
et ce que le peuple est pour moi. 

Oui, le prolétariat doit disparaître; mais je ne suis 
pas de ceux qui pensent que la propriété disparaîtra. 
Savez-vous, si la propriété était frappée, ce qui serait 
tué? Ce serait le travail. 

Car, qu'est-ce que c'est que le travail? C'est i'é 
générateur de la propriété. Et qu'est-ce que c'est que 
la propriété? C'est le résultat du travail. (Oui! oui!' Il 
m'est impossible de comprendre la manière dont cer- 
tains socialistes ont posé cette question. Ce que je veux, 
ce que j'entends, c'est que l'accès de la propriété soil 
rendu facile à l'homme qui travaille, c'est que i 
qui travaille soit sacré pour celui qui ne travaille plus, 
Il vient une heure où l'on se repose. Qu'à l'heure où 
l'on se repose, on se souvienne de ce qu'on a souffer' 
lorsqu'on travaillait, qu'on s'en souvienne pour amélio- 
rer sans cesse le sort des travailleurs! Le but d'un» 
société bien laite, le voici : élargir et adoucir sans cessa 
la montée, autrefois si rude, qui conduit du travail à la 
propriété, de la conditi ■■ à la condition lieu- 






*<■ 



AVANT L'EXIL. — REUNIONS ÉLECTORALES. 



reuse, du prolétariat à l'émancipation, des ténèbres où 
sont les esclaves à la lumière où sont les hommes libres. 
Daus la civilisation vraie, la marche de l'humanité est 
une ascension continuelle vers la lumière et la liberté ! 
'Acclamation.) 

M. Paulin n'a jamais songé à attaquer les sentiments 
de M. Victor Hugo, mais il aurait voulu entendre sortir 
de sa bouche le grand mot, Association, le mot qui 
sauvera la république et fera des hommes uûe famille 
4e frères. (On applaudit.) 

M. Victor Hugo. — Ici encore, à beaucoup d'égards, 
nous pouvons nous entendre. Je n'attache pas aux 
mots autant d'efficacité que vous. Je ne crois pas qu'il 
soit donné à un mot de sauver le monde; cela n'est 
donné qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux idées. 
(C'est vrai! très bien!) 

Je prends donc l'association, non comme un mot, mais 
comme une idée, et je vais vous dire ce que j'en pense. 

J'en pense beaucoup de bien ; pas tout le bien qu'on 
en dit, parce qu'il n'est pas donné à l'homme, je le 
répète, de rencontrer ni dans le monde physique, ni 
dans le monde moral, ni dans le monde politique, une 
panacée. Cela serait trop vite fini si, avec une idée 
ou le mot qui la représente, on pouvait résoudre 
toutes les questions et dire : embrassons-nous. Dieu 
impose aux hommes un plus sévère labeur. Il ne 
Hiffit pas d'avoir l'idée, il faut encore en extraire le 
fait. C'est là le grand et douloureux enfantement. Pen- 
dant qu'il s'accomplit, il s'appelle révolution; quand il est 
accompli, l'enfantement de la société, comme l'enfan- 
tement de la femme, s'appelle délivrance. (Sensation.) 
En ce moment nous sommes dans la révolution; mais, 
je le pense comme vous, la délivrance viendrai (Bravo!) 

Maintenant, entendons-nous. 

Remarquez que, si je n'ai pas prononcé le mot asso- 
ciation, j'ai souvent prononcé le mot société. Or, au 
fond de ces deux mots, société, association, qu'y a-t-il ? 
La même idée: fraternité. 

Je veux l'association comme vous, vous voulez la 
société comme moi. Nous sommes d'accord. 

Oui, je veux que l'esprit d'association pénètre et vivifie 
toute la cité. C'est là mon idéal ; mais il y a deux ma- 
nières de comprendre cet idéal. 

Les uns veulent faire de la société humaine une im- 
mense famille. 

Les autres veulent en faire un immense monastère. 

Je suis contre le monastère et pour la famille. (Mou- 
vement. Applaudissements.) 

Il ne suifit pas que les hommes soient associés, il 
faut encore qu'ils soient sociables. 

J'ai lu les écrits de quelques socialistes célèbres, t 
j'ai été surpris de voir que nous avions, au dix-ueu- 
vième siècle, en France, tant de fondateurs de couvents. 
On rit.) 

Mais, ce que je n'aurais |aiirn> PVé, c'est que 

les fondateurs de cou -lention d'être 

populaires. 



Je n'accorde pas que ce soit un progrès pour un 
homme de devenir un moine, et je trouve étrange 
qu'après un demi-siècle de révolutions faites contre les 
idées monastiques et féodales, nous y revenions tout 
doucement, avec les interprétations du mot association. 
(Très bien!) Oui, l'association, telle que je la vois 
expliquée dans les écrits accrédités de certains socia- 
listes, — moi écrivain un peu bénédictin, qui ai feuil- 
leté le moyen âge, je la connais ; elle existait à Cluny, 
à Cîteaux, elle existe à la Trappe. Voulez- vous en venir 
là? Regardez-vous comme le dernier mot des sociétés 
humaines le monastère de l'abbé de Rancé? Ah ! c'est 
un spectacle admirable! Rien au monde n'est plus 
beau; c'est l'abnégation à la plus haute puissance, ces 
hommes ne faisant rien pour eux-mêmes, faisant tout 
pour le prochain, mieux encore, faisant tout pour Dieu! 
Je ne sache rien de plus beau. Je ne sache rien de 
moins humain. (Sensation.) Si vous voulez trancher de 
cette manière héroïque les questions humaines, soyez 
sûrs que vous n'atteindrez pas votre but. Quoique cela 
soit beau, je crois que cela est mauvais. Oui, une 
chose peut à la fois être belle et mauvaise! et je vous 
invite, vous tous penseurs, à réfléchir sur ce point. Les 
meilleurs esprits, les plus sages en apparence, peuvent 
se tromper, et, voyant une chose belle, dire : elle est 
bonne. Eh bien 1 non, le couvent, qui est beau, n'est 
pas bon! non, la vie monastique, qui est sublime, n'est 
pas applicable ! 11 ue faut pas rêver l'homme autrement 
que Dieu ne l'a fait. Pour lui donner des perfections 
impossibles, vous lui ôteriez ses qualités naturelles. 
(Bravo!) Pensez-y bien, l'homme devenu un moine, 
perdant son nom, sa tradition de famille, tous ses liens 
de nature, ne comptant plus que comme un chiffre, ce 
n'est plus un homme, car ce n'est plus un esprit, car 
ce n'est plus une liberté! Vous croyez l'avoir fait mon- 
ter bien haut, regardez, vous l'avez fait tomber bien 
bas. Sans doute, il faut limiter l'égoïsme; mais, dans 
dans la vie telle que la providence l'a faite à notre 
infirmité, il ne faut pas exagérer l'oubli de soi-même. 
L'oubli de soi-même, bien compris^, s'appelle abnéga- 
gation ; mal compris, il s'appelle abrutissement. Socia- 
listes, songez-y! les révolutions peuvent changer la 
société, mais elles ne changent pas le cœur humain. 
Le cœur humain est à la fois ce qu'il y a de plus tendre 
et ce qu'il y a de plus résistant. Prenez garde à votre 
étrange progrès! il va droit contre la volonté de 
Dieu. N'ôtez pas au peuple la famille pour lui donner le 
monastère! (Applaudissements prolongés.) 

M. Taylob fait remarquer que M. Victor Hugo sera, 
sans nul doute, d'autant plus disposé à défendre ce 
fécond principe de l'association, que c'est l'association 
qui l'a d'abord choisi pour son candidat, qu'il parlait 
tout à l'heure devant une association des associations, 
et que c'est, eu réalité, de l'association qu'il tiendra le 
mandat que les artistes et les ouvriers veulent lui con- 
fier, au nom de l'art et du travail. 

M. Albry. — Beaucoup de personnes que je connais, 



SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS 






qui sont loin d'avoir l'instruction nécessaire pour juger 
les causes et les effets, m'ont demandé, — lorsque je 
proposais le grand nom de M. Victor Hugo, que je ver- 
rais avec bonheur à la chambre, — m'ont demandé 
pourquoi, en promettant de combattre les hommes qui 
veulent être, il n avait pas parlé de combattre les hom- 
mes qui ont été. Dans ce moment, la classe ouvrière 
craint plus les individus qui se cachent que les indi- 
vidus qui se sont montrés... Les républicains qui ont 
attenté à l'assemblée le 15 mai... je me trompe, ce ne 
sont pas des républicains! (Bravo! bravo ! Applaudisse- 
ments) ; les individus qui se montrent, on les écrase 
sous le poids du mépris; pour ceux qui se. cachent, 
nous desirons que nos représentants viennent dire: Nous 
les combattrons. (Approbation.) 

M. Victor Hugo. — J'ai écouté avec attention, et, 
chose remarquable, chez un orateur si jeune qui parle 
avec une facilité si distinguée, qui dit si clairement sa 
pensée, je n'ai pu la saisir tout entière. Je vais toute- 
lob essayer de la préciser. Il va voir avec quelle sincé- 
rité j'aborde toutes les hypothèses. 

11 m'a semblé qu'il désignait comme dangereux, 
j'emprunte ses propres expressions, non seulement ceux 
qui veulent être, mais ceux qui ont été. 

Je commence par lui dire : Entendez-vous parler de 

la famille qui vient d'être brisée par un mouvement 

populaire ? Si vous dites oui, rien ne m'est plus facile 

ondre; remarquez que vous ne me gênez pas 

du tout en disant oui. 

M. Aubrt. — En parlant ainsi, je n'ai pas voulu par- 
■ personnes, mais des systèmes : non de M. Louis- 
Philippe, ni de M. Blanqui [sourires], mais du système 
de Louis-Philippe et du système de Blanqui. 

M. Victor Hugo. — Vous me mettez trop à mon aise. 
S'il ne s'agit que des systèmes, je répondrai par des 
faits. 

J'ai été trois ans pair de France; j'ai parlé six fois 
comme pair; j'ai donné, dans une lettre que les jour- 
naux ont publiée, les dates de mes discours. Pourquoi 
ai-jc donné ces dates? C'est afin que chacun pût recou- 
rir au Moniteur. Pourquoi ai-je donné avec une tran- 
quillité profonde ces six dates aux millions de lecteurs 
des journaux de Paris et de la France? C'est que je 
savais que pas une des paroles que j'ai prononcées 
alors ne serait hors de propos aujourd'hui; c'est que 
les six discours que j'ai prononcés devant les pairs de 
France, je pourrais les redire tous demain devant 
l'assemblée nationale. Là était le secret de ma tran- 
quillité. 

Vuulez-vous plus de détails? Voulez-vous que je vous 
| els ont été les sujets de ces six discours? (De 
toutes p irts : Oui ! oui !) 

Le premier discours, prononcé le 14 février 1846, a 
été consacré aux ouvriers, au peuple, dont nous voyons 
ici une honorable et g utalion. Une loi avait 

été pr> ù tendait à nier le droit que l'artiste 

industriel a sur son œuvre. J'ai combattu la dispo- 



sition mauvaise que cette loi contenait ; je l'ai fait 
rejeter. 

Le second discours a été prononcé le 20 mars de la 
même année, les journaux l'ont cité il y a quelques 
jours; c'était pour la Pologne. Le 1" avril suivant, 
j'ai parlé pour la troisième fois. C'était encore pour le 
peuple ; c'était sur la question de la probité commer- 
ciale, sur les marques de fabrique. Deux mois après, 
les 2 et 5 juillet, j'ai repris la parole; c'était pour la 
défense et la protection de notre littoral ; je signalais 
aux chambres ce fait grave que les côtes d'Angleterre 
sont hérissées de canons, et que les côtes de France 
sont désarmées. 

Le cinquième discours date du 14 juin 1847. Ce 
jour-là, à propos de la pétition d'un proscrit, je me suis 
levé pour dire au gouvernement du roi Louis-Philippe J 
ce que je regrette de n'avoir pu dire ces jours passés au ' 
gouvernement de la république : que c'est une chose 
odieuse de bannir et de proscrire ceux que la destinée 
a frappés. J'ai demandé hautement — il n'y a pas i 
encore un an de cela — que la famille de l'empereur 
rentrât en France. La chambre me l'a refusé, la provi- 
dence me l'a accordé. (Mouvement prolongé.) 

Le sixième discours, prononcé le 13 janvier dernier, 
était sur l'Italie, sur l'unité de l'Italie, sur la révolution 
française, mère de la révolution italienne. Je parlais à 
trois heures de l'après-midi; j'affirmais qu'une grande 
• révolution allait s'accomplir dans la péninsule italienne. 
La chambre des pairs disait non, et, à la même minute, 
le 13 janvier, à trois heures, pendant que je parlais, le 
premier tocsin de l'insurrection sonnait à Palerme. 
(Nouveau mouvement.) C'est la dernière fois que j'ai 
parlé. 

Lïndépendance de ma pensée s'est produite sous 
bien d'autres formes encore ; je rappelle un souvenir 
que les auteurs dramatiques n'ont peut-être pas oublié. v 
Dans une circonstance mémorable pour moi, c'était la 
première fois que je recueillais des gages de la sym- 
pathie populaire, dans un procès intenté à propos 
du drame le Roi s'amuse, dont le gouvernement avait 
suspendu les représentations, je pris la parole. Per- 
sonne n'a attaqué avec plus d'énergie et de résolution 
le gouvernement d'alors ; vous pouvez relire mon dis- 
cours. _ 

Voilà des faits. Passerons-nous aux personnes?' 
Vous me donnez bien de la force. Non, je n'attaquerai 
pas les personnes; non, je ne ferai pas cette lâcheté 
de tourner le dos à ceux qui s'en vont, et de tourner 
le visage à ceux qui arrivent; jamais, jamais! Per- 
sonne ne me verra suivre, comme un vil courtisan, les 
flatteurs du peuple, moi qui n'ai pas suivi les flatteurs 
des rois ! (Explosion de bruvos.) Flatteurs de rois, 
flatteurs du peuple, vous êtes les mêmes hommes, j'ai 
pour vous un mépris profond. 

Je voudrais que ma voix fût entendue sur le boule- 
vard, je voudrais que ma parole parvint aux oreilles 
de tout ce loyal peuple répandu en ce moment dans 






tf 



AVANT L'EXIL. — RÉUNIONS ELECTORALES. 



ies carrefours, qui ne veut pas de proscription, lui qui 
a été proscrit si longtemps ! Depuis un mois, il y a 
deux jours où j'ai regretté de ne pas être de l'assem- 
blée nationale; le lo mai, pour m'opposer au crime 
de lèse-majesté populaire commis par l'émeute, à la 
violation du domicile de la nation; et le 25 mai, pour 
m'opposer au décret de bannissement. Je n'étais pas 
là lorsque cette loi inique et inutile a été votée par les 
hommes mêmes qui soutenaient la dynastie il y a 
quatre mois ! Si j'y avais été, vous m'auriez vu me 
lever, l'indignation dans l'âme et la pâleur au front. 
J'aurais dit : Vous faites une loi de proscription! mais 
votre loi est invalide 1 mais votre loi est nulle! Et, 
tenez, la providence met là, sous vos yeux, la preuve 
éclatante de la misère de cette espèce de lois. Vous 
avez ici deux princes, — je dis princes à dessein, — 
vous avez deux princes de la famille Bonaparte, et vous 
êtes forcés de les appeler à voter sur cette loi, eux 
qui sont sous le coup d'une loi pareille! et, en votant 
sur la loi nouvelle, ils violent, Dieu soit loué, la loi 
ancienne! Et ils sont là au milieu de vous comme une 
protestation vivante de la toute-puissance divine contre 
cette chose faible et violente qu'on appelle la toute- 
puissance humaine! (Acclamation.) 

Voilà ce que j'aurais dit. Je regrette de n'avoir pu 
le dire ; et, soyez tranquilles, si l'occasion se repré- 
sente, je la saisirai; j'en prends à la face du peuple 
l'engagement. Je ne permettrai pas qu'en votre nom 
on fasse des actions honteuses. Je flétrirai les actes 
et je démasquerai les hommes. (Bravo!) Non, je n'at- 
taquerai jamais les personnes d'aucun parti malheu- 
reux 1 Je n'attaquerai jamais les vaincus! J'ai l'habitude 
de traiter les questions par l'amour et non par la 
X 'b.aine. (Sensation.) J'ai l'instinct de chercher le côté 
, noble, doux et conciliant, et non le côté irritant des 
'choses. Je n'ai jamais manqué à cette habitude de ma 
vie entière, je n'y manquerai pas aujourd'hui. Et pour- 
quoi y manquerais-je? dans quel but? Dans un but de 
candidature ! Est-ce que vous croyez que j'ai l'ambition 
d'être député à l'assemblée nationale? J'ai l'ambition 
du pompier qui voit une maison qui brûle, et qui dit : 
Donnez-moi un seau d'eau ! (Bravo! bravo.) 

M. Aubray. — Ce que mes amis demandent, c'est 
précisément de voir stigmatiser ces mêmes individus 
qui ont voté la loi de proscription, dont nous ne voulons 
pas. S'ils ont proscrit la famille de Louis-Philippe, c'est 
qu'ils craignent de la voir revenir, eux qui lui doivent 
tout, et qui se sont montrés si ingrats. Ces hommes 
devraient être marqués d'un fer rouge à l'épaule. 
Nous n'en voulons pas, parce qu'ils ont un système 
ténébreux. Ils en ont donné la preuve en votant cette 
loi. 

M. Victob Hugo. — Je ferai ce que j'ai fait, toujours 
fait, je resterai indépendant, dussé-je rester isolé. Je 
ne suis rien qu'un esprit pensif, solitaire et sérieux. 
L'homme qui aime la solitude ne craint pas l'isole- 
ment. 



Je suis résolu à toujours agir selon cette lumière qui 
est dans mon âme, et qui me montre le juste et le vrai. 
Soyez tranquilles, je ne serai jamais ni dupe, ni com- 
plice des folies d'aucun parti. J'ai bien assez, nous avons 
tous bien assez des fautes personnelles qui tiennent à 
notre humanité, sans prendre encore le fardeau et la 
responsabilité des fautes d'autrui. Ce que je sais de pire 
au monde, c'est la faute en commun. Vous me verrez 
me jeter sans le moindre calcul tantôt au devant des 
nouveaux partis qui veulent refaire un mauvais 
tantôt au devant des vieux partis qui veulent, eux 
aussi, refaire un passé pire encore! (Émotion et 
adhésion.) 

Je ne veux pas plus d'une politique qui a abaissé la 
France, que je ne veux d'une politique qui l'a ensan- 
glantée. Je combattrai l'intrigue comme la violence, 
de quelque part qu'elles viennent, et, quant à ce que 
vous appelez la réaction, je repousse la réaction comme 
je repousse l'anarchie. (Applaudissements.) 

En ce moment, les véritables ennemis de la chose 
publique sont ceux qui disent : Il faut entretenir l'agi- 
tation dans la rue, faire une émeute désarmée et indé- 
finie, que le marchand ne vende plus, que l'acheteur 
n'achète plus, que le consommateur ne consomme 
plus, que les faillites privées amènent la faillite publi- 
que, que les boutiques se ferment, que l'ouvrier 
chôme, que le peuple soit sans travail et sans pain, 
qu'il mendie, qu'il traîne sa détresse sur le pavé des 
rues; alors tout s'écroulera! — Non, ce plan affreux 
ne réussira pas! non, la France ne périra pas de 
misère! un tel sort n'est pas fait pour elle I Non, la 
grande nation qui a survécu à Waterloo n'expirera pas 
dans une banqueroute ! (Emotion profonde. Bravo ! 
bravo!) 

Un membre. — Que M. Victor Hugo dise : Je ne 
suis pas un républicain rouge, ni un républicain blanc, 
mais un républicain tricolore. 

M. Victor Hugo. — Ce que vous me dites, je l'ai 
imprimé il y a trois jours. 

Il me semble qu'il est impossible d'être plus clair 
et plus net que dans cette publication. Je ne voudrais 
pas qu'un seul de vous écrivît mon nom sur un bulle- 
tin et dit le lendemain : je me suis trompé. Savez-vous 
pourquoi je ne crie pas bien haut : je suis républicain? 
C'est parce que beaucoup trop de gens le crient. Savez- 
vous pourquoi j'ai une sorte de pudeur et de scrupule 
à faire cet étalage de républicanisme? C'est que je vois 
des gens qui ne sont rien moins que républicains 
faire plus de bruit que vous qui êtes convaincus. Il y a 
une chose sur laquelle je délie qui que ce soit, c'est le 
sentiment démocratique. Il y a vingt ans que je suis 
démocrate. Je suis un démocrate de la veille. Est-ce 
que vous aimeriez mieux le mot que la chose ? Moi, je 
vous donne la chose, qui vaut mieux que le mot! 
(Applaudissements.) 

MJ Marlet, au nom des artistes-peintres, demande 
l'appui de M. Victor Hugo dans toutes ies question» 



SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS 



S9 



qui intéressent l'élection, le concours, tes droits des 

et tes franchises de l'art. 

M. Victor Hugo déclare qu'ici encore son passé 

répond de son avenir, et que pour défendre les libertés 

iroits de l'art et des artistes depMs vingt ans il 

■ attendu qu'on le lui demandât. 11 continuera 



d'être ce qu il a toujours été, le défenseur et l'ami des 
artistes. Ils peuvent compter sur lui. 



L'assemblée proclame, à l'unanimité, Victor Hu,!.*' 
candidat des associations réunies. 






VI 



SÉANCE DES ASSOCIATIONS 



APRÈS LE MANDAT ACCOMPLI 



mai 1849 



Je vous rapporte un double mandat, le mandat de 
président de l'association que tous voulûtes bien, il y a 
un an, me confier à l'unanimité, le mandat de représen- 
tant que vos votes, également unanimes, m'ont conféré 
à la même époque. Je rappelle cette unanimité qui est 
pour moi un cher et glorieux souvenir. 

Messieurs, nous venons de traverser une année 
laborieuse. Grâce à la toute-puissante volonté de la 
nation, nettement signifiée aux partis par le suffrage 
universel, un gouvernement sérieux, régulier, normal, 
fonctionnant selon la liberté et la loi, peut désormais 
tout faire refleurir parmi nous, le travail, la paix, le 
commerce, l'industrie, l'art; c'est-à-dire remettre la 
France en pleine possession de tous les éléments de la 
civilisation. 

C'est là, messieurs, un grand pas en avant ; mais 
ce pas ne s'est pas accompli sans peine et sans labeur. Il 
n'est pas un bon citoyen qui n'ait poussé à la roue 
dans ce retour à la vie sociale ; tous l'ont fait, avec des 
forces inégales sans doute, mais avec une égale bonne 
volonté. Quant à moi, l'humble part que j'ai prise 
dans les grands événements survenus depuis un an, 
je ne vous la dirai pas; vous la savez, votre bienveil- 



lance même se l'exagère. Ce sera ma gloire, un jour, 
de n'avoir pas été étranger à ces grands faits, à ces 
grands actes. Toute ma conduite politique depuis une 
année peut se résumer en un seul mot; j'ai défendu 
énergiquement, résolument, de ma poitrine comme de 
ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue 
comme dans les luttes amères de la tribune, j'ai 
défendu l'ordre contre l'anarchie, et la liberté contre 
l'arbitraire. (Oui! oui! c'est vrai!) 

Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, 
cette double loi de ma conduite, dont je n'ai pas dévié 
un seul instant, je l'ai puisée dans ma conscience, 
et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai puisée 
dans la vôtre! (Unanime adhésion.) Permettez-moi de 
dire cela, car l'unanimité de vos suffrages il y a un an, 
et l'unanimité de vos adhésions en ce moment, nous 
fait en quelque sorte, à vous, les mandants, et à moi, 
ie mandataire, une âme commune. (Oui! Oui!) Je voui 
rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de 
mon mieux, j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais 
tout ce que j'ai pu, et je reviens au milieu de vous 
avec la grave et austère sérénité du devoir accompli. 
(Applaudissements.) 



ASSEMBLÉE CONSTITUANTE 



1848 



ATELIERS NATIONAUX* 



20 juin 1848 



Messieurs, 

Je ne monte pas à cette tribune pour ajouter de la 
passion aux débats qui vous agitent, ni de l'amertume 
aux contestations qui vous divisent. Dans un moment 
où tout est difficulté, où tout peut être danger, je rou- 
girais d'apporter volontairement des embarras au gou- 
vernement de mon pays. Nous assistons à une solen- 
nelle et décisive expérience ; j'aurais honte de moi s'il 
pouvait entrer dans ma pensée de troubler par des 
chicanes, dans l'heure si difficile de son établissement, 
cette majestueuse forme sociale, la république, que nos 
pères ont vue grande et terrible dans le passé, et que 
nous voulons tous voir grande et bienfaisante dans 
l'avenir. Je tâcherai donc, dans le peu que j'ai à dire à 
propos des ateliers nationaux, de ne point perdre de 
vue cette vérité, qu'à l'époque délicate et grave où nous 
sommes, s'il faut de la fermeté dans les actes, il faut 
de la conciliation dans les paroles. 

La question des ateliers nationaux a déjà été traitée 
à diverses reprises devant vous avec une remarquable 
élévation d'aperçus et d'idées. Je ne reviendrai pas 
sur ce qui a été dit. Je m'abstiendrai des chiffres 
que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le 
déclare franchement, la création des ateliers nationaux 

* Ce discours fut prononce quatre joari avant la fatale insurrection 
du î* juin. 11 ouvrit la diieossioa sur le décret suivant, qui fut adopté 
par rassemblée. 

Ait. 1. L'allocation de 3 millions demandée par M. le ministre des 
travaux pmblics pour Us ateliers nationaux lui est accordée d'urgence. 



a pu être, a été une nécessité ; mais le propre des hom- 
mes d'état véritables, c'est de tirer bon parti des néces- 
sités, et de convertir quelquefois les fatalités mêmes 
d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis 
obligé de convenir qu'on n'a pas tiré bon parti de cette 
nécessité-ci. 

Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe 
tout homme de bon sens dans cette institution des 
ateliers nationaux, telle qu'on l'a faite, c'est une énorme 
force dépensée en pure perte. Je sais que M. le ministre 
des travaux publics annonce des mesures ; mais, 
jusqu'à ce que la réalisation de ces mesures ait sérieu- 
sement commencé, nous sommes bien obligés de par- 
ler de ce qui est, de ce qui menace d'être peut-être 
longtemps encore ; et, dans tous les cas, notre contrôle 
a le droit de remonter aux fautes faites, afin d'empê- 
cher, s'il se peut, les fautes à faire. 

Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu'à ce 
jour dans les ateliers nationaux, c'est une énorme force 
dépensée en pure perte; et à quel moment? Au 
moment où la nation épuisée avait besoin de toutes 
ses ressources, de la ressource des bras autant que de 
la ressource des capitaux. En quatre mois, qu'ont pro- 
duit les ateliers nationaux ? Rien. 

Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des tra- 

A»t. i. Chaque allocation nouvelle affectée au même emploi ne pourra 
excéder le chiffre de t million. 

Abt. 3. Les pouvoirs de la commission chargée de l'examen du prê- 
tent décret sont continués jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné 
par l'assemblée. 



* 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 



vaux qu"i) était urgent d'entrepreudre, que le pays 
réclamait, qui sont présents à tous vos esprits ; mais 
examinez ceci. D'un côté une quantité immense de 
travaux possibles, de l'autre côté une quantité immense 
de travailleurs disponibles. Et le résultat ? néant I 
(Mouvement.) 

Néant, je me trompe; le résultat n'a pas été nul, il 
a été fâcheux ; fâcheux doublement, fâcheux au point 
de vue des finances, fâcheux au point de vue de la 
politique. 

Toutefois, ma sévérité admet des tempéraments ; je 
ne vais pas jusqu'au point où vont ceux qui disent avec 
une rigueur trop voisine peut-être de la colère pour 
être tout à fait la justice: — Les ateliers nationaux 
sont un expédient fatal. Vous avez abâtardi les vigou- 
reux enfants du travail, vous avez ôté à une partie du 
peuple le goût du labeur, goût salutaire qui contient 
la dignité, la fierté, le respect de soi-même et la santé 
de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jus- 
qu'alors que la force généreuse du bras qui travaille, 
vous avez appris la honteuse puissance de la main 
, tendue ; vous avez déshabitué les épaules de porter le 
poids glorieux du travail honnête, et vous avez accou- 
tumé les consciences à porter le fardeau humiliant de 
l'aumône. Nous connaissions déjà le désœuvré de 
l'opulence, vous avez créé le désœuvré de la misère, 
cent fois plus dangereux pour lui-même et pour autrui. 
La monarchie avait les oisifs, la république aura les 
fainéants. — (Assentiment marqué.) 

Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas préci- 
iéinent, je ne vais pas jusque-là. Non, le glorieux peu- 
ple de juillet et de février ne s'abâtardira pas. Cette 
fainéantise Tatale à la civilisation est possible en Tur- 
quie ; en Turquie et non pas en France. Paris ne 
copiera pas Naples ; jamais, jamais Paris ne copiera 
Constantinople. Jamais, le voulût-on, jamais on ne par- 
viendra à faire de nos dignes et intelligents ouvriers 
qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui écoutent, 
des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour 
le combat. Jamais ! (Sensation.) 

Ce mot le voulût-on, je viens de le prononcer ; il 
m'est échappé. Je ne voudrais pas que vous y vissiez 
une arrière-pensée, que vous y vissiez une accusation 
par insinuation. Le jour où je croirai devoir accuser, 
j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je 
ne puis croire, et je le dis en toute sincérité, que cette 
pensée monstrueuse ait pu germer dans la tête de qui 
que ce soit, encore moins d'un ou de plusieurs de 
nos gouvernants, de convertir l'ouvrier parisien en 
un condottiere, et de créer dans la ville la plus civi- 
lisée du monde, avec les éléments admirables dont 
se compose la population ouvrière, des prétoriens de 
l'émeute au service de la dictature. (Mouvement pro- 
longé.) 

Cette pensée, personne ne l'a eue, cette pensée 
serait un crime de lèse-majesté populaire 1 (C'est vrai !) 
Et malheur à ceux qui la concevraient jamais ! malheur 



à ceux qui seraient tenté de la mettre à exécution ! car 
le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de l'esprit, 
s'en apercevrait bien vite, et ce jour-là il se lèverait 
comme un seul homme contre ces t/rans masqués en 
flatteurs, contre ces despotes déguisés en courtisans, 
et il ne serait pas seulement sévère, il serait terrible. 
(Très bien! très bien!) 

Je rejette cet ordre d'idées, et je me borne à dire 
qu'indépendamment de la funeste perturbation que les 
ateliers nationaux font peser sur nos finances, les ate- 
liers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils menacent de 
se perpétuer, pourraient, à la longue, — danger qu'on 
vous a déjà signalé, et sur lequel j'insiste, — altérer 
gravement le caractère de l'ouvrier parisien. 

Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on 
altère le caractère de l'ouvrier parisien; je suis de 
ceux qui veulent que cette noble race d'hommes con- 
serve sa pureté ; je suis de ceux qui veulent qu'elle 
conserve sa dignité virile, son goût du travail, son cou- 
rage à la fois plébéien et chevaleresque ; je suis de ceux 
qui veulent que cette noble race, admirée du monde 
entier, reste admirable. 

Et pourquoi est-ce que je le veux ? Je ne le veux pas 
seulement pour l'ouvrier parisien, je le veux pour nous ; 
je le veux à cause du rôle que Paris remplit dans 
l'œuvre de la civilisation universelle. 

Paris est la capitale actuelle du monde civilisé... 

Une voix. — C'est connu ! (On rit.) 

M. Victor Hugo. — Sans doute, c'est connu ! J'ad- 
mire l'interruption ! il serait rare et curieux que Paris 
fût la capitale du monde et que le monde n'en sût rien. 
(Très bien! — On rit.) Je poursuis. Ce que Rome était 
autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris con- 
seille, l'Europe le médite ; ce que Paris commence, 
l'Europe le continue. Paris a une fonction dominante 
parmi les nations. Paris a le privilège d'établir à cer- 
taines époques, souverainement, brusquement quelque- 
fois, de grandes choses: la liberté de 89, la république 
de 92, juillet 1830, février 1848 ; et ces grandes choses, 
qui est-ce qui les fait ? Les penseurs de Paris qui les 
préparent, et les ouvriers de Paris qui les exécutent. 
(lnterru}4ions diverses.) 

Voilà pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste 
ce qu'il est, un noble et courageux travailleur, soldat 
de l'idée au besoin, de l'idée et non de l'émeute (sen- 
sation), l'improvisateur quelquefois téméraire des 
révolutions, mais l'initiateur généreux, sensé, intelligent 
et désintéressé des peuples. C'est là le grand rôle de 
l'ouvrier parisien. J'écarte donc de lui avec indignation 
tout ce qui peut le corrompre. 

De là mon opposition aux ateliers nationaux. 

Il est nécessaire que les ateliers nationaux se trans- 
forment promptement d'une institution nuisible en une 
institution utile. 

Quelques voix. — Les moyens? 

M. Victor Hugo. — Tout à l'heure, en commençant, 
ces moyens, je vous les ai indiqués; le gouveruement 



i 



ATELIERS NATIONAUX. 



tes ennuierait hiei , je vous demande la permission de 
ne pas vous les répéter. 

Plusi euh a membres. — Continuez! continuez! 

M. Victob Hugo. — Trop de temps dé à a été perdu; 
il importe cpie les mesures annoncées soient le plus tôt 
i issible des mesures accomplies. Voilà ce qui importe. 
J'appelle sur ce punit l'attention de l'assemblée et do 
ses rielepiiés au pouvoir executif. 

Je voterai le crédit sous le bénéfice de ces observa- 
tions. 

Que demain il mois soit annoncé que les mesures 
dont .'. parle M. le ministre destravani publics sont >'u 
plein-' exécution, que cette voie soit largement suivie, 
et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous croyez 
qu'il n'est pas de la plus liant' 1 importance de stimuler 
le gouvernemenl lorsque le temps se perd, lorsque les 
forces de la France s'épuisent? 

En terminant, messieurs, permetlez-moi d'adresser 
du liant de celle tribune, à propos des ateliers natio- 
naux... — ceci est dans le sujet, grand Dieu! et les 
aleliers nationaux lie sont qu'un triste détail d'un triste 
ensemble... — permettez-moi d'adresser du liant de 
cette tribune quelques paroles à cette classe de penseurs 
sévères et convaincus qu'où appelle les socialistes (Oh! 
oh! — Écoutez! écoutez!) et de jeter avec eux un coup 
d'œil rapide sur la question générale qui trouble, à cette 
heure, tous les esprits et qui envenime tous les événe- 
ments, c'est-à-dire sur le fond réel de la situation 

actuelle. 

La question, à mon avis, la grande question fonda- 
mentale qui saisit la Fiance en ce moment et qui 
emplira l'avenir, celle, quesliou n'est pas dans un mot, 
elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans le 
mot réjiubliqite. elle est dans le fait démocratie; fait 
considéra Me, qui doit engendrer l'étal déliuitif des 
socieies moderne- et dont l'avènement pacifique est, je 
le déclare, le liul de tout esprit sérieux 

C'est parce que la question est dans le fait démocratie 
et non dans le mot république, qu'un a eu raison de 
dire que ce qui se dresse ail|ourd'liui devant non- avec 
des menaces selon les uns, avec de:, promesses selon les 
autres, ce n'est pas une question politique, c'est une 
question sociale 

rtepre-ei,tanls du peuple, la question est dans le 
peuple. Je p. disais il y a un an à peine dan- une autre 
enceinte, j'ai bien le droit de le redire aujourd'hui ici; 
li question, depuis longues années déjà, est dans les 
-"s cju peuple, dans les détresses -le- campagnes 
qui n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont 
•rop. dans l'ouvrier qui n'a qu'une chambre où il man- 
que «l'air et uue industrie où il manque de iravail. dans 
l'entani qui va pied* nus, dans la malheureuse jeune 
fille que la misère ronge et que la prost itution dévore, 
dan- le vieillard -ans asile, à qui l'absence de la provi- 
dence sociale fail mer la providence divine, la qucsiioo 
est dans rem pu .nu lient, dans ceux qui ont froid cl 
qui oui rann la ii-siiou est là. (Oui.' oui!) 



Eh bien, — socialiste moi-même, c'est aux socia- 
listes impatients que je m'adresse, — est-ce que vous 
croyez que ces souffrances ne nous prennent pas les 
coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent 
insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'éveillent 
pas en nous le plus tendre respect, le plus protond 
amour, la plus ardente et la plus poignante sympathie? 
Oh! comme vous vous tromperiez! (Sensation.) Seule- 
ment, en ce moment, au moment où nous sommes, 
voici ce que nous vous disons. 

Depuis le giand événement de février, par suite de 
ces ébranlements pro onds qui ont amené des écroule- 
ments nécessaires, il n'y a plus seulement la détresse 
de cette portion de la population qu'on appelle plus 
spécialement le peuple, il y a la détresse générale de 
tout le reste de la nation. Plus de confiance, plus de 
crédit, plus d'industrie, plus de commerce; la demande 
a cessé, les débouchés se ferment, les faillites se multi- 
plient, les loyers et les fermages ne se payent plus, tout 
a lléchi à la lois; les familles riches sont gênées, les 
familles aisées sont pauvres, les familles pauvres sont 
allai s. 

A mou sens, le pouvoir révolulionnaire s'est mépris. 
J'accuse les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout 
la fatalité des circonstances. 

Le problème social était posé. Quant à moi, j'en com- 
prenais ainsi la solution : n'effrayer personne, rassurer 
tout le monde, appeler les classes jusqu'ici déshéritées, 
comme on les nom, ne, aux jouissances sociales, à l'édu- 
cation, au bien-être, à la consommation abondante, a 
la vie à bon marché, à la propriété rendue facile... 

Plusieurs membres. — Très bien! 

De toutes parts. — Nous sommes d'accord, mai» 
par quels moyens? 

M. Victor Jluoo. — En un mot, faire descendre la 
richesse. On a fait le contraire; on a fail monter la 

Ullsere. 

Qu'est-il résulté de là? Une situation sombre où tout 
ce qui n'esi pas en perdition est en péril, où tout ce qui 
u est pas en péril est en question ; une détresse u'enérale, 
je le répèle, dans laquelle la déiresse populaire n es! 
plu- qu une circons ance aggravante, qu'un épisode 
déchirant du grand naufrage. 

El ce qui apiuie encore à mon inexprimable douleur, 
c'est que il autre- jouissent et profilent de no- calamités. 
Pendant que Paris se débat dans ce paroxysme, que 
nos ennemis, ils se trompent! prennent pour l'agonie, 
Londres est dans la joie, Londres est dans les fêtes, le 
Commerce y a triple, le luxe, l'industrie, la richesse s'y 
soûl réiu^iés. Oh! ceux qui agitent la rue, aux qui 
jettent le peuple sur la place publique, ceux qui pous- 
sent au désordre et à l'insurrection, ceux qui font fuir 
les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien croire 
que ce -ont de mauvais logiciens, mais je ne puis me 
résigner à penser que ce sont décidément de mauvais 
Français, et je leur crie : En agitant Paris, en remuant 
les masses, en provoquant le trouble et l'émeute, savez- 



it 



74 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE CONSTITTJ ANTE. 



vous ce que vous faites? Vous construisez la force, la 
grandeur, la richesse, la puissance, la prospérité et l a 
prépondérance de l'Angleterre. [Mouvement prolongé.) 

Oui, l'Angleterre, à l'heure où nous sommes, s'as- 
sied en riant au bord de l'abîme où la France tombe. 
(Sensation.) Oh 1 certes, les misères du peuple nous 
touchent; nous sommes de ceux qu'elles émeuvent le 
plus douloureusement. Oui, les misères du peuple nous 
touchent, mais les misères de la France nons touchent 
aussi! Nous avons une pitié profonde pour l'ouvrier 
avarement et durement exploité, pour l'enfant sans 
pain, pour la temme sans travail et sans appui, pour 
les familles prolétaires depuis si longtemps lamentables 
et accablées; mais nous n'avons pas une pitié moins 
grande pour la patrie qui saigne sur la croix des révo- 
lutions, pour la France, pour notre France sacrée qui, 
si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa 
umière. aux yeux de l'univers. (Très bien!) Il ne faut 
pas que cette agonie se prolonge; il ne faut pas que la 
ruine et le désastre saisissent tour à tour et renversent 
toutes les existences dans ce pays. 

Une voix. — Le moyen? 

M. Victor Hugo. — Le moyen, je viens de le dire, le 
calme dans la rue, l'union dans la cité, la force dans le 
gouvernement, la bonne volonté dans le travail, la 
bonne foi dans tout. (Oui ! c'est vrai!) 

Il ne faut pas, dis-je, que cette agonis se prolonge ; 
il ne faut pas que toutes les existences soient tour à 
tour renversées. El à qui cela profiterait-il chez nous ? 
Depuis quand la misère du riche est-elle la richesse du 
pauvre? Dans un tel résultat je pourrais bien voir la 
vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y 
verrais pas leur bonheur. (Très bien .') 

Dans cette extrémité, je m'adresse du plus profond 
et du plus sincère de mon cœur aux philosophes initia- 
teurs, aux penseurs démocrates, aux socialistes, et je 
leur dis : Vous comptez parmi vous des cœurs géné- 
reux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez 
comme nous le bien de la France et de l'humanité. Eh 
bien, aidez-nous ! aidez-nous 1 II n'y a plus seulement 



la détresse des travailleurs, il y a la détresse de tous. 
N'irritez pas là où il faut concilier, n'armez pas une 
misère contre une misère, n'ameutez pas un désespoir 
contre un désespoir. (Très bien !) 

Prenez garde I deux fléaux sont à votre porte, deux 
monstres attendent et rugissent là, dans les ténèbres, 
derrière nous et derrière vous, la guerre civile et la 
guerre servile (agitation), c'est-à-dire le lion et le tigre; 
ne les déchaînez pas! Au nom du ciel, aidez-nous! 

Tontes les fois que vous ne mettez pas en question 
la famille et la propriété, ces hases saintes sur lesquelles 
repose toute civilisation, nous admettons avec tous les 
instincts nouveaux de l'humanité; admetiez avec nous 
les nécessités momentanées des sociétés. (Mouvement .) 

M. Flocon, ministre de l'agriculture et du commerce.- 
— Dites les nécessités permanentes. 

Une voix — Les nécessités éternelles. 

M. Victor Hugo. — J'entends dire les nécessités éter- 
nelles. Mon opinion, ce me semble, était assez claire 
pour être comprise. (Oui ! oui!) Il va sans dire que 
l'homme qui vous parle n'est pas un homme qui nie et 
met en doute les nécessités éternelles des sociétés. J'ic- 
voque la nécessité momentanée d'un péril immense et 
imminent, et j'appelle autour de ce grand péril tous les 
bons citoyens, quelle que soit leur nuance, quelle que 
soit leur couleur, tous ceux qui veulent le bonheur de 
la France et la grandeur du pays, et je dis à ces pen- 
seurs auxquels je m'adressais tout à l'heure : Puisque 
le peuple croit en vous, puisque vous avez ce doux et 
cher bonheur d'être aimés et écoutés de lui, un! je 
vous en conjure, dites-lui de ne point se hàier vers la 
rupture et la colère, dites-lui rie ne rien précipiter, dites- 
lui de revenir à l'ordre, aux idées de travail et de paix, 
car l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peu- 
ple! Il ne faut qu'un peu rie patience et de fraternité; 
et il serait horrible que, par une révolte d'équipage, la 
France, ce premier navire des nations, sombrât en vue 
de ce port magnifique que nons apercevons tous dans 
la lumière et qui attend le genre humain. (Très bien I 
très bien l) 



IX 



POUR LA LIBERTÉ DL LA PRESSE 



CONTRE L'ARRESTATION DES ÉCRIVAINS" 



M. Vicro» fli ',o. — Je sens que l'assemblée est 
impatiente, de dure le déliât, aussi ne dirai-je que 
quelques mots. (Parlez! parlez!) 

Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que 
jamais, depuis hier surtout, que le devoir d'un bon 
citoyen, dan> les circonstances actuelles, est de s'abs- 
tenir de tout ce qui peut allaii lir le pouvoir dont l'ordre 
social a un tel besoin. (Très bien !) 

Je renonce doue à entrer dans ce que cette discus- 
sion pourrait avoir d'irritant, et ce sacrilice m'est 
d'auiant plus facile que j'ai le même but que vous, le 
même but que le pouvoir exécutif; ce but que vous 
comprenez, il peut se résumer en deux mots, armer 
l'ordre social et désarmer ses ennemis. (Adhésion.) 

Ma pensée est, vous le voyez, parfaitement claire, et 
je demande au gouvernement la permission de lui 
«dresser une question ; car il est résulté uu doute 
dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la 

JUSti 

Sommes-nous dans l'état de siège, ou sommes-nous 
4ans la dictature? C'est là, à mou sens, la question. 

Si nous sommes dans l'état de siège, les journaux 
supprimés ont le droit de reparaître en se conformant 
tux lois. Si nous sommes dans la dictature, il en est 
autrement. 

M. Dkmosthknb Ollivier. — Qui donc aurait donné 
la dictature? 

M. Victor Hugo. — Je demande au chef du pouvoir 
exécutif de s'expliquer. 

Quant à moi, je pense que la dictature a duré juste- 
ment, légitimement, par l'impérieuse nécessite des 
circonstances, pendant quatre jours. Ces quatre jours 
passes, l'état de siège suflisait. 

L'état de siège, je le déclare, est nécessaire, mais 

• II. Lrespel-belatouebe avait interpellé le gouvernement sur la 
- journaux frappée d'interdit le 25 juin, sur l'ar- 
resulion et la détention au secret, dii jours durant, du directeur Je 
luu des journaux supprimes, SI. Emile de Girardio, etc. Les mesures 
atuuju.es fureDt défendues par le ministre de la justice; elles furent 
eombaitu -, parles représentants Vesin, Valette, Dupont (de Bussac). 



l'état de siège est une situation légale et définie, et il 
me parait impossible de concéder au pouvoir exécutif 
la dictature indéfinie, lorsque vous n'avez prétendu lu: 
donner que l'état de siège. 

Maintenant, si le pouvoir exécutif ne croit pas l'auto- 
rité dont l'assemblée l'a investi suflisante, qu'il le 
déclare et que l'assemblée avise. Quant à moi, dans 
une occasion où il s'agil de la première et de la plu* 
essentielle de nos libertés, je ne manquerai pas à la 
défense de cette liberté. Défendre aujourd'hui la 
société, demain la liberté, les défendre l'un* avec 
l'autre, h-s défendre l'une par l'autre, c'est ainsi que je 
comprends mou mandai comme représentant, mon 
droii comme citoyen et mon devoir comme écrivain. 
{Mouvement.) 

Si le pouvoir donc désire èlre iuvesti d'une autorité 
dictatoriale, qu'il le dise, et que l'assembler décide. 

Le Général Cavaignac, chef du pouvoir rxrcutif, 
président du conseil. — Ne craignez rien, monsieur, je 
n'ai pas besoin de tant de pouvoir ; j'en ai assez, j'en 
ai trop de pouvoir; calmez vos craintes. (Marques 
d'approbation.) 

M. Victor Hugo. — Dans votre intérêt mine, per- 
mettez-mu de v.ius le dire, à vous homme du pouvoir, 
moi homme de la pensée... (Interruption prolongée.) 

J'ai besoin d'expliquer une expression sur laquelle 
L'assemblée pourrait se méprendre. 

Quand je dis homme de la pensée, je veux dire nomme 
de la presse, vous l'avez tous compris. (Oui! oui!) 

Eh bien, dans l'intérêt de l'avenir encore plus que 
dans I intérêt du présent, quoique l'intérêt du présent 
me préoccupe autant qu'aucun de vous, croyez-le bien, 
je dis au pouvoir exécutif : Prenez garde ! l'immense 
autorité dont vous êtes investi... 

Germain Sarrut et Lenglet. Le général Cavaignac. après le discours 
de Victor Hugo, déclara qu'il ne voulait entrer dans aucune explica- 
tion et qu'il laissa. t à l'assemblée le soin de le défendre ou de l'ac- 
euser. L'assemblée déclara la discussion close et passa 4 l'ordre <U 
jour 

(/Vête de l'éditeur.) 



76 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 



Le général Cavaignac. — Mais noo ! 

Un membre a gauche. — Faites une proposition 
[Humeurs diverses.) 

M le président. — Il est impossible de continuer à 
discuter si l'oo se livre à des interpellations parti- 
culières. 

M. Victor Hugo. — Que le pouvoir me permette dt 
le lui dire, — je réponds à l'interruption de l'honorable 
général Cavaignac, — dans les circonstances actuelles, 
avec la puissauce considérable dont il est investi, qu'il 
prenne garde à la liberté de la presse, qu'il respecte 
cette liberté! Que le pouvoir se souvienne que la 
liberté de la presse est l'arme de cette civilisation i)ue 
nous défendous ensemble. La liberté de la presse était 
avant vous, elle sera après vous. (Agitation.) 

Voilà ce que je voulais répondre à l'interruption de 
l'honorable général Cavaignac. 

Maintenant je demande au pouvoir de se prononcer 
sur la manière dont il entend user de l'autorité que 
nous lui avons conliée. Quant à moi, je crois que les 
lois existautes, énergiquement appliquées, suffisent. Je 
n'adopte pas l'opinion de M. le miuislre de la justice, 
qui semble penser que nous nnu^ trouvons dans une 
sorte d'interrègne légal, et qu'il faut attendre, pour 
user de la répression judiciaire, qu'une nouvelle loi soit 
faite par vous. Si ma mémoire ne nie trompe pas, le 
24 juin, l'honorable procureur général près la cour 
d'appel de Paris a déclaré obligatoire la loi sur la presse 
du 16 juillet 1828. Remarquez cette coutradiclion Y 
a-t-il pour la presse une législation en vigueur? Le 
procureur général dit oui, le ministre de la justice dit 
non. (Mouvement.) Je suis de l'avis du procureur 
général. 

La presse, à l'heure qu'il est, et jusqu'au vote d'une 
loi nouvelle, est sous l'empire de la législation de 1828. 
Dans ma pensée, si l'état de siège seul existe, si nous 
ne sommes pas en pleine dictature, les journaux sup- 
primes ont le droit de reparaître en se conformant à 
cette législation. (Agitation.) Je pose la question ainsi 
et je demande qu'on s'explique sur ce point. Je repèle 
que c'est une question de liberté, et j'ajoute que les 
questions de liberté doivent être dans une assemblée 
nationale, dans une assemblée populaire comme celle- 
ci, traitées, je ne dis pas avec ménagement, je dis avec 
respect. (Adhésion.) 

Quant aux journaux, je n'ai pas à m'expliquer sur 



leur compte, je o'ai pas d'opinion à exprimer sur eux, 
cette opinion serait peut-être pour la plupart d'entre 
eux très sévère. Vous comprenez que plus elle est sé- 
vère, plus je dois la taire; je ne veux pas prendre la 
parole pour les attaquer quand ils n'ont pas la parole 
pour se défendre. (Mouvement.) Je nie sers à regret de 
ces termes, les journaux supprimés ; l'expression sup- 
firimés ne me paraît ni juste, ni politique; suspendus 
était le véritable mot dont le pouvoir exéculil aurait 
du se servir. (Signe d'assentiment de M . le ministre de 
la justice.) Je u 'attaque pas en ce moment le pouvoir 
executif, je le conseille. J'ai voulu et je veux rester 
dans les limites de la discussion la plus modérée. Les 
discussions modérées sont les discussions utiles. (Très 
bien '.) 

J'aurais pu dire, remarquez-le, que le pouvoir avait 
attenté à la propriété, à la liberté de la pensée, à la 
liberté de la personne d'un écrivain; qu'il avait lenu cet 
écrivain neuf jours au secret, onze jours dans un état 
de détention qui est resté inexpliqué. (Mouvements di- 
vers.) 

Je n'ai pas voulu entrer et je n'entrerai pris dans ce 
côté irritant, je le répète, de la question. Je désire 
simplement obtenir une explication, alin que les jour- 
naux puissent savoir, à l'issue de celte séance, ce 
qu'ils peuvent attendre du pouvoir qui gouverne le pays. 

Dans ma conviction, les laisser reparaître sous l'em- 
pire rigide de la loi, ce serait a la l'ois une mesure de 
vraie jusiice et une mesure de bonne poli ique ; de jus- 
tice, cela n'a pas besoin d'être démontré; de bonne 
politique, car il est évident pour moi qu'en présence de 
l'étal de siège, et sous la pression des circonstances 
actuelles, ces journaux modéreraient d'eux-mêmes la 
première explosion de leur liberté Or c'est cette explo- 
sion qu'il serait utile d'amortir dans l'intérêt île la paix 
publique. L'aiourner, ce n'est que la rendre plus dange- 
reuse par la longueur même de la compression. (Mouve- 
ment.) Pesez ceci, messieurs. 

Je demande formellement à l'honorable général 
Cavaignac de vouloir bien nous dire s'il entend que les 
journaux interdits peuvent reparaître immédiatement 
sous l'empire des lois existantes, ou s'ils doivent, en 
attendant une législation nouvelle, rester dans l'état OÙ 
ils sont, ni vivants ni morts, nou pas seulement entra- 
vés par l'état de siège, mais conlisqués par la dictature. 
[Mouvement prolongé.) 



Ilï 



L'ÉTAT DE SIÈGE' 



2 SEPTEMBRE 1848 






M. Victor Ht-.-o. — Au point où la discussion est 
inivée, il semblerait uiile de remettre la cootiDnation 
de la discussiiin a lumli. [Son! non! Parlez! parlez!) 
Je crois >g ne rassemblée ne vomira pas former la discus- 
sion avant qu'elle soil épuisée. (Son! non!) 

Je ne veux, <lis-ie, répondre qu'un mot au chef du 
pouvoir eicculif, mais il nie paraît impossible de ne pas 
repheer la question sur son véritable terrain. 

Pour que la constitution soit sainement discutée, il 
faut deux choses : que l'assemblée soit libre, et que la 
presse soil libre. (Interruption.) 

Ceci est, à mon avi-, le véritable point de la ques- 
tion; l'état de sié„''' iinplique-t-il la suppression de la 
liberté de la presse ? Le pouvoir exécutii dit oui ; je 
dis non. Qui a lorl ? Si l'assemblée hésite à prononcer, 
l'histoire et l'avenir jugeront. 

L'assemblée nationale a donné au pouvoir exécutif 
l'état de sièjre pour comprimer l'insurrection, et des 
lois pour réprimer la piesse. Lorsque le pouvoir exé- 
cutif confond IVtal de siège avec la suspension des 
lois, il est dans une erreur profonde, et il importe 
qu'il soit averti. (A gauche: Très 6ienl) 

Ce que nous avous à dire au pouvoir exécutif, le 
voici : 

L'assemblée nationale, a prétendu empêcher la guerre 
civile, [nais non interdire la discussion ; elle a voulu 
désarmer les bras, mais non bâillonner les consciences. 
(Approbation à yauche.) 

Pour pacilier la rue, vous avez l'état de siège; pour 
contenir la presse, vous avez les tribunaux Mais ne 
vous servez pas de l'état de siège contre la presse ; 
vous vous trompez d'arme, et, en croyant défendre la 
société, vous blessez la liberté, mouvement.) 

Vous combattez pour des principes sacrés, pour 
l'ordre, pour la famille, pour la propriété; nous vous 
suivrons, nous vous aiderons dans le combat ; mais 
nous voulons que vous combattiez avec les lois. 

Le représentant Lichtenberger avait fait une proposition relative 
4 lm levée de l'eut de siège avant la discussion sur le projet de cons- 
titution. Le comité de la justice, par l'organe de son rapporteur, disait 
qu'il n'y avait pas lieu de prendre en considération la proposition. Le 
fs; resen'ant Ledru-Rollin la défendit, le représentant Saureaa la dé- 



Une voix. — Qui, nousT 

M. Victor Hugo. — Nous, l'assemblée tout entière. 
(A rjauchc: Très bien! très bien!) 

Il m'est impossible de r.e pas rappeler que la distinc- 
tion a été faile plusieurs fois et comprise et accueillie 
par vous tous, entre l'état de si-£ge et la suspension 
des bus. 

L'étal de siège est un élat défini et légal, on l'a dit 
déjà; la suspension des lois est une situation mons- 
trueuse dans laquelle la chambre ne petit pas vouloir 
placer la France (mouvement), dans laquelle une grande 
assemblée ne voudra jamais placer un grand peuple I 
(Nouveau mouvement.) 

Je ne puis admettre que le pouvoir exécutif com- 
prenne ainsi son mandat. Quant à moi, je le déclare, 
j'ai prétendu lui donner l'état de siège, je l'ai armé de 
toute la force sociale pour la défense de l'ordre, je lui 
ai donné toute la somme de pouvoir que mon mandat 
me permettait de lui conférer ; mais je ne lui ai pas 
donné la dictature, mais je ne lui ai pas livré la liberté 
de la pensée, mais je n'ai pas prétendu lui attribuer la 
censure et la conliscation ! (Approbation sur plusieurs 
bancs. Réclamations sur d'autres.) C'est la censure et 
la confiscation qui, à l'heure qu'il est, pèsent sur les 
organes de la pensée publique. (Oui! très bien .') C'est 
là une situation incompatible avec la discussion de la 
constitution. Il importe, je le répète, que la presse soit 
libre, et la liberté de la presse n'importe pas moins à la 
bonté et à la durée de la constitution que la liberté de 
l'assemblée elle-même. 

Pour moi, ces deux points sont indivisibles, sont 
inséparables, et je n'adineltrais pas que l'assemblée 
elle-même fût suffisamment libre, c'est-à-dire suffi- 
samment éclairée (exclamations) si la presse n'était pas 
libre à côté d'elle, et si la liberté des opinions exté- 
rieures ne mêlait pas sa lumière à la liberté de vos dé- 
libérations. 

fendit également, le représentant Demanet parla dans le même sens. 
Le général Cavnignsc, président du conseil, présenta dans ce déhat de 
considérations à la suite desquelles Victor Hugo demanda la parole 
La discussion fut close après son discours). La proposition du repn 
sentant Licbtenberger ne fut pas adoptée. {Note de l'éditent, j 



78 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 



Je demande que M. le président du conseil vienne 
nous dire de quelle façon il entend détinitivement Iciat 
de siège {Il l'a dit .') ; que l'on sache si M. le président 
du conseil euteud par état de siège la suspension des 
lois. Quant à moi, qui crois l'état de siège nécessaire, 
si cependant il était delini de cette façon, je voterais 
l'instant même contre son maintien, car je crois qu'à !.. 



place d'un péril passager, l'émeute, nous mettrions un 
immense malheur, l'abaissement de la nation. {Mouve- 
ment.i Oue l'état de siège soit maintenu ei que la loi 
soit respectée, voilà ce que je demande, voilà ce que 
veut la société qui entend conserver l'ordre, voilà ce 
que veut la conscu nce publique qui entend conserve i 
I la liberté. (Aux vota; .' La cliture I) 



IV 



LA PEINE DE MORT* 



15 SEPTEMBRE 1848 






Je regrette que cette question, la première de 
toutes peut-être, arrive au milieu de vos délibérations 
presque à l'improvisie, et surprenne les orateurs non 
prépares. 

Quant à moi, je dirai peu de mots, mais ils partiront 
du seiitimeut d'une conviction profonde et ancienne. 

Vous veuez de consacrer l'inviolabilité du domicile, 
nous vous demandons de consacrer une inviolabilité 
plus haute et plus sainte encore, l'inviolabilité de la 
vie humaine. 

Messieurs, une constitution, et surtout une constitu- 
tion faite par la France et pour la France, est nécessai- 
rement un pas dans la civilisation. Si elle n'est point 
an pas dans la civilisation, elle n'est rien. {Très bien! 
très bien ! 

Eh bien, song-ez-y, qu'est-ce que la peine de mort? 
La peine de mort est le signe spécial et éternel de la 
barbarie. (Mouvement.) Partout où la peine de mort 
est prodiguée, la barbarie domine ; partout où la peine 
de mort e>t rare, la civilisation règne. (Sensation.) 

M ssienrs, ce sont là des >atts incontestables. 
L'adoucissement de la pénalité est un grand et sérieux 
progrès. Le dix-huitième siècle, c'est là une partie de 
sa gloire, a aboli la torture: le dix-neuvième siècle 
abolira la peine de mort. (Vive adhésion. Oui! oui!) 

Vous ne (abolirez pas peut-êire aujourd'hui; mais, 
n'en doutez pas, demain vous l'abolirez, ou vos succes- 
seurs l'aboliront. (iVous l'abolirons! — Agitation.) 

Vous écrivez en tête du préambule de votre consti- 
tution : i En présence de Dieu », et vous commence» 

* Ce discourt fat prononcé dans la discussion de l'article 5 du projet 
•W constitution. 

Cet article -tait ainsi conçu : La peine de mort ett abolie «n matière 
politious. 



riez par lui dérober, à ce Dieu, ce droit qui n'appar- 
tient qu'à lui, le droit de vie et de mort. (Très ot'en 
très bien !} 

Messieurs, il y a trois choses qui sont à Dieu et qui 
n'appartiennent pas à l'homme : l'irrévocable, l'irrépa- 
rable, l'indissoluble. Malheur à l'homme s'il les intro- 
duit dans ses lois! (Mouvement.) Tôt ou tard elles font 
plier la société sous leur poids, elles derangpnt l'équi- 
libre nécessaire des lois et des mœurs, elles ôtent à la 
justice humaine ses proportions; et alors il arrive ceci, 
réfléchissez-y, messieurs, que la loi épouvante la con- 
science. [Sensation.) 

Je suis monté à cette tribune pour vous dire un 
seul mot, un mot décisif, selon moi; ce mot, le voici. 
(Ecoutez! écoutez!) 

Après février, le peuple eut une grande pensée, le 
lendemain du jour où il avait brûlé le trône, il voulut 
brûler l'échafaud. (Très bien! — D'autres voix : Très 
mal!) 

Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, 
je le regrette profondément, à la hauteur de son grand 
cœur. (A gauche : Trfis bien!) On l'empêcha d'eiécuter 
cette idée sublime. 

Eh bien, dans le premier article de la constitution 
que vous votez, vous veuez de consacrer la première 
pensée du peuple, vous avez renversé le trône. Mainte- 
dant consacrez l'autre, renversez l'échafaud. (Applau- 
dissements à gauche. Protestations à droite.) 

Je vote l'abolition pure, simple et déliuitive de la 
peine de mort. 

Les représentants lloquerel, Kœnig etBuyiçr.ier proposaient par amen- 
dement de reiliger ainsi cet article 5 : — Lapexne de mort est abolie. 

Dans la séance du 18 septembre cet amendement fut repousse par 
493 voix contre Jto. 



POUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE 



ïi 



CONTRE L'ÉT*.T DE SIÈGE* 



H OCTOBRK 1848 



Si je monte à la tribune, malgré l'heure avancée, 
malgré les signes d'impatience d'une parlie de l'assem- 
blée (Non! non! Parlezl), c'est que je ne puis croire 
que, dans l'o|iiuion de l'assemblée, la question soit 
]ugée. (Non! elle ne l'est pas!) En outre, l'assemblée 
considérera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent 
en ce moment la liberté de la presse, et je ne doute 
pas que ces orateurs ne soient protégés, dans celte 
discussion, par ce double respect que ne peuvent 
manquer d'éveiller, dans une assemblée généreuse, un 
principe si grand et une minorilé si faible. [Très bien!) 

Je rappellerai à l'honorable ministre de la justice 
que le comité de l^slation avait émis le vœu que 
l'état de siège fût levé, afin que la presse fût ce que 
j'appelle mise en liberté. 

M. Abbatucci. — Le comité n'a pas dit cela. 

M. Victor Hugo. — Je n'irai pas aussi loin que votre 
comité de législation, et je dirai à M. le ministre de la 
justice qu'il serait, à mon sens, d'une bonne politique 
d'alléger peu à peu l'état de siège, et de le rendre de 
jour en jour moius pesant, afin de préparer la transi- 
tion, et d'amener par degrés insensibles l'heure où 
l'état de siège pourrait être levé sans danger. (Adhésion 
sur plusieurs bancs.) 

Maintenant, j'entre dans la question de la liberté de 
la presse, et je dirai à M. le ministre de la justice que, 
depuis la dernière discussion, cette questiou a pris des 
aspects nouveaux. Pour ma part, plus nous avançons 
dans l'œuvre de la constitution, plus je suis frappé 
de l'inconvénient de discuter la constitution en l'ab- 
sence de la liberté de la presse. (Bruit et interruptions 
diverses.) 

Je dis dans l'absence de la liberté de la presse, et 
je ne puis caractériser autrement une situation dans 
laquelle les journaux ne sont point placés et main- 
tenus sous la surveillance et la sauvegarde des lois, 

* L'eut de sitge fui leie le lendemain de ce diicoure. 



mais laissés à la discrétion du pouvoir exécutif. (Cest 
vrai!) 

Eli bien, messieurs, je crains que, dans l'avenir, la 
conslit ulion que vous discutez ne soit moralement 
amoindrie. (Dénégation. Adhésion sur plusieurs bancs.] 

M. Dupin (de la Nièvre). — Ce ne sera pas faute 
d'amendements et de critiques. 

M. Victor Hugo. — Vous avez pris, messieurs, deux 
résolutions graves dans ces derniers temps; par l'une, 
à laquelle je ne me suis point associé, vous avez sou- 
mis la république à cette périlleuse épreuve d'une 
assemblée unique; par l'autre, à laquelle je m'honore 
d'avoir concouru, vous avez consacré la plénitude de 
la souveraineté du peuple, et vous avez laissé au pays 
le droit et le soin de choisir l'homme qui doit diriger 
le gouvernement du pays. (Rumeurs.) Eh bien, mes- 
sieurs, il importail dans ces deux occasions que l'opi- 
nion publique, que l'opinion du dehors pûi prendre la 
parole, la prendre hautement et librement, car c'étaient 
la, à coup sûr, des questions qui lui apparienaient. 
(Très bien!) L'avenir, l'avenir immédiat de voire cons- 
titution amène d'autres questions graves. Il serait 
malheureux qu'on pût dire que, tandis que tous les 
intérêts du pays élèvent la voix pour réclamer ou 
pour se plaindre, la presse est bâillonnée. (Agitation.) 

Messieurs, je dis que la liberté de la presse importe 
à la boune discussion de votre constitution Je vais 
plus loin (Écoutez! écoutez!), je dis que la liberté de la 
presse impone à la liberté même de l'assemblée. (Très 
bien!) C'est là une vérité... (Interruption.) 

Lk président. — Écoutez, messieurs, la question est 
des plus graves. 

M. Victor Hugo — Il me semble que, lorsque je 
cherche à démontrer à l'assemblée que sa liberté, que 
sa dignité même sont intéressées à la plénitude de la 
liberté de la presse, les interrupteurs pourraient faire 
silence. (Très bien!) 

Je dis que la liberté de la presse importe à la liberté 



POL'R LA LIBERTÉ UE LA PRESSE ET CONTRE L'ÉTAT DE SIÈGE. 



81 



de cette assemblée, et je vous demande la permission 
d'affirmer cette vérité comme on affirme une vérité 
politique, en la généralisant. 

Messieurs, la liberté de la presse est la garantie de 
la liberté des assemblées. (Oui .' oui!) 

Les minorités trouvent dans la presse libre l'appui 
qui leur est souvent refusé dans les délibérations 
intérieures. Pour prouver ce que j'avance, les raison- 
nements abondent, les faits abondent également. 
(Bruit.) 

Voixagaucbr. — Attendez le silence! C'est un parti 
pris! 

M. Victor Hugo. — Je dis que les minorités trouvent 
dans la presse libre... —et, messieurs, permettez-moi 
de vous rappeler que toute majorité peut devenir 
minorité, ainsi respectons les minorités (vive adhésion) ; 
— les minorités trouvent dans la presse libre l'appui 
qui leur manque souvent dans les délibérations inté- 
rieures. Et voulez-vous un fait? Je vais vous en citer 
un qui est certainement dans la mémoire de beaucoup 
d'entre vous. 

• Sous la restauration, un jour, un orateur énergi |ue 
de la gauche, Casimir Périer, osa jeter à ia chambre, 
des députés cette parole hardie : Nous sommes six 
dans cette enceinte et trente millions au dehors. 
'Mouvement.) 

eurs, ces paroles mémorables, ces paroles qui 
contenaient l'avenir, furent couvertes, au moment où 
l'orateur les prononça, par les murmures de la cham- 
bre entière, et le lendemain par les acclamations de 
la presse unanime. (Très bien! très bien! Mouvement 
prolonge.) 

Eh bien, voulez-vous savoir ce que la presse libre a 
tait pour l'orateur libre? Écoutez !) Ouvrez les lettres 
politiques de Benjamin Constant, vous y trouverez ce 
-■■ remarquable : 

n En revenant à son banc, le lendemain du jour où 
il avait parlé ainsi, Casimir Périer me dit : « Si l'una. 
« nimité de la presse n'avait pas fait contre-poids à 
« l'unanimité de la chambre, j'aurais peut-être été 
« découragé. » 

Voilà ce que peut la liberté de la presse, voilà 
l'appui qu'elle peut donner! c'est peut-être à la liberté 
de la presse que vous avez dû cet homme courageux 
qui, le jour où il le lallut, sût être bon serviteur 
de l'ordre parce qu'il avait été bon serviteur de la 
liberté. 

Ne souffrez pas les empiétements du pouvoir; ne 
laissez pas se faire autour de vous cette espèce de 
calme faux qui n'est pas le calme, que vous prenez 
pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre ; faites attention à 
cette vérité que Cromwell n'ignorait pas, et que Bona- 
parte savait aussi : Le silence autour des assemblées, 
c'est bientôt le silence dans les assemblées. (Mouvement.) 

Encore un mot. 

Quelle était la situation de la presse à l'époque de la 
terreur?... Interruption.) 



Il faut bien que je vous rappelle des analogies, non 
dans les époques, mais dans la situation de la pressi 
La presse alors était, comme aujourd'hui, libre de 
droit, esclave de fait. Alors, pour faire taire la presse, 
on menaçait de mort les journalistes; aujourd'hui on 
menace de mort les journaux. (Mouvement .) Le moyen 
est moins terrible, mais il n'est pas moins eflicace. 

Qu'est-ce que c'est que cette situation? c'est la 
censure. (Agitation.) C'est la censure, c'est la pire, 
c'est la plus misérable de toutes les censures ; c'est 
celle qui attaque l'écrivain dans ce qu'il a de plus 
précieux au monde, dans sa dignité même; celle qui 
livre l'écrivain aux tâtonnements, sans le mettre à 
l'abri des coups d'état. (Agitation croissante.) Voilà 
la situation dans laquelle vous placez la presse 
aujourd'hui. 

M. Flocon. — Je demande la parole. 

M. Victor Hugo. — Eh quoi! messieurs, vous ratu- 
rez la censure dans votre constitution et vous la main- 
tenez dans votre gouvernement! A une époque comme 
celle où nous sommes, où il y a tant d'indécision dans 
les esprits... (Bruit.) 

Le président. — Il s'agit d'une des libertés les plus 
chères au pays; je réclame pour l'orateur le silence et 
l'attention de l'assemblée. (Très bien! très bien!) 

M. Victor Hugo. — Je tais remarquer aux hono- 
rables membres qui m'interrompent en ce moment 
qu'ils outragent deux libertés à la fois, la liberté de la 
presse, que je défends, et la liberté de la tribune, que 
j'invoque. 

• Comment! il n'est pas permis de vous faire remar- 
quer qu'au moment où vous venez de déclarer que la 
censure était abolie, vous la maintenez! (Bruit. Parlez! 
parlez!) Il n'est pas permis de vous faire remarquer 
qu'au moment où le peuple attend des solutions, vous 
lui donnez des contradictions! Savez-vous ce que c'est 
que les contradictions en politique? Les contradic- 
tions sont la source des malentendus, et les malen- 
tendus sont la source des catastrophes. (Mouvement.) 

Ce qu'il faut en ce moment aux esprits divisés, 
incertains de tout, inquiets de tout, ce ne sont pas des 
hypocrisies, des mensonges, de faux semblants poli- 
tiques, la liberté dans les théories, la censure dans la 
pratique; non, ce qu'il faut à tous dans ce doute et 
dans cette ombre où sont les consciences, c'est m 
grand exemple en haut, c'est dans le gouvernement, 
dans l'assemblée nationale, la grande et fière pratiqué 
de la justice et de la vérité' (Agitation prolongée.) 

M. le ministre de la justice invoquait tout à l'heure 
la nécessité. Je preuds la liberté de lui faire observer 
que la nécessité est l'argument des mauvaises poli- 
tiques; que, dans tous les temps, sous tous les régimes, 
les hommes d'élat, condamnés par une insuffisance, 
qui ne venait pas d'eux quelquefois, qui venait des 
circonstances mêmes, se sont appuyés sur cet argument 
de la nécessité. Nous avons vu déjà, et souvent, sous 
le régime antérieur, les gouvernants recourir à l'arbi- 



ti 



82 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 



traire, au despotisme, aux suspensions de journaux, 
aux incarcérations d'écrivains. Messieurs, prenez garde! 
vous faites respirer à la république le même air qu'à la 
monarchie. Souvenez-vous que la monarchie eD est 
morte. {Mouvement.) 

Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot... (Interrup- 
tion.) 

L'assemblée me rendra cette justice que des inter- 
rupiions systématiques ne m'ont pas empêché de pro- 
tester jusqu'au bout en faveur de la liberté de la presse. 

Messieurs, des temps inconnus s'approchent; pré- 
pari .ns-nous à les recevoir avec toutes les ressources 
réunies de l'état, du peuple, de l'intelligence, de la 
civilisation française, et de la bonne conscience des 
gouvernants. Toutes les libertés sont des forces ; ne 
ûous laissons pas plus dépouiller de nos libertés que 
nous ne nous laisserions dénouiller de nos armes la 
veille au combat. 



Prenons garde aux exemples que nous donnonsl Le» 
exemples que nous donnons sont inévitablement, plus 
tard, nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, 
ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre 
nous. 

Quant à moi, si le secret de mes voles valait la peine 
d'être expliqua, je. vous dirais : J'ai voté l'autre jour 
contre la peine de mort; je vote aujourd'hui pour la 
liberté. 

Pourquoi? C'est que je ne veux pas revoir 93 ! c'est 
qu'en 93 il y avait l'échafaud, et il n'y avait pas la 
liberté. 

J'ai toujours été, sous tous les régimes, pour la 
liberté, contre la compression. Pourquoi? c'est que la 
liberté réglée par la loi produit l'ordre, et que la com- 
pression produit l'explosion. Voilà pourquoi je ne veux 
pas de la compression et je veux de la liberté. (Mouve- 
ment. Longue agitation.) 



VI 



QUESTION DES ENCOURAGEMENTS 



AUX LETTRES ET AUX ARTS 



10 NOVKUBRE 1848 



M. le PR^insNT. — L'ordre du jour appelle la dis- 
cussion du budget rectifié de 1848. 

M. Victor Hcgo. — Personne plus que moi, mes- 
sieurs (Plus haut ! plus haut!), n'est pénétré de la néces- 
sité, de l'urcente nécessité d'alléger le budget; s«u- 
lement. à mon avis, le remède à l'embarras de nos 
finances n'est pas dans quelques économies chétives et 
détestables: ce remède serait, selon moi, plus haut et 
ailleurs; il serait dans une politique intelligente et 
rassurante, qui donnerait confiance à la Erance, qui 
ferait renaître l'ordre, le travail et le crédit... {agita- 
lion) et qui permettrait de diminuer, de supprimer 
même les énormes dépenses spéciales qui résultent des 
embarras de la situation. C'est là, messieurs, la véri- 
table surcharge du budget, surcharge qui, si elle se 
prolongeait et s'aggravait encore, et si vous n'y preniez 
garde, potumit, dans un temps donné, faire crouler 
l'édifice social. 

Ces réserves faites, je partage, sur beaucoup de 
points, l'avis de votre comité des finances. 

J'ai déjà voté, et je continuerai de voter Ja plupart 
des réductions proposées, à l'exception de celles qui 
me paraîtraient tarir les sources mêmes de la vie publi- 
que, et de celles qui, à côté d'une amélioration linan- 
cière douteuse, me présenteraient une faute politique 
certaine. 

dans cette dernière catégorie que je range lus 
réductions proposées par le comité des finances sur ce 
que j'appellerai le budget spécial des lettres, des 
sciences et des arts. 

Ce budget devrait, pour toutes les raisons ensemble, 
être réuni dans une seule administration et tenu dans 
une seule main. C'est un vice d" notre classification 
administrative que ce budget soit réparti entre deux 
ministères, le ministère de l'instruction publique et le 
ministère de l'intérieur. 

Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai à dire, d'effleurer 
quelquefois le ministère de l'intérieur. Je pense que 



l'assemblée voudra bien me le permettre, pour la clartd" 
même de .la démonstration. Je le ferai, du reste, avec 
une extrême réserve. 

Je dis, messieurs, que les réductions proposées sur 
le budget spécial des sciences, des lettres et des arts 
sont mauvaises doublement. Elles sont insignifiantes au 
point de vue financier, et nuisibles à tous les autres 
points de vue. 

Insignifiantes au point de vue financier. Cela est 
d'une telle évidence, que c'est à peine si j'ose mettre 
sous les yeux de l'assemblée le résultat d'un calcul de 
proportion que j'ai fait. Je ne voudrais pas éveiller le 
rire de l'assemblée dans une question sérieuse; cepen- 
dant, il m'est impossible de ne pas lui soumettre upe 
comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le 
d'éclairer la question et de la rendre pour ainsi 
dire visible et palpable. 

Que penseriez-vQus, messieurs, d'un particulier qui 
aurait 1 ,500 de francs de revenu, qui consacrerait tous 
les ans à sa culture intellectuelle, pour les sciences, 
les lettres et les arts, une somme bien modeste. 
5 francs, et qui, dans un jour de réforme, voudrait 
économiser sur son intelligence six sous? (Rire apiirn- 
batif.) 

Voilà, messieurs, la mesure exacte de Téconomie 
proposée. (Nouveau rire.) Eh bien! ce que vous ne con- 
seilleriez pas à un particulier, au dernier des habitant? 
d'un pays civilisé, on ose le conseiller à la France. 
(Mouvement..) 

Je viens de vous montrer à quel point l'économie se- 
rait petite; je vais vous montrer maintenant combien le 
ravage serait grand. 

Pour vous 'MiUier sur ce point, je ne sache rien de 
plus éloquent que la simple nomenclature des institu- 
tions, des établissements, des intérêts que les réductions 
proposées atteignent dans le présent et menacent dans 
l'avenir. 

J'ai dressé cette nomenclature ; je demande à l'as- 



ti 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE- 



•emblée la permission de la lui lire, cela me dispensera 
de beaucoup de développements. Les réductions propo- 
sées atteignent: 

Le collège de France, 

Le muséum, 

Les bibliothèques, 

L'école des chartes, 

L'écoie des langues orientales, 

La conservation des archives nationales, 

La surveillance de la librairie à l'étranger... (Ruine 
complète de notre librairie, le champ livré à la contre- 
façon !) 

L'école de Rome, 

L'école des beaux-arts de Paris, 

L'école de dessin de Dijon, 

Le conservatoire, 

Les succcursales de province, 

Les musées des Thermes et de Cluny, 

Nos musées de peinture et de sculpture, 

La conservation des monuments historiques. 

Les réformes menacent pour l'année prochaine: 

Les facultés des sciences et des lettres, 

Les souscriptions aux livres, 

Les subventions aux sociétés savantes, 

Les encouragements aux beaux-arts. 

En outre, — ceci touche au ministère de l'intérieur, 
mais la chambre me permettra de le dire, pour que le 
tableau soit complet, — les réductions atteignent dès à 
présent et menacent pour l'an prochain les théâtres. Je 
ne veux vous en dire qu'un mot en passant. Ou pro- 
pose la suppression d'un commissaire sur deux; j'aime- 
rais mieux la suppression d'un censeur et même de 
leux censeurs. (On rit.) 

Un membre. — Il n'y a plus de censure! 

Un membre, à gauche. — Elle sera bientôt rétablie ! 

M. Victor Hugo. — Enfin le rapport réserve ses plus 
dures paroles et ses menaces les plus sérieuses pour 
les indemnités et secours littéraires. Oh ! voilà de 
monstrueux abus ! Savez-vous, messieurs, ce que c'est 
que les indemnités et les secours littéraires? C'est 
l'existence de quelques familles pauvres entre les plus 
pauvres, honorables entre les plus honorables. 

Si vous adoptiez les réductions proposées, savez-vous 
ce qu'on pourrait dire? On pourrait dire : Un artiste, un 
poète, un écrivain célèbre travaille toute sa vie, il tra- 
vaille sans songer à s'enrichir, il meurt, il laisse à son 
pays beaucoup de gloire à la seule condition de donner 
à sa veuve et à ses enfants un peu de pain. Le pays 
garde la gloire et refuse le pain. (Sensation.) 

Voilà ce qu'on pourrait dire, et voilà ce qu'on ne 
dira pas ; car, à coup sûr, vous n'entrerez pas dans ce 
système d'économies qui consternerait l'intelligence et 
qui humilierait la nation. (C'est vrai!) 

Yous le voyez, ce système, comme vous le disait si 
tien notre honorable collègue M. Charles Dupin, ce 
système attaque tout ; ce système ne respecte rien, ni 
les institutions anciennes, ni les institutions modernes; 



pas plus les fondations libérales de François I" que les 
fondations libérales de la Convention. Ce système d'é- 
conomies ébranle d'un seul coup tout cet ensemble 
d'institutions civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la 
base du développement de la pensée française. 

Et quel moment choisit-on? C'est ici, à mon sens, 
(a faute politique grave que je vous signalais en com- 
mençant; quel moment choisit-on pour mettre en ques- 
tion toutes ces institutions à la fois ? Le moment où 
elles sont plus nécessaires que jamais, le moment où, 
loin de les restreindre, il faudrait les étendre et les 
élargir. 

Eh ! quel est, en effet, j'en appelle à vos consciences, 
j'en appelle à vos sentiments à tous, quel est le grand 
péril de la situation actuelle ? L'ignorance. L'ignorance 
encore plus que la misère. (Adhésion.) 

L'ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui 
nous investit de toutes parts. C'est à la faveur de 
l'ignorance que certaines doctrines fatales passent de 
l'esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau con- 
fus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme 
de l'ignorance. Le jour où l'ignorance disparaîtrait, les 
sophismes s'évanouiraient. Et c'est dans un pareil 
moment, devant un pareil danger, qu'on songerait à 
attaquer, à mutiler, à ébranler toutes ces institutions qui 
ont pour but spécial de poursuivre, de combattre, de 
détruire l'ignorance ! 

Sur ce point, j'en appelle, je le répète, au sentiment 
de l'assemblée. Quoi! d'un côté la barbarie dans la rue, 
et de l'autre le vandalisme dans le gouvernement I 
(Mouvement.) Messieurs, il n'y a pas que la prudence 
matérielle au monde, il y a autre chose que ce que 
j'appellerai la prudence brutale. Les précautions gros- 
sières, les moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le 
dernier mot des sociétés civilisées. 

On pourvoit à l'éclairage des villes, on allume tous 
les soirs, et on fait très bien, des réverbères dans les 
carrefours, dans les places publiques ; quand donc 
comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le 
monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour 
les esprits? (Approbation et rires.) 

Puisque l'assemblée m'a interrompu, elle me per- 
mettra d'insister sur ma pensée. 

Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal 
moral profond nous travaille et nous tourmente. Ce 
mal moral, cela est étrange à dire, n'est autre chose 
que l'excès des tendances matérielles. Eh bien, com- 
ment combattre le développement des tendances maté- 
rielles? Par le développement des tendances intellec- 
tuelles. Il faut ôter au corps et donner à l'âme. (Oui! 
oui! Sensation.) 

Quand je dis : il faut ôter au corps et donner à 
l'âme, vous ne vous méprenez pas sur mon sentiment. 
Nun! non !) Vous me comprenez tous ; je souhaite pas- 
sionnément, comme chacun de vous, l'amélioration du 
sort matériel des classes souffrantes ; c'est là, selon 
moi, le grand, l'excellent progrès auquel nous devons. 






, 



QUESTION DES ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES ET AUX ARTS. 



K 



tous tendre de tous nos vœux comme honines et de 
tous nos efforts comme législateurs. 

Mais si je veux ardemment, passionnément, le pain 
de l'ouvrier, le pain du travailleur, qui est mon frère, à 
côte du pain de la vie je veux le pain de la pensée, 
qui est aussi le pain de la vie. Je veux multiplier le pain 
de l'esprit comme le pain du corps. [Interruption au 
centre.) 

Il me semble, messieurs, que ce sont là les ques- 
tions que soulève naturellement ce budget de l'instruc- 
tion publique discuté en ce moment. {Oui ! oui !) 

Eli bien, la grande erreur de notre temps, c'a été de 
pcncber, je dis plus, de courber, l'esprit des hommes 
vers la recherche du bien-être matériel, et de le dé- 
tourner par conséquent du bien-être religieux et du 
bien-être intellectuel. [C'est vrai !) La faute est d'aulant 
plus grande que le bien-être matériel, quoi qu'on fasse, 
quand même tous les progrès qu'on rêve, et que je 
rêve aussi, moi, seraieDt réalisés, le bien-être matériel 
ne peut et ne pourra jamais être que le partage de 
quelques-uns, tandis que le bien-être religieux, c'est-à- 
dire la croyance, le bien-être intellectuel, c'est-à-dire 
l'éducation, peuvent être donnés à tous. 

D'ailleurs le bien-être matériel ne pourrait être le 
but suprême de l'homme en ce monde qu'autant qu'il 
n'y aurait pas d'autre vie, et c'est là une affirmation 
désolante, c'est là un mensonge affreux qui ne doit pas 
sortir des institutions sociales. (Très bien I — Mouve- 
ment prolongé.} 

Il importe, messieurs, de remédier au mal ; il faut 
redresser, pour ainsi dire, l'esprit de l'homme ; il faut, 
et c'est là la grande mission, la mission spéciale du 
ministère de l'instruction publique, il faut relever l'es- 
prit de l'homme, le tourner vers Dieu, verslaconscience, 
vers le beau, le juste et le vrai, vers le désintéressé et 
le grand. C'est là, et seulement là, que vous trouverez 
la paix de l'homme avec lui-même, et par conséquent 
la paix de l'homme avec la société. (Très bien !) 

Pour arriver à ce but, messieurs, que faudrait-il 
faire ? Précisément tout le contraire de ce qu'ont fait 
les précédents gouvernements; précisément tout le con- 
traire de ce que vous propose votre comité des finances. 



Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier 
rang parmi les institutions libérales, il faudrait multi- 
plier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les 
musées, les théâtres, les librairies. 

Il faudrait multiplier les maisons d'études pour les 
enfants, les maisons de lecture pour les hommes, tous 
les établissements, tous les asiles où l'on médite, où l'on 
s'instruit, où l'on se recueille, où l'on apprend quelque 
chose, où l'on devient meilleur; en un mot, il faudrait 
faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l'esprit du 
peuple; car c'est par les ténèbres qu'on le perd. (Trét 
bien !) 

Ce résultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand 
vous le voudrez, vous aurez en France un magnifique 
mouvement intellectuel ; ce mouvement, vous l'avei 
déjà; il ne s'agit que de l'utiliser et de le diriger; il n» 
s'agit que de bien cultiver le sol. 

La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point 
l'attention de l'assemblée, la question de l'intelligence 
est identiquement la même que la question de l'agri- 
culture. 

L'époque où vous êtes est une époque riche et 
féconde; ce ne sont pas, messieurs, les intelligences 
qui manquent, ce ne sont pas les' talents, ce ne sont 
pas les grandes aptitudes ; ce qui manqué, c'est l'im- 
pulsion sympathique, c'est l'encouragement enthou- 
siaste d'un grand gouvernement. (C'est vrai!) 

Ce gouvernement, j'aurais souhaité que la monar- 
chie le fût ; elle n'a pas su l'être. Eh bien, ce conseil 
affectueux que je donnais loyalement à la monarchie, 
je le donne loyalement à la république. (Mouve- 
ment.) 

Je voterai contre toutes les réductions que je viens 
de vous signaler, et qui amoindriraient l'éclat utile de» 
lettres, des arts et des sciences. 

Je ne dirai plus qu'un mot aux honorables auteurs du 
rapport. Vous êtes tombés dans une méprise regret- 
table; vous avez cru faire une économie d'argent, c'est 
une économie de gloire que vous faites. (Nouveau mou- 
vement.) Je la repousse pour la dignité de la France, je 
la repousse pour l'honneur de la république. (Tré* 
bien! Très bien!) 



, 



VII 



LA SÉPARATION DE L'ASSEMBLÉE* 



29 JANVIER 1819 



J'entre immédiatement dans le débat, et je le prends 
au point où le dernier orateur l'a laissé. 

^'heure s'avance, et j'occuperai peu de temps cette 
tribune. 

Je ne suivrai pas l'honorable orateur dans les consi- 
dérations politiques de diverse nature qu'il a successi- 
vement parcourues; je m'enfermerai dans la discus- 
sion du droit de cette. assemblé? à se maintenir ou à se 
dissoudre. Il a cherché à passionner le débat, je cher- 
cherai à le calmer. (Chuchotements à gauche.) 

Mais si, chemin faisant, je rencontre quelques-unes 
des questions politiques qui touchent à celles qu'il a 
soulevées, l'honorable et éloquent orateur peut être 
assuré que je ne les éviterai pas. 

N'en déplaise à l'honorable orateur, je suis de ceux 
qui pensent que cette assemblée a reçu un mandat tout 
à la fois illimité et limité. (Exclamations.) 

M. le Pkésideni. — J'invite tous les membres de 
l'assemblée au silence. On doit écouter M. Victor Hugo 
comme on a écouté M. Jules Favre. 

M. Victor Hugo. — Illimité quant à la souveraineté, 
limité quant à l'œuvre à accomplir. (Très bien ! Mouve- 
ment.) Je suis de ceux qui pensent que l'achèvement de 
la constitution épuise Le mandat, et que le .premier effet 
de la constitution votée doit être, dans la logique poli- 
tique, de dissoudre la constituante. 

Et, en effet, messieurs, qu'est-ce que c'est qu'une 
assemblée constituante? c'est une révolution agissant 
et délibérant avec un horizon indéfini devant elle. Et 
qu'est-ce que c'est qu'une constitution? C'est une révo- 
lution accomplie et désormais circonscrite. Or peut-on 
se figurer une telle chose : une révolution à la fois ter- 
minée par le vote de la constitution et continuant par 
la présence de la constituante? C'est-à-dire, en d'autres 
termes, le définitif proclamé et le provisoire maintenu; 



* L'assemblée constituante discutait sur les propositions relatives 
•oit à la convocation de I assemblée législative, soit à la modification 
du décret du 15 décembre concernant les lois organiques. Jules Favre 
venait de prononcer un discouis très éloquent, très véhément, pour 
prouver que l'assemblée constituante avait droit ci'devoir de rester 
réunie, quand Victor Hugo monta à la tribune. 

la dis>oiu:ion fut votéo. 



l'affirmation et la négation en présence ? Lue constitu- 
tion qui régit la nation et qui ne régit pas le parlement! 
Tout cela se heurte et s'exclut. (Sensation.) 

Je sais qu'aux termes de la constitution vous vous 
êtes attribué la mission de voter ce qu'on a appelé les 
lois organiques. Je ne dirai donc pas qu'il ne faut pas 
les faire; je dirai qu'il faut en faire le moins possible. 
Et pourquoi? Les lois organiques font-elles partie de la 
constitution ? participent-elles de son privilège et de son 
inviolabilité? Oh! alors votre droit et votre devoir 
est de les faire toutes. Mais les lois organiques ne sont 
que des lois ordinaires ; les lois organiques ne sont que 
des lois comme toutes les autres, qui peuvent être 
modifiées, changées, abrogées sans formalités spéciales, 
et qui, tandis que la constitution, armée par vous, se 
défendra, peuvent tomber au premier choc de la pre- 
mière assemblée législative. Cela est incontestable. A 
quoi bon les muUiplier, alors, et les faire toutes dans 
des circonstances où il est à peine possible de les faire 
viables? Une assemblée constituante ne doit rien faire 
qui ne porte le caractère de la nécessité. Et, ne l'ou- 
blions pas, là où une assemblée comme celle-ci n'im- 
prime pas le sceau de m souveraineté, elle imprime la 
sceau de sa faiblesse. 

Je dis donc qu'il faut limiter à un très, petit nombre 
les lois organiques que la constitution vous impose le 
devoir de faire. 

J'aborde, pour la traverser rapidement, car, dans les 
circonstances où nous sommes, il ne faut pas irriter un 
tel débat, j'aborde la question délicate que j'appellerai la 
question d'amour-propre, c'est-à-dire le conflit qu'on 
cherche à élever entre le ministère et l'assemblée à 
l'occasion de la proposition Râteau. Je répète que je 
traverse cette question rapidement; vous en comprenez 
tous le motif, il est puisé dans mon patriotisme et dans 
le vôtre. Je dis seulement, et je me borne à ceci, que 
cette question ainsi posée, que ce conflit, que cette 
susceptibilité, que tout cela est au-dessous de vous. 
(Oui! oui! — Adhésion.) Les grandes assemblées 
comme celle-ci ne compromettent pas la paix du pays 
par susceptibilité, elles se meuvent et se gouvern nt 
par des raisons plus hautes. Les grandes assemblées, 



LA SEPARATION DE L'ASSEMBLÉE. 



tn 



messieurs, savent envisager l'heure de leur abdication 
politique avec dignité et liberté; elles n'obéissent 
jamais, soit au jour de leur avènement, soit au jour de 
leur retraite, qu'à une seule impulsion, l'utilité 
publique. C'est là le sentiment que j'invoque et que je 
voudrais éveiller dans vos âmes. 

J'écarte donc comme renversés par la discussion les 
trois arguments puisés, l'un dans la nature de notre 
mandat, l'autre dans la nécessité de voter les lois orga- 
niques, et le troisième dans la susceptibilité de l'as- 
semblée en face du ministère. 

J'arrive à une dernière objection qui, selon moi, est 
encore entière, et qui est au fond du discours remar- 
quable que vous venez d'entendre. Cette objection, la 
voici : 

Pour dissoudre l'assemblée, nous invoquons la néces- 
sité politique. Pour la maintenir, on nous oppose la 
nécessité politique. On nous dit : Il faut que l'assem- 
blée constituante reste à son poste; il faut qu'elle veille 
sur son œuvre ; il importe qu'elle, ne livre pas la démo- 
cratie organisée par elle, qu'elle ne livre pas la consti- 
tution à ce courant qui emporte les esprits vers un 
avenir inconnu. 

Et là-dessus, messieurs, on évoque je ne sais quel 
fantôme d'une assemblée menaçante pour la paix 
publique ; on suppose que la prochaine assemblée légis- 
lative (car c'est là le point réel de la question, j'y 
insiste, et j'y appelle votre attention), on suppose que 
la prochaine assemblée législative apportera avec elle 
les bouleversements et les calamités, qu'elle perdra la 
France au lieu de la sauver. 

C'est là toute la question, il n'y en a pas d'autre; 
car si vous n'aviez pas cette crainte et cette anxiété, 
vous mes collègues de la majorité, que j'honore, et 
auxquels je m'adresse, si vous n'aviez pas cette crainte 
et cette anxiété, si vous étiez tranquilles sur le oort de 
la future assemblée, à coup sûr votre patriotisme vous 
conseillerait de lui céder la place. 

C'est donc là, à mon sens, le point véritable de la 
question. Eh bien, messieurs, j'aborde cette objection. 
C'est pour la combattre que je suis monté à cette tri- 
bune. On nous dit : Savez-vous ce que sera, savez- 
vous ce que fera la prochaine assemblée législative? 
Et l'on conclut, des inquiétudes qu'on manifeste, qu'il 
fan» maintenir l'assemblée constituante. 

Eh bien, messieurs, mon intention est de vous mon- 
trer ce que valent ces arguments comminatoires; je le 
.lerai en très peu de paroles, et par un simple rappro- 
chement, qui est maintenant de l'histoire, et qui, à mon 
sens, éclaire singulièrement tout ce côté de la question. 
(Ècou'tz! Rcoutet! — Profond silence.) 

eurs, il y a moins d'un an, en mars dernier, 
une partie du gouvernement provisoire semblait croire 
a la nécessité de. se perpétuer. Des publications offi- 
: aide. ^ au coin des rues, affirmaient que 

l'éduca'ion politique de la France n'était pas faite, qu'il 
était dangereux de livrer au pays, dans l'é 



choses, l'exercice de sa souveraineté, et qu'il était 
indispensable que le pouvoir qui était alors debout pro- 
longeât sa durée. En même temps, un parti, qui se 
disait le plus avancé, une opinion qui se proclamait 
exclusivement républicaine, qui déclarait avoir fait la 
république, et qui semblait penser que la république 
lui appartenait, cette opinion jetait le cri d'alarme, 
demandait hautement l'ajournement des élections, et 
dénonçait aux patriotes, aux républicains, aux bons 
citoyens, l'approche d'un danger immense et imminent. 
Cet immense danger qui approchait, messieurs, — 
celait vous. {Très bien! très bien!) C'était l'assemblée 
nationale à laquelle je parle en ce moment. (Nouvelle 
approbation.) 

Ces élections fatales, qu'il fallait ajourner à tout prix 
pour le salut public, et qu'on a ajournées, ce sont les 
élections dont vous êtes sortis. (Profonde sensation.) 

Eh bien, messieurs, ce qu'on disait, il y a dix mois, 
de l'assemblée constituante, on le dit aujourd'hui de 
l'assemblée législative. 

Je laisse vos esprits conclure, je vous laisse inter- 
roger vos consciences, et vous demander à vous-mêmes 
ce que vous avez été, et ce que vous avez fait. Ce n'est 
pas ici le lieu de détailler tous vos actes; mais ce que 
je sais, c'est que la civilisation, sans vous, eût été 
perdue, c'est que la civilisation a été sauvée par vous. 
Or sauver la civilisation, c'est sauver la vie à un 
peuple. Voilà ce que vous avez fait, voilà comment 
vous avez répondu aux prophéties sinistres qui vou- 
laient retarder votre av nement. (Vive et universelle 
approbation.) 

Messieurs, j'insiste. Ce qu'on disait, avant, de vous, 
on le dit aujourd'hui de vos successeurs; aujourd'hui, 
comme alors, on fait de l'assemblée future un péril; 
aujourd'hui, comme alors, on se défie de la France, on 
se défie du peuple, on se défie du souverain. D'après 
ce que valaient les craintes du passé, jugez ce que 
valent les craintes du présent. (Mouvement.) 

On peut l'affirmer hautement, l'assemblée législative 
répondra aux prévisions mauvaises comme vous y avez 
répondu vous-mêmes, par son dévouement au bien 
public. 

Messieurs, dans les faits que je viens de citer, dans 
le rapprochement que je viens de faire, dans beaucoup 
d'autres actes que je Be veux pas rappeler, car j'ap- 
porte à cette discussion une modération profonde 
(C'est vrai!), dans beaucoup d'autres actes, qui sont 
dans toutes les mémoires, il n'y a pas seulement la 
réfutation d'un argument, il y a une évidence, il y a un 
enseignement. Cette évidence, cet enseignement, les 
voici : c'est que depuis onze mois, chaque fuis qu'il 
s'agit de consulter le pays, on hésite, on recule, on 
cherche des faux-fuyants. {Oui! oui! non! non!) 

M. de Larochejaquelein. — On insulte constam- 
ment au suffrage universel. 

Un membre. — Mais on a avancé l'époque de l'élec- 
j lion du président- 



88 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 



M. Victor Hi-go. — Je suis certain qu'en ce moment 
je parle à la conscience de l'assemblée. 

Et savez-vous ce qu'il y a au fond de ces hésitations? 
Je le dirai. {Rumeurs. — Parlez! parlez!) Mon Dieu, 
messieurs, ces murmures ne m'étonnent ni ne m'inti- 
mident. {Exclamations.) 

Ceux qui sont à cette tribune y sont pour entendre 
des murmures, de même que ceux qui sont sur ces 
bancs y sont pour entendre des vérités. 

Nous avons écouté vos vérités, écoutez les nôtres. 
{Mouvement prolongé.) 

Messieurs, je dirai ce qu'il y avait au fond de ces 
hésitations, et je le dirai hautement, car la liberté de 
la tribune n'est rien sans la franchise de l'orateur. Ce 
qu'il y a au fond de tout cela, de tous ces actes que je 
rappelle, ce qu'il y a, c'est une crainte secrète du suf- 
frage universel. 

Et, je vous le dis, à vous qui avez fondé le gouver- 
nement républicain sur le suffrage universel, à vous 
qui avez été longtemps le pouvoir tout entier, je vous 
le dis : il n'y a rien de plus grave en politique qu'un 
gouvernement qui tient en déliance son principe. (Pro- 
fonde sensation.) 

Il vous appartient et il est temps de faire cesser cet 
état de choses. Le pays veut être consulté. Montrez de 
la confiance au pays, le pays vous rendra de la con- 
fiance. C'est par ces mots de conciliation que je veux 
finir. Je puise dans mon mandat le droit et la force de 
vous conjurer, au nom de la France qui attend et s'in- 
quiète... {exclamations diverses), au nom de ce noble 
et généreux peuple de Paris, qu'on entraîne de nouveau 
»ux agitations politiques... 

Unb voix. — C'est le gouvernement qui l'agite! 

M. Victor Hdgo. — Au nom de «e bon et généreux 



peuple de Paris, qui a tant souffert et qui souffre encore, 
je vous conjure de ne pas prolonger une situation qui 
est l'agonie du crédit, du commerce, de l'industrie et 
du travail. {C'est vrai!) Je vous conjure de fermer vous- 
mêmes, en vous retirant, la phase révolutionnaire, et 
d'ouvrir la période légale. Je vous conjure de convo- 
quer avec empressement, avec confiance, vos succes- 
seurs. Ne tombez pas dans la faute du gouvernement 
provisoire. L'injure que les partis passionnés vous ont 
faite avant votre arrivée, ne la faites pas, vous législa- 
teurs, à l'assemblée législative 1 Ne soupçonnez pas, 
vous qui avez été soupçonnés ; n'ajournez pas, vous qui 
avez été ajournés ! [Mouvement.) 

La majorité comprendra, je n'en doute pas, que le 
moment est enfin venu où la souveraineté de cette 
assemblée doit rentrer et s'évanouir dans la souve- 
raineté de la nation. 

S'il en était autrement, messieurs, s'il était possible, 
œ que dans mon respect pour l'assemblée je suis loin 
de conjecturer, s'il était possible que cette assemblée se 
décidât à prolonger indéfiniment son mandat... {rumeurs 
et dénégations); s'il était possible, dis-je, que l'as- 
semblée prolongeât — vous ne voulez pas indéfiniment, 
soit! — prolongeât un mandat désormais discuté; s'il 
était possible qu'elle ne fixât pas de date et de terme à 
ses travaux; s'il était possible qu'elle se maintint dans 
la situation où elle est aujourd'hui vis-à-vis du pays, 
— il est temps encore de vous le dire, l'esprit de la 
France, qui anime et vivifie cette assemblée, se reiire- 
rait d'elle. {Réclamations.) Cette assemblée ne sentiiait 
plus battre dans son sein le cœur de la nation. Il p>ur« 
rait lui être encore donné de durer, mais non de m Me. 
La vie politique ne se décrète pas. (Mouvement pro* 
ImgêJ 



VIII 



L\ LIBERTE DU THEATRE* 



3 AvatL 1841 



Je rejette que ;ette grave question, qui divise les 
meilleurs esprits, surgisse d'une manière si inopinée. 
Pour ma part, je l'avoue franchement, je ne suis pas 
prêt à la traiter et à l'approfondir comme elle devrait 
être approfondie; mais je croirais manquer à un de mes 
plus sérieux devoirs, si je n'apportais ici ce qui me 
paraît être la vérité et le principe. 

Je n'étonnerai personne dans cette enceinte en décla- 
rant que je suis partisan de la liberté du théâtre. 

Et d'abord, messieurs, expliquons-nous sur ce mot. 
Qu'enteudons-nous par là? Qu'est-ce que c'est que la 
liberté du théâtre? 

Messieurs, à proprement parler, le théâtre n'est pas 
et ne peut jamais être libre. Il n'échappe à une censure 
que pour retomber sous une autre, car c'est là le véri- 
table nœud de la question, c'est sur ce point que j'ap- 
pelle spécialement l'attention de M. le ministre de 
l'intérieur. Il existe deux sortes de censures. L'une, 
qui est ce que je connais au monde de plus respectable 
et de plus efficace, c'est la censure exercée au nom 
des idées éternelles d'honneur, de déceDce et d'hon- 
nêteté, au nom de ce respect qu'une grande nation a 
toujours pour elle-même, c'est la censure exercée par 
les mœurs publiques. (Mouvements en sens divers. 
Agitation.) 

L'autre censure, qui est, je ne veux pas me servir 
d'expressions trop sévères, qui est ce qu'il y a de plus 
malheureux et de plus maladroit, c'est la censure exer- 
cée par le pouvoir. 

Eh bien! quand vous détruisez la liberté du théâtre, 
savez-vous ce que vous faites? Vous enlevez le théâtre 
à la première de ces deux censures, pour le donner à 
la seconde. 

Croyez-vous y avoir gagné? 

Au lieu de la censure du public, de la censure grave, 
austère, redoutée, obéie, vous avez la censure du pou- 
voir, la censure déconaidérée et bravée. Ajoutez-y le 
pouvoir compromis. Grave inconvénient. 

Et savez-vous ce qui arrive encore? C'est que, par 
nne réaction toute naturelle, l'opinion publique, qui 



* Ce discoura fut pronaMt dam la diseus.-ion du budget, après oa 
autour* dani lequel le représentant Julei Pâtre demanda pour lee 
U. ."•« l'abolition de tout* eemuxe. 



serait si sévère pour le théâtre libre, devient très indul- 
gente pour le théâtre censuré. Le théâtre censuré lui 
fait l'effet d'un opprimé. (Cest vrai! c'est vrai!) 

Il ne faut pas se dissimuler qu'en France, et je la 
dis à l'honneur de la générosité de ce pays, l'opinion 
publique finit toujours tôt ou tard par prendre parti 
pour ce qui lui parait être une liberté en souffrance. 

Eh bien, je ne dis pas seulement il n'est pas moral, 
je dis il n'est pas adroit, il n'est pas habile, il n'est 
pas politique de mettre le public du côté des licences 
théâtrales; le public, mon Dieu! il a toujours dans 
l'esprit un fonds d'opposition, l'allusion lui plaît, l'épi- 
gramme l'amuse; le public se met en riant de moitié 
dans les licences du théâtre. 

Voilà ce que vous obtenez avec la censure. La cen- 
sure, en retirant au public sa juridiction naturelle sur 
le théâtre, lui retire en même temps le sentiment de 
son autorité et de sa responsabilité; du moment où il 
cesse d'être juge, il devient complice. (Mouvement.) 

Je vous invite, messieurs, à réfléchir sur les incon- 
vénients de la censure ainsi considérée. Il arrive que 
le public finit très promptement par ne plus voir dans 
les excès du théâtre que des malices presque inno- 
centes, soit contre l'autorité, soit contre la censure elle- 
même; il finit par adopter ce qu'il aurait réprouvé, 
et par protéger ce qu'il aurait condamné. (C'est 
vrai!) 

J'ajoute ceci : la répression pénale n'est plus possible, 
la société est désarmée, son droit est épuisé, elle ne 
peut plus rien contre les délits qui peuvent se com- 
mettre pour ainsi dire à travers la censure. Il n'y a 
plus, je le répète, de répression pénale. Le propre de 
la censure, et ce n'est pas là son moindre inconvénient, 
c'est de briser la loi en s'y substituant. Le manuscrit 
une fois censuré, tout est dit, tout est uni. Le magistrat 
n'a rien à faire où le censeur a travaillé. La loi ne 
passe pas où la police a passé. 

Quant à moi, ce que je veux, pour le théâtre comme 
pour la presse, c'est la liberté, c'est la légalité. 

Je résume mon opinion en un mot que j'adresse aux 
gouvernants et aux législateurs : par la liberté, vous 
placez les licences et les excès du théâtre sous la cen- 
sure du public; par la censure, vous ies mettez soua 
sa protection. Choisissez. (Longue agitation.) 

12 






ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 



1849-1851 



LA MISÈRE 



9 JUILLKT (849 



Messieurs, je siens appuyer la proposition de l'hono- 
rable M. de Melun. Je commence par déclarer qu'une 
proposilion qui embrasserait l'article 13 de la consti- 
tution tout entier serait une 'euvre immense ' sous 
laquelle succomberait la commission qui voudrait l'en- 
treprendre; mais ici, il ne s'agit que de préparer une 
législation qui organise la prévoyance et l'assistance 
publique, c'est ainsi que l'honorable rapporteur a en- 
tendu la proposition, c'est ainsi] que je la comprends 
moi-même, et c'est à ce titre que je viens l'appuyer. 

Qu'on veuille bien me permeitre, à propos des ques- 
tions politiques que soulève cette proposition, quelques 
mots d'éclaircissement. 

leurs, j'entends dire à tout instant, et j'ai en- 
tendu dire encore tout à l'heure autour de moi, au 
moment où j'allais monter à cette tribune, qu'il n'y a 
pas deux manières de rétablir l'ordre. On disait que 
dans les temps d'anarchie il n'y a de remède souverain 
que la force, qu'en dehors de la force tout est vain et 
stérile, et que la proposition de l'honorable M. de Me- 
lun et toutes autres propositions analogues doivent être 



te Melun avait proposé à l'assemblée législative, an début de 
■es traïaui, de « nommer dans les bureaux une commission de trente 
coembres, pour préparer et examiner les lois relatives à la prévoyance 
•s à L'assistance publique ». Le rapport sur cette proposition fat déposé 
à la séance du 23 juin 1 Ss9. La discussion s'ouvrit le J jui.let suivant. 

Victor Hugo prit le premier la parole. Il parla eu faveur de la pro- 
position, et de-nin 1 ; que la pensée en fût éhrgie et étendue. 

Ce débat fut caractérii 6 par un incident utile à rappeler. Victor Hugo 



tenues à l'écart, parce qu'elles ne sont, je répète !« mot 
dont on se servai't, que du socialisme déguisé. (Inter- 
ruption à droite.) 

Messieurs, je crois que des paroles de cette nature 
sont moins dangereuses dites en public, à cette tribune, 
que murmurées sourdement; et si je cite ces conver- 
sations, c'est que j'espère amener à la tribune, pour 
s'expliquer, ceux qui ont exprimé les idées que je viens 
de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les com- 
battre au grand jour. (Murmures à droite.) 

J'ajouterai, messieurs, qu'on allait encore plus loin. 
(Interruption.) 

Voix a droits. — Qui ? qui? Nommez qui a dit celai 

M. Victor Hdoo. — Que ceux qui ont ainsi parlé se 
nomment eux-mêmes, c'est leur affaire. Qu'ils aient à 
la tribune le courage de leurs opinions de couloirs et 
de commissions. Quant à moi, ce n'est pas mon rôle de 
révéler des noms qui se cachent. Les idées se montrent, 
je combats les idées; quand les hommes se montre- 
ront, je combattrai les hommes. (Agitation.) Messieurs, 
tous le savez, les choses qu'on ne dit pas tout haut sont 



avait dit : a 4e suis de ceux qui pensent et qui affirmant qu'on peut dé- 
truire la misère. » Son assertion souleva de nombreuses dénégations 
sur les bancs du côté droit. M. Poujoulat Interrompit l'orateur : ■ C'est 
une erreur profonde 1 » s'écria-t-il. Bt M. Benoit d'Axy soutint, aox 
applaudissements de la droite et du centre, qu'il était impossible da 
faire disparaître la misère. 
La proposition de M. de Melon fut votée à l'unanimité. 

(.Vofe de Piditeur.) 



I 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



souvent celles qui font le plus de mal. Ici les paroles 
publiques sont pour la foule, les paroles secrètes sont 
pour le vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles 
secrètes quand il s'agit de l'avenir du peuple et des 
lois rie mon pays. Les paroles secrètes, je les dévoile; 
les influences cachées, je les démasque; c'est mon 
devoir. (L'agitation redouble.) Je continue donc. Ceux 
qui parlaient ainsi ajoutaient que « faire espérer au 
peuple un surcroît de bien-être et une diminution de 
malaise, c'est promettre l'impossible; qu'il n'y a rien à 
faire, en un mot, que ce qui a déjà été fait par tous Its 
gouvernements dans toutes les circonstances sembla- 
bles; que tout le reste est déclamation et chimère, et 
que la répression suffit pour le présent et la compression 
pour l'avenir ». ( Violents murmures. — De nombreuses 
interpellations sont adressées à l'orateur par des mem- 
bres de la droite et du centre, parmi lesquels nous 
remarquons MM. Denis Benoist et de Dampierre.) 

Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient 
fait éclater une telle unanimité de protestations. 

M. le président Dupin. — L'assemblée a en effet ma- 
nifesté sou sentiment. Le président n'a rien à ajouter. 
(Très bien! très bien!) 

M. Victor Hugo. — Ce n'est pas là ma manière de 
comprendre le rétablissement de l'ordre... (Interrup- 
tion à droite.) 

Une voix. — Ce n'est la manière de personne. 

M. Noël Parfait. — On l'a dit dans mon bureau. 
(Cris à droite.) 

M. Dufournel, à M. Parfait. — Citez I dites qui a 
?ar!é ainsi I 

M. de Montalembert. — Avec la permission de l'ho- 
norable M. Victor Hugo, je prends la liberté de décla- 
■■er... (Interruption.) 

Voix nombreuses. — A la tribune! à la tribune ! 

M. de Montalembert, à la tribune. — Je prends la 
liberté de déclarer que l'assertion de l'honorable M. Vic- 
tor Hugo est d'autant plus mal fondée que la commis- 
sion a été unanime pour approuver la proposition de 
M. de MeluD, et la meilleure preuve que j'en puisse 
donner, c'est qu'elle a choisi pour rapporteur l'auteur 
même de la proposition. (Très bien! très bien!) 

M. Victor Hugo. — L'honorable M. de Montalembert 
répond à ce que je n'ai pas dit. Je n'ai pas dit que la 
commission n'eût pas été unanime pour adopter la 
proposition; j'ai seulement dit, et je le maintiens, que 
('avais entendu souvent, et notamment au moment où 
•^'allais monter à la tribune, les paroles auxquelles j'ai 
fait allusion, et que, comme pour moi les objections 
occultes sont les plus dangereuses, j'avais le droit et le 
devoir d'en faire des objections publiques, fût-ce en 
dépit d'elles-mêmes, afin de pouvoir les mettre à néant. 
Vous voyez que j'ai eu raison, cardes le premier mot, 
la honte les prend et elles s'évanouissent. (Bruyantes 
réclamations à droite. Plusieurs membres interpellent 
vivement l'orateur au milieu du bruit.) 

M. le président. — L'orateur n'a nommé personne 



en particulier, mais ses paroles ont quelque chose de 
personnel pour tout le monde et je ne puis voir dans 
l'interruption qui se produit qu'un démenti universel de 
cette assemblée. Je vous engage à rentrer dans la ques- 
tion même. 

M.Victor Hugo. — Je n'accepterai le démenti de 
l'assemblée que lorsqu'il me sera donné par les actes 
et non par les paroles. Nous verrons si l'avenir me 
donne tort ; nous verrons si l'on fera autre chose que 
de la compression et de la répression; nous verrons si 
la pensée qu'on désavoue aujourd'hui ne sera pas la 
politique qu'on arborera demain. En attendant et dans 
tous les cas, il me semble que l'unanimité même que 
je viens de provoquer dans cette assemblée est une 
chose excellente... (Bruit. — Interruption.) 

Eh bien, messieurs, transportons cette Dature d'ob- 
jections au dehors de cette enceinte, et désintéressons 
les membres de cette assemblée. Et maintenant, ceci 
posé, il me sera peut-être permis de dire que, quant à 
moi, je ne crois pas que le système qui combine la ré- 
pression avec la compression, et qui s'en lient là, soit 
l'unique manière, soit la bonne manière de rétablir 
l'ordre. (Nouveaux murmures.) 

J'ai dit que je désintéresse complètement les mem- 
bres de l'assemblée... (Bruit.) 

M. le président. — L'assemblée est désintéressée; 
c'est une objection que l'orateur se fait à lui-même et 
qu'il va réfuter. (Bires. — Rumeurs.) 

M. Victor Hugo. — M. le président se trompe. Sur 
ce point encore j'en appelle à l'avenir. Nous verrons. Du 
reste, comme ce n'est pas là le moins du inonde une 
objection que je me fais à moi-même, il me suffit d'avoir 
provoqué la manifestation unanime de l'assemblée, en 
espérant que l'assemblée s'en souviendra, et je passe à 
un autre ordre d'idées. 

J'entends dire également tous les jours... (Interrup- 
tion.) Ah! messieurs, sur ce côté de la question, je ne 
crains aucune interruption, car vous reconnaîtrez vous- 
mêmes que c'est là aujourd'hui le grand mot de la si- 
tuation; j'entends dire de toutes parts que la société 
vient encore une fois de vaincre, — et qu'il faut pro- 
fiter delà victoire. (Mouvement.) Messieurs, je ne sur- 
prendrai personne dans cette enceinte en disant que 
c'est aussi là mon sentiment. 

Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette 
assemblée; votre temps si précieux se perdait en de 
stériles et dangereuses luttes de paroles; toutes les 
questions, les plus sérieuses, les plus fécondes, dispa- 
raissaient devant la bataille à chaque instant livrée à la 
tribune et offerte dans la rue. (C'est vrai!) Aujourd'hui 
le calme s'est fait, le terrorisme s'est évanoui, la vic- 
toire est complète. Il faut en profiter. Oui, il faut en 
profiter! Mais savez-vous comment? 

Il faut profiter du silence imposé aux passions anar- 
chiques pour donner la parole aux intérêts populaires. 
(Sensation.) Il faut profiter de l'ordre reconquis pour 
relever le travail, pour créer sur une vaste échelle 1» 






LA MISERE. 



93 



prévoyance sociale, pour substituer à l'aumône qui dé- 
grade {dénégations à droite) l'assistance qui fortifie, 
pour fonder de toutes parts, et sous toutes les formes, 
des établissements de toute nature, qui rassurent le 
malheureux et qui encouragent le travailleur, pour 
donner cordialement, en améliorations de toutes sortes 
aux classes souffrantes, plus, ci'nt fois plus que leurs 
faux amis ne leur ont jamais promis 1 Voilà comment il 
faut profiter de la victoire. [Oui! oui! Mouvement pro- 
longé.) 

Il faut profiter de la disparition de l'esprit de révolu- 
tion pour faire reparaître l'esprit de progrès ! Il faut 
profiter du calme pour rétablir la paix, non pas seule- 
ment la paix dans les rues, mais la paix véritable, 
la paix définitive, la paix faite dans les esprits et 
dans les cœurs ! Il faut, en un mot, que la défaite 
de la démagogie soit la victoire du peuple! (Vive 
adhésion.) 

Voilà ce qu'il faut faire de la victoire, ei voilà com- 
ment il faut en profiter. 'Trè>: bien! très bien!) 

El, messieurs, considérez le moment où vous êtes. 
Depuis dix-huit mois, on a vu le néant de bien des 
lèves. Les chimères qui étaient dans l'ombre en sont 
sorties, et le grand jour les a éclairées ; les fausses 
thunes ont été sommées de s'expliquer, les faux sys- 
tèmes ont été mis au pied du mur ; qu'ont-ils produit ? 
Rien, fleaucoup d'illusions se sont évanouies dans les 
masses, et, en s'évanouissant, ont fait crouler les popu- 
larités sans base et les haines sans motif. L'éclaircisse- 
ment vient peu à peu; le peuple, messieurs, a l'instinct 
du vrai comme il a l'instinct du juste, et, dès qu'il 
s'apaise, le peuple est le bon sens même; la lumière 
pénètre dans son esprit ; en même temps la fraternité 
pratique, la fraternité qu'on ne décrète pas, la fraternité 
qu'on n'écrit pas sur les murs, la fraternité qui naît du 
fond des choses et de l'identité réelle des destinées 
humaines, commence à germer dans toutes les âmes, 
dans l'âme du riche comme dans l'âme du pauvre; 
partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers les 
autres avec cette inexprimable soif de concorde qui 
marque la fin des dissensions civiles. (Oui! oui!) La 
société veut se remettre en marche après cette halte au 
bord d'un abîme. Eh bien! messieurs, jamais, jamais 
moment ne fut plus propice, mieux choisi, plus claire- 
ment indiqué par la providence pour accomplir, après 
tant de colères et de malentendus, la grande œuvre 
qui est votre mission, et qui peut, tout entière, 
l'exprimer dans un seul mot : Réconciliation. (Sensa- 
tion prolongée.) 

Messieurs, la proposition de M. de Melun va droit à 
ce but. 

Voilà, selon moi, le sens vrai et complet ae cette 
proposition, qui peut, du reste, être modifiée en bien 
et perfectionnée. 

Donner à cette assemblée pour objet principal l'étude 
eu sort des classes souffrantes, c'est-à-dire, le grand et 
•bscur problème posé par Février, environner cette 



étude de solennité, tirer de cette étude approfondie 
toutes les améliorations pratiques et possibles ; substi- 
tuer une grande, et unique commission de l'assistance 
et de la prévoyance publique à toutes les commissions 
secondaires qui ne voient que le détail et auxquelles 
l'ensemble échappe; placer cette commission très haut, 
de manière à ce qu'on l'aperçoive du pays entier 
(nouvement); réunir les lumières éparses, les expé- 
ilences disséminées, les efforts divergents, les dévoue- 
ments, les documents, les recherches partielles, les 
enquêtes locales, toutes les bonnes volontés en travail, 
et leur créer ici un centre, un centre où aboutiront 
toutes les idées et d'où rayonneront toutes les solu- 
tions; faire sortir pièce à pièce, loi à loi, mais avec 
ensemble, avec maturité, des travaux de la législature 
actuelle le code coordonné et complet, le grand code 
chrétien de la prévoyance et de l'assistance publique; 
en un mot, étouffer les chimères d'un certain socia- 
lisme sous les réalités de l'évangile (Vive approbation) ; 
voilà, messieurs, le but de la proposition de M. de 
Melun, voilà pourquoi je l'appuie énergiquement. 
(M. de Melun fait un signe d'adhésion à l'orateur.) 

Je viens de dire : les chimères d'un certain socia- 
lisme, et je ne veux rien retirer de cette expression, 
qui n'est pas même sévère, qui n'est que juste. Mes- 
sieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce à dire que, 
dans cet amas de notions confuses, d'aspirations 
obscures, d'illusions inouïes, d'instiDCts irréfléchis, de 
formules incorrectes, qu'on désigne sous ce nom vague 
et d'ailleurs fort peu compris de socialisme, il n'y ait 
rien de vrai, absolument rien de vrai? 

Messieurs, s'il n'y avait rien de vrai, il n'y aurait 
aucun danger. La société pourrait dédaigner et atten- 
dre. Pour que l'imposture ou l'erreur soient dange- 
reuses, pour qu'elles pénètrent dans les masses, pour 
qu'elles puissent percer jusqu'au cœur même de la 
société, il faut qu'elles se fassent une arme d'une partie 
quelconque de la réalité. La vérité ajustée aux erreurs, 
voilà le péril. En pareille matière, la quantité de danger 
se mesure à la quantité de vérité contenue dans les 
chimères. (Mouvement.) 

Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le précisé- 
ment pour trouver le remède, il y a au fond du socia- 
lisme une partie des réalités douloureuses de notre 
temps et de tous les temps (chuchotements) ; il y a le 
malaise éternel propre à l'infirmité humaine; il y a l'as- 
piration à un sort meilleur, qui n'est pas moins natu- 
relle à l'homme, mais qui se trompe souvent de route 
en cherchant dans ce monde ce qui ne peut être 
trouvé que dans l'autre. ( Vive et unanime adhésion.) 
Il y a des détresses très vives, très vraies, très poi- 
gnantes, très guérissables. Il y a enfin, et ceci est 
tout à fait propre à notre temps, il y a cette attitude 
nouvelle donnée à l'homme par nos révolutions, qui 
ont constaté si hautement et placé si haut la dignité 
humaine et la souveraineté populaire; de sorte que 
l'homme du peuple aujourd'hui souffre avec le senti- 



94 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



ment double et contradictoire de sa misère résultant 
du fait et de sa grandeur résultant du droit. (Profonde 
Knsation.) 

C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socia- 
lisme, c'est tout cela qui s'y mêle aux passions mau- 
vaises, c'est tout cela qui en fait la force, c'est tout 
cela qu'il faut en ôter. 

Voix nombrei ses. — Comment? 

M. Victor Hugo. — En éclairant ce qui est faux, en 
satisfaisant ce qui est juste. (C'est vrai!) Une fois cette 
opération faite, faite consciencieusement, loyalement, 
honnêtement, ce que vous redoutez dans le socialisme 
disparaît. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui 
retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un 
informe nuage d'erreurs que le premier souffle empor- 
tera. {Mouvements en sens divers.) 

Trouvez bon, messieurs, que je complète ma pensée. 
Je vois à l'agitation de l'assemblée que je ne suis pas 
pleinement compris. La question qui s'agite est grave. 
C'est la plus grave de toutes celles qui peuvent être 
traitées devant vous. 

Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on 
peut supprimer la souffrance en ce monde, la souf- 
france est une loi divine, mais je suis de ceux qui j 
pensent et qui affirment qu'on peut détruire la misère. 
(Réclamations. — Violentes dénégations à droite.) 

Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas dimi- 
nuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. 
(Nouveaux murmures à droite.) La misère est une 
maladie du corps social comme la lèpre était une mala- 
die du corps humain; la misère peut disparaître 
comme la lèpre a disparu. (Oui! oui ! à gauche.) Détruire 
la misère ! oui, cela est possible. Les législateurs et les 
gouvernants doivent y songer sans cesse; car, en 
pareille matière, tant que le possible n'est pas fait, le 
devoir n'est pas rempli. (Sensation universelle.) 

La misère, messieurs, j'aborde ici le vif de la ques- 
tion, voulez-vous savoir où elle en est, la misère? 
Voulez-vous savoir jusqu'où elle peut aller, jusqu'où 
elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au moyen 
âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où 
nous vivons? Voulez-vous des faits? 

Il y a dans Paris... {L'orateur s'interrompt.) 

Mon Dieu, je n'hésite pas à les citer, ces faits. Ils 
sont tristes, mais nécessaires à révéler; et tenez, s'il 
faut dire toute ma pensée, je voudrais qu'il sortit de 
cette assemblée, et au besoin j'en ferai la proposition 
formelle, une grande et soleunelle enquête sur la situa- 
tion vraie des classes laborieuses et souffrantes en 
France. Je voudrais que tous les Jaits éclatassent au 
grand jour. Comment veut-on guérir le mal si l'on ne 
sonde pas les plaies? (Très bien ! très bien!) 

Voici donc ces faits. 

11 y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le 
vent de l'émeute soûlerait naguère si aisément, il y a 
des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, 
4es familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, 



femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant 
pour couvertures, j'ai presque dit pour vêtements, 
que des monceaux infects de chiffons en fermentation, 
ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce 
de fumier des villes, où des créatures humaines s'en- 
fouissent toutes vivantes ponr échapper an froid de 
l'hiver. (Mouvement.) 

Voilà un fait. En voici d'autres. Os jours derniers, 
un homme, mon Dieu, un malheureux homme de 
lettres, car la misère n'épargne pas plus les profes- 
sions libérales que les professions manuelles, un mal- 
heureux homme est mort de faim, mort de faim à la 
lettre, et l'on a constaté, après sa mort, qu'il n'avait 
pas mangé depuis six jours. (Longue interruption.) 
Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore? 
Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, 
on a trouvé une mère et ses quatre enfants qui cher- 
chaient leur nourriture dans les débris immondes et 
pestilentiels des charniers de Montlaucon! (Sensation.) 

Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses 
qui ne doivent pas être; je dis que la société doit 
dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son 
intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses 
ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays 
civilisé, engagent la conscience de la société tout 
entière ; que je m'en sens, moi qui parle, complice et 
solidaire (mouvement), et que de tels faits ne sont pas 
seulement des torts envers l'homme, que ce sont des 
crimes envers Dieu! (Sensation prolongée.) 

Voilà pourquoi je suis pénétré, voilà pourquoi je 
voudrais pénétrer tous ceux qui m'écoutent de la haute 
importance de la proposition qui vous est soumise. Ce 
n'est qu'un premier pas, mais il est décisif. Je voudrais 
que cette assemblée, majorité et minorité, n'importe, 
je ne connais pas, moi, de majorité et de minorité en de 
telles questions ; j*. voudrais que cette assemblée n'eût 
qu'une seule âme pour marcher à ce grand but, à ce 
but magnifique, à ce but sublime, l'abolition de la 
misère! (Bravo! — Applaudissements.) 

Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement à votre 
générosité, je m'adresse à ce qu'il y a de plus sérieux 
dans le sentiment politique d'une assemblée de légis- 
lateurs. Et, à ce sujet, un dernier mot, je terminerai 
par là. 

Messieurs, comme je vous le disais tout à l'heure, 
vous venez, avec le concours de la garde nationale, de 
l'armée et de toutes les forces vives du pays, vous 
venez de raffermir l'état ébranlé encore une fois. Vous 
n'avez reculé devant aucun péril, vous n'avez hésité 
devant aucun devoir. Vous avez sauvé la société régu- 
lière, le gouvernement légal, les institutions, la paix 
publique, la civilisation même. Vous avez fait une chose 
considérable... Eh bien! vous u avez rien faitl (Mou- 
vement.) 

Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que 
l'ordre matériel raffermi n'a point pour base l'ordre 
moral consolidé! (Très bien! très bien! — Viv H 



LA MISÈRE. 



Si 



unanime adhésion.) Vous n'avez rien fail tant que le 
peupie souffre! (Bravos à gauche.) Vous n'avez rien l'ait 
tant qu'il y a au-dessous de vous une partie du peuple 
qui désespère! Vous n'avez rien fait, taut que ceux 
qui sont dans la force de l'âge et qui travaillent peuvent 
être sans pain! tant que ceux qui sont vieux et qui ont 
travaillé peuvent être sans asile ! tant que l'usure 
dévore nos campagnes, tant qu'on meurt de faim dans 
nos villes (mouvement prolongé), tant qu'il u'y a pas îles 
loi» fraternelles, des lois évangéliques qui viennent de 
toutes parts en aide aux pauvres familles honnêtes, aux 
bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de cœur! 
(A'-i-lnmation.) Vous n'avez rien fait, tant que l'esprit 
et révolution a pour auxiliaire la souffrance publique! 



Vous n'avez rien fait, rien fait, tant que, dans celt» 
œuvre de destruction et de ténèbres qui se coutinu» 
soulerraiuemenl, l'homme méchant a pour collaborâtes 
Fatal l'homme malheureux! 

Vous le voyez, messieurs, je le répète en terminant, 
ce n'est pas seulement à votre générosité que j? 
m'adresse, c'est à votre sagesse, et je vous conjure d'y 
réfléchir. Messieurs, songez-y, c'est l'anarchie qui ouvre 
les abîmes, mais c'est la misère qui les creuse. (Ces' 
vrai! c'est vrai!) Vous avez fait des lois contre l'anar- 
chie, faites maintenant des lois contre la misère! 
(Mouvement prolongé sur tous les bayics. — L'orateur 
descend de la tribune et reçoit les félicitations de s c j 
collègues.) 



II 



L'EXPÉDITION DE ROME* 



15 octobbh 1849 



M. Victor Hugo. (Profond silence.) — Messieurs, 
j'entre tout de suite dans la questien. 

Une parole de M. le ministre des affaires étrangères 
qui interprétait hier, en dehors de la réalité, selon moi, 
le vote de l'assemblée constituante, m'impose le devoir, 
à moi qui ai voté l'expédition romaine, de rétablir 
d'abord les faits. Aucune ombre ne doit être laissée par 
nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a 
entraîné et qui entraînera encore tant d'événements. Il 
importe d'ailleurs, dans une affaire aussi grave, et je 
pense en cela comme l'honorable rapporteur de la com- 
mission, de bien préciser le point d'où nous suinn.es 
partis, pour faire mieux juger le point où nous sommes 
arrivés. 

Messieurs, après la bataille de Novare, le projet de 
'expédition de Rome fut apporté à l'assemblée consti- 
tuante. M. le général de Lamoricière monta à cette 
tribune et nous dit : L'Italie vient de perdre sa bataille 
de Waterloo, — je cite ici en substance des paroles que 
tous vous pouvez retrouver dans le Moniteur, — 
l'Italie vient de perdre sa bataille de Waterloo, 
l'Autriche est maîtresse de l'Italie, maîtresse de la 
situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme ello 
a marché sur Milan, elle va faire à Rome ce qu'elle a 
fait à Milan, ce qu'elle a fait partout, proscrire, empri- 
sonner, fusiller, exécuter. Voulez-vous que la France 
assiste les bras croisés à ce spectacle? Si vous ne le 
voulez pas, devancez l'Autriche, allez à Rome. — M. le 
président du conseil s'écria : La France doit aller à 
Rome pour y sauvegarder la liberté et l'humanité. — 
M. le général de Lamoricière ajouta : Si nous ne pou- 

" Le triste épisode de l'eijiéditlon contre Rome est trot, connu pour 
Tu'il «oit nécessaire de donner un long sommaire à ce discours. Tout 
le monde le rappelle que l'assemblée constituante avait voté un crédit 
de 1,ÎOO,000 francs pour les premières dépenses d'un corps ejpédi- 
lionnaire en destination de l'Italie, sur la déclaration expresse du pou- 
voir eiécutif que cette force devait protéger la péninsule contre les 
envahissements de l'Autriche. On se rappelle aussi qu'en apprenant 
l'attaque de Rome par les troupes françaises tous les ordres du gé- 
néral Oudinot, l'assemblée constituante vota un ordre du jour qui 
prescrivait au pouvoir eiécutif de ramener à sa pensée primitive l'ea- 
1. édition détournée de son but. 

Dès que l'assemblée législative, dont la majorité était sympathique à 
la destruction de la république romaine, fut réunie, ordre fut donné an 
générai Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever coûte que coûte. — 
La ville fut prise, et le pape restauré. 



vons y sauver la république, sauvons-y du moins m 
liberté. — L'expédition romaine fut votée. 

L'assemblée constiluante n'hésita pas, messieurs. 
Elle vota l'expédition de Rome dans ce but d'humanité 
et de liberté que lui montrait M. le président du con- 
seil ; elle vota l'expédition romaine afin de faire contre- 
poids à la bataille de Novare ; elle vota l'expédition 
romaine afin de mettre l'épée de la France là où allait 
tomber le sabre de l'Autriche [mouvement) ; elle vota 
l'expédition romaine... — j'insiste sur ce point, pas 
une autre explication ne fut donnée, pas un mot de plus 
ne fut dit; s'il y eut des votes avec restriction meniale, 
je les ignore (on rit) ; — .... l'assemblée constituante 
vota, nous votâmes l'expédition romaine, alm qu'il ne 
fû» pas dit que la France était absente, quand, d'une 
part, l'intérêt de l'humanité, et, d'autre part, l'intérêt 
de sa grandeur l'appelaient, afin d'abriter en un mot 
contre l'Autriche Rome et les hommes engagés dans la 
république romaine, contre l'Autriche qui, dans celte 
guerre qu'elle fait aux révolutions, a l'habitude de 
déshonorer toutes ses victoires, si cela peut s'appeler 
des victoires, par d'inqualifiables indignités! (Longs 
applaudissements à gauche. Violents murmures à 
droite. — L'orateur, se tournant vers la droite.) 

Vous murmurez ! Cette expression trop faible, vous 
la trouvez trop fort* 1 1 Ah ! de telles interruptions me 
font sortir du cœur l'indignation que j'y refoulais I 
Comment ! la tribune anglaise a flétri ces indignités aux 
applaudissements de tous les partis, et la tribune de 
France serait moins libre que la tribune d'Angleterre ! 
(Écoutez ! écoutez !) Eh bien ! je le déclare, et je vou- 

Le président de la République française écrivit à son aide de camp, 
M. Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, où il manifestait 
son désir d'obtenir du pape des institutions eu faveur de la population 
des Etats romains. 

Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restau- 
rateur, et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu 
du gouvernement clérical dans son domaine temporel. 

La question romaine, déjà débattue plusieurs fois dans le sein de 
l'assemblée législative, y fut agitée de nouveau, a propos d'une de- 
mande de crédits supplémentaires, dans les séances du 18 et du 19 oc- 
tobre 1849. 

C'est dans cette discussion que M . Tburiot de la Rosiers soutint qus 
Rome et la papauté étaient la propriété indivise de la catholi:\té. 

Victor Hugo soutint, au contraire, la thèse « si chère à l'Italie, dit ri, 
ie la sécularisation et de la nationalité ». {Note d* rédileu?. 



L'EXPÉDITION DE ROME. 



97 



irais que ma parole, eo ce moment, empruntât a celle 
tribune un reientissement européen, les exactions, les 
extorsions d'argent, les spoliations les fusillades, les 
exécutions en masse, la potence dressée pour des 
hommes héroïques, la bastonnade donnée à des 
femmes, toutes ces infamies mettent le gouvernement 
autrichien au pilori de l'Europe ! (Tonnerre d'applau- 
dissements.) 

Quant à moi, soldat obscur, mais dévoué, de l'ordre 
et de la civilisation, je repousse de toutes les forces de 
mon cœur indigné ces sauvages auxiliaires, ces 
Radetzki et ces Haynau (mouvement), qui prétendent, 
eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font à la 
civilisation cette abominable injure de la défendre par 
les moyens de la barbarie 1 (Nouvelles acclamations.) 

Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens 
l'expédition de Rome fut votée. Je le répète, c'est un 
devoir que j'ai rempli. L'assemblée constituante n'existe 
plus, elle n'est plus là pour se défendre ; son vote est, 
pour ainsi dire, entre vos mains, à votre discrétion ; 
vous pouvez attacher à ce vote telles conséquences 
qu'il vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu'à Dieu ne 
plaise, que ces conséquences fussent décidément fatales 
à l'honneur de mon pays, j'aurais du moins rétabli, 
»utant qu'il était en moi, l'intention purement humaine 
et libérale de l'assemblée constituante, et la pensée de 
l'expédition protestera contre le résultat de l'expédition. 
(Bravos.) 

Maintenant, comment l'expédition a dévié de son 
but, vous le savez tous ; je n'y insiste pas, je traverse 
rapidement des faits accomplis que je déplore, et 
j'arrive à la situation. 

La situation, la voici : 

Le 2 juillet, l'armée est entrée dans Rome. Le pape 
a été restauré purement et simplement ; il faut bien 
que je le dise. (Mouvement.) Le gouvernement clérical, 
que pour ma part je distingue profondément du gou- 
vernement pontiflcal tel que les esprits élevés le com- 
prennent, et tel que Pie IX un moment avait semblé 
le comprendre, le gouvernement clérical a ressaisi 
Rome. Un triumvirat en a remplacé un autre. Les 
actes de ce gouvernement clérical, les actes de cette 
commission des trois cardinaux, vous les connaissez, 
je ne crois pas devoir les détailler ici ; il me serait 
difficile de les énumérer sans les caractériser, et je ne 
veux pas irriter cette discussion. (Rires ironiques à 
droite.) 

Il me suffira de dire que dès ses premiers pas l'au- 
torité cléricale, acharnée aux réactions, animée du 
pljs aveugle, du plus funeste et du plus ingrat esprit, 
blessa les cœurs généreux et les hommes sages, et 
alarma tous les amis intelligents du pape et de la 
papauté. Parmi nous l'opinion s'émut. Chacun des 
»ctes de cette autorité fanatique, violente, hostile à 
nous-mêmes, froissa dans Rome l'armée et en France 
la nation. On se demanda si c'était pour cela que nous 
étions allés à Rome, si la France jouait là un rôle digne 



1 d'elle, et les regards irrités de l'opinion commencé] ent 
à si' tourner vers notre gouvernement. (Sejisalion.) 

C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre écrite 
par le président de la république à l'un de ses officier» 
d'ordonnance envoyé par lui à Rome en mission. 

M. Desmousseaux de Givré. — Je demande la parole. 
(On rit.) 

M. Victor Hugo. — Je vais, je crois, satisfaire 
l'honorable M. de Givré. Messieurs, pour dire ma 
pensée tout entière, j'aurais préféré à cette lettre un 
acte de gouvernement délibéré en conseil. 

M. Desmousskaux de Givré. — Non pas 1 non pas I 
Ce n'est pas là ma pensée ! (Nouveaux rires prolongés.) 

M. Victor Hugo. — Eh bien ! je dis ma pensée et 
non la vôtre. J'aurais donc préféré à cette lettre un acte 
du gouvernement. — Quanta la lettre en elle-même, je 
l'aurais voulue plus mûrie et plus méditée, chaque mot 
devait y être pesé ; la moindre trace de légèreté dan 
un acte grave crée un embarras ; mais, telle qu'elU 
est, cette lettre, je le constate, fut un événement. 
Pourquoi? Parce que cette lettre n'était autre chose 
qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle donnait 
UDe issue au sentiment national, parce qu'elle rendait 
à tout le monde le service de dire très haut ce que 
chacun pensait, parce qu'enfin cette lettre, même dans 
sa forme incomplète, contenait toute une politique. 
(Nouveau mouvement.) 

Elle donnait une base aux négociations pendantes ; 
elle donnait au saint-siège, dans son intérêt, d'utiles 
conseils et des indications généreuses ; elle demandait 
les réformes et l'amnistie; elle traçait au pape, auquel 
nous avons rendu le service, un peu trop grand peut- 
être, de le restaurer sans attendre l'acclamation de son 
peuple... (sensation prolongée) elle traçait au pape le 
programme, sérieux d'un gouvernement de liberté. Je 
dis gouvernement de liberté, car, moi, je ne sais pas 
traduire autrement le mol gouvernement libéral. (Riret 
d'approbation.) 

Quelques jours après cette lettre, le gouvernement 
clérical, ce gouvernement que nous avons rappelé, réta- 
bli, relevé, que nous protégeons et que nous gardons a 
l'heure qu'il est, qui nous doit d'être en ce moment, le 
gouvernement clérical publiait sa réponse. 

Cette réponse, c'est le Motu proprio, avec l'amnistie 
pour post-scriptum. 

Maintenant, qu'est-ce que c'est que le Motu proprio? 
(Profond silence.) 

Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de 
la chrétienté autrement qu'avec un respect profond ; je 
n'oublie pas que, dans une autre enceinte, j'ai glorifié 
son avènement; je suis de ceux qui ont cru voir en lui, 
à cette époque, le don le plus magnifique que la provi- 
dence puisse faire aux nations, un grand homme dans 
un pape. J'ajoute que maintenant la pitié se joint au 
respect. Pie IX, aujourd'hui, est plus malheureux que 
jamais; dans ma conviction, il est restauré, mais il 
s'est vas libre. Je ne lui impute pas l'acte inqualifiable 

il 




98 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



émané de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le 
courage de dire à cette tribune, sur le Motu proprio, 
toute ma pensée. Je le ferai en deux mots. 

L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le 
côté politique qui règle les questions de. liberié,. et ce 
que j'appellerai le côté charitable, le côté chrétien, qui 
règle la question de clémence. En fait de liberté poli- 
le saint-siège n'accorde rien. En fait de clémence, 
il accorde moins encore; il octroie une proscription en 
masse. Seulement il a la bonté de donner à cette pros- 
cription le nom d'amnistie. (Rires et longs applaudis- 
sements.) 

Voilà, messieurs, la réponse faite par le gouver- 
nement clérical à la lettre du président de la répu- 
blique. 

Ud grand évêque a dit, dans un livre fameux, que le 
pape a ses deux mains toujours ouvertes, et que de 
l'une découle incessamment sur le monde la liberté, et 
de l'autre la miséricorde. Vous le voyez, le pape a fermé 
aes deux mains. (Sensation prolongée.) 

Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans 
ces deux faits, la lettre du président et le Motu proprio, 
c'est-à-dire la demande de la France et la réponse du 
saini-siège. 

C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. 
Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise pour atlénuer la 
lettre du président, pour élargir le Motu proprio, un 
intervalle immense les sépare. L'une dit oui, l'autre dit 
non. (Bravo! bravo! — On rit.) Il est impossible de 
sortir du dilemme posé par la force des choses, il faut 
absolument donner tort à quelqu'un. Si vous sanction- 
nez la lettre, vous réprouvez le Motu proprio ; si vous 
acceptez le Motu proprio, vous désavouez la lettre. 
(C'est cela!) Vous avez devant vous, d'un côté, le prési- 
dent de la république réclamant la liberté du peuple 
romain au nom de la grande nation qui, depuis trois 
siècles, répand à flots la lumière et la pensée sur le 
monde civilisé; vous avez, de l'autre, le cardinal An- 
tonelli refusant au nom du gouvernement clérical. Choi- 
sissez! 

Selon le choix que vous ferez, je n'hésite pas à le 
l'opinion de la France se séparera de vous ou vous 
suivra. (Mouvement.) Quanta moi, je ne puis croire que 
votre choix soit douteux. Quelle que soit l'attitude du 
cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, 
quoi que semblent penser quelques membres influents 
Je la majorité, il est bon d'avoir présent à l'esprit que 
le Motu proprio a paru peu libéral au cabinet autrichien 
lui-même, et il faut craindre de se montrer plus satis- 
fait que le prince de Schwartzenberg. (Longs éclats de 
rire.) Vous êtes ici, messieurs, pour résumer et tra- 
duire en actes et en lois le haut bon sens de la nation; 
vous ne voudrez pas attacher un avenir mauvais à c>tte 
grave et obscure question d'Italie ; vous ne voudrez pas 
que l'expédition de Rome soit, pour le" gouvernement 
actuel, ce que l'expédition d'Espagne a été pour la "-«g. 
tauration. (Sensation.) 



Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celle» 
que la France supporte le plus malaisément, ce sont 
celles qui lui arrivent à travers la, gloire de notre ar- 
mée. (Vive émotion.) Dans tous les cas, je conjure la 
majorité d'y réfléchir, c'est une occasion décrive pour 
elle et pour le pays, elle assumera' par son vote une 
.haute responsabilité politique. 

J'entre plus avant dans la question, messieurs. Ré- 
concilier Rome avec la papauté, faire rentrer, avee 
l'adhésion populaire, la papauté dans Rome, rendr» 
cette grande âme à ce grand corps, ce doit être là dé- 
sormais, dans l'état où les faits accomplis ont amené l 
question, l'œuvre de notre gouvernement, œuvre dil'f, 
cile, sans nul doute, à cause des irritations et des ma) 
entendus, mais possible, et utile à la paix du mond« 
Mais pour cela, il faut que la papauté, de son côté 
nous aide et s'aide elle-même. Voilà trop longtempt 
déjà qu'elle s'isole de la marche de l'esprit humain et 
de tous les progrès du continent. Il faut qu'elle com- 
prenne son peuple et son siècle.... (Explosion de mur* 
mures à droite. — Longue et violente interruption.) 

M. Victor Hdgo. — Vous murmurez ! vous m'inter* 
rompez... 

A droite. — Oui! Nous nions ce que vous dites. 

M. Victor Hugo. — Eh bien ! je vais dire ce que j> 
voulais taire I A vous la faute ! (Frémissement d'atten- 
tion dans l'assemblée.) Comment! mais, messieurs, 
dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guidé 
les peuples lumineusement, savez-vous où en est la 
civilisation? Pas de législation, ou, pour mieux dire, 
pour toute législation»! J e De sa ' s 1 ue ' chaos de lois 
féodales et monacales, qui produisent fatalement la bar- 
barie des juges criminels et la vénalité des juges civils. 
Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'excep- 
tion. (Applaudissements. — Parlez ! parlez !) Devant 
ces tribunaux, aucune garantie d'aucun genre pour qui 
que ce soit! les débats sont secrets, la défense orale 
est interdite. Des juges ecclésiastiques jugent les 
causes laïques et les personnes laïques. (Mouvement 
prolongé.) 

Je continue. 

La haine du progrès en toute chose. Pie VII avait 
créé une commission de vaccine, Léon XII l'a abolie. 
Que vous dirai-je? La confiscation loi de l'état, le 
droit d'asile en vigueur, les juifs parqués et enfermés 
tous les soirs comme au quinzième siècle, une confu- 
sion inouïe, le clergé mêlé à tout ! Les curés font des 
rapports de police. Les comptables des deniers publics, 
c'est leur règle, ne doivent pas de compte au trésor, 
mais à Dieu seul. (Longs éclats de rire.) Je continue. 
(Parlez! parlez!) 

Deux censures pèsent sur la pensée, la censure poli- 
tique et la censure cléricale ; l'une garrotte l'opinion, 
l'autre bâillonne la conscience. (Profonde sensation.) 
On vient de rétablir l'inquisition. Je sais bien qu'oD 
me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais 
c'est *\n nom horrible et je m'en défie, car à l'ombrt 



L'EXPEDITION DE ROME. 



99 



d'un mauvais nom il ne peut y avoir que de mauvaises 
ion d'applaudissements.) Voilà la situa- 
tion de Rome, Est-ce que ce n'est pas là uu état de 
monstrueux? {Oui! oui! oui!) 

Messieurs, si vous voulez que la réconciliation si 
désirable de Rome avec la papauté se lasse, il faut que 
cet état de choses finisse; il faut que le pontificat, je le 
. comprenne son peuple, comprenne son siècle; 
il faut que l'esprit vivant de l'évangile pénètre et brise 
la lettre morte de toutes ces institutions devenues bar- 
bares. Il faut que la papauté arbore ce double drapeau 
cher à l'Italie : Sécularisation et nationalité! 

Il faut que la papauté, je ne dis pas prépare dès à 
présent, mais du moins ne se comporte pas de façon à 
repousser à jamais les hautes destinées qui l'attendent 
le jour, le jour inévitable, de l'affranchissement et de 
l'unité de l'Italie. (Explosion de bravos.) Il faut enfin 
qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire 
ennemi, ce n'est pas l'esprit révolutionnaire, c'est l'es- 
prit clérical. L'esprit révolutionnaire ne peut que la 
rudoyer, l'esprit clérical peut la tuer. (Rumeurs à 
droite. — Bravos à gauche.) 

Voilà, selon moi, messieurs, dans quel sens le gou- 
vernement français doit influer sur les déterminations 
du gouvernement romain. Voilà dans quel sens je 
souhaiterais une éclatante manifestation de l'assemblée, 
qui, repoussant le Motu propriu et adoptant la letlre 
du président, donnerait à notre diplomatie un inébran- 
lable point l'appui. Après ce qu'elle a fait pour le saint- 
la France a quelque droit d'inspirer ses idées. 
Certes, on aurait à moins le droit de les imposer. (Pro- 
testation à droite. — Voix diverses : Imposer vos 
idées ! Ah! ah ! essayez!) 

Ici l'on m'arrête encore. Imposer vos idées! me dit- 
on; y pensez-vous? Vous voulez donc contraindre le 
pape? Est-ce qu'on peut contraindre le pape? Comment 
vous y prendrez-vous pour contraindre le pape'.' 

Messieurs, si nous voulions contraindre et violen- 
ter le pape en effet, l'enfermer au château Saint-Ange 
ou l'amener à Fontainebleau... (longue interruption, 
chuchotements)... l'objection serait sérieuse et la diffi- 
culté considérable. 

Oui, j'en conviens sans nulle hésitation, la contrainte 
est malaisée vis-à-vis d'un tel adversaire; la force 
matérielle échoue et avorte en présence de la puis- 
sance spirituelle. Les bataillons ne peuvent rien 
les dogmes; je dis ceci pour un coté de rassemblée, et 
j'ajoute, pour l'autre coté, qu'ils ne peuvent rien non 
plus contre les idées. (Sensation.) 11 y a deux eh 
également absurdes, c'est l'oppression d'un pape et la 
compression d'un peuple. (Nouveau mouvement.) 

Certe9, je ne veux pas que nous essayions la pre- 
mière de ces chimères ; mais n'y a-t-il pas moyeu 
d'ernpèch i le pape de tenter la seconde? 

Quoi '. messieurs, le pape livre Rome au bras sécu- 
lier! L'homme qui dispose de l'amour et de la foi a 
recours à la force brutale, comme s'il n'était c|u'uu 



malheureux prince temporel! Lui, l'homme deiumiere, 
il veut replonger son ■ ; le dans la nuit! Ne pouvez- 
vous l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; 
on le conseille aveuglément pour le mal; ne pouvons- 
nous le conseiller énergiquement pour le bien .' 
vrai!) 

Il y a des occasions, et celle-ci en est une, où un 
grand gouvernement doit parler haut. Sérieusement, 
est-ce là contraindre le pape ? est-ce là le violenter ? 
(Non .' non! à gauche. — Si ! si 1 à droite.) 

Mais vous-mêmes, vous qui nous faites l'objection, 
vous n'êtes contents qu'à demi, après tout ; le rapport 
de la commission en convient, il vous reste beaucoup 
de choses à demander au saint-père. Les plus satisfaits 
d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse, comment 
vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie? 
l'imposerez- vous, oui ou non? (Sensation.) 

Une voix a dhoiib. — Nonl (Mouvement.) 

M. Victor Hugo. — Non? Alors vous laisserez les 
gibets se dresser dans Rome, vous présents, à l'ambre 
du drapeau tricolore ? (Frémissement sur tousles bancs. 
— A la droite.) Eh bien! je le dis à votre honneur, 
vous ne le ferez pas I Cette parole imprudente, je ne 
l'accepte pas ; elle n'est pas sortie de vos cœurs. 
I Violent tumulte à droite.) 

La même voix. — Le pape fera ce qu'il voudra, noua 
ne le contraindrons pas I 

M. Victor Hugo. — Eh bien ! alors, nous le con- 
traindrons, nous! Et s'il refuse l'amnistie, nous la lui 
imposerons. (Longs applaudissements à gauche.) 

Permettez-moi, messieurs, de terminer par une con- 
sidération qui vous touchera, je l'espère, car elle est 
puisée uniquement dans l'intérêt français. Indépendam- 
ment du soin de notre honneur, indépendamment du 
bien que nous voulons faire, selon le parti où nous 
inclinons, soit au peuple romain, soit à la papauté, 
nous avons un intérêt à Rome, un intérêt sérieux, pres- 
sant, sur lequel nous serons tous d'accord, et cet inté- 
rêt, le voici: c'est de nous en aller le plus tôt possible. 
(Dénégations à droite.) 

N ous avons un intérêt immense à ce que Rome ne 
devienne pas pour la France une espèce d'Algérie (Mou- 
vement. — A droite : Bah!), avec tous les inconvé- 
nients de l'Algérie sans la compensation d'être un» 
conquête et un empire à nous ; une espèce d'Algérie, 
dis-je, où nous enverrions indéfiniment nos soldats et 
»os millions, nos soldats, que nos frontières réclament, 
nos millions, dont nos misères ont besoin (Bravo! à 
gauche. — Murmures à droite), et où nous serions 
forcés de bivouaquer, jusques à quand? Dieu le saitl 
toujours en éveil, toujours en alerte, et à demi para- 
lysés au milieu des complications européennes. Notre 
intérêt, je le répète, sflôt que l'Autriche aura quitté 
Bologne, est de nous en aller de Rome le, plus tôt pos- 
sible (C'est vrai! c'est vrai! à gauche. — Dénégations 
à droite.) 

Eh bienl pour pouvoir évacuer Rome, quelle est la 



100 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



première condition? C'est d'être sûrs que nous n'y 
laissons pas une révolution derrière nous. Qu'y a-t-il 
donc à faire pour ne pas laisser la révolution derrière 
nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. 
Or, comment termine-t-on une révolution? Je vous l'ai 
déjà dit une fois et je vous le répète, c'est en l'accep- 
tant dans ce qu'elle a de vrai, en la satisfaisant dans ce 
qu'elle a de juste. (Mouvement.) 

Notre gouvernement l'a pensé, et je l'en loue, et 
c'est dans ce sens qu'il a pesé sur le gouvernement du 
pape. De là la lettre du président. Le saint-siége pense 
le contraire; il veut, lui aussi, terminer la révolution, 
mais par un autre moyen, par la compression, et il a 
donné le Motu proprio. Or qu'est-il arrivé? Le Motu 
proprio et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont 
soulevé l'indignation du peuple romain; à l'heure qu'il 
est, une agitation profonde trouble Rome, et, M. le 
ministre des aiïaires étrangères ne me démentira pas, 
demain, si nous quittions Rome, sitôt la porte refermée 
derrière le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui 
arriverait 9 Une révolution éclaterait, plus terrible que 
la première, et tout serait à recommencer (Oui! oui! ù 
gauche. — Non! non! à droite.) 

Voilà, messieurs, la situation que le gouvernement 
clérical s'est faite et nous a faite. 

VraimeDt! est-ce que vous n'avez pas le droit d'in- 
tervenir, et d'intervenir énergiquement, encore un 
coup, dans une situation qui est la vôtre après tout? 
Vous voyez que le moyen employé par le saint-siége 
pour terminer les révolutions est mauvais; prenez-en 
un meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'in- 
diquer. C'est à vous de voir si vous êtes d'humeur et 
si vous vous sentez de force à avoir hors de chez vous, 
indéfiniment, un état de siège sur les bras! C'est à 
vous de voir s'il vous convient que la France soit au 
Capitole pour y recevoir la consigne du parti prêtre ! 

Quant à moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de 
cette humiliation pour nos soldats, ni de cette ruine 
pour nos finances, ni de cet abaissement pour notre 
politique. (Sensation.) 

Messieurs, deux systèmes sont en présence : le sys- 
tème des concessions sages, qui vous permet de quitter 
Rome , le système de compression, qui vous condamne 
à y rester. Lequel préférez-vous? 

Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expédition 
de Rome, irréprochable à son point de départ, je crois 
l'avoir démontré, peut devenir coupable par le résultat. 
Vuus n'avez qu'une manière de prouver que la consti- 
tution n'est pas violée, c'est de maintenir la liberté du 
peuple romain. (Mouvement prolongé.) 

Et. sur ce mot liberté, pas d'équivoque. Nous devons 



laisser dans Rome, en nous retirant, non pas telle ou 
telle quantité de franchises municipales, c'est-à-dire ce 
que presque toutes les villes d'Italie avaient au moyeD 
âge, le beau progrès vraiment! (On rit. — Bravo!) 
mais la liberté vraie, la liberté sérieuse, la liberté 
propre au dix-neuvième siècle, la seule qui puisse être 
dignement garantie par ceux qui s'appellent le peuple 
français à ceux qui s'appellent le peuple romain, cette 
liberté qui grandit les peuples debout et qui relève les 
peuples tombés, c'est-à-dire la liberté politique. (Sen- 
sation.) 

Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant à des affir- 
mations et sans donner de preuves, que ces transac- 
tions libérales, que ce système de concessions sages, 
que cette liberté fonctionnant en présence du pontificat, 
souverain dans l'ordre spirituel, limité dans l'ordre 
temporel, que tout cela n'est pas possible! 

Car alors je répondrai : Messieurs, ce qui n'est pas 
possible, ce n'est pas celai ce qui n'est pas possible, 
je vais vous le dire. Ce qui n'est pas possible, c'est 
qu'une expédition entreprise, nous disait-on, dans un 
but d'humanité et de liberté, aboutisse au rétablisse- 
ment du saint-office I Ce qui n'est pas possible, c'est 
que nous n'ayons pas même secoué sur Rome ces idées 
généreuses et libérales que la France porte partout avec 
elle dans les plis de son drapeau! Ce qui n'est pas 
possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang versé ni un 
droit ni un pardon! c'est que la France soit allée à 
Rome, et qu'aux gibets près, ce soit comme si l'Au- 
triche y avait passé! Ce qui n'est pas possible, c'est 
d'accepter le Motu proprio et l'amnistie du triumvirat 
des cardinaux! c'est de subir cette ingratitude, cet 
avortement, cet affront I c'est de laisser souffleter la 
France par la main qui devait la bénir! (Longs applau- 
dissements.) 

Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait 
engagé une des choses les plus grandes et les plus 
sacrées qu'il y ait dans le monde, son drapeau; c'est 
qu'elle ait engagé ce qui n'est pas moins grand ni moins 
sacré, sa responsabilité morale devant les nations; c'est 
qu'elle ait prodigué son argent, l'argent du peuple qui 
souffre ; c'est qu'elle ait versé, je le répète, le glorieux 
sang de ses soldats; c'est qu'elle ait fait tout cela pour 
rien!... (Sensation inexprimable.) Je me trompe, pour 
de la honte! 

Voilà ce qui n'est pas possible! 

(Explosion de bravos et d'applaudissements. L'ora- 
teur descend de la tribune et reçoit les félicitations 
d'une foule de représentants, parmi lesquels on re- 
marque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein. 
La séance est suspendue vingt minutes.) 



Ilï 



RÉPONSE A M. DE MONTALEMBERT 

20 OCTOBRE 1849 



M. Victor Hcgo. (Un profond silence s'établit.) — 
Messieurs, hier, dans un moment où j'élais absent, 
l'honorable M. de Montalembert a dit que les applau- 
dissements d'une partie de cette assemblée, des applau- 
dissements sortis de cœurs émus par les souffrances 
d'un noble et malheureux peuple, que ces applaudis- 
sements étaient mon châtiment. Ce châtiment, je 
l'accepte (sensation), et je m'en honore. (Longs applau- 
dissements a gauche.) 

Il est d'autres applaudissements que je laisse à qui 
veut les prendre. (Mouvement à droite.) Ce sont ceux 



des bourreaux de la Hongrie et des oppresseurs de 
l'Italie. (Bravo! bravo! à gauche.) 

Il fut un temps, que M. de Montalembert me permette 
de le lui dire avec un profond regret pour lui-même, il 
fut un temps où il employait mieux son beau talent. 
(Dénégations à droite.) Il défendait la Pologne comme 
je défends l'Italie. J'étais avec lui alors; il est contre 
moi aujourd'hui. Cela tient à une raison bien simple, 
c'est qu'il a passé du côté de ceux qui oppriment, et 
que, moi, je reste du côté de ceux qui sont opprimé». 
(Applaudissements à gauche.) 






IV 



LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT' 

15 JANVIER 1850 



Messieurs, quand une discussion est ouverte qui tou- 
che à ce qu'il y a de plus sérieux dans les destinées du 
pays, il faut aller tout de suite, et sans hésiter, au 
fond de la question. 

Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai 
tout à l'heure ce que je ne veuv: pas. 

Messieurs, à mon sens, le but, difficile à atteindre et 
lointain sans doute, mais auquel il faut tendre dans 
cette grave question de l'enseignement, le voici. {Plus 
haut! plus haut!) 

Messieurs, toute question a son idéal. Pour moi, 
l'idéal de cette question de l'enseignement, le voici. 
L'instruction gratuite et obligatoire. Obligatoire au 
premier degré seulement, gratuite à tous les degrés. 
(Murmures à droite. — Applaudissements à gauche.) 
L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'en- 
fant [mouvement), qui, ne vous y trompez pas, est plus 
sacré encore que le droit du père et qui se confond 
ïvec le droit de l'état. 

Je reprends. Voici donc, selon moi, l'idéal de la 
question. L'instruction gratuite et obligatoire dans la 
mesure que je viens de marquer. Un grandiose ensei- 
gnement public, donné et réglé par l'état, partant de 
l'école de village et montant de degré en degré jus- 
qu'au collège de France, plus haut encore, jusqu'à 
l'institut de France. Les portes de la science toutes 
grandes ouvertes à toutes les intelligences. Partout où 
il y a un champ, partout où il y a un esprit, qu'il y ait 
un livre. Pas une commune sans une école, pas une 
ville sans un collège, pas un chef-lieu sans une faculté. 
Un vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste 
réseau d'ateliers intellectuels, lycées, gymnases, collè- 
ges, chaires, bibliothèques, mêlant leur rayonnement 
sur la surface du pays, éveillant partout les aptitudes 

■ Le parti catholique, ea France, avait obtenu de M. Louis Bonaparte 
que le ministère de L'instruction publique fût confié à M. de Falloux. 

L'assemblée législative, où le parti du passé arrivait en 
était à peine réunie que M. de Falloux présentait un projet de loi 
lur l'enseignement. Ce projet, sous prétexte d'organiser la liberté 
d'enseigner, établissait, en réalité, le monopole de l'instruction 

publique eu faveur du clergé. 11 avait été préparé par une coi is- 

•ion extra-parlementaire choisie par le gouvernement, et ou dominait 
l'élément catholique. Une commission île l'assemblée; inspirée du 
même esprit, avait combiné les inn ■ i loi •'■>■ L . ■ Il e façon que 

l'enseignement laïque disparaissait devant renseignement catholique. 



et échauffant partout les vocations. En un mot, l'échelle 
de la connaissance humaine dressée fermement par la 
main de l'état, posée dans l'ombre des masses les plus 
profondes et les plus obscures, et aboutissant à la 
lumière. Aucune solution de continuité. Le cœur du 
peuple mis en communication avec le cerveau de la 
France. [Longs applaudissements.) 

Voilà comme je comprendrais l'éducation publique 
nationale. Messieurs, à côté de cette magnifique instruc- 
tion gratuite, sollicitant les esprits de tout ordre, 
offerte par l'état, donnant à tous, pour rien, les meilleurs 
maîtres et les meilleures méthodes, modèle de science 
et de discipline, normale, française, chrétienne, libérale, 
qui élèverait, sans nul doute, le génie national à sa plus 
haute somme d'intensité, je placerais sans hésiter 
la liberté d'enseignement, la liberté d'enseignement 
pour les instituteurs privés, la liberté d'enseignement 
pour les corporations religieuses, la liberté d'enseigne- 
ment pleine, entière, absolue, soumise aux lois géné- 
rales comme toutes les autres libertés, et je n'aurais pas 
besoin de lui donner le pouvoir inquiet de l'état pour 
surveillant, parce que je lui donnerais l'enseignement 
gratuit de l'état pour contre-poids. [Bravo! à gauche. 
— Murmures à droite.) 

Ceci, messieurs, je le répète, est l'idéal de la ques- 
tion. Ne vous en troublez pas, nous ne sommes pas près 
d'y atteindre, car la solution du problème contient une 
question financière considérable, comme tous les pro- 
blèmes sociaux du temps présent. 

Messieurs, cet idéal, il était nécessaire de l'indiquer, 
car il faut toujours dire où l'on tend. Il offre d'innom- 
brables points de vue, mais l'heure n'est pas venue de 
le développer. Je ménage les instants de l'assemblée, 
et j'aborde immédiatement la question dans sa réalité 

La discussion sur le principe général de la loi s'ouvrit le 14 jan- 
vier 1850. — Toute la première séance et la moitié de la seconde 
journée du débat furent occupées par un très habile discours de 
M. Barthélémy Saint-Hilaire. 

Après lui, M. Parisis, évêque de Langres, vint à la tribune donner 
son assentiment à la loi proposée, sous quelques réserves toutefois, 
et avec certaines restrictions. 

M. Victor Hugo, dans cette même séance, répondit au représentant 
du parti catholique. 

C'est dans ce discours que le mot droit de l'enfant a été prononcé 
pour la première fois. (Note ds l'éditeur.) 



LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT. 



103 



positive actuelle. Je la prends où elle en est aujour- 
d'hui au point relatif de maturité où les événements 
d'une part, et d'autre part la raison publique, l'ont 
amenée. 

A ce point de vue restreint, mais pratique, de la 
situation actuelle, je veux, je le déclare, la liberté de 
l'enseignement, mais je veux la surveillance de l'état, 
et comme je veux celte surveillance effective, je veux 
l'état laïque, purement laïque, exclusivement laïque. 
L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matière 
d'enseignement, l'état n'est pas et ne peut pas être 
autre chose que laïque. 

Je veux, dis-je, la liberté de l'enseignement sous la 
surveillance de l'état, et je n'admets, pour personnifier 
l'état dans cette surveillance si délicate et si difficile, 
qui exige le concours de toutes les forées vives du ; a\ s. 
que des hommes appartenant sans doute aux carrières 
les plus graves, mais n'ayant aucun intérêt, soit de 
conscience, soit de politique, distinct de l'unité natio- 
nale. C'est vous dire que je n'introduis, soit dans le 
conseil supérieur de surveillance, soit dans les conseils 
secondaires, ni evèques, ni délégués d'évêques. J'entends 
maintenir, quant à moi, et au besoin faire plus profonde 
que jamais, cette antique et salutaire séparation de 
et de l'état qui était l'utopie de nos pères, et cela 
dans l'intérêt de l'église comme dans l'intérêt de l'état. 
(A ■imation à gauche. — Protestations à droite.) 

Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, 
voici ce que je ne veux pas : 

Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte. 

Pourquoi? 

Messieurs, cette loi est une arme. 

Une arme n'est rien par elle-même, elle n'existe que 
par la main qui la saisit. 

Or quelle est la main qui se saisira de cette .loi? 

I.à est toute la question. 

Messieurs, c'est la main du parti clérical. (Cest vrai! 
— Longue agitation.) 

Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette 
irmr, je repoosse ce projet. 

Cela dit, j'entre dans la discussion. 

J'aborde tout de suite, et de front, une objection 
qu'on fait aux opposants placés à mon point de vue, la 
seule objection qui ait une apparence de gravité. 

On nous dit : Vous excluez le clergé du conseil de 
surveillance de l'état; vous voulez donc proscrire l'en- 
seignement religieux? 

ieurs, je m'explique. Jamais on ne se mépren- 
dra, par ma faute, ni sur ce que je dis, ni sur ce que 
je [~nse. 

Loin que je veuille proscrire l'enseignement reli- 
gieux, entendez-vous bien?il est, selon moi, plus néces- 
saire aujour l'hui que jamais. Plus l'homme gi 
plus il doit croire. Plus il approche de Diea, mieux il 
doit voir Dieu. [Mouvement.) 

11 y a un malheur dans notre temps, je dirais pres- 
que il n'y a qu'un malheur, c'est une certaine tendance 



à tout nettre dans cette vie. (Sensation.) En donnant à 
l'homme pour lin et pour but la vie terrestre et maté- 
rielle, on aggrave toutes les misères par la négation 
qui est au bout, on ajoute à l'accablement des malheu- 
reux le poids insupportable du néant, et de ce qui 
n'était que la souffrance, c'est-à-dire la loi de Dieu, on 
fait le désespoir, c'est-à-dire la loi de l'enfer. (Lon 
m inventent.) De là de profondes convulsions sociales 
[Oui! oui!) 

Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n'en 
doute dans cette enceinte, je suis de ceux qui veuleut, 
je ne dis pas avec sincérité, le mot est trop faible, je 
veux avec une inexprimable ardeur, et par tous les 
moyens possibles, améliorer dans cette vie le sort 
matériel de ceux qui souffrent; mais la première des 
améliorations, c'est de leur donner l'espérance. (Bravos 
à droite.) Combien s'amoindrissent nos misères finies 
quand il s'y mêle une espérance infinie! (Très bien! 
très bien!) 

Notre devoir à tous, qui que nous soyons, les légis- 
lateurs commme les évèques, les prêtres comme les 
écrivains, c'est de répandre, c'est de dépenser, c'est de 
prodiguer, sous toutes les formes, toute l'énergie 
sociale pour combattre et détruire la misère (Bravo '. a 
gauche), et en même temps de faire lever toutes les 
tètes vers le ciel (Bravo! à droite), de diriger toutes 
les âmes, de tourner toutes les attentes vers une vie 
ultérieure où justice sera faite et où justice sera rendue. 
Disons-le bien haut, personne n'aura injustement ni 
inutilement souffert. La mort est une restitution. 
(Très bien! à droite. — Mouvement.) La loi du monde 
matériel, c'est l'équilibre; la loi du monde moral, c'est 
l'équité. Dieu se retrouve à la fin de tout. Ne l'oublions 
pas et enseignons-le à tous, il n'y aurait aucune dignité 
à vivre et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous 
devions mourir tout entiers. Ce qui allège le labeur, ce 
qui sanctifie le travail, ce qui rend l'homme fort, bon, 
sage, patient, bienveillant, juste, à la fois humble et 
grand, digne de l'intelligence, digne de la liberté, c'est 
d'avoir devant soi la perpétuelle vision d'un monde 
meilleur rayonnant à travers les ténèbres de cette vie. 
(Vive et unanime approbation,) 

Quant à moi, puisque le hasard veut que ce soit moi 
qui parle en ce moment et met de si graves paroles 
dans une bouche de'peu d'autorité, qu'il me soit per- 
mis de le dire ici et de le déclarer, je le proclame du 
haut de cette tribune, j'y crois profondément, à ce 
monde meilleur: il est pour moi bien plus réel que 
cette misérable chimère que nous dévorons et que nous 
appelons la vie; il est sans cesse devant mes yeux; j'y 
crois de toutes les puissances de ma conviction, et, 
après bien des luttes, bien des études et bien des 
épreuves, il est la suprême certitude de ma raison, 
comme il est la suprême consolation de mou àme. 
(Profonde sensation.) 

Je veux donc, je veux sincèrement, fermement, 
ardemment, l'enseignement religieux, mais je veux 



104 



AVANT L'EXIL. - ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



renseignement religieux de l'église et non l'enseigne- 
ment religieux d'un parti. Je le veux sincère et non 
hypocrite. [Bravo! bravo!) Je le veux ayant pour but 
le ciel et non la terre. Mouvement.) Je ne veux pas 
qu'une chaire envahisse l'autre, je ne veux pas mêler le 
prêtre au professeur. Ou, si je consens à ce mélange, 
moi législateur, je le surveille, j'ouvre sur les sémi- 
naires et sur les congrégations enseignantes l'œil de 
l'état, et, j'y insiste, de l'état laïque, jaloux unique- 
ment de sa grandeur et de son unité. 

Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes vœux, où la 
liberté complète de l'enseignement pourra être pro- 
clamée, et en commençant je vous ai dit à quelles 
conditions, jusqu'à ce jour-là, je veux l'enseignement 
de l'église en dedans de l'église et non au dehors. Sur- 
tout je considère comme une dérision de faire surveil- 
ler, au nom de l'état, par le clergé l'enseignement du 
clergé. En un mot, je veux, je le répète, ce que vou- 
laient nos pères, l'église chez elle et l'état chez lui. 
(Oui ! oui!) 

L'assemblée voit déjà clairement pourquoi je repousse 
le projet de loi ; mais j'achève de m'expliquer. 

Messieurs, comme je vous l'indiquais tout à l'heure, 
ce projet est quelque chose de plus, de pire, si vous 
voulez, qu'une loi politique, c'est une loi stratégique. 
(Chuchotements.) 

Je m'adresse, non, certes, au vénérable évêque de 
Langres, non à quelque personne que ce soit dans cette 
enceinte, mais au parti qui a, sinon rédigé, du moins 
inspiré le projet de loi, à ce parti à la fois éteint et 
ardent, au parti clérical. Je ne sais pas s'il est dans le 
gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemblée 
(mouvement); mais je le sens un peu partout. (Nouveau 
mouvement.) 11 a l'oreille fine, il m'entendra. (On rit.) 
Je m'adresse donc au parti clérical, et je lui dis : Cette 
loi est votre loi. Tenez, franchement, je me défie de 
vous. Instruire, c'est construire. (Sensation.) Je me 
défie de ce que vous construisez. {Très bien I très bien t) 

Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeu- 
nesse, l'âme des enfants, le développement des intelli- 
gences neuves qui s'ouvrent à la vie, l'esprit des gé- 
nérations nouvelles, c'est-à-dire l'avenir de la France. 
Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, 
parce que vous le confier, ce serait vous le livrer. (Mou- 
vement.) 

11 ne me suffit pas que les générations nouvelles nous 
succèdent, j'entends qu'elles nous continuent. Voilà 
pourquoi je ne veux ni de votre main, ni de votre 
souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a été fait 
par nos pères soit défait par vous. Après cette gloire, 
je ne veux pas de cette honte. (Mouvement prolongé.) 

Votre loi est une loi qui a un masque. (Bravo!) 

Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est 
une pensée d'asservissement qui prend les allures de 
la liberté. C'est une confiscation intitulée donation. Je 
n'en veux pas. (Applaudissements à gauche.) 

C'est votre habitude. Quand vous forgez une chaîne, 



vous dites: Voici une liberté I Quand vous faites une 
proscription, vous criez: Voilà une amnistie! (Nouveaux 
applaudissements.) 

Ah ! je ne vous confonds pas avec l'église, pas plus 
que je ne confonds le gui avec le chêne. Vous êtes lei 
parasites de l'église, vous êtes la maladie de l'église. 
(On rit.) Ignace est l'ennemi de Jésus. ( l'ire approba- 
tion à gauche.) Vous êtes, non les croyants, mais le» 
sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas. 
Vous êtes les metteurs en scène de la sainteté. Ne 
mêlez pas l'église à vos affaires, à vos combinaisons, à 
vos stratégies, à vos doctrines, à vos ambitions. Ne 
l'appelez pas votre mère pour en faire votre servante. 
(Profonde sensation.) Ne la tourmentez pas sous le 
prétexte de lui apprendre la politique. Surtout ne 
l'identifiez pas avec vous. Voyez le tort que vous lui 
faites. M. l'évêque de Langres vous l'a dit. (On rit.) 

Voyez comme elle dépérit depuis qu'elle vous a! 
Vous vous faites si peu aimer que vous finiriez par la 
faire haïr ! En vérité, je vous le dis (on rit), elle se pas- 
sera fort bien de vous. Laissez-la en repos. Quand vous 
n'y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cette véné- 
rable église, cette vénérable mère, dans sa solitude, 
dans son abnégation, dans son humilité. Tout cela 
compose sa grandeur! Sa solitude lui attirera la foule, 
son abnégation est sa puissance, son humilité est sa 
majesté. (Vive adhésion.) 

Vous parlez d'enseignement religieux! Savez- vous 
quel est le véritable enseignement religieux, celui de- 
vant lequel il faut se prosterner, celui qu'il ne faut pas 
troubler? C'est la sœur de charité au chevet du mou- 
rant. C'est le frère de la Merci rachetant l'esclave. C'est 
Vincent de Paul ramassant l'enfant trouvé. C'est l'évê- 
que de Marseille au milieu des pestiférés. C'est l'arche- 
vêque de Paris abordant avec un sourire ce formidable 
faubourg Saint-Antoine, levant son crucifix au-dessus 
de la guerre civile, et s'inquiétant peu de recevoir la 
mort, pourvu qu'il apporte la paix. (Bravo!) Voilà le 
véritable enseignement religieux, l'enseignement reli- 
gieux réel, profond, efficace et populaire, celui qui, 
heureusement pour la religion et l'humanité, fait encore 
plus de chrétiens que vous n'en défaites! (Longs ap- 
plaudissements à gauche.) 

Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le 
parti clérical. C'est un vieux parti qui a des états de 
service. (On rit.) C'est lui qui monte la garde à la 
porte de l'orthodoxie. (On rit.) C'est lui qui a trouvé 
pour la vérité ces deux étais merveilleux, l'ignorance et 
l'erreur. C'est lui qui fait défense à la science et au 
génie d'aller au delà du missel et qui veut cloîtrer la 
pensée dans le dogme. Tous les pas qu'a faits l'intelli- 
gence de l'Europe, elle les a faits malgré lui. Son his- 
toire est écrite dans l'histoire du progrès humain, mais 
elle est écrite au verso. (Sensation.) Il s'est opposé à 
tout. (On rit.) 

C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir 
dit que les étoiles ne tomberaient pas C'est lui qui a 



LA LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT. 



105 



appliqué Campanella vingt-sept fois à la question pour 
•voir affirmé que le nombre uVs morilles était infini et 
entrevu le secret de la création. C'est lui qui a persé- 
cuté Harvey pour avoir prouvé que le sang circulait. De 
par Josué. il a enfermé Galilée; de par saint Paul, il a 
emprisonné Christophe Colomb. (Sensation.) Décou- 
vrir la loi du ciel, c'était une impiété; trouver un 
monde, c'était une hérésie. C'est lui qui a anathématisé 
Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la 
morale. Molière au nom de la morale et de la religi m 
Oh! oui, certes, qui que vous soyez, qui vous appelez 
le parti catholique et qui êtes le parti clérical, nous 
vous connaissons. Voilà longtemps déjà que la cons- 
cience humaine se révolte contre vous et vous de- 
mande: Qu'est-ce que vous me voulez? Voilà long- 
temps déjà que vous essayez de mettre un bâillon à 
l'esprit humain. (Acclamations à gauche.) 

Et vous voulez être les maîtres de l'enseignement! 
Et il n'y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philo- 
sophe, pas un penseur, que vous acceptiez ! Et tout ce 
qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, 
inventé par les génies, le trésor de la civilisation, l'hé- 
ritage séculaire des générations, le patrimoine commun 
des intelligences, vous le rejetez I Si le cerveau de 
l'humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, 
ouvert comme la page d'un livre, vous y feriez des 
ratures ! (Oui ! oui !) Convenez-en ! (Mouvement pro- 
longé.) 

Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout 
à l'autre une émanation supérieure, un livre qui est 
pour l'univers ce que le koran est pour l'islamisme, ce 
que les védas sont pour l'Inde, un livre qui contient 
toute la sagesse humaine éclairée par toute la sagesse 
divine, un livre que la vénération des peuples appelle 
le Livre, la Bible! Eh bien! votre censure a monté 
jusque-là! Chose inouïe! des papes ont proscrit la 
Bible! Quel étonnement pour les esprits sages, quelle 
épouvante pour les cœurs simples, de voir l'index de 
Rome posé sur le livre de Dieu ! (Vive adhésion à 
gauche.) 

Et vous réclamez la liberté d'enseigner! Tenez, 
soyons sincères, entendons-nous sur la liberté que 
vous réclamez; c'est la liberté de ne pas enseigner 
(Applaudissements à gauche. — Vives réclamations à 
droite.) 

Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples à ins- 
truire! Fort bien. — Voyons vos élèves. Voyons "os 
produits. (On rit.) Qu'est-ce que vous avez fait de l'Italie? 
Qu'est-ce que vous avez fait de l'Espagne? Depuis des 
siècles vous tenez dans vos mains, à votre discrétion, 
à votre école, sous votre férule, ces deux grandes 
nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez- 
vous fait? (Mouvement.) 

Je vais vous le dire. Grâce à vous, l'Italie, dont 
aucun homme qui pense ne peut plus prononcer le 
nom qu'avec une inexprimable douleur filiale, l'Italie, 
cet'e mère des génies et des nations, qui a répandu su» 



l'univers toutes les plus éblouissantes merveilles de la 
poésie et des arts, l'Italie, qui a appris à lire au genre 
humain, l'Italie aujourd'hui ne sait pas lire! (Profonde 
sensation.) 

Oui, l'Italie est de tous les états de l'Europe celui où 
il y a le moins de natifs sachant lire! (Réclamations à 
droite. — - Cris violents.) 

L'Espagne, magnifiquement dotée, l'Espagne, qui 
avait reçu des romains sa première civilisation, des 
arabes sa seconde civilisation, de la providence, et 
malgré vous, un monde, l'Amérique; l'Espagne a perdu, 
grâce à vous, grâce à votre joug d'abrutissement, qui 
est un joug de dégradation et d'amoindrissement (ap- 
plaudissements à gauche), l'Espagne a perdu ce secret 
de la puissance qu'elle tenait des romains, ce génie 
des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle 
tenait de Dieu, et, en échange de tout ce que vous lui 
avez fait perdre, elle a reçu de vous l'inquisition. (Afou- 
vement.) 

L'inquisition, que certains hommes du parti essayent 
aujourd'hui de réhabiliter avec une timidité pudique 
dont je les honore. (Longue hilarité à gauche. — Récla- 
mations à droite.) L'inquisition, qui a brûlé sur le 
bûcher ou étouffé dans les cachots cinq millions 
d'hommes! (Dénégations à droite.) Lisez l'histoire! L'in- 
quisition, qui exhumait les morts pour les brûler comme 
hérétiques (C'est vrai!), témoin Urgel et Arnault, comte 
de Forcalquier. L'inquisition, qui déclarait les enfants 
des hérétiques, jusqu'à la deuxième génération, infâmes 
et incapables d'aucuns honneurs publics, en exceptant 
seulement, ce sont les propres termes des arrêts, ceux 
qui auraient dénoncé leur père ! (Long mouvement.) L'in- 
quisition, qui, à l'heure où je parle, tient encore dans 
la bibliothèque vaticaue les manuscrits de Galilée clos 
et scellés sous le scellé de l'index! (Agitation.) Il est 
7rai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous lui 
ôtiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnom- 
mée la Catholique I (Rumeurs à droite.) 

Ah ! savez-vous ? vous avez arraché à l'un de ses 
plus grands hommes ce cri douloureux qui vous accuse : 
« J'aime mieux qu'elle soit la Grande que la Catho- 
lique! » (Cris à droite. Longue interruption. — Plu- 
sieurs membres interpellent violemment l'orateur.) 

Voilà vos chefs-d'œuvre! Ce foyer qu'on appelait 
l'Italie, vous l'avez éteint. Ce colosse qu'on appelait 
l'Espagne, vous l'avez miné. L'une est en cendres, 
l'autre est en ruine. Voilà ce que vous avez fait de 
deux grands peuples. Qu'est-ce que vout voulez faire 
de ta France? (Mouvement prolongé.) 

Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. 
Vsus avez eu là un beau succès. (Rires et bravos à 
gauche.) Vous venez de bâillonner le peuple romain; 
maintenant vous voulez bâillonner le peuple français. 
Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. 
Seulement, prenez garde! c'est malaisé. Celui-ci est 
un lion tout à fait vivant. (Agitation.) 

A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. 

1* 






106 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



Vous en voulez à la raison humaine. Pourquoi? Parce 
qu'elle fait le jour. (Oui! oui! Non! non!) 

Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous im- 
portune? C'est cette inorme quantité de lumière libre 
que la France dégage depuis trois siècles, lumière toute 
faite de raison, lumière aujourd'hui plus éclatante que 
jamais, lumière qui fait de la nation française la nation 
éclairante, de telle sorte qu'on aperçoit la clarté de la 
France sur la face de tous les peuples de l'univers. 
(Sensation.) Eh bien, cette clarté de la France, cette 
lumière libre, cette lumière directe, cette lumière qui 
ne vient pas de Rome, qui vient de Dieu, voilà ce que 
vous voulez éteindre, voilà ce que nous voulons conser- 
ver. (Oui! oui! — Bravos à gauche.) 

Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle 
confisque l'enseignement primaire, parce qu'elle dégrade 
l'enseignement secondaire, parce qu'elle abaisse le ni- 
veau de la science, parce qu'elle diminue mon pays. 
(Sensation . ) 

Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un 
ferrement de cœur et la rougeur au front outes les 
fois que la France subit, pour une cause quelconque, 
une diminution, que ce soit une diminution de terri- 
toire, comme parles traités de 1815, ou une diminution 
de grandeur intellectuelle, comme par votre loi! [Vifs 
applaudissements à gauche.) 

Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adres- 
ser ici, du haut de la tribune, au parti clérical, au parti 
qui nous envahit (Écoutez! écoutez!), un conseil sérieux. 
(Rumeurs à droite.) 

Ce n'est pas l'habileté qui lui manque. Quand les 
circonstances l'aident, il est fort , très fort, trop fort ! 
(Mouvement.) Il sait l'art de maintenir une nation dans 
un état mixte et lamentable, qui n'est pas la mort, mais 
qui n'est plus la vie. (C'est vrai!) Il appelle cela gouver- 
ner. (Rires.) C'est le gouvernement par la léthargie. 
(Nouveaux rires.) 

Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient 
à la France. C'est un jeu redoutable que de lui laisser 
entrevoir, seulement entrevoir, à cette France, l'idéal 
que voici : la sacristie souveraine, la liberté trahie, 
l'intelligence vaincue et liée, les livres déchirés, le 
prône remplaçant la presse, la nuit faite dans les 
esprits par l'ombre des soutanes, et les génies matés 
par les bedeaux ! (Acclamations à gauche. — Dénéga- 
tions furieuses à droite.) 

C'est vrai, le parti clérical est habile ; mais cela ne 
l'empêche pas d'être naïf. (Hilarité.) Quoi ! il redoute 
le socialisme ! Quoi ! il voit monter le flot, à ce qu'il 
dit, et il lui oppose, à ce flot qui monte, je ne sais 
quel obstacle à claire-voie ! Il voit monter le flot, et il 
s'imagine que la société sera sauvée parce qu'il aura 
combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales 
avec les résistances matérielles, et qu'il aura mis un 
jésuite partout où il r'j i géwiarme ! (Rires et 

applaudissements.) Quelle ; 

Je le lépète, qu'il y prenne garde, le dix-neuvième 



siècle lui est contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il 
renonce à maîtriser cette grande époque pleine d'ins- 
lincts profonds et nouveaux, sinon il ne réussira qu'à la 
courroucer, il développera imprudemment le côté 
redoutable de notre temps, et il fera surgir des éven- 
tualités terribles. Oui, avec ce système qui fait sortir, 
j'y insiste, l'éducation de la sacristie et le gouverne- 
ment du confessional... (Longue interruption. Cris : 
A l'ordre! Plusieurs membres de la droite se lèvent. 
M. le président et M. Victor Hugo échangent un colloque 
qui ne parvient pas jusqu'à nous. Violent tumulte. 
L'orateur reprend, en se tournant vers la droite :) 

Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la 
liberté de l'enseignement ; tâchez de vouloir un peu la 
liberté de la tribune. (On rit. Le bruit s'apaise.) 

Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale 
entraîne, malgré les hommes eux-mêmes, et féconde 
pour le mal, avec ces doctrines qui font horreur quand 
on les regarde dans l'histoire... (Nouveaux cris : A 
l'ordre. L'orateur s'interrompant :) 

Messieurs, le parti clérical, je vous l'ai dit, nous enva- 
hit. Je le combats, et au moment où ce parti se pré- 
sente une loi à la main, c'est mon droit de législateur 
d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne 
m'empêcherez pas de U faire. (Très bien .') Je continue. 

Oui, avec ce système-là, cette doctrine-là et cette 
histoire-là, que le parti clérical le sache, partout où 
il sera, il engendrera des révolutions ; partout, pour 
éviter Torquemada, on se jettera dans Robespierre. 
(Sensation.) Voilà ce qui fait du parti qui s'intitule 
parti catholique un sérieux danger public. Et ceux qui, 
comme moi, redoutent également pour les nations le 
bouleversement auarchique et l'assoupissement sacer- 
dotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en est 
temps encore, qu'on y songe bien ! (Clameurs à droite.) 

Vous m'interrompez. Les cris et les murmures cou- 
vrent ma voix. Messieurs, je vous parle, non en agita- 
teur, mais en honnête homme ! (Écoutez ! écoutez !) 
Ah ça, messieurs, est-ce que je vous serais suspect, 
par hasard ? 

Cris a droite. — Oui ! oui ! 

M. Victor Hugo. — Quoi! je vous suis suspect 1 
Vous le dites ? 

Cris a droite. — Oui ! ouil 

(Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se 
lève et interpelle l'orateur impassible à la tribune.) 
" Eh bien ! sur ce point, il faut s'expliquer. (Le silence 
se rétablit.) C'est en quelque sorte ud lait personnel. 
Vous écouterez, je le pense, une explication que vous 
avez provoquée vous-mêmes. Ah! je vous suis suspect ' 
Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an dernier. 
je défendais l'ordre en péril comme je détends 
aujourd'hui la liberté menacée ! comme je défendrai 
l'ordre demain, si le danger revient de ce côté-là. 
(Mouvement.) 

Je vous suis suspect ! Mais vous étais-je suspect 
quand j'accomplissais mon mandat de représentant de 



LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT. 



407 



Paris, en prévenant l'eiïusion du sang dans les barri- 
cades de juin? (Bravos à gauche. Nouveaux cris à 
. le tumulte recommence.) 

Eh bien ! vous ne voulez pas même entendre une 
voix qui défend résolument la liberté I Si je vous suis 
suspect, vous me ['êtes aussi. Kntre nous le pays 
jugera. {Très bien ! très bien .') 

Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-être un de 
ceux qui ont eu le bonheur de rendre à la cause de 
l'ordre, dans les temps difficiles, dans un passé récent, 
quelques services obscurs. Ces services, on a pu les 
oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment où je 
parle, j'ai le droit de m"y appuyer. (Non! non! — 
Si.' ni) 

Eh bien ! appuyé sur ce passé, je le déclare, dans ma 
conviction, ce qu'il faut à la France, c'est l'ordre, mais 
l'ordre vivant, qui est le progrès ; c'est l'ordre tel qu'il 
résulte de la croissance normale, paisible, naturelle du 
peuple ; c'est l'ordre se faisant a la fois dans les faits et 
dans les idées par le plein rayonnement de l'intelligence 
nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (Vive 
adhésion à gauche.) 

Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la 
liberté et non la compression, la croissance continue et 
non l'amoindrissement, la puissance et non la servi- 
tude, la grandeur et non le néant ! Bravo ! à gauche.) 
Quoi 1 voilà les lois que vous nous apportez ! Quoi ! 
tous gouvernants, vous législateurs, vous voulez vous 
•irèter! vous voulez arrêter la France ! Vous voulez 



1 ■(■! rifior la pensée humaine, étouffer le flambeau divin, 
matérialiser l'esprit! (Oui! oui! — Non! non!) Mais 

vous ne voyez donc pas les élé nts mêmes du temps 

où vous êtes. Mais vous êtes donc dans votre siècle 
comme des étrangers 1 {Profonde sensation.) 

Quoi ! c'est dans ce siècle, dans ce grand siècle des 
nouveautés, des avènements, des découvertes, des con- 
quêtes, que vous rêvez l'immobilité ! {Très bien !) 
C'est dans le siècle de l'espérance que vous proclamez 
le désespoir! (Bravo 1) Quoi ! vous jetez à terre, comme 
des hommes de peine fatigués, la gloire, la pensée, 
l'intelligence, le progrès, l'avenir, et vous dites: C'est 
assez! n'allons pas plus loin; arrêtons-nous ! (Dénéga- 
tions à droite.) Mais vous ne voyez donc pas que tout 
va, vient, se meut, s'accroît, se transforme et se renou- 
velle autour de vous, au-dessus de vous, au-dessous de 
vous! [Mouvement.) 

Ah ! vous voulez vous arrêter I Eh bien ! je vous le 
répète avec une profonde douleur, moi qui hais les 
catastrophes et les écroulements, je vous avertis la 
mort dans l'âme {on rit à droite), vous ne voulez pas 
du progrès ? vous aurez les révolutions ! {Profonde 
agitation.) Aux hommes assez insensés pour dire : 
L'humanité ne marchera pas, Dieu répond par la terre 
qui tremble ! 

{Longs applaudissements à gauche. L'orateur, descen- 
dant de la tribune, est entouré par une foule de mem- 
bres qui le félicitent. L'assemblée se sépare en proie à 
une vive émotion.) 



LA DÉPORTATION* 



6 AVRIL 1850 



Messieurs, parmi les journées de février, journées 
qu'on ne peut comparer à rien dans l'histoire, il y eut 
un jour admirable, ce fut celui où cette voix souveraine 
du peuple qui, à travers les rumeurs confuses de la 
place publique, dictait les décrets du gouvernement 
provisoire, prononça cette grande parole : La peine de 
mort est abolie en matière politique. (Très bien!) Ce 
jour-là, tous les cœurs généreux, tous les esprits 
sérieux tressaillirent. Et en effet, voir le progrès sortir 
immédiatement, sortir calme et majestueux d'une révo- 
lution toute frémissante; voir surgir au-dessus des 
masses émues le Christ vivant et couronué; voir du 
milieu de cet immense écroulement de lois humaines 
se dégager dans toute sa splendeur la loi divine 
(Bravo!); voir la multitude se comporter comme un 
sage; voir toutes ces passions, toutes ces intelligences, 
toutes ces âmes, la veille encore pleines de colère, 
toutes ces bouches qui venaient de déchirer des car- 
touches, s'unir et se confondre dans un seul cri, le 
plus beau qui puisse être poussé par la voix humaine : 
Clémence! c'était là, messieurs, pour les philosophes, 
pour les publicistes, pour l'homme chrétien, pour 
l'homme politique, ce fut pour la France et pour 1 Eu- 
rope un magnifique spectacle. Ceux mêmes que les 
événements de février froissaient dans leurs intérêts, 
dans leurs sentiments, dans leurs affections, ceux 
mêmes qui gémissaient, ceux mêmes qui tremblaient, 
applaudirent et reconnurent que les révolutions peuvent 
mêler le bien à leurs explosions les plus violentes, et 
qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffil d'une 

* Par ion message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait 
congédié ud ministère indépendant et chargé un ministère subal- 
terne de l'exécution de sa pensée. 

Quelques jours après, M. Rouher, ministre de la Justice, présenta 
no projet de loi sur la déportation. 

Ce projet contenait deui dispositions principales, la déportation 
■impie dans l'île de Pamanzi et les Marquises, et la déportation com- 
pliquée de ta détention dans une enceinte fortifiée, la citadelle de 
Zaoudxi, près l'ile Mayotte. 

La commission nommée par l'assemblée adopta la pensée du projet, 
l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava même en ce sens qu'elle 
autorisait l'application rétroactive de la loi aux condamnés antérieure- 
ment à sa promulgation. Elle substitua l'île de Noukahiva à l'Ile de 
Pamanxi, et la forteresse de Vaïthan, îles Marquises, à la citadelle de 
Zaoudxi, 



heure sublime pour effacer toutes les hi lires terrible». 
{Sensation.) 

Du reste, messieurs, ce triomphe subit et éblouis- 
sant, quoique partiel, du dogme qui prescrit l'inviola- 
bilité de la vie humaine, n'étonna pas ceux qui con- 
naissent la puissance des idées. Dans les temps ordi- 
naires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps 
calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se 
fait sous l'immobilité apparente de la surface, dans les 
époques dites époques paisibles, on dédaigne volontiers 
les idées; il est de bon goût de les railler. Rêve, décla- 
mation, utopie ! s'écrie-t-on. On ne tient compte que 
des faits, et plus ils sont matériels, plus ils sont esti- 
més. On ne fait cas que des gens d'alîaires, des esprits 
pratiques, comme on dit dans un certain jargon (Très 
bien!), et de ces hommes positifs, qui ne sont, après 
tout, que des hommes négatifs. (C'est vrai !) 

Mais qu'une révolution éclate, les hommes d'affaires, 
les gens habiles, qui semblaient des colosses, ne sont 
plus que des nains; toutes les réalités qui n'ont plus la 
proportion des événements nouveaux s'écroulent et 
s'évanouissent; les faits matériels tombent, et les idées 
grandissent jusqu'au ciel. (Mouvement.) 

C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que 
les idées acquièrent en temps de révolulion, que s'est 
faite cette grande chose, l'abolition de la peine de mort 
en matière politique. 

Messieurs, cette grande chose, ce décret fécond qui 
contient en germe tout un code, ce progrès, qui était 
plus qu'un progrès, qui était un principe, l'assemblée 

C'était bien 11 ce que le déporté Tronçoa-ûucoudray avait qualifié 
la guillotine sèche. 

M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la séance du 
S avril 1850. 

Le lendemain du jour ou ce discours fut prononcé, une souscription 
fut faite pour le répandre dans toute la France. M. Emile de Girardin 
demanda qu'une médaille fût frappée à l'effigie de l'orateur, et portit 
pour inscription la date, S avril 1850, et ces paroles extraites du 
discours : 

• Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y msft 
la justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite. • 

Le gouvernement permit la médaille, mais défendit l'inscriptioe. 

(Note de liditeȈ 



LA DEPORTATION. 



109 



constituante l'a adopté et consacré. Elle l'a placé, je 
dirais presque au sommet de la constitution, comme 
une magnifique avance faite par l'esprit île la révolution 
à l'esprit de la civilisation, comme une conquête, mais 
surtout comme une promesse, comme une sorte de 
porte ouverte qui laisse pénétrer, au milieu des pro- 
grès obscurs et incomplets du présent, la lumière 
«ereine de l'avenir. 

Et en effet, dans un temps donné, l'abolition de la 
peine capitale en matière politique doit amener et 
•mènera nécessairement, par la toute-pni mec de la 
logique, l'abolition pure et simple de la peine de mort! 
[Ouil oui!) 

Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujour- 
d'hui de la retirer! cette conquête, il s'agit d'y renon- 
cer! ce principe, c'est-à-dire la chose qui ne recule pas, 
il s'agit de le briser! cette journée mémorable de 
février, marquée par l'enthousiasme d'un grand peuple 
et par l'enfantement d'un grand progrès, il s'agit de la 
rayer de l'histoire ! Sous le titre modeste de toi sur la 
ition, le gouvernement nous apporte et votre 
commission vous propose d'adopter un projet de loi que 
le sentiment public, qui ne se trompe pas, a déjà tra- 
duit et résumé en une seule ligne, que voici : La peine 
de mort est rétablie en matière politique. (Bravos à 
gauche. — Dénégations à droite. — Il n'est pas ques- 
tion de cela! — On comble unt lacune du code! voilà 
tout. — C'est pour remplacer la peine capitale!) 

Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, 
les membres de la commission, les honorables chefs 
de la majorité se récrient et disent : — Il n'est pas 
question de cela le moins du monde. Il y a une lacune 
dans le code pénal, on veut la remplir, rien de plus; 
on veut simplement remplacer la peine de mort. — 
N'est-ce pas? C'est bien là ce qu'on a dit? On veut donc 
simplement remplacer la peine de mort, et comment 
s'y prend-on? On combine le climat... Oui, quoi que 
tous fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, 
choisir, explorer, aller des Marquises à Madagascar, et 
revenir de Madagascar aux Marquises, aux Marquises, 
que M. l'amiral Bruat appelle le tombeau des européens, 
le climat du lieu de déportation sera toujours, comparé 
à la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, 
déjà très difficile pour des personnes libres, satisfaites, 
placées dans les meilleures conditions d'activité et 
d'hygiène, sera impossible, entendez-vous bien? abso- 
lument impossible pour de malheureux détenus. (Cest 
vrai!) 

Je reprends. On veut donc simplement remplacer la 
peine de mort. Et que fait-on? On combine le climat, 
l'exil et la prison. Le climat donne sa malignité, l'exil 
son accablement, la prison son désespoir; au lieu d'un 
bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacée. 
(Profonde sensation.) Ah! quittez ces précautions de 
paroles, quittez cette phraséologie hypocrite; soyez du 
moins sincères et dites avec nous : La peine de mort est 
rétablie! (Bravol à gauche.) 



Oui, rétablie; oui, c'est la peine de mort! et, je 
vais vous le prouver tout à l'heure, moins terrible en 
apparence, plus horrible en réalité! (C'est vrai! c'est 
cela.) 

Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment 
vous ne voulez pas faire seulement une loi sévère, vous 
voulez faire aussi une loi exécutable, une loi qui ne 
tombe pas en désuétude le lendemain de sa promulga- 
tion? Eh bien! pesez ceci : 

Quand vous déposez un excès de sévérité dans la loi, 
vous y déposez l'impuissance. (Oui! oui! c'est vrai!) 
Vouloir faire rendre trop à la sévérité de la loi, c'est le 
plus sûr moyen de ne lui faire rendre rien. Savez-vous 
pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond de 
toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est 
pas au pouvoir du législateur de déplacer. Le jour où, 
par votre ordre, la loi veut transgresser cette limite, 
cette limite sacrée, cette limite tracée dans l'équité de 
l'homme par le doigt même de Dieu, la loi rencontre la 
conscience qui lui défend de passer outre. D'accord 
avec l'opinion, avec l'état des esprits, avec le senti- 
ment public, avec les mœurs, la loi peut tout. En 
lutte avec ces forces vives de la société et de la civili- 
sation, elle ne peut rien. Les tribunaux hésitent, les 
jurys acquittent, les textes défaillent et meurent sous 
l'œil stupéfait des juges. (Mouvement.) Songez-y, mes- 
sieurs, tout ce que la pénalité construit en dehors de la 
justice s'écroule promptement, et, je le dis pour tous les 
partis, eussiez-vous bâti vos iniquités en granit, à chaux 
et à ciment, il suffira pour les jeter à terre d'un souffle 
(Oui! oui!), de ce souffle qui sort de toutes les bouches 
et qu'on appelle l'opinion. (Sensation.) Je le répète, et 
voici la formule du vrai dans cette matière : Toute loi 
pénale a de moins en puissance ce qu'elle a de trop en 
sévérité. (C'est vrai!) 

Mais je suppose que je me trompe dans mon rai- 
sonnement, raisonnement, remarquez-le bien, que je 
pourrais appuyer d'une foule de preuves. J'admets que 
je me trompe. Je suppose que cette nouveauté pénale 
ne tombera pas immédiatement en désuélude. Je vous 
accorde qu'après avoir voté une pareille loi, vous 
aurez ce grand malheur de la voir exécutée. C'est 
bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: 
Où est l'opportunité d'une telle loi ? où en est la 
nécessité? 

L'opportunité? nous dit-on. Oubliez-vous les atten- 
tats d'hier, de tous les jours, le 15 mai, le 23 juin, 
le 13 juin? La nécessité? Mais est-ce qu'il n'est pas 
nécessaire d'opposer à ces attentats, toujours possibles, 
toujours flagrants, une répression énorme, une immense 
intimidation? La révolution de février nous a ôté la 
guillotine. Nous faisons comme nous pouvons pour la 
remplacer; nous faisons de notre mieux. (Mouvement 
prolongé.) 

Je m'en aperçois. (On rit.) 

Avant d'aller plus loin, un mot d'explication. 

Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le 



us 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



droit de le dire, et je crois l'avoir prouvé, autant que 
qui que ce soit, je repousse et je condamne, sous un 
régime de suffrage universel, les actes de rébellion et 
de désordre, les recours à la force brutale. Ce qui 
convient à un grand peuple souverain de lui-même, à 
un grand peuple intelligent, ce n"est pas l'appel aux 
armes, c'est l'appel aux idées. (Sensation.) Pour moi, 
et ce doit être, du reste, l'axiome de la démocratie, le 
droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en 
cela que le suffrage universel résout et dissout les 
révolutions. (Applaudissements.) 

Voilà le principe, principe incontestable et absolu ; 
j'y insiste. Pourtant, je dois le dire, dans l'application 
pénale, les incertitudes naissent. Quand de fan estes et 
déplorables violations de la paix publique donnent 
lieu à des poursuites juridiques, rien n'est plus diffi- 
cile que de précisar les faits et de proportionner 
la peine au délit. Tous nos procès politiques l'ont 
prouvé. 

Quoi qu'il en soit, la société doit se défendre. Je 
suis sur ce point | leinement d'accord avec vous. La 
société doit se défendre, et vous devez la protéger. 
Ces troubles, ces émeutes, ces insurrections, ces com- 
plots, ces attentats, vous voulez les empêcher, les pré- 
venir, les réprimer. Soit; je le veux comme vous. 

Mais est-ce que vous avez besoin d'une pénalité 
nouvelle pour cela ? Lisez le code. Voyez-y la défini- 
tion de la déportation. Quel immense pouvoir pour l'in- 
timidation et pour le châtiment! 

Tournez- vous donc vers la pénalité actuelle! re- 
marquez tout ce qu'elle remet de terrible entre vos 
mains! 

Quoi ! voilà un homme, un homme que le tribunal 
spécial a condamné! un homme frappé pour le plus in- 
certain de tous les délits, un délit politique, par la plus 
incertaine de toutes les justices, la justice politique!.. . 
(Rumeurs à droite. — Longue interruption.) 

Messieurs, je m'étonne de celte interruption. Je 
respecte toutes les juridictions légales et constitution- 
nelles ; mais quand je qualifie la justice politique 
en général comme je viens de le faire, je ne fais 
que répéter ce qu'a dit dans tous les siècles la philo- 
phie de tous les peuples, et je ne suis que l'écho de 
l'histoire. 

Je poursuis. 

Voilà un homme que le tribunal spécial a con- 
damné. 

Cet homme, un arrêt de déportation vous le livre. 
Remarquez ce que vous pouvez en faire, remarquez le 
pouvoir que la loi vous donne! Je dis le code pénal 
actuel, la loi actuelle, avec sa définition de la dépor- 
tation. 

Cet homme, ce condamné, ce criminel selon les uns, 
ce héros selon les autres, car c'est là le malheur des 
temps. . . (Explosions de murmures à droite.) 

M. le président. — Quand la justice a prononcé, 
le criminel est criminel pour tout le monde, et ne peut 



être un héros que pour ses complices. (Bravos à 
droite.) 

M. Victor Hogo. — Je ferai remarquer ceci à mon- 
sieur le président Dupin: le maréchal Ney, jugé en 
1813,. a été déclaré criminel par la justice. Il est un 
héros pour moi, et je ne suis pas son complice. (Long» 
applaudissements à gauche.) 

Je reprends. O. condamné, ce criminel selon les 
uns, ce héros selon les autres, vous le saisissez; vous 
le saisissez au milieu de sa renommée, de son in- 
fluence, de sa popularité; vous l'arrachez à tout, à sa 
femme, à ses enfants, à ses amis, à sa famille, à sa 
patrie ; vous le déracinez violemment de tous ses inté- 
rêts et de toutes ses affections ; vous le saisissez encore 
tout plein du bruit qu'il faisait et de la clarté qu'il ré- 
pandait, et vous le jetez dans les ténèbres, dans le 
silence, à on ne sait quelle distance effrayante du sol 
natal. (Sensation.) Vous le tenez là, seul, en proie à 
lui-même, à ses regrets, s'il croit avoir été un homme 
nécessaire à son pays ; à ses remords, s'il reconnaît 
avoir été un homme fatal. Vous le tenez là, libre, 
mais gardé, nul moyen d'évasion, gardé par une garni- 
son qui occupe l'île, gardé par un stationnaire qui sur- 
veille la côte, gardé par l'océan, qui ouvre entre cet 
homme et la patrie un gouffre de quatre mille lieues. 
Vous tenez cet homme là, incapable de nuire, sang 
échos autour de lui, rongé par l'isolement, par l'im- 
puissance et par l'oubli, découronné, désarmé, brisé, 
anéanti! 
Et cela ne vous suffit pas! (Mouvement. ) 
Ce vaincu, ce proscrit, ce condamné de la fortune, 
cet homme politique détruit, cet homme populaire ter- 
rassé, vous voulez I enlermerl Vous voulez làire cette 
chose sans nom qu'aucune législation n'a encore faite, 
joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison! 
multiplier une rigueur par une cruauté! [C'est vrai!) Il 
ne vous suffit pas d'avoir mis sur cette tête la voûte du 
ciel tropical, vous voulez y ajouter encore le plafond du 
cabanon! Cet homme, ce malheureux homme, vous 
voulez le murer vivant dans une forteresse qui, à cette 
dislance, nous apparaît avec un aspect si funèbre, que 
vous qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'êtes 
pas sûrs de ce que vous bâtissez là, et que vous ne 
savez pas vous-mêmes si c'est un cachot ou si c'est un 
tombeaul (Mouvement prolongé.) 

Vous voulez que lentement, jour par jour, heure 
par heure, à petit feu, cette âme, cette intelligence, 
cette activité, — cette ambition, soit! — ensevelie toute 
vivante, toute vivante, je le repète, à quatre millelieuei 
de la patrie, sous ce soleil étouffant, sous l'horrible 
pression de cette prison-sépulcre, se lorde, se creuse, 
se dévore, désespère, demande grâce, appelle la France, 
implore l'air, la vie, la liberté, et agonise et expire mi- 
sérablement ! Ah ! c'est monstrueux ! (Profonde sensution.) 
Ah! je proteste d'avance au nom de l'iiumaniié A.h! 
vous êtes sans pitié et sans cœur! Ce que vous appelés 
une expiation, je l'appelle un martyre ; et ce que voue 



LA DEPORTATION. 



<I1 



appelez une justice, je ''appelle un assassinat! (Accla- 
mations à gauche.) 

Mais levez-vous donc, catholiques, prêlres, évéques, 
hommes de la religion qui siégez dans celte assemblée 
et que je vois au milieu de nous! levez-vous, c'est votre 
rôle! Qu'est-ce que vous faites sur vos bancs? Montez 
à cette tribune, et venez, avec l'autorité de vos saintes 
croyances, avec l'autorité de vos saintes traditions, 
venez dire à ces inspirateurs de mesures cruelles, àces 
applaudisseurs de lois barbares, à ceux qui poussent la 
majorité dans cette voie funeste, dites-leur que ce qu'ils 
font là est mauvais, que ce qu'ils font là est détestable, 
que ce qu'ils font là est impie! (Oui! Oui!) Rappelez- 
leur que c'est une loi de mansuétude que le Christ est 
venu apporter au monde, et non une loi de cruauté! 
dites-leur que le jour où l'Homme-Dieu a subi la peine 
de mort, il l'a abolie [Bravo! à gauche) ; car il a montré 
que la folle justice humaine pouvait frapper plus qu'une 
tête innocente, qu'elle pouvait frapper une tête divine ! 
(Sensation.) 

Dites aux auteurs, dites aux défenseurs de ce projet, 
dites à ces grands politiques que ce n'est pas en faisant 
agoniser des misérables dans une cellule, à quatre mille 
lieues de leur pays, qu'ils apaiseront la place publique; 
que, bien au contraire, ils créent un danger, le danger 
d'exaspérer la pitié du peuple et de la changer en 
eolère. (Oui! oui!) Dites à ces hommes d'être humains; 
ordonnez-leur de redevenir chrétiens; enseignez-leur 
que ce n'est pas avec des lois impitoyables qu'on dé- 
fend les gouvernements et qu'on sauve les sociétés; 
que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous tra- 
versons, aux cœurs et aux esprits malades, ce qu'il 
faut pour résoudre une situation qui résulte surtout de 
beaucoup de malentendus et de beaucoup de défini- 
tions mal faites, ce ne sont pas des mesures de re- 
présailles, de réaction, de rancune et d'acharnement, 
mais des lois généreuses, des lois cordiales, des lois 
de concorde et de sagesse, et que le dernier mot de 
la crise sociale où nous sommes, je ne me lasserai 
pas de le répéter, non! ce n'est pas la compression, 
c'est la fraternité; car la fraternité, avant d'être la pen- 
sée du peuple, était la pensée de Dieu! (Nouvelles 
acclamations.) 

Vous vous taisez! — Eh bien! je continue. Je m'a- 
dresse à vous, messieurs les ministres, je m'adresse à 
vous, messieurs les membres de la commission. Je 
presse de plus près encore l'idée de votre citadelle, ou 
de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilité 
en appelant cela une citadelle. (On rit.) 

Quand vous aurez institué ce pénitentiaire des dé- 
portés, quand vous aurez créé ce cimetière, avez-vous 
essayé de vous imaginer ce qui arriverait là-bas? Avez- 
vous la moindre idée de ce qui s'y passera? Von 
vous dit que vous livriez les hommes happes par la 
justice politique à l'inconnu et à ce qu'il y a de plus 
horrible dans l'inconnu? Êtes-vous entrés avec vous- 
mêmes dans le détail de tout ce que renferme d'abomi- 



nable cette idée, cette affreuse idée de la réclusion 
dans la déportation:? (Murmures à droite.) 

Tenez, en commençant, j'ai essayé de vous indiquer 
et de caractériser d'un mot ce que serait ce climat, oe 
que serait cet exil, ce que serait ce cabauon. Je vous 
ait dit que ce seraient trois bourreaux. 11 y en a un 
quatrième que j'oubliais, c'est le directeur du péniten- 
cier. Vous êtes-vous rappelé Jeannet, le bourreau de 
Sinnatnari? Vous êtes-vous rendu compte de ce que 
serait, je dirais presque nécessairement, l'homme quel- 
conque qui acceptera, à la face du monde civilisé, la 
charge morale de cet odieux établissement des îles 
Marquises, l'homme qui consentira à être le fossoyeur 
de cette prison et le geôlier de cette tombe? (Long 
mouvement.) 

Vous êtes-vous figuré, si loin de tout contrôle et de 
tout redressement, dans cette irresponsabilité complète, 
avec une autorité sans limite et des victimes sans dé- 
fense, la tyrannie possible d'une âme méchante et 
basse? Messieurs, les Sainte-Hélène produisent les 
Hudson Lowe. (Bravo!) Eh bien! vous êles-vous repré- 
senté toutes les tortures, tous les raffinements, tous les 
désespoirs qu'un homme qui aurait le tempérament de 
Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes qui 
n'auraient pas l'auréole de Napoléon? 

Ici, du moins, en France, à Doullens, au Mont-Saint- 
Michel... (L'orateur s'interrompt. Mouvement d'at- 
tention.) 

Et puisque ce nom m'est venu à la bouche, je saisis 
cette occasion pour annoncer à M. le ministre de l'inté- 
rieur que je compte prochainement lui adresser une 
question sur des faits monstrueux qui se seraient 
accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel. 
(Chuchotements. — A gauche : Tre* bien! — L'orateur 
reprend.) Dans nos prisons de France, à Doullens, au 
Mont-Saint-Michel, qu'un abus se produise, qu'une 
iniquité se tente, les journaux s'inquiètent, l'assemblée 
s'émeut, et le cri du prisonnier parvient au gouverne- 
ment et au peuple, répercuté par le double écho de la 
presse et de la tribune. Mais dans votre citadelle des 
îles Marquises, le patient sera réduit à soupirer dou- 
loureusement : Ah! si le peuple le savait! (Très bien!) 
Oui, là, là-bas, à cette épouvantable dislance, dans ce 
silence, dans cette solitude murée, où n'arrivera et d'où 
ne sortira aucune voix humaine, à qui se plaindra le 
misérable prisonnier? qui l'entendra? 11 y aura entre 
sa plainte et vous le bruit de toutes les vagues de 
l'océan. (Sensation profonde.) 

Messieurs, l'ombre et le silence de la mort pèseront 
sur cet effroyable bague politique. 

Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'à vous, 
rien!... si ce n'est de temps en temps, par intervalles, 
une nouvelle lugubre qui traversera les mers, qui 
viendra frapper en France et en Europe, comme uu 
glas funèbre, sur le timbre vivant et douloureux de 
l'opinion, et qui vous dira : Tel condamné est mortl 
{Agitation.) 




112 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



Ce coDdamné, ce sera, car à cette heure suprême on 
ne voit plus que le mérite d'uu homme, ce sera un 
publiciste célèbre, un historien renommé, un écrivain 
illustre, un orateur fameux. Vous prêterez l'oreille à ce 
bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de mois 
écoulés, et vous frissonnerez ! (Long mouvement. — A 
gauche . Ils riront!) 

Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la 
peine de mort désespérée! c'est quelque chose de pire 
que l'échafaud! c'est la peine de mort sans le dernier 
regard au ciel de la patrie ! [Bravos répétés à gauche.) 

Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (Mou- 
vement.) Ce grand principe, l'abolition de la peine de 
mort en matière politique, ce généreux principe tombé 
de la large main du peuple, vous ne voudrez pas le 
ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtive- 
ment à la France, qui, loin d'en attendre de vous l'abo- 
lition, en attend de vous le complément! Vous ne vou- 
drez pas raturer ce décret, l'honneur de la révolution 
de février! Vous ne voudrez pas donner un démenti 
à ce qui était plus même que le cri de la conscience 
populaire, à ce qui était le cri de la conscience hu- 
maine! (Vive adhésion à gauche. — Murmures à 
droite.) 

Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons 
de ce mot, la conscience, tout ce qu'on en doit tirer, 
selon nous, nous avons le malheur de faire sourire de 
oien grands politiques. (A droite : C'est vrai! — 
.4 gauche : Ils en conviennent !) Dans le premier moment, 
ces grands politiques ne nous croient pas incurables, 
ils prennent pitié de nous, ils consentent à traiter cette 
Infirmité dont nous sommes atteints, la conscience, et 
ils nous opposent avec bonté la raison d'état. Si nous 
persistons, oh ! alors ils se fâchent, ils nous déclarent 
que nous n'entendons rien aux affaires, que nous 
n'avons pas le sens politique, que nous ne sommes pas 
des hommes sérieux, et... comment vous dirai-je cela? 
ma foi ! ils nous disent un gros mot, la plus grosse 
injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poètes! 
(On rit.) 

Ils nous affirment que tout ce que nous croyons 
trouver dans notre conscience, la foi au progrès, l'adou- 
cissement des lois et des mœurs, l'acceptation des 
principes dégagés par les révolutions, l'amour du 
peuple, le dévouement à la liberté, le fanatisme de la 
grandeur nationale, que tout cela, bon en soi sans 
doute, mène, dans l'application, droit aux déceptions et 
&ux chimères, et que, sur toutes ces choses, il faut s'en 
rapporter, selon l'occasion et la conjoncture, à ce que 
conseille la raison d'état. La raison d'état! ah! c'est là 
le grand mot! et tout à l'heure je le distinguais au 
milieu d'une interruption. 

Messieurs, j'examine la raison d'état, je me rappelle 
tous les mauvais conseils qu'elle a déjà donnés. J'ouvre 
l'histoire, je vois dans tous les temps toutes les bas- 
sesses, toutes les indignités, toutes les turpitudes, 
toutes les lâchetés, toutes les cruautés que la raison 



d'état a autorisées ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait 
aussi bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre 
après avoir fait la Saint-Barthélémy; elle a laissé sa 
trace dans les Cévennes, et elle l'a laissée à Sinnamari ; 
c'est elle qui a dressé les guillotines de Robespierre 
et c'est elle qui dresse les polences de Haynau! (Mou- 
vement.) Ah! mon cœur se soulève ! Ah! je ne veux, je 
ne veux, moi, ni de la politique de la guillotine, ni de 
la politique de la potence, ni de Marat, ni de Haynau- 
ni de votre loi de déportation! (Bravos prolonges.) Et 
quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois qu'il 
s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je 
suis de ceux qui n'hésiteront jamais entre celte vierge 
qu'on appelle la conscience et celte prostituée qu'on 
appelle la raison d'élat. (Immense acclamation à gauche.) 

Je ne suis qu'un poète, je le vois bien ! 

Messieurs, s'il était possible, ce qu'à Dieu ne plaise, 
ce que j'éloigne pour ma part de toutes mes forces, 
s'il était possible que cette assemblée adoptât la loi 
qu'on lui propose, il y aurait, je le dis à regret, il y 
aurait un spectacle douloureux à mettre en regard de 
la mémorable journée que je vous rappelais en com- 
mençant. Ce serait une époque de calme défaisant à 
loisir ce qu'a fait de grand et de bon, dans une sorte 
d'improvisation sublime, une époque de tempête. (Très 
bienl) Ce serait la violence dans le sénat, contrastant 
avec la sagesse dans la place publique. (Bravo à 
gauche). Ce serait les hommes d'état se montraDt 
aveugles et passionnés là où les hommes du peuple se 
sont montrés intelligents et justes! {Murmures à 
droite.) Oui, intelligents et justes! Messieurs, savog- 
vous ce que faisait le peuple de février en proclamant 
la clémence? II fermait la porte des révolutions. Kt 
savez-vous ce que vous faites en décrétant les ven- 
geances? Vous la rouvrez. (Mouvement prolongé.) 

Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet rétroactif 
et est destinée à ne régir que l'avenir. Ah! puisque 
vous prononcez ce mot, l'avenir, c'est précisément sur 
ce mot et sur ce qu'il contient que je vous engage à 
réfléchir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le 
savez-vous? (Agitation sur tous les bancs.) 

Messieurs de la majorité, vous êtes victorieux en ce 
moment, vous êtes les plus forts, mais êtes-vous sûrs 
de l'être toujours? (Longue rumeur à droite.) 

Ne l'oubliez pas, le glaive de la pénalité politique 
n'appartient pas à la justice, il appartient au hasard. 
(L'agitation redouble.) Il passe au vainqueur avec la 
fortune. I! l'ait partie de ce hideux mobilier révolution- 
naire que tout coup d'état heureux, que toute émeute 
triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain 
de la victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, 
que chaque, parti est destiné tour à tour à le tenir dans 
sa main et à le sentir sur sa tête. (Sensation générale.) 

Ah ! quand vous combinez une de ces lois de ven- 
geance (Sont non! adroite), que les partis vainqueurs 
appellent lois de justice dans la bonne foi de leur fanatisme 
(mouvement), vous êtes bien imprudents d'aggraver les 



LA DÉPORTATION. 



113 



peines et de multiplier les rigueurs. (Nouveau mouve- 
ment.) Quant à moi, je ne sais pas moi-même, dans 
cette époque de trouble, l'avenir qui m'est réservé. Je 
plains d'une pitié fraternelle toutes les victimes 
actuelles, toutes les victimes possibles de nos temps 
révolutionnaires. Je hais et je voudrais briser tout ce qui 
peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous 
faites est une loi redoutable qui peut avoir d'étranges 
contre-coups", c'est une loi perlide dont les retours sont 
inconnus. Et peut-être, au moment où je vous parle, 
savez- vous qui je défends contre vous? C'est vous! 
[Profonde sensation.) 

Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-mêmes ce 
qu'à un jour donné, ce que, dans des circonstances 
possibles, votre propre loi fera de vous ! (Agitation 
inexiirimable. Les interruptions se croisent.) 

Vous vous récriez de ce côté, vous ne croyez pas à 
mes paroles. (A droite: Non! non!) Voyons. Vous 
pouvez fermer les yeux à l'avenir ; mais les fermerez- 
vous au passé ? L'avenir se conteste, le passé ne se 
récuse pas. Eh bien ! tournez la tête, regardez à quel- 
ques années en arrière. Supposez que les deux révolu- 
tions survenues depuis vingt ans aient été vaincues par 
la royauté, supposez que votre loi de déportation eût 
existé alors, Charles X aurait pu l'appliquer à M.Thiers 
et Louis-Philippe à M. Odilon Barrot. {Applaudisse- 
ments à gauche.) 

M. Odilon Barrot, se levant. — Je demande à l'ora- 
teur la permission de l'interrompre. 

M. Victor Hl*go. — Volontiers. 

M. Odilon Barrot. — Je n'ai jamais conspiré; j'ai 
soutenu le dernier la monarchie; je ne conspirerai 
|amais, et aucune justice ne pourra pas plus m'atteindre 
dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le 
passé. (Très bien! à droite.) 

M. Victor Hugo. — M. Odilon Barrot, dont j'ho- 
nore le noble caractère, s'est mépris sur le sens de mes 
paroles. Il a oublié qu'au moment où je parlais, je ne par- 
lais pas de la justice juste, mais de la justice injuste, de 
la justice politique, de la justice des partis. Or la jus- 
tice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut 
encore Irapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, 
et c'est ce que je maintiens. (Réclamations à droite.) 

Quand je vous parle des revanches de la destinée et 
de tout ce qu'une pareille loi peut contenir de contre- 
coups, vous murmurez. Eh bien ! j'insiste encore! et je 
vous préviens seulement que, si vous murmurez main- 
tenant, vous murmurerez contre l'histoire;. (Le silence 
se rétablit. — Écoutez .') 

De tous les hommes qui ont dirigé le gouvernement 
ou dominé l'opinion depuis soixante ans, il n'en est 
pas un, pas un, entendez-vous bien ? qui n'ait été pré- 
cipité, soit avant, soit après. Tous les noms qui rappel- 
lent dr s triomphes rappellent aussi des catastrophes ; 
l'histoire les désigne par des synonymes où sont 
empreintes leurs disgrâces, tous, depuis le captif 
d'Olmutz, qui avait été La Fayette, jusqu'au déporté 



de Sainte-Hélène, qui avait été Napoléon. (Mouvement.) 

Voyez et réfléchissez. Qui a repris le trône de 
France en 1814? L'exilé de Hartwell. Qui a régné 
après 1830? Le proscrit de Reichenau, redevenu 
aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce 
moment? Le prisonnier de Ham. (Profonde sensation.^ 
Faites les lois de proscription maintenant ! (Bravo ! à 
gauche.) 

Ah ! que ceci vous instruise ! Que la leçon des uns 
ne soit pas perdue pour l'orgueil des autres I 

L'avenir est un édifice mystérieux que nous bâtissons 
nous-mêmes de nos propres mains dans l'obscurité, et 
qui doit plus tard nous servir à tous de demeure. Un 
jour vient où il se referme sur ceux qui l'ont bâti. Ah! 
puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'ha- 
biter demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous sai- 
sira sans nul doute, composons-le donc, cet avenir, 
avec ce que nous avons de meilleur dans l'âme, et non 
avec ce que nous avons de pire ; avec l'amour, et non 
avec la colère ! 

Faisons-le rayonnant et non ténébreux I faisons-en un 
palais et non une prison ! 

Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, 
barbare, inique. Vous la repousserez. J'ai foi dans 
votre sagesse et dans votre humanité. Songez-y au 
moment du vote. Quand les hommes mettent dans une 
loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec 
cette loi ceux qui l'ont faite. (Mouvement général et 
prolongé.) 

Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une dernière 
prière, une dernière supplication. 

Ah ! croyez-moi, je m'adresse à vous tous, hommes 
de tous les partis qui siégez dans cette enceinte, et 
parmi lesquels il y a sur tous ces bancs tant de cœurs 
élevés et tant d'intelligences généreuses, croyez-moi, 
je vous parle avec une profonde conviction et une pro- 
fonde douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre 
temps que de faire des lois comme celle-ci! (Très bien! 
c'est vrai!) Ce n'est pas un bon emploi de notre temps 
que de nous tendre les uns aux autres des embûches 
dans une pénalité terrible et obscure, et de creuser 
pour nos adversaires des abîmes de misère et de souf- 
france où nous tomberons peut-être nous-mêmes I 
(Agitation.) 

Mon Dieu I quand donc cesserons-nous de nous 
menacer et de nous déchirer ? Nous avons pourtant 
autre chose à faire ! Nous avons autour de nous les tra- 
vailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui 
demandent des écoles, les vieillards qui demandent des 
asiles, le peuple qui demande du pain, la France qui 
demande de la gloire! (Bravo! à gauche. — On rit a 
droite.) 

Nous avons une société nouvelle à faire sortir des 
entrailles de la société ancienne, et, quant à moi, je 

i de ceux qui ne veulent sacrifier ni l'enfant ni la 
mère. (Mouvement.) Ahl nous n'avons pas le temps de 
nous linïi ! 'Nouveau mouvement.) 



U 



114 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LEGISLATIVE. 



La haine dépense de la foroe, et, de toutes les 
manières de dépenser de la force, c'est la plus mau- 
vaise. (Très bien! bravo!) Réunissons fraternellement 
tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le 
bien du pays. Au lieu d'échafauder péniblement des 
lois d'irritation et d'animosité, des lois qui calomnient 
ceux qui les font (mouvement), cherchons ensemble, et 
cordialement, la solution du redoutable problème de 
civilisation qui nous est posé, et qui contient, selon ce 
que nous en saurons faire, les catastrophes les plus 
fatales ou le plus magnifique avenir. (Bravo ! à gauclte.) 



Nous sommes une génération prédestinée, nous tou- 
chons à une crise décisive, et nous avons de bien plus 
grands et de bien plus effrayants devoirs que nos 
pères. Nos pères n'avaient que la France à servir ; 
nous, nous avons la France à sauver. Non, nous n'avons 
pas le temps de nous haïr! (Mouvement prolongé.) Je 
vote contre le projet de loi ! (Acclamation à gauche et 
longs apjAaudissements. — La séance est suspendue, 
pendant que tout le côté gauche en masse descend et 
vient féliciter l'orateur au pied de la tribune.) 



LE SUFFRAGE UNIVERS!. 



20 mai 1850 



Messieurs, la révolution de février, et, pour ma part, 
puisqu'elle semble vaincue, puisqu'elle est calomniée, 
je chercherai toutes les occasions de la glorifier dans ce 
qu'elle a fait de magnanime et de beau (Très bien! très 
bien!), la révolution de février avait eu deux magni- 
fiques pensées. La première, je vous la rappelais l'autre 
jour, ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre 
politique et d'en arracher la peine de mort ; la seconde, 
ce fut d'élever subitement les plus humbles régions de 
l'ordre social au niveau des plus hautes et d'y installer 
la souveraineté. 

Double et pacifique victoire du progrès qui, d'une 
part, relevait l'humanité, qui, d'autre part, constituait 
le peuple, qui emplissait de lumière en même temps le 
monde politique et le monde social, et qui les régéné- 
rait et les consolidait tous deux à la fois, l'un par la 
clémence, l'autre par l'égalité. (Bravo! à gauche.) 

Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et 
chrétien, par lequel la révolution de février (il pénétrer 
son principe jusque dans les racines mêmes de l'ordre 
social, fut l'établissement du suffrage universel, fait 
capital, fait immense, événement considérable qui in- 
troduisit dans l'état un élément nouveau, irrévocable, 
définitif. Remarquez-en, messieurs, toute la portée. 
Cerles, ce fut une grande chose de reconnaître le droit 
de tous, de composer l'autorité universelle de la somme 
des libertés individuelles, de dissoudre ce qui restait 
des castes dans l'unité auguste d'une souveraineté 
commune, et d'emplir du même peuple tous les com- 
partiments du vieux monde social ; certes, cela fut 
grand. .Mais, messieurs, c'est surtout dans son action 
sur les classes qualifiées jusqu'alors classes inférieures 
qu'éclate la beauté du suffrage universel. (Rires iro- 
ni'ju'i à <lroite.) 

M issieurs, vos rires me contraignent d'y insister. 
Oui, le merveilleux côté du suffrage universel, le côté 
efficace, le côté politique, le côté profond, ce ne fut 
pas de lever le bizarre interdit électoral qui pesait, sans 
qu'on pût deviner pourquoi, — mais c'était la sagesse des 

• O discours fut prononce durant la discussion du projet qui devint 

du 31 mal 1850. 
Ce (.r.ijçl a»ait été prépart, de complicité atec M Loni» Bonaparte, 
par me commission spéciale d« dix-sept membres. 

(Note de réditnr.) 



grands hommes d'état de ce temps-là (on rit à çiuche), 
— qui sont les mêmes que ceux de ce temps-ci... — 
(nouveaux rires approbatifs à gauche) ; ce ne fut pas, 
dis-je, de lever le bizarre interdit électoral qui pesait 
sur une partie de ce qu'on nommait la classe moyenne, 
et même de ce qu'on nommait la classe élevée; ce ne 
fut pas de restituer son droit à l'homme qui était avocat, 
médecin, lettré, administrateur, officier, professeur, 
prêtre, magistrat, et qui n'était pas électeur ; à l'homme 
qui était juré, et qui n'était pas électeur; à l'hon. me 
qui était membre de l'institut, et qui n'était pas élec- 
teur; à l'homme qui était pair de France, et qui n'était 
pas électeur; non, le côté merveilleux, je le répète, le 
côté profond, efficace, politique du suffrage universel, 
ce fut d'aller chercher dans les régions douloureuses de 
la société, dans les bas-fonds, comme vous dites, l'être 
courbé sous le poids des négations sociales, l'être 
froissé qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la 
révolte, et de lui apporter l'espérance sous une aulre 
forme (Très bien!), et de lui dire : Vote ! ne te bats 
plus! (Mouvement.) Ce fut de rendre sa part de souve- 
raineté à celui qui jusque-là n'avait eu que sa part de 
souffrance! Ce fut d'aborder dans ses ténèbres maté- 
rielles et morales l'infortuné qui, dans les extrémités de 
sa détresse, n'avait d'autre arme, d'autre défense 
d'autre ressource que la violence, et de lui retirer k 
violence, et de lui remettre daQs les mains, à la place 
de la violence, le droit! (Bravos prolongés.) 

Oui, la grande sagesse de cette révolution de février 
qui, prenant pour base de la politique l'évangile 
(à droite : Quelle impiété!), institua le suffrage univer- 
sel, sa grande sagesse, et en même temps sa grande 
justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de di- 
gnifier dans l'exercice du même pouvoir souverain le 
bourgeois et le prolétaire; ce fut d'aller chercher dans 
l'accablement, dans le délaissement, dans l'abandon, 
dans cet abaissement qui conseille si mal, l'homme de 
désespoir, et de lui dire : Espère ! l'homme de colère, 
et de lui dire : Raisonne ! le mendiant, comme on 
l'appelle, le vagabond, comme on l'appelle, le (>auvre, l'in- 
le déshérité, le malheureux, le misérable, 
comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen! (Accla- 
mation à gauche.) 

Voyez, messieurs, comme ce qui esi profondément 



116 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



juste est toujours en même temps profondément poli- 
tique. Le suffrage universel, eu donnant un bulletin à 
ceux qui souffrent, leur ôte le fusil. En leur donnant la 
puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit 
l'homme l'apaise. (Mouvement.) 

Le suffrage universel dit à tous, et je ne connais pas 
de plus admirable formule de la paix publique : Soyez 
tranquilles, vous êtes souverains. (Sensation.) 

11 ajoute : Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas 
vos souffrances, n'aggravez pas les détresses publiques 
par la révolte. Vous souffrez? eh bien! vous allez tra- 
vailler vous-mêmes, dès à présent, au grand œuvre de 
la destruction de la misère, par des hommes qui seront 
à vous, par des hommes en qui vous mettrez votre âme, 
et qui seront, en quelque sorte, votre main. Soyez tran- 
quilles. 

Puis, pour ceux qui seraient tentés d'être récalci- 
trants, il dit : 

— Avez-vous voté? Oui. Vous avez épuisé votre 
droit, tout est dit. Quand le vote a parlé, la souverai- 
neté a prononcé. Il n'appartient pas à une fraction de 
défaire ni de refaire l'œuvre collective. Vous êles 
citoyens, vous êtes libres, votre heure reviendra, 
sachez l'attendre. En attendant, parlez, écrivez, discu- 
tez, enseignez, éclairez; éclairez- vous, éclairez les 
autres. Vous avez à vous, aujourd'hui, la vérité, demain 
la souveraineté, vous êtes forts. Quoi! deux modes 
d'action sont à votre disposition, le droit du souverain 
et le rôle du rebelle, vous choisiriez le rôle du rebelle I 
ce serait une sottise et ce serait un crime. (Applaudis- 
sements à gauche.) 

Voilà les conseils que donne aux classes souffrantes 
le suffrage universel. (Oui! oui ! à gauche. — Aires à 
droite.) Messieurs, dissoudre les animosités, désarmer 
les haines, faire tomber la cartouche des mains de la 
misère, relever l'homme injustement abaissé et assai- 
nir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au 
monde, le sentiment du droit librement exercé, 
reprendre à chacun le droit de force, qui est le fait 
naturel, et lui rendre en échange la part de souverai- 
neté, qui est le fait social, montrer aux souffrances une 
issue vers la lumière et le bien-être, éloigner les 
échéances révolutionnaires et donnera la société, aver- 
tie, le temps de s'y préparer, inspirer aux masses cette 
patience forte qui fait les grands peuples, voilà l'œuvre 
du suffrage universel (sensation profonde), œuvre émi- 
nemment sociale au point de vue de l'état, éminemment 
morale au point de vue de l'individu. 

Méditez ceci, en effet : sur cette terre d'égalité et 
de liberté, tous les hommes respirent le même air et 
le même droit. (M ouvement.) 11 y a dans l'année un jour 
où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui 
qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, 
entrant dans la balance universelle, sent et constate la 
pesanteur spécifique du droit de cité, et où le plus 
petit fait équilibre au plus grand. (Bravo ! à gauche. — 
On rit à (irrite.) 11 y a un iour dans l'année où le 



gagne-pain, le journalier, le manœuvre, l'homme qui 
traîne des fardeaux, l'homme qui casse des pierres au 
bord des routes, juge le sénat, prend dans sa main, 
durcie par le travail, les ministres, les représentants, le 
président de la République, et dit : La puissance, c'est 
:r.oi! Il y a un jour dans l'année où le plus impercep- 
tible citoyen, où l'atome sociai particme à la vie im- 
mense du pays tout entier, où la plus étroite poitrine 
se dilate à l'air vaste des affaires publiques; un jour 
où le plus faible sent en lui la grandeur de la souverai- 
neté nationale, où le plus humble sent en lui l'âme de 
la patrie! (Applaudissements à gauche. — Rires et bruit 
à droite.) Quel accroissement de dignité pour l'individu, 
et par conséquent de moralité! Quelle satisfaction, et 
par conséquent quel apaisement I Regardez l'ouvrier qui 
va au scrutin. Il y entre, avec le front triste du prolé- 
taire accablé, il en sort avec le regard d'un souverain. 
(Acclamations à gauche. — Murmures à droite.) 

Or qu'est-ce que tout cela, messieurs ? C'est la fin 
de la violence, c'est la fin de la force brutale, c'est la 
fin de l'émeute, c'est la fin du fait matériel, et c'est le 
commencement du fait moral. (Mouvement.) C'est, si 
vous permettez que je rappelle mes propres paroles, 
le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage. 
(Sensation.) 

Eh bien! vous, législateurs chargés par la provi- 
dence de fermer les abimes et non de les ouvrir, vous 
qui êtes venus pour consolider et non pour ébranler, 
vous, représentants de ce grand peuple de l'initiative 
et du progrès, vous, hommes de sagesse et de raison, 
qui comprenez toute la sainteté de votre mission, et 
qui, certes, n'y faillirez pas, savez-vous ce que vient 
faire aujourd'hui cette loi fatale, cette loi aveugle 
qu'on ose si imprudemment vous présenter? (Profond 
silence.) 

Elle vient, je le dis avec un frémissement a angoisse, 
je le dis avec l'anxiété douloureuse du bon citoyen 
épouvanté des aventures où l'on précipite la patrie, 
elle vient proposer à l'assemblée l'abolition du droit de 
suffrage pour les classes souffrantes, et, par conséquent, 
je ne sais quel rétablissement abominable et impie du 
droit d'insurrection. (Mouvement prolongé.) 

Voilà toute la situation en deux mots. (Nouveau 
mouvement.) 

Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une poli- 
tique, fait deux choses, il fait une loi, et il crée une 
situation. 

Une situation grave, inattendue, nouvelle, mena- 
çante, compliquée, terrible. 

Allons au plus pressé. Le tour de la loi, considérée 
en elle-même, viendra. Examinons d'abord la situation. 

Quoi! après deux années d'agitation et d'épreuves, 
inséparables, il faut bien le dire, de toute grande com- 
motion sociale, le but était atteint! 

Quoi! la paix était faite! Quoi! le plus difficile de la 
solution, le procédé, était trouvé, et, avec le procédé, 
la certitude. Quoi! le |mode| de création pacifique du 



LE SUFFKAGE UNIVEr.sEt.. 



progrès était substitué au mode viol. -ut; les impatiences 
et les colères avaient désarmé ; l'échange du droit de 
révolte contre le droit de suffrage était consommé; 
l'homme des classes souffrantes avait accepté, il avait 
doucement et noblement accepté. Nulle agitation, nulle 
turbulence. Le malheureux s'était senti rehaussé par 
la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce souverain 
restauré, était entré dans la cité avec une dignité 
sereine. [Applaudissement* à gauche. — Depuis quelques 
instants, un bruit presque continuel, venant de cer- 
tains bancs 'L la droite, se mêle à la voix de l'orateur. 
M. Victor lluj o s'interrompt et se tourne vers ladroite.) 

Messieurs, je sais bien que ces interruptions calcu- 
lées et systématiques (dénégations à droite. — Oui! 
oui ! à gauche) ont pour but de déconcerter la pensée 
de l'orateur (C'est vrai!) et de lui ôter la liberté d'es- 
prit, ce qui est une manière de lui ôter la liberté de la 
parole. (Très bien!) Mais c'est là vraiment un triste 
jeu, et peu digne d'une grande assemblée. (Dénégations 
te.) Quant à moi, je mets le droit de l'orateur 
sous la sauvegarde de la majorité vraie, c'est-à-dire de 
tous les esprits généreux et justes qui siègent sur 
tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux 
parmi les élus d'un grand peuple. (Trèsbien! àgauche. 
— Silence à droite.) 

Je reprends. La vie publique avait saisi le prolétaire 
sans l'étonner ni l'enivrer. Les jours d'élection étaient 
pour le pays mieux que. des jours de fête, c'étaient 
des jours de calme. (C'est vrai!) En présence de ce 
calme, le mouvement des affaires, des transactions, 
du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait 
repris; les pulsations de la vie régulière revenaient. 
Un admirable résultat était obtenu. Un imposant traité 
de paix était signé entre ce qu'on appelle encore le 
haut et le bas de la société. (Oui! oui!) 

Et c'est là le moment que vous choisissez pour tout 
remettre en question! Et ce traité signé, vous le déchi- 
rez! Mouvement.) Et c'est précisément cet homme, le 
dernier sur l'échelle de vie, qui, maintenant, espérait 
remonter peu à peu et tranquillement, c'est ce pauvre, 
c'est ce malheureux, naguère redoutable, maintenant 
réconcilié, apaisé, confiant, fraternel, c'est lui que 
votre loi va chercher! Pourquoi? Pour faire une chose 
insensée, indigne, odieuse, anarchique, abominable ! 
pour lui reprendre son droit de suffrage! pour l'arra- 
cher aux idées de paix, de conciliation, d'espérance, 
de justice, de concorde, et, par conséquent, pour le 
rendre aux idées de violence! Mais quels hommes de 
désordre êtes-vous donc? (Nouveau mouvement.) 

Quoi! le port était trouvé, et c'est vous qui recom- 
mencez les aventures! Quoi! le pacte était conclu, et 
c'est vous qui le violez! 

Et pourquoi celte violation du pacte? pourquoi cette 
agression en pleine paix? pourquoi ces emportements? 
pourquoi cet attentat? pourquoi cette folie? Pourquoi? 
je vais vous le dire. C'est parce qu'il a plu au peuple, 
•près avoir nommé qui vous vouliez, ce que vous avez 



trouvé fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, 
ce que vous trouvez mauvais. C'est parce qu'il a jugé 
dignes de son choix des hommes que vous jugiez 
dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est présumable 
qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte 
depuis que vous êtes le pouvoir, et qu'il peut comparer 
les actes aux programmes, et ce qu'on avait promis 
avec ce qu'on a tenu. (C'est cela !) C'est parce qu'il est 
probable qu'il ne trouve pas votre gouvernement com- 
plètement sublime. (Très bien! — On rit.) C'est parce 
qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer 
comme il convient. (Très bien! très bien! — Mouve- 
ment.) C'est parce qu'il ose user de son vote à sa fan- 
taisie, ce peuple, parce qu'il paraît avoir cette audace 
inouïe de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute 
apparence, il lui passe par la tète cette autre idée 
étrange qu'il est souverain. (Très bien!) C'est, enfin, 
parce qu'il a l'insolence de vous donner un avis sous 
cette forme pacifique du scrutin et de ne pas se pros- 
terner purement et simplement à vos pieds. (Mouve- 
ment.) Alors vous vous indignez, vous vous mettez en 
colère, vous déclarez la société en danger, vous vous 
écriez : Nous allons te châtier, peuple! Nous allons te 
punir, peuple I Tu vas avoir affaire à nous, peuple! — 
Et comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de 
verges l'océan! (Acclamation à gauche.) 

Que l'assemblée me permette ici une observation 
qui, selon moi, éclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai 
et rassurant, cette grande question du suffrage 
universel. 

Quoi ! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, 
émonde.r, mutiler le suffrage universel ! Mais y a-t-il 
bien réfléchi? Mais voyons, vous, ministres, hommes 
sérieux, hommes politiques, vous rendez-vous bien 
compte de ce que c'est que le suffrage universel? le 
suffrage universel vrai, le suffrage universel sans res- 
trictions, sans exclusions, sans défiances, comme la 
révolution de février l'a établi, comme le comprennent 
et le veulent les hommes de progrès? (Au banc des 
ministres : C'est de t anarchie ! Nous ne voulons pas 
de ça!) 

Je vous entends, vous me répondez : — Nous n'en 
voulons pas! C'est le mode de création de l'anarchie ! 
— (Oui! oui! à droite.) Eh bien! c'est précisément 
tout le contraire. C'est le mode de création du pouvoir. 
(Bravo ! à gauche.) Oui, il faut le dire et le dire bien 
haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait éclairer 
toute cette discussion : ce qui sort du suffrage uni- 
versel, c'est la liberté, sans nul doute, mais c'est encore 
plus le pouvoir que la liberté! 

Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscil- 
lations orageuses, crée un point fixe. Ce point fixe, 
c'est la volonté nationale légalement manifestée; la 
volonté nationale, robuste amarre de l'état, aucre d'ai- 
rain qui ne casse pas et que viennent battre vainement 
tour à tour le flux des révolutions et le reflux des réac- 
tious ! (Profonde sensation.) 



us 



AVANT L'EXIL. - ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



Et. pour que le suffrage universel puisse créer ce 
point lise, pour qu'il puisse dégager In volonté natio- 
nale dans toute sa plénitude souveraine, il faut qu'il 
n'ait rien de contestable {C'est vrai ! c'est cela !); il 
faut qu'il -soit bien réellement le suffrage universel, 
c'est-à-dire qu'il ne laisse*personne, absolument per- 
sonne en debors du vote ; qu'il fasse de la cité la ebose 
de tous, sans exception ; car, en pareille matière, faire 
une exception, c'est commettre une usurpation (Bravo! 
à gauche) ; il faut, en un mot, qu'il ne laisse à qui que 
ce soit le droit redoutable de dire à la société : Je ne 
te connais pas! (Mouvement prolongé.) 

A ces conditions, le suffrage universel produit le pou- 
voir, un pouvoir colossal, un pouvoir supérieur à tous 
les assauts, même les plus terribles; un pouvoir qui 
pourra être attaqué, mais qui ne pourra être renversé, 
témoin le 15 mai, témoin le 23 juin (C'est vrai ! c'est 
vrai !) ; un pouvoir invincible parce qu'il se pose sur le 
peuple, comme Antée parce qu'il pose sur la terre! 
(Applaudissements à gauche.) Oui, grâce au suffrage 
universel, vous créez et vous mettez an service de 
l'ordre un pouvoir où se condense toute la force de la 
nation; un pouvoir pour lequel il n'y a qu'une ebose 
qui soit impossible, c'est de détruire son principe, c'est 
de tuer ce qui l'a engendré. (Nouveaux applaudisse- 
ments à gauche.) 

Grâce au suffrage universel, dans notre époque où 
flottent et s'écroulent toutes les fictions, vous trouvez 
le fond solide de la société. Ah! vous êtes embarrassés 
du suffrage universel, bommes d'élat! ah! vous ne 
savez que faire du suffrage universel! Grand Dieul 
c'est le point d'appui, l'inébranlable point d'appui qui 
sullirait à un Arcbimède politique pour soulever le 
monde ! (Longue acclamation à gauche.) 

Ministres, hommes qui nous gouvernez, en détrui- 
sant le caractère intégral du suffrage universel, vous 
attentez au principe même du pouvoir, du seul pou- 
voir possible aujourd'hui ! Comment ne voyez-vous pas 
cela? 

Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne 
savez pas vous-mêmes ce que vous êtes ni ce que 
vous faites. Je n'accuse pas vos intentions, j'accuse 
votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne foi, 
des conservateurs, des reconstructeurs de la société, 
des organisateurs? Eh bien! je suis fâché de détruire 
votre illusion ; à votre insu, candidement, innocemment, 
vous êtes des révolutionnaires I (Longue et universelle 
sensution.) 

Ouil et des révolutionnaires de la plus dangereuse 
espèce, des révolutionnaires de l'espèce naïve! (Hila- 
rité générale.) Vous avez, et plusieurs d'entre vous 
l'ont déjà prouvé, ce talent merveilleux de faire des 
révolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le sa- 
voir (nouvelle MUu:itè), eu voulant faire autre chose! 
(On rit. — Très bien! 1res bien!) Vous nous dites: 
Soyez tranquilles! Vous saisissez dans vos mains, sans 
vous douter de ce que cela pèse, la France, la société, 



le présent, l'avenir, la civilisation, et vous les laisse» 
tomber sur le pavé par maladresse! Vous faites la 
guerre à l'abîme eu vous y jetant tête baissée' (Long 
mouvement. — M. d'Hautpoul rit.) 

Eh bien! l'abîme ne s'ouvrira pas! (Sotsation.) La 
peuple ne sortira pas de son calme! Le peuple calme, 
c'est l'avenir sauvé. (Applaudissements à gauche. — Hu- 
meurs à droite.) 

L'intelligente et généreuse population parisien:! 
cela, voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de 
telles paroles puissent éveiller des murmures, Paris 
offrira ce grand et instructif spectacle que si le gou- 
vernement est révolutionnaire, le peuple sera conser- 
vateur. (Bravo ! bravo ! — Rires à droite.) 

Il a à conserver, en effet, ce peuple, non-seulement 
l'avenir de la France, mais l'avenir de toutes les na- 
tions! Il a à conserver le progrès humain dont la France 
est l'âme, la démocratie dont la France est le foyer, et 
ce travail magnifique que la France fait et qui, des hau- 
teurs de la France, se répand sur le monde, la civili- 
sation par la liberté! (Explosion de bravos.) Oui, le 
peuple sait cela, et quoi qu'on fasse, je le répète, il ne 
remuera pas. Lui qui a la souveraineté, il saura aussi 
avoir la majesté. (Mouvement.) Il attendra, impassible, 
que son jour, que le jour infaillible, que le jour légal 
se lève ! Comme il le fait déjà depuis huit mois, aux 
provocations quelles qu'elles soient, aux agressions 
quelles qu'elles soient, il opposera la formidable tran- 
quillité de la force, et il regardera, avec le sourire in- 
digné et froid du dédain, vos pauvres petites lois, si 
furieuses et si faibles, défier l'esprit du siècle, défier le 
bon sens public, défier la démocratie, et enfoncer leurs 
malheureux petits ongles dans le granit du suffrage 
universel I (Acclamation prolongée à gauche.) 

Messieurs, un dernier mot. J'ai essayé de caractériser 
la situation. Avant de descendre de cette tribune, per- 
mettez-moi de caractériser la loi. 

Cette loi, comme brandon révolutionnaire, les hom- 
mes du progrès pourraient la redouter ; comme moyen 
électoral, ils la dédaignent. 

Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout 
inefficace qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi sa- 
vante, c'est une loi construite dans toutes les règles de 
l'art. Je lui rends justice. (On rit.) 

Tenez, voyez, chaque détail est une habileté. Passons, 
s'il vous plaît, cette revue instructive. (Nouveaux rires. 
— Très bien !) 

A la simple résidence décrétée par la coustituaute, 
elle substitue sournoisement le domicile. Au lieu de 
six mois, elle écrit trois ans, et elle dit: C'est la même 
chose. (Dénégations à droite.) A la place du principe 
de la permanence des listes, nécessaire à la sincérité 
de l'élection, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (on 
rit), le principe de la permanence du domicile, atten- 
tatoire au droit de l'électeur. Sans en dire uu mot, elle 
biffe l'article 104 du code civil, qui n'exige pour la 
constatation du domicile qu'une simple déclaration, et 






LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 



119 



elle remplace cet article 104 par le cens indirectement 
rétabli, et. à défaut du cens, par une sorte d'assujettis- 
sement électoral mal déguisé de l'ouvrier au patron 
du serviteur au maiire, du fils au père. Elle crée ainsi, 
imprudence mêlée à tant d'habiletés, une sourde guerre 
entre le patron et l'ouvrier, entre le domestique et le 
maître, et. chose coupable, entre le père et le fils. 
ment. — C'est vrai !) 

Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir démontré, 
fait partie de l'entité du citoyen, ce droit de suffrage 
sans lequel le citoyen n'est pas. ce droit qui fait plus 
que le suivre, qui s'incorpore à lui, qui respire daus sa 
poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui 
va. vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui 
vec lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit im- 
perdable, essentiel, personnel, vivant, sacré {on rit à 
droite,, ce droit, qui est le souffle, la chair et l'Ame 
d'un homme, votre loi le prend a l'homme et le trans- 
porte à quoi? A la chose inanimée, au logis, au tas de 
pierres, au numéro de la maison! Elle attache l'électeur 
à la glèbe! i Bravos à gauche. — Murmures à droite.) 

Je continue. 

Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la 
plus simple du monde, cette énormité, de faire suppri- 
mer par le mandataire le titre du mandant. {{Mouvement.) 
Quoi encore? Elle chasse de la cité légale des classes 
entières de citoyens, elle proscrit en masse de certaines 
processions libérales, les artistes dramatiques, par exem- 
ple, que l'eiercice de leur art contraint à changer de 
re- dence à peu près tous les ans. 

a droite. — Les comédiens dehors I Eh bien I tant 
mieux. 

H. Victor Hugo. — Je constate, et le Moniteur con- 
statera que, lorsque j'ai déploré l'exclusion d'une classe 
de citoyens digue entre toutes d'estime et d'intérêt, de 
ce côte on a ri et on a dit : Tant mieux! 

A droite. — Oui! oui! 

M. Th. Bac. — C'est l'excommunication qui revient. 
Vos pères jetaient les comédiens hors de l'église, vous 
mieux, vous les jetez hors de la société. (Très 
bien.' à gauche.) 

A dboite. — Oui! oui! 

M. Victor Hugo. — Passons. Je continue l'examen 
de votre loi. Elle assimile, elle identifie l'homme con- 
damné pour délit commun et l'écrivain frappé pour 
iê il le presse. (A droite : Elle fuit bien!) Elle les con- 
fond dans la même indignité et daus la même exclu- 
sion. (A droite : Elle a raison') De telle sorte que si 
Voltaire vivait, comme le présent système, qui cache 
sous un masque d'austérité transparente son intolé- 
rance religieuse et son intolérance politique (mouve- 
ment), ferait certainement condamner Voltaire pour 
offen^ à la morale publique et religieuse... (A droite : 
Oui! oui! et l'on ferait très bien!. . — M. Thiers et 
II dt ilontalembert s'agitent sur leur banc.) 

y. Tn. Bac. — Et Bélanger! il serait indigne! 

Ai très voix. — Et M. Michel Chevalierl 



M. Victor II: c,o. — Je n'ai voulu citer aucun vivant. 
J'ai pris un des plus grands et des plus illustres noms 

qui soient parmi les peuples, un nom qui est gloire 

de la France, et je vous dis : Voltaire tomberait sous 
votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions et 
des indignités le repris de justice Voltaire. (Long mou- 
vement.) 

A droite. — Et ce serait très bien! (Inexprimable 
agitation sur tous les bancs.) 

M. Victor Hugo reprend : — Ce serait très bien, 
n'est-ce pas? Oui, vous auriez sur vos listes d'exclus 
et d'indignes le repris de justice Voltaire (nouveau 
mouvement), ce qui ferait grand plaisir à Loyola! (Ap- 
plaudissements à gauche et longs éclats de rire.) 

Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une 
adresse funeste, tout un système de formalités et de 
délais qui entraînent des déchéances. Elle est pleine 
de pièges et de trappes où se perdra le droit de trois 
millions d'hommes! (Vive sensation.) Messieurs, cette 
loi viole, ceci résume tout, ce qui est antérieur et 
supérieur à la constitution, la souveraineté de la nation. 
(Oui! oui!) 

Contrairement au texte formel de l'article 1" de 
cette constitution, elle attribue à une fraction du 
peuple l'exercice de la souveraineté qui n'a|>parlient 
qu'à l'universalité des citoyens, et elle fait gouverner 
féodalement trois millions d'exclus par six millions de 
privilégiés. Elle institue des ilotes (mouvements, fait 
monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en 
même temps une suprême irouie, et qui, du reste, 
complète admirablement l'ensemble des sincérités 
régnantes, lesquelles appellent les proscriptions ro- 
maines amnisties, et la servitude de l'enseignement 
liberté (Bravo!), cette loi continue de donner à ce suf- 
frage restreint, à ce suffrage mutilé, à ce suffrage 
privilégié, à ce suffrage des domiciliés, le nom de suf- 
frage universel! Ainsi, ce que nous discutons en ce mo- 
ment, ce que je discute, moi, à cette tribune, c'est la 
loi du suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne 
dirai pas, à Dieu ne plaise I que c'est Tartuffe qui l'a 
faite, mais j'affirme que c'est Escobar qui l'a baptisée. 
(Vifs <ii>i>laudissements et hilarité sur tous les bancs.) 

Eli bien! j'y insiste, avec toute cette complication 
de (iuesses, avec tout cet enchevêtrement de pièges, 
avec tout cet entassement de ruses, avec tout cet 
échafaudage de combinaisons et d'expédients, savez- 
vous si, par impossible, elle est jamais appliquée, quel 
sera le résultat de cette loi? Néant. (Sensation.) 

Néaut pour vous qui la faites. (A droite : C'est noire 
a/faire!) 

t que, comme je vous le disais tout à l'heure, 
votre projet de loi est téméraire, violent, monstrueux, 
mais il est chélif. Bien n'égale son audace, si ce n'est 
son impuissance. (Oui! c'est vrai!) 

Ah! s'il ne faisait pas courir à la paix publique l'im- 
mense risque que je viens de signaler à celle grande 
assemblée, je vous dirais : Mon Dieu! qu'on le vote! ii 



120 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 



ne pourra rien et il ne fera rien. Les électeurs main- I 
tenus vengeront les électeurs supprimés. La réaction 
aura recruié pour l'opposition. Comptez-y. Le souve- 
rain mutilé sera un souverain indigné. (Vive approba- 
tion à gauche.) 

Allez, faites! retranchez trois millions d'électeurs, 
relrancliez-en quatre, retranchez-en huit millions sur 
neuf. Fort bien! Le résultat sera le même pour vous, 
sinon pire. (Oui! oui!) Ce que vous ne retrancherez 
pas, ce sont vos fautes (mouvement) ; ce sont tous les 
contre-sens de votre politique de compression; c'est 
votre incapacité fatale (rires au banc des ministres); 
c'est votre ignorance du pays actuel; c'est l'antipathie 
qu'il vous inspire et l'antipathie que vous lui inspirez. 
(Nouveau mouvement.) Ce que vous ne retrancherez 
pas, c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, 
c'est la terre qui tourne, c'est le mouvement ascen- 
dant des idées, c'est la progression décroissante des 
préjugés, c'est l'écartement de plus en plus profond 
entre le siècle et vous, entre les jeunes générations et 
vous, entre l'esprit de liberté et vous, entre l'esprit de 
philosophie et vous. (Très bien! 1res bien!) 

Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invin- 
cible, que, pendant que vous allez d'un côté, la uation 
va de l'autre, que ce qui est pour vous l'orient est pour 
elle le couchant, et que vous tournez le dos à l'avenir, 
tandis que ce grand peuple, de France, la face tout 
inondée de lumière par l'aube de l'humanité nouvelle 
qui se lève, tourne le dos au passé ! (Explosion de bra- 
vos à gauche.) 

Tenez, faites-en votre sacrifice ! que cela vous plaise 
ou nun, le passé est le passé. (Bravos.) Essayez de rac- 
commoder ses vieux essieux et ses vieilles roues, 
attelez-y dix-sept hommes d'état si vous voulez. (Rire 
universel.) Dix-sept hommes d'état de renfort! (Nou- 
veaux rires prolongés.) Traînez-le au grand jour du 
temps présent, eh bien! quoi! ce sera toujours le passé! 
On verra mieux sa décrépitude, voilà tout. (Rires et 
applaudissements à gauche. — Murmures à droite.) 



Je me résume et je finis. 

Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est mille, 
cette loi est morte même avant d'être née. Et savez- 
vous ce qui la tue? C'est qu'elle ment! (Profonde sen- 
sation.) C'est qu'elle est hypocrite dans le pays de la 
franchise, c'est qu'elle est déloyale dans le pays de 
l'honnêteté! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle 
n'est pas vraie, c'est qu'elle cherche en vain à créer 
une fausse justice et une fausse vérité sociales! 11 n'y a 
pas deux justices et deux vérités. Il n'y a qu'une justice, 
celle qui sort de la conscience, et il n'y a qu'une vérité, 
celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez, 
savez-vous ce. qui tue votre loi? C'est qu'au moment 
où elle vient furtivement dérober le bulletin, voler la 
souveraineté dans la poche du faible et du pauvre, elle 
rencontre le regard sévère, le regard terrible de la pro- 
bité nationale ! lumière foudroyante sous laquelle votre 
œuvre de ténèbres s'évanouit. (Mouvement prolongé.) 

Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la con- 
science de tout citoyen, du plus humble comme du 
plus grand, au fond de l'âme — j'accepte vos expres- 
sions — du dernier mendiant, du dernier vagabond, il 
y a un sentiment sublime, sacré, indestructible, incor- 
ruptible, éternel, le droit! (sensation) ce sentiment, 
qui est l'élément de la raison de l'homme; ce senti- 
ment, qui est lé granit de la conscience humaine; le 
droit, voilà le rocher sur lequel viennent échouer et se 
briser les iniquités, les hypocrisies, les mauvais des- 
seins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! 
Voilà l'obstacle caché, invisible, obscurément perdu au 
plus profond des esprits, mais incessamment présent 
et debout, auquel vous vous heurterez toujours, et 
que vous n'userez jamais, quoi que vous fassiez ! (Non ! 
non!) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous 
ne le déracinerez pas! vous ne l'ébranlerez pas! Vous 
arracheriez plutôt l'écueil du fond de la mer que 
le droit du cœur du peuple! (Acclamations à gauche.), 

Je vote contre le projet de loi. (La séance est sut- 
pendue au milieu d'une inexprimable agitation.) 



VII 



RÉPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT 

23 mai 4350 



M. Victor Hugo. — Je demande la parole pour un 
tait personnel. (Mouvement.) 

M. le président. — M. Victor Hugo a la parole. 

M. Victor Hugo, à la tribune. (Profond silence.) 

— Messieurs, dans des circonstances graves comme 
celles que nous traversons, les questions personnelles 
ne sont bonnes, selon moi, qu'à faire perdre du temps 
aux assemblées, et si trois honorables orateurs, M.Jules 
de Lasteyrie, un deuxième dont le nom m'échappe 
(on rit à gauche; tous 1rs regards se portent sur M. Bë- 
ehard), et M. de Montaiembert, n'avaient pas tous les 
trois, l'un après l'autre, dirigé contre moi, avec une 
persistance singulière, la même étrange allégation, je 
ne serais certes pas monté à cette tribune. 

J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. 
Je laisse de côté les attaques passionnées qui m'ont 
fait sourire. L'honorable général Cavaignac a dit noble- 
ment hier qu'il dédaignait de certains éloges; je dé- 
daigne, moi, de certaines injures (sensation), et je vais 
purement et simplement au fait. 

L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux hono- 
rables orateurs ont répété après lui, avec des formes 
Tariées, que j'avais glorifié plus d'un pouvoir, et que 
par conséquent mes opinions étaient mobiles, et 
que j'étais aujourd'hui en contradiction avec moi- 
même. 

Si mes honorables adversaires entendent faire allu- 
sion par là aux vers royalistes, inspirés du reste par le 
sentiment le plus candide et le plus pur, que j'ai faits 
dans mon adolescence, dans mon enfance même, quel- 
ques-uns avant l'âge de quinze ans, ce n'est qu'une 
puérilité, et je n'y réponds pas. (Mouvement.) liais si 
c'est aux opinions de l'homme qu'ils s'adressent, et 
non à celles de l'enfant (Très bien! à gauche. — Rires 
a droite,, voici ma réponse (Écoutez ! écoulez!) : 

Je vous livre à tous 5 tous mes adversaires, soit dans 
cette assemblée, soit hors de cette assemblée, je vous 
livre, depuis l'année 1827, époque où j'ai eu âge 
d'homme, je vous livre tout ce que j'ai écrit, vers ou 
prose; je vous livre tout ce que j'ai dit à toutes les 
tribunes, non seulement à l'assemblée législative, mais 
à l'assemblée constituante, mais aux réunions électo- 
rales, mais à la tribune de l'institut, mais à la tribune 
de la chambre des pairs. (Mouvement.) 



Je vous livre, depuis cette époque, tout ce que j'ai 
écrit partout où j'ai écrit, tout ce que j'ai dit partout où 
j'ai parlé, je vous livre tout, sans rien retenir, sans 
rien réserver, et je vous porte à tous, du haut de cette 
tribune, le défi de trouver dans tout cela, dans ces 
vingt-trois années de l'âme de la vie et de la con- 
science d'un homme, jrjtes grandes ouvertes devant 
vous, une page, une lign^ un 'mot, qui sur quelque 
question de principes que ce goit. Mie mette en contra- 
diction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujour- 
d'hui. (Bravo! bravo! — - Mouvement prolongé.) 

Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je 
vous livre tout ; imprimez mes anciennes opinions en 
regard de mes nouvelles, je vous en défie. (Nouveau 
mouvement.) 

Si ce défi n'est pas relevé, si vous reculez devant ce 
défi, je le dis et je le déclare une fois pour toutes, je 
ne répondrai plus à cette nature d'attaques que par un 
profond dédain, et je les livrerai à la conscience pu- 
blique, qui est mon juge et le vôtre! (Acclamations à 
gauche.) 

ta. de Montaiembert a dit, — en vérité j'éprouve 
quelque pudeur à répéter de telles paroles, — il a dit 
que j'avais (latte toutes les causes et que je les avais 
toutes reniées. Je le somme de venir dire ici quelles 
sont les causes que j'ai flattées et quelles sont les 
causes que j'ai reniées. 

Est-ce Charles X dont j'ai honoré l'exil au moment 
de sa chute, en 1830, et dont j'ai honoré la tombe après 
sa mort, en 1836? (Sensation.) 

Voix a droite. — Antithèse 1 

M. Victor Hugo. — Est-ce madame la duchesse de 
Berry, dont j'ai flétri le vendeur et condamné l'ache- 
teur? (Tous les yeux se tournent vers M. Thiers). 

11. le président, s'adressant à la gauche. — Main- 
tenant, vous êtes satisfaits; faites silence. (Exclamation 
à gauche.) 

M. Victor Hugo.— Monsieur Dupin, vous u'av.^ pai 
dit cela à la droite hier, quand elle applaudissait. 

M. le président. — Vous trouvez mauvais quand on 
rit, mais vous trouvez bon quand on applaudit. L'un ei 
l'autre sont contraires au règlement. (Les applaudis- 
sements de la gauche redoublent.) 

M. de la Moskowa. — Monsieur le oré^ident, rap- 

16 



m 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



pek'z-vous le principe de la libre défense des accusés. 

M. Victor Hugo. — Je continue l'examen des causes 
que j'ai flattées et que j'ai reniées. 

Est-ce Napoléon, pour la famille duquel j'ai demandt' 
la rentrée sur le sol de la patrie, au sein de la chambre 
des pairs, contre des amis actuels de M. de Montalem- 
bert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout couverts 
des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le 
nom de l'empereur? (Tous les regards cherchent M. de 
éonlebello.) 

Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orléans, dont 
j'ai, l'un des derniers, le dernier peut-être, sur la place 
de la Bastille, le 24 février, à deux heures de l'après- 
midi, en présence de trente mille hommes du peuple 
armés, proclamé la régence, parce que je me souvenais 
de mon serment de pair de France? (Mouvement.) 
Messieurs, je suis en effet un homme étrange, je n'ai 
jamais prêté dans ma vie qu'un serment, et je l'ai tenul 
(Très bien ! très bien !) 

Il est vrai que depuis que la république est établie, 
je n'ai pas conspiré contre la république ; est-ce là ce 
qu'on me reproche? (Applaudissements à gauche.) 

Messieurs, je dirai à l'honorable M. de Montalem- 
bert : Dites donc quelles sont les causes que j'ai 
reniées ; et, quant à vous, je ne dirai pas quelles sont 
les causes que vous avez flattées et que vous avez 
reniées, parce que je ne me sers pas légèrement de ces 
mots-là. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux que 
vous avez, tristement pour vous, abandonnés. Il y en a 
deux : le drapeau de la Pologne et le drapeau de la 
liberté. (A gauche: Très bien! Très bien!) 

M. Jules de Lasteyrie. — Le drapeau de la Pologne, 
bous l'avons abandonné le 1b mai. 



M. Victor Hugo. — Un dernier mot. 

L'honorable M. de Montalembert m'a reproché hier 
amèrement le crime d'absence. Je lui réponds: — Oui, 
'~juand je serai épuisé de fatigue par une heure et 
demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires 
de la majorité (cris à droite), qui recommencent, 
comme vous voyez ! (Rires à gauche.) 

Quand j'aurai la voix éteinte et brisée, quand je ne 
pourrai plus prononcer une parole, et vous voyez que 
c'est à peine si je puis parler aujourd'hui {la voix de 
l'orateur est, en effet, visiblement altérée) ; quand je 
jugerai que ma présence muette n'est pas nécessaire à 
l'assemblée ; surtout quand il ne s'agira que de luttes 
personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de 
moi, oui, monsieur de Montalembert, je pourrai vous 
laisser la satisfaction de me foudroyer à votre aise, 
moi absent, et je me reposerai pendant ce temps-là. 
(Longs éclats de rire à gauche et applaudissements.) 
Oui, je pourrai n'être pas présent ! Mais attaquez, par 
votre politique, vous et le parti clérical (mouvement), 
attaquez les nationalités opprimées, la Hongrie suppli- 
ciée, l'Italie garrottée, Rome crucifiée (profonde sensa- 
tiun) ; attaquez le génie de la France par votre loi 
d'enseignement ; attaquez le progrès humain par votre 
loi de déportation; attaquez le suffrage universel par 
votre loi de mutilation ; attaquez la souveraineté du 
peuple, attaquez la démocratie, attaquez la liberté, et 
vous verrez, ces jours-là, si je suis absent! 

(Explosion de bravos. — L'orateur, en descendant de 
la tribune, est entouré d'une foule de membres qui le 
félicitent, et regagne sa place, suivi par les applaudis- 
sements de toute la gauche. — La séance est un moment 
suspendue.) 



I 



vin 

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE* 

9 JUILLET 1850 



Messieurs, quoique les vérités fondamentales, qui 
sont la base de toute démocratie, et en particulier de 
la grande démocratie française, aient reçu le 31 mai 
dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais 
fermé, il est toujours temps de les rappeler à une 
assemblée législative. Ces vérités, selon moi, les voici : 

La souveraineté du peuple, le suffrage universel, la 
liberté de la presse, sont trois choses identiques, ou, 
pour mieux dire, c'est la même chose sous trois noms 
différents. A elles trois, elles constituent notre droit 
public tout entier ; la première en est le principe, la 
•econde en est le mode, la troisième en est le verbe. 
La souveraineté du peuple, c'est la nation à l'état 
abstrait, c'est l'âme du pays. Elle se manifeste sous 
deux formes; d'une main, elle écrit, c'est la liberté de 
la presse ; de 1 autre, elle vote, c'est le suffrage 
universel. 

Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, 
liés d'une solidarité essentielle, faisant chacun leur 
fonction, la souveraineté du peuple vivifiant, le suffrage 
universel gouvernant, la presse éclairant, se confondent 
dans une étroite et indissoluble unité, et cette unité, 
c'est la république. 

Et voyez comme toutes les vérités se retrouvent et 
se rencontrent, parce qu'ayant le même point de départ 
elles ont nécessairement le même point d'arrivée ! 
La souveraineté du peuple crée la liberté, le suffrage 
universel crée l'égalité, la presse, qui fait le jour dam 
les esprits, crée ta fraternité. 

Partout où ces trois principes, souveraineté du peu- 
ple, suffrage universel, liberté de la presse, existent 
dans leur puissance et dans leur plénitude, la républi- 
que existe, même sous le mot monarchie. Là où ces 
trois principes sont amoindris dans leur développement, 
opprimés dans leur action, méconnus dans leur solida- 
rité, contestés dans leur majesté, il y a monarchie ou 
oligarchie, même sous le mot république. 



" Depuis le Î4 février 1848, les journaux étaient affranchis de 
Impôt du timbre. 

liai) l'espoir de tuer, ions une loi d'impôt, la presse rêpubliraine, 
V. il Bonaparte fit présenter à l'assemblée une loi Iscale, qui 

rétablissait le timbre sur les feuilles périodiques. 

One entente cordiale, scellée par la loi du 31 mai, régn . t alors 
•aire le président de la république et la majorité de la législative. La 



Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, 
qu'on peut voir ce phénomène monstrueux d'un gou- 
vernement renié par ses propres fonctionnaires. Or, 
d'être renié à être trahi il n'y a qu'un pas. 

Et c'est alors que les plus fermes cœurs se pren- 
nent à douter des révolutions, ces grands événements 
maladroits qui font sortir de l'ombre en même temps 
de si hautes idées et de si petits hommes! (applaudis- 
sements) des révolutions, que nous proclamons des 
bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais 
qu'on peut, certes, appeler des catastrophes quand on 
voit leurs ministres I (Acclamations.) 

Je reviens, messieurs, à ce que je disais. 

Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous légis- 
lateurs, "ces trois principes, peuple souverain, suffrage 
universel, presse libre, vivent d'une vie commune. 
Aussi voyez comme ils se défendent réciproquement! 
La liberté de la presse est-elle en péril, le suffrage 
universel se lève et la protège. Le suffrage universel 
est-il menacé, la presse accourt et le défend. Mes- 
sieurs, toute atteinte à la liberté de la presse, toute 
atteinte au suffrage universel est un attentat contre la 
souveraineté nationale. La liberté mutilée, c'est la 
souveraineté paralysée. La souveraineté du peuple 
n'est pas, si elle ne peut agir et si elle ne peut parler. 
Or, entraver le suffrage universel, c'est lui ôter l'ac- 
tion ; entraver la liberté de la presse, c'est lui ôter la 
parole. 

Eh bien, messieurs, la première moitié de cette 
entreprise redoutable (mouvement) a été faite le 31 mai 
dernier. On veut aujourd'hui faire la seconde. Tel est 
le. but de la loi proposée. C'est le procès de la souve- 
raineté du peuple qui s'instruit, qui se pour .mil, et 
qu'on veut mener à fin. (Oui! oui! c'est cela!) fl rn'us.i 
impossible, pour ma part, de ne pas avertir l'assemblée. 

Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le 
cabinet renoncerait à cette loi. 



ron mission nommée par la droite donna an assentiment complet à ta 
loi proposée. 

Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait 
la grande question de la liberté de la presse. 

C'est l'époque ou M. Kouber disait : la catastrophe de Février. 



{Note de l'éditeur.) 



12» 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



Il me semblait, en effet, que la liberté de la presse 
Hait déjà toute livrée au gouvernement. La jurispru- 
dence aidant, on avait contre la pensée tout un arse- 
nal d'armes parfaitement inconstitutionnelles, c'est 
vrai, mais parfaitement légales. Que pouvait-on désirer 
de plus et de mieux? La liberté de la presse n'était- 
elle pas saisie au collet par des sergents de ville dans 
la personne du colporteur ? traquée dans la personne du 
crieur et de l'afficheur? mise à l'amende dans la per- 
sonne du vendeur? persécutée dans la personne du 
libraire? destituée dans la personne de l'imprimeur? 
emprisonnée dans la personne du gérant? Il ne lui 
manquait qu'une chose, malheureusement notre siècle 
incroyant se refuse à ce genre de spectacles utiles, 
c'était d'être brûlée vive en place publique, sur un bon 
bûcher orthodoxe, dans la nersonne de l'écrivain. 
(Mouvement.) 

Mais cela pouvait venir. (Rire approbatif à gauche.) 

Voyez, messieurs, où nous en étions, et comme 
c était bien arrangé ! De la loi des brevets d'impri- 
merie, sainement comprise, on faisait une muraille 
entre le journaliste et l'imprimeur. Ecrivez votre jour- 
nal, soit ; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le col- 
portage, dûment interprêtée, on faisait une muraille 
entre le journal et le public. Imprimez votre journal, 
soit ; on ne le distribuera pas. (Très bien!) 

Entre ces deux murailles, double enceinte con- 
struite autour de la pensée, on disait à la presse : Tu es 
libre ! (On rit.) Ce qui ajoutait aux satisfactions de 
"arbitraire les joies de l'ironie. (Nouveaux rires.) 

Quelle admirable loi en particulier que cette loi des 
orevets d'imprimeur! Les hommes opiniâtres qui 
veulent absolument que les constitutions aient un sens, 
qu'elles portent un fruit, et qu'elles contiennent une 
logique quelconque, ces hommes-là se figuraient que 
cette loi de 1814 était virtuellement abolie par l'article 
8 de la constitution, qui proclame ou qui a l'air de pro- 
clamer la liberté de la presse. Ils se disaient, avec Ben- 
jamin Constant, avec M. Eusèbe Salverte, avec M. Fir- 
min Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que cette loi 
des brevets était désormais un non-sens; que la liberté 
d'écrire, c'était la liberté d'imprimer ou ce n'était rien; 
qu'en affranchissant la pensée, l'esprit de progrès avait 
nécessairement affranchi du même coup tous les pro- 
cédés matériels dont elle se sert, l'encrier dans le 
cabinet de l'écrivain, la mécanique dans l'atelier de 
l'imprimeur; que, sans cela, ce prétendu affranchisse- 
ment de la pensée serait une dérision. Ils se disaient 
que toutes les manières de mettre l'encre en contact 
avec le papier appartiennent à la liberté ; que l'écri- 
toire et la presse, c'est la même chose; que la presse, 
après tout, n'est que l'écritoire élevée à sa plus haute 
puissance; ils se disaient que la pensée a été créée par 
Dieu. pour s'envoler en sortant du cerveau de l'homme 
et que les presses ne font que lui donner ce million 
d'ailes dont parle l'Écriture. Dieu l'a faite aigle, et 
Gutenberg l'a faite légion. (Applaudissements.) Que si 



cela est un malheur, il faut s'y résigner ; car, au dix- 
neuvième siècle, il n'y a plus pour les sociétés 
humaines d'autre air respirable que la liberté. Ils se 
disaient enfin, ces hommes obstinés, que, dans un 
temps qui doit être une époque d'enseignement univer- 
sel, que, pour le citoyen d'un pays vraiment libre, — 
à la seule condition de mettre à son œuvre la marque 
d'origine, avoir une idée dans son cerveau, avoir une 
écritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, 
c'étaient là trois droits identiques ; que nier l'un, c'était 
nier les deux autres; que sans doute tous les droits 
s'exercent sous la réserve de se conformer aux lois, 
mais que les lois doivent être les tutrices et non les 
geôlières de la liberté. (Vive approbation à gauche.) 

Voilà ce que se disaient tes hommes qui ont cette 
infirmité de s'entêter aux principes, et qui exigent 
que les institutions d'un pays soient logiques et vraies. 
Mais, si j'en crois les lois que vous votez, j'ai bien 
peur que la vérité ne soit une démagogue, que la 
logique ne soit une rouge (rires), et que ce ne soient là 
des opinions et un langage d'anarchistes et de factieux. 

Voyez en regard le système contraire I Comme tout 
s'y enchaîne et s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, 
que cette loi des brevets d'imprimeur, entendue comme 
on l'entend, et pratiquée comme on la pratique! Quelle 
excellente chose que de proclamer en même temps 
la liberté de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de 
dire : La plume est à l'écrivain, mais l'écritoire est 
à la police ; la presse est libre, mais l'imprimerie est 
esclave! 

Et, dans l'applicaiion, quels beaux résultats! quels 
phénomènes d'équité! Jugez-en. Voici un exemple : 

Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagée. 
(Mouvement d'attention.) Par qui ? Je ne l'examine pas 
en ce moment, je cherche plutôt à atténuer le fait 
qu'à l'aggraver; il y a eu deux imprimeries visitées de 
cette façon, mais pour l'instant je me borne à une 
seule. Une imprimerie donc est mise à sac, dévastée, 
ravagée de fond en comble. 

Une commission, nommée par le gouvernement, 
commission dont l'homme qui vous parle était 
membre, vérifie les faits, entend des rapports d'ex- 
perts, déclare qu'il y a lieu à indemnité, et propose, 
si je ne me trompe, pour cetle imprimerie spéciale- 
ment, un chiffre de 75,000 francs. La décision répara- 
trice se fait attendre. Au bout d'un an, l'imprimeur 
victime du désastre reçoit enfin une lettre du 
ministre. Que lui apporte cette lettre ? L'allocation de 
son indemnité? Non, le retrait de son brevet. (Sen- 
sation.) 

Admirez ceci, messieurs 1 Des furieux dévastent une 
imprimerie. Compensation : le gouvernement ruine 
l'imprimeur. (Nouveau mouvement. — En ce moment 
l'orateur s'interrompt. Il est très pâle et semble souf- 
frant. On lui crie de toutes parts : Reposez-vous. 
M, de Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le rei> 
pire, et reprend au bout de quelques instants.) 



LA LIUEIUÊ DE LA. PRESSE. 



123 



Est-ce que tout cela n'était pas merveilleux ? Est-ce 
qu'il ne se dégageait pas, de l'ensemble de tous ces 
moyens d'action placés dans la main du pouvoir, toute 
l'iutimidation possible ? Est-ce que tout n'était pas 
épuisé là en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y avait-il 
quelque chose au delà? 

Oui, il y avait cette loi. 

Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de. parler avec 
sang-froid de ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, 
qu'un homme accoutumé, depuis qu'il existe, à tout 
devoir à cette sainte et laborieuse liberté de la pensée, 
et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il 
me semble que je vois frapper ma mère. {Mouvement.) 

Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froide- 
ment. 

Ce projet, messieurs, c'est là son caractère, cherche 
à faire obstacle de toute part à la pensée. Il fait peser 
sur la presse politique, outre le cautionnement ordi- 
naire, un cautionnement d'un nouveau geure, le cau- 
tionnement éventuel, le cautionnement discrétionnaire, 
le cautionnement de bon plaisir (rires et bravos), 
lequel, à la fantaisie du ministère public, pourra brus- 
quement s'élever à des sommes monstrueuses, exigi- 
bles dans les trois jours. Au rebours de toutes les 
règles du droit criminel, qui présume toujours l'inno- 
cence, ce projet présume la culpabilité, et il condamue 
d'avance à la ruine un journal qui n'est pas encore 
jugé. Au moment où la feuille incriminée franchit le 
passage de la chambre d'accusation à la salle des 
assises, le cautionnement éventuel est là comme une 
sorte de muet aposté qui l'étrangle entre les deux 
portes. (Sensation profonde.) Puis, quand le journal est 
mort, il le jette aux jurés, et leur dit : Jugez-le! (Très 
bien !) 

Ce projet favorise une presse aux dépens de l'autre, 
et met cyniquement deux poids et deux mesures dans 
la main de la loi. 

En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut 
pour diminuer la gloire et la lumière de la France. Il 
ajoute des impossibilités matérielles, des impossibi- 
lités d'argent, aux difficultés innombrables déjà qui 
gênent en France la production et l'avènement des 
talents. Si Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si 
Voltaire, si Diderot, si Jean-Jacques, sont vivants, il 
les assujettit au timbre. Il n'est pas une page illustre 
qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs, ce projet, 
quelle honte 1 pose la griffe malpropre du fisc sur la 
littérature! sur les beaux livres ! sur les chefs-d'œuvre I 
Ah '. ces beaux livres, au siècle dernier, le bourreau 
les brûlait, mais il ne les tachait pas. Ce n'était plus 
que de la cendre; mais cette cendre immortelle, le 
vent venait la chercher sur les marches du palais de 
justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les 
ime-, comme une semence de vie et de liberté I (ilou- 
vemml prolongé.) 

Désormais, les livres ne seront plus brûlés, mais 
marque*. Payons. 



Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le 
chiffre, calculé par le Journal des Débats lui-même, 
peut varier de 2,500,000 francs à 10 millions pour une 
seule contravention (violentes dénégations au banc de 
la commission et au banc des ministres) ; je vous 
répète que ce sont les calculs mêmes du Journal de» 
Débatf, que vous pouvez les retrouver dans la pétition 
des libraires, et que ces calculs, les voici. (L'orateur 
montre un papier qu'il tient à la main.) Cela n'est pas 
croyable, mais cela est ! — Sous la menace de ces 
amendes extravagantes (nouvelles dénégations au banc 
de la oommission: — Vous calomniez la loi), ce projet 
condamne au timbre toute édition publiée par livrai- 
sons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce 
soit, de quelque auteur que ce - soit, mort ou vivant; en 
d'autres termes, il tue la librairie. Entendons-nous, ce 
u'est que la librairie française qu'il tue, car, du contre- 
coup, il enrichit la librairie belge. 11 met sur le pavé 
notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre 
papeterie, il détruit nos ateliers, nos manufactures, nos 
usines ; mais il fait les affaires de la contre-façon; il ôte 
à nos ouvriers leur pain et il le jette aux ouvriers étran- 
gers. (Sensation profonde.) 

Je continue. 

Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, 
timbre toutes les pièces de théâtre sans exception, 
Corneille aussi bien que Molière. Il se venge du Tar- 
tuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements.) 

Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas 
moins hostile à la production littéraire qu'à la polé- 
mique politique, et c'est là ce qui lui donne son cachet 
de loi cléricale. Il poursuit le théâtre autant que le 
journal, et il voudrait briser dans la main de Beau- 
marchais le miroir où Basile s'est reconnu. (Bravos à 
gauche.) 

Je poursuis. 

Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il sup- 
prime d'un coup, à Paris seulement, environ trois cents 
recueils spéciaux, inoffensifs et utiles, qui poussaient 
les esprits vers les études sereines et calmantes. (C'est 
vrai 1 c'est vrai I) 

Enfin, ce qui complète et couronne tous ces actes 
de lèse-civilisa'.ion, il rend impossible cette presse 
populaire des petits livres, qui est le pain à bon marché 
des intelligences. (Bravo ! à gauche. — A droite : Plut 
de petits livres ! tant mieux 1 tant mieux I) 

En revanche, il crée un privilège de circulation au 
profit de cette misérable coterie ultramontaine à laquelle 
est livrée désormais l'instruction publique. (Oui I 
oui!) Montesquieu sera entravé, mais le père Loriquet 
sera libre. 

Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est là le 
fond de ce projet. Il se crispe, comme une main d'en- 
fant en colère, sur quoi ? Sur la pensée du publiciste, 
sur la pensée du philosophe, sur la pensée du poète, 
sur le génie de la France. [Bravo! bravo !) 

Ainsi, la pensée et la presse opprimées sous toutei 



126 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLEE LEGISLATIVE. 



les formes, le journal traqué, le livre persécuté, le 
théâtre suspect, la littérature suspecte, les talents sus- 
pects, la plume brisée entre les doigts de l'écrivain, la 
librairie tuée, dix ou douze grandes industries natio- 
nales détruites, la France sacrifiée à 1 étranger, la con- 
trefaçon belge protégée, le pain ôté aux ouvriers, le 
livre ôté aux intelligences, le privilège de lire vendu 
aux riches et retiré aux pauvres (mouvement), l'étei- 
gnoir posé sur tous les flambeaux du peuple, les 
masses arrêtées, chose impie! dans leur ascension vers 
la lumière, toute justice violée, le jury destitué et rem- 
placé par les chambres d'accusation, la confiscation 
rétablie par l'énormité des amendes, la condamnation et 
l'exécution avant le jugement, voilà ce projet I [Longue 
acclamation.) 

Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais à le 
caractériser, je le ferais d'un mot : c'est tout le bûcher 
possible aujourd'hui. (Mouvement. — Protestations à 
droite.) 

Messieurs, après trente-cinq années d'éducation du 
pays par la liberté de la presse ; alors qu'il est démon- 
tré par l'éclatant exemple des Etats-Unis, de l'Angle- 
terre et de la Belgique, que la presse libre est tout à 
la fois le plus évident symptôme et l'élément le plus 
certain de la paix publique ; après trente-cinq années, 
dis-je, de possession de la liberté de la presse ; après 
trois siècles de toute-puissance intellectuelle et litté- 
raire, c'est là que nous en sommes ! Les expressions 
me manquent, toutes les inventions de la restauration 
sont dépassées ; en présence d'un projet pareil, les lois 
de censure sont de la clémence, la loi de justice et 
d'a'nour est un bienfait, je demande qu'on élève une 
statue à M. de Peyronnet ! (Aires et bravos à gauche. 
— Murmures à droite. ) 

Ne vous méprenez pas ! ceci n'est pas une injure, 
c'est un hommage. M. de Peyronnet a été laissé en 
arrière de bien loin par ceux qui ont signé sa condam- 
nation, de même que M. Guizot a été bien dépassé par 
ceux qui l'ont mis en accusation. (Oui, c'est vrai ! à 
gauche.) M. de Peyronnet, dans cette enceinte, je lui 
rends cette justice, et je n'en doute pas, voterait 
contre cette loi avec indignation, et, quant à M. Guizot, 
dont le grand talent honorerait toutes les assemblées, 
si jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'es- 
père, qui déposera sur cette tribune l'acte d'accusation 
de M. Baroche. (Acclamation prolongée.) 

Je reprends. 

Voilà donc ce projet, messieurs, et. vous appelez cela 
une loi ! Non ! ce n'est pas là une loi ! Non ! et j'en 
prends à témoin l'honnêteté des consciences qui m'é- 
coutent, ce ne sera jamais là une loi de mon pays ! 
C'est trop, c'est décidément trop de choses mauvaises 
et trop de choses funestes I Non ! non ! cette robe de 
jésuite jetée sur tant d'iniquités, vons ne nous la ferez 
pas prendre pour la robe de la loil (Bravos.) 

Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, 
messieurs ? c'est une protestation de notre gouverne- 



ment contre nous-mêmes, protestation qui est dans le 
cœur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir 
du cœur du ministre ! (Sensation.) Une protestation du 
ministère et de ses conseillers contre l'esprit de notre 
siècle et l'instinct de notre pays ; c'est-à-dire une pro- 
testation du fait contre l'idée, de ce qui n'est que la 
matière du gouvernement contre ce qui en est la vie, 
de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la 
puissance, de ce qui doit passer contre ce qui doit 
rester; une protestation de quelques hommes chétifs, 
qui n'ont pas même à eux la minute qui s'écoule, contre 
la grande nation et contre l'immense avenir I (Applau- 
dissements.) 

Encore si cette protestation n'était que puérile, mais 
c'est qu'elle est fatale ! Vous ne vous y associerez pas, 
messieurs, vous en comprendrez le danger, vous rejet- 
terez cette loil 

Je veux l'espérer, qu«nt à moi. Les clairvoyants de 
la majorité, — et, le jour où ils voudront se compter 
sérieusement, ils s'apercevront qu'ils sont les plus nom- 
breux, — les clairvoyants de la majorité finiront pai 
l'emporter sur les aveugles, ils retiendront à temps un 
pouvoir qui se perd, et, tôt ou tard, de cette grande 
assemblée, destinée à se retrouver un jour face à face 
avec la nation, on verra sortir le vrai gouvernement du 
pays. 

Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui 
nous propose de telles lois. (Non! non! — A droite : 
Si! si!) 

Messieurs, dans un siècle comme le nôtre, pour une 
nation comme la France, après trois révolutions qui ont 
fait surgir une foule de questions capitales de civilisa- 
tion dans un ordre inattendu, le vrai gouvernement. 
le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les 
conditions du développement social, qui observe, étu- 
die, explore, expérimente, qui accueille l'intelligence 
comme un auxiliaire et non comme une ennemie, qui 
aide la vérité à sortir de la mêlée des systèmes, qui 
fait servir toutes les libertés à féconder toutes les 
forces, qui aborde de bonne foi le problème de l'édu- 
cation pour l'enfant et du travail pour l'homme ! L* 
vrai gouvernement est celui auquel la lumièTequi s'ac- 
croît ne fait pas mal, et auquel le peuple qui grandit 
ne fait pas peur I (Acclamation à gauche.) 

Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement 
à l'ordre du jour, pour les approfondir et pour les ré- 
soudre sympathiquement, toutes ces questions si pres- 
santes et si graves de crédit, de salaire, de chômage, 
de circulation, de production et de consommation, de 
colonisation, de désarmement, de malaise et de bien- 
être, de richesse et de misère, toutes les promesses 
de la constitution, la grande question du peuple, en 
un mot I 

Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non 
celui qui comprime ! celui qui se met à la tête de toutes 
les idées, et non celui qui se met à la suite de toutes 
les rancunes I Le vrai gouvernement de la France au 



LA LIBERTÉ DE LA PRESSE. 



127 



dix-neuvième siècle, non, ce n'est pas, cène sera jamais 
celui qui va en arrière! [Sensation.) 

Messieurs, en des temps comme ceui-ci, prenez 
garde aux pas en arrière ! 

On vous parle beaucoup de t'abîme, de l'abîme qui 
est là, béant, ouvert, terrible, de l'abîme où la société 
peut tomber. 

Messieurs, il y a un abîme, en effet ; seulement il 
n'est pas devant vous, il «st derrière vous. 

Vous n'y marchez pas, vous y reculez. Applaudisse- 
ments à gauche.} 

L'avenir où une réaction insensée nous conduit est 
assez prochain et assez visible pour qu'on pui-se en 
indiquer dès à présent les redoutables linéaments. 
Écoutez! il est temps encore de s'arrêter. En 1829, on 
pouvait éviter 1830. En 1847, on pouvait éviter 1848. 
Il suflisait d'écouter ceux qui disaient aux deux monar- 
chies entraînées: Voilà le gouffre! 

Messieurs, j'ai le droit de parier ainsi. Dans mon 
joscurité, j'ai été de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, 
/'ai été de ceux qui ont averti les deux monarchies, qui 
l'ont fait loyalement, qui l'ont fait inutilement, mais 
qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus sincère désir 
de les sauver. (Clameurs et dénégations à droite.) 

Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. 
Lisez mon discours du 12 juin 1847 à la chambre des 
pairs; M. de Montebello, lui, doit s'en souvenir. 

(if. de ilontebelio baisse la télé et garde le silence. 
Le calme se rétablit.) 

C'est la troisième fois que j'avertis; sera-ce la troi- 
sième fois que j'échouerai? Hélas! je le crains. 

Hommes qui nous gouvernez, ministres! — et en 
parlant ainsi je m'adresse non-seulement aux ministres 
publics que je vois là sur ce banc, mais aux ministres 
anonymes, car en ce moment il y a deux sortes de gou- 
vernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent 
(rires et bravos), et nous savons tous que M. le prési- 
dent de la république est un Numa qui a dix-sept Egé- 
ries [explosion de rires) *, — ministres! ce que vous 
faites, le savez-vous ? Où vous allez, le voyez-vous ? 
Non! 

Je vais vous le dire. 

Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous 
arrachez à la majorité, avant trois mois, vous vous 
apercevrez d'une chose, c'est qu'elles sont inefficaces, 
que dis-je inefficaces? aggravantes pour la situation. 

La première élection que vous tenterez, la première 
épreuve que vous ferez de votre suffrage remanié, 
tournera, on peut vous le prédire, et de quelque laçou 
que vous vous y preniez, à la confusion de la réaction. 
Voilà pour la question électorale. 

Quant à la presse, quelques journaux ruinés ou morts 
enrichiront de leursdépouillesceux qui survivront. Vous 
trouvez les journaux trop irrités et trop forts. Admi- 



• La fommi'sloD qui propotait la lui, de connivence avec le pré- 
side»*, sa composait de dix-se^t membre*. 



rable effet de votre loi! dans trois mois, vous aurez 
doublé leur force. 11 esl vrai que vous aurez 
aussi leur colère (Oui ! uni! — Profonde sensation.) 
hommes d'état ! (On rit.i 

Voilà pour les journaux. 

Quant au droit de réunion, fort bien! les assemblées 
populaires seront résorbées par 1rs sociétés secrètes. 
Vous ferez rentrer ce qui veut sortir. Répercussion 
inévital'!.'. Au lieu de la salle Martel et de la salle Va- 
lentino, où vous êtes présents dans la personne de votre 
commissaire de police, au lieu de ces réunions en plein 
air où tout s'évapore, vous aurez partout de mystérieux 
foyers de propagande où tout s'aigrira, où ce qui n'était 
qu'une idée deviendra une passion, où ce qui n'était que 
de la colère deviendra de la haine. 

Voilà pour le droit de réunion. 

Ainsi, vous vous serez frappés avec vos propres lois, 
vous vous serez blessés avec vos propres armes! 

Les principes se dresseront de toutes parts contre 
vous; persécutés, ce qui les fera forts; indignés, ce qui 
les fera terribles! (Mouvement.) 

Vous direz: Le péril s'aggrave. 

Vous dhez: Nous avons frappé le suffrage universel, 
cela n'a rien fait. Nous avons frappé le droit de réunion, 
cela n'a rien fait. Nous avons frappé la liberté de la 
presse, cela n'a rien fait. Il faut extirper le mal dans sa 
racine. 

Et alors, poussés irrésistiblement, comme de mal- 
heureux hommes possédés, subjugués, traînés par la 
plus implacable de toutes les logiques. la logique des 
fautes qu'on a laites (Bravo!), sous la pression de cette 
voix latale qui vous criera: Marchez! marchez toujours! 
— que lerez-vous ? 

Je m'arrête. Je suis de ceux qui avertissent, mais je 
m'impose silence quand l'avertissement peut sembler 
une injure. Je ne parle en ce moment que par devoir et 
avec affliction. Je ne veux pas sonder un avenir qui n'est 
peut-être que trop prochain. (Sensation.) Je ne veux pas 
presser douloureusement et jusqu'à l'épuisement des 
conjectures les conséquences de toutes vos fautes com- 
mencées. Je m'arrête. Mais je dis que c'est une épou- 
vante pour les bons citoyens de voir le gouvernement 
s'engager sur une pente connue au bas de laquelle il y 
a le précipice. 

Je dis qu'on a déjà vu plus d'un gouvernement des- 
cendre cette pente, mais qu'on n'en a vu aucun la 
remonter. Je dis que nous en avons assez, nous qui ne 
sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que la 
nation, des imprudences, des provocations, des réac- 
tions, des maladresses qu'on fait par excès d'habileté 
et des folies qu'on fait par excès de sagesse! Nous en 
avons assez des gens qui nous perdent sous prétexte 
qu'ils sont des sauveurs ! Je dis que nous ne voulons 
plus de révolutions nouvelles. Je dis que, de même 
que tout le monde a tout à gaguer au progrès, per- 
sonne n'a plus rien à gagner aux révolutions. ( Vive tt 
profonde adhésion.) 



iîS 



AVANT L'EXIL. - ASSEMBLEE LÉGISLATIVE. 



Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits', il 
est temps d'en finir avec ces éternelles déclamations qui 
servent de prétexte à toutes les entreprises contre nos 
droits, contre le suffrage universel, contre la liberté de 
la presse, et même, témoin certaines applications du 
règlement, contre la liberté' de la tribune. Quant à moi, 
je ne me lasserai jamais de le répéter, et j'en saisirai 
toutes les occasions, dans l'état où est aujourd'hui la 
question politique, s'il y a des révolutionnaires dans 
l'assemblée, ce n'est pas de ce côté. (L'orateur montre 
la gauche.) 

Il est des vérités sur lesquelles il faut toujours insis- 
ter et qu'on ne saurait remettre trop souvent sous les 
yeux du pays ; à l'heure où nous sommes, les anarchis- 
tes, ce sont les absolutistes; les révolutionnaires, ce 
sont les réactionnaires 1 (Oui! oui! à gauche. — Une 
inexprimable agitation règne dans l'assemblée.) 

Quant à nos adversaires jésuites, quanta ces zélateurs 
de l'inq uisition, quant à ces terroristes de l'église (applau- 
dissements), qui ont pour tout argument d'objecter 93 
.ux hommes de 1850, voici ce que j'ai à leur dire: 

Cessez de nous jeter à la tête la terreur et ces temps 
où l'on disait : Divin cœur de Marat ! divin cœur de 
Jésus ! Nous ne confondons pas plus Jésus avec Marat 
que nous ne le confondons avec vous! Nous ne confon- 
dons pas plus la Liberté avec la Terreur que nous ne 
confondons le christianisme avec la société de Loyola; 
que nous ne confondons la croix du Dieu-agneau et du 
Dieu-colombe avec la sinistre bannière de saint Domi- 
nique ; que nous ne confondons le divin supplicié du Gol- 
gotha avec les bourreaux des Gévennes et de la Saint- 
Barthélémy, avec les dresseurs de gibets de la Hongrie, 
de la Sicile et de Loinbardie (agitation) ; que nous ne 
confondons la religion, notre religion de paix et d'amour, 
avec cette abominable secte, partout déguisée et par- 
tout dévoilée, qui, après avoir prêché le meurtre des 
rois, prêche l'oppression des nations (Bravo! bravo!); 
qui assortit ses infamies aux époques qu'elle traverse, 
faisant aujourd'hui par la calomnie ce qu'elle ne peut 
plus faire par le bûcher, assassinant les renommées 
parce qu'elle ne peut brûler les hommes, diffamant le 
siècle parce qu'elle ne peut plus décimer le peuple, 
odieuse école de despotisme, de sacrilège et d'hypo- 
crisie, qui dit béatement des choses horribles, qui mêle 
des maximes de mort à l'évangile et qui empoisonne le 
bénitier ! (Mouvement prolongé. — Une voix à droite ; 
Envoyez l'orateur à Bicétre !) 

Messieurs, réfléchissez dans votre patriotisme, réflé- 
chissez dans votre raison. Je m'adresse en ce moment à 
cette majorité vraie, qui s'est plus d'une fois fait jour 
sous la fausse majorité, à cette majorité qui n'a pas 
voulu de la citadelle ni de la rétroactivité dans la loi de 
déportation, à cette majorité qui vient de mettre à 
néant la loi des maires. C'est à cette majorité qui peut 
sauver le pays que je parle. Je ne cherche pas à con- 
vaincre ici ces théoriciens du pouvoir qui l'exagèrent, 
et qui, en l'exagérant, le compromettent, qui font de 



la provocation eu artistes, pour avoir le plaisir de faire 
ensuite de la compression (rires et bravos), et qui, 
parce qu'ils ont arraché quelques peupliers du pavé de 
Paris, s'imaginent être de force à déraciner la presse du 
cœur du peuple! (Bravo ! bravo !) 

Je ne cherche pas à convaincre ces hommes d'état du 
passé, infiltrés depuis trente ans de tous les vieux viru» 
de la politique, ni ces personnages fervents qui excom- 
munient la presse en masse, qui ne daignent même pas 
distinguer la bonne de la mauvaise, 'et qui affirment 
que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des pré- 
dicateurs. (Rires.) 

Non, je me détourne de ces esprit extrêmes et fer- 
més. C'est vous que j'adjure, vous législateurs nés du 
suffrage universel, et qui, malgré la funeste loi récem- 
ment votée, sentez la majesté de votre origine, et je 
vous conjure de reconnaître et de proclamer, par un 
vote qui sera un arrêt, la puissance et la sainteté de la 
pensée. Dans cette tentative contre la presse, tout le 
péril est pour la société. (Oui! oui!) Quel coup prétenti- 
on porter aux idées avec une telle loi, et que leur veut- 
on? Les comprimer? Elles sont incompressibles. Les 
circonscrire? Elles sont infinies. Les étouffer? Elles sont 
immortelles. (Longue sensation.) Ouil elles sont immor- 
telles! Un orateur de ce côté l'a nié un jour, vous vous 
en souvenez, dans un discours où il me répondait ; il 
s'est écrié que ce n'étaient pas les idées qui étaient im- 
mortelles, que c'étaient, les dogmes, parce que les idéei 
sont humaines, disait-il, et que les dogmes sont divins. 
Ah! les idées aussi sont divines! et, n'en déplaise à 
l'orateur clérical... (Violente interruption à droite. — 
il. de Montalembert s'agite.) 

A droite. — A l'ordre ! c'est intolérable. (Cris.) 

M. le président. — Est-ce que vous prétiTi lez que 
M. de Montalembert n'est pas représentant au même 
titre que vous? (Bruit.) Les personnalités sont défendues. 

Une voix a gauche. — M. le président s'est réveillé. 

M. Charras. — Il ne dort aue lorsqu'on attaque la 
révolution. 

Une voix a gauchk. — Vous laissez insulter la répu- 
blique! 

M. le président. — La république ne souffre pas et 
ne se plaint pas. 

M. Victor Hugo. — Je n'ai pas supposé un instant, 
messieurs, que cette qualification pût sembler une injure 
à l'honorable orateur auquel je l'adressais. Si elle lui 
semble une injure, je m'empresse de la retirer. 

M. le président. — Elle m'a paru inconvenante. 

(if. de Montalembert se lève pour répondre.) 

Voix a droite. — Parlez ! parlez I 

A gauche. — Ne vous laissez pas interrompre, mon- 
sieur Victor Hugo ! 

M. le président. — Monsieui de Montalembert, lais- 
sez achever le discours; n'interrompez pas. Vous [/tr- 
ierez après. 

Voma droite. — Parlez! parlezl 

Voua gauche. — Non! dod! 



LA LIBERTE DE LA PRESSE. 



•29 



M. le président, à If. Victor Hugo. — Consentez- 
vous à laisser parler M. de Montalembert? 

H. Victob Hl'go. — J'y consens. 

M. le président. — M. Victor Hugo y consent. 

M. Charras, et autres membres. — A la tribune ! 

M. le président. — Il est en face de vous! 

M. de Montalembert, de sa place. — J'accepte pour 
moi, monsieur le président, ce que vous disiez tout à 
l'heure de la république. A travers tout ce discours, 
dirigé surtout contre moi, je ne souffre de rien et ne me 
plains de rien. (Approbation à droite. — Réclamations 
à gauche.) 

M. Victor Hugo. — L'honorable M. de Montalembert 
se trompe quand il suppose que c'est à lui que s'adresse 
ee discours. Ce n'est pas à lui personnellement que je 
m'adresse; mais, je n'hésite pas à le dire, c'est à son 
parti; et quant à son parti, puisqu'il me provoque lui- 
même à cette explication, il faut bien que je le lui 
dise... (Rires bruyants à droite.) 

M. Piscatorï. — Il n'a pas provoqué. 

M. le président. — Il n'a pas provoqué du tout. 

M. Victor Hugo. — Vous ne voulez donc pas que je 
réponde?... (A gauche : JSon! ils ne veulent pas! c'est 
leur tactique.) 

M. Victor Hugo. — Combien avez-vous de poids et 
de mesures? Voulez-vous, oui ou non, que je répoûde? 
(Parl'z!j Eh! bien, alors, écoutez! 

Voix diverses a droite. — Od ne vous a rien dit, et 
nous ne voulons pas que vous disiez qu'on vous a pro- 
voqué. 

A cuchk. — Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo! 

M. Victor Hugo. — Non, je n'aperçois pas M. de 
Montalembert au milieu des dangers de ma patrie, j'aper- 
ce son parti tout au plus; et, quant à son parti, puis- 
qu'il veut que je le lui dise, il faut bieD qu'il sache... 
(Interruption à droite.) 

Quelques voii a droite. — H ne vous l'a pas demandé. 

M. Victor Hugo. — Puisqu'il veut que je le lui dise, 
il faut bien qu'il sache... (Nouvelle interruption.) 

M. le président. — M. de Montalembert n'a rien 
demandé, vous n'avez donc rien à répondre 1 

A gauche, — Les voilà qui reculent maintenant! ils 
ont peur que vous ne répondiez. Parlez ! 

M. Victor Hugo. — Comment ! je consens à être in- 
terrompu, et vous ne me laissez pas répondre? Mais 
c'est un abus de majorité, et rien de plus. 

Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'était contre 
lui que je parlais. (Interruption à droite.) 

Eh bien ! je lui réponds, j'ai le droit de lui répondre, 
•t vous, vous avez le devoir de m'écouter. 

Von a droite. — Comment donc! 

M. Victor Hugo. — Sans aucun doute, c'est votre 
devoir. Marques d'assentiment de tous les côtés.) 

J'ai le droit de lui répondre que ce n'est pas à lui que 
je m'adressais, mais à son parti; et, quant à son parti, 
il faut bien qu'il le sache, le» temps où il pouvait être 
un danger public sont passés. 



Voix a droite. — Eh bien! alors, laissez-le tran- 
quille. 

M. le président, à l'orateur. — Vous n'êtes plus du 
tout dans la discussion de la loi. 

Un membre a l'extrême gauche. — Le président trou- 
ble l'orateur. 

M. le président.— Le président fait ce qu'il peut pour 
ramener l'orateur à la question. (Vives dénégations à 
gauche.) 

M. Victor Hugo. — C'est une oppression! La majo- 
rité m'a invité à répondre ; veut-elle, oui ou non, que 
je réponde? (Parlez donc !) Ce serait déjà fait. 

Il m'est impossible d'accepter la question posée ainsi. 
Que j'aie fo'l un discours contre M. de Montalembert, 
non. Je veux et je dois expliquer que ce n'est pas con- 
tre M. de Montalembert que j'ai parlé, mais coutre son 
parti. 

Maintenant, je dois dire, puique j'y suis provoqué... 

adroite. — Non! non! — A gauche. — Si! si! 

M. Victor Hugo. — Je dois dire, puisque j'y suis 
provoqué... 

A droite. — Non! non! — A gauche. — Si! si! 

M. le président, s'adressant à la droite. — Ça ne 
finira pas! Il est évident que c'est vous qui êtes dans 
ce moment-ci les indisciplinables de l'assemblée. Vous 
êtes intolérables de ce côté-ci maintenant. 

Plusieurs membres a droite. — Non! non! 

M. Victor Hugo, s'adressant à la droite. — Exigez- 
vous, oui ou non, que je reste sous le coup d'une incul- 
pation de M. de Montalembert? 

A droite. — Il n'a rien dit! 

M. Victor Hugo. — Je répète pour la troisième, 
pour la quatrième fois que je ne veux pas accepter cette 
situation que M. de Montalembert veut me faire. Si vous 
voulez m'empêcher, de force, de répondre, il le faudra 
bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tri- 
bune ; mais autrement, vous devez me laisser m'expli- 
quer, et ce n'est pas une minute de plus ou de moins 
qui importe. 

Eh bien! j'ai dit à M. de Montalembert que ce n'élait 
pas à lui que je m'adressais, mais à son parti. Et quant 
à ce parti... (Nouvell* interruption à droite.) — Vous 
tairez-vous? 

(Le silence se rétablit. L'orateur reprend : ) 

Et quant au parti jésuite, puisque je suis provoqué i 
ra'expliquer sur son compte (bruit à droite) ; quant à ce 
parti qui, à l'insu même de la réaction, est aujourd'hui 
l'âme de la réaction ; à ce parti aux yeux duquel la pen- 
sée est une contravention, la lecture un délit, l'écriture 
un crime, l'imprimerie un attentat ! (bruit) quant à ce 
parti qui ne comprend rien à ce siècle, dont il n'est pas ; 
qui appelle aujourd'hui la fiscalité sur notre presse, la 
censure sur nos théâtres, l'anathème sur nos livres, ' la 
réprobation sur nos idées, la répression sur nos progrès, 
et qui, en d'autres temps, eût appelé la proscription sur 
nos têtes (C'est cela! bravo!), à ce parti d'absolutisme, 
d'immobilité, d'imbécillité, de silence, de ténèbre, 

n 



130 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



d'abrutissement monacal ; à ce parti qui rêve pour la 
France, non l'avenir de la France, mais le passé de l'Es- 
pagne ; il a beau rappeler complaisamment ses titres 
historiques à l'exécration des hommes; il a Ivan 
remettre à neuf ses vieilles doctrines rouillées de sang 
humain ; il a beau être parfaitement capable de tous les 
guet-apens sur tout ce qui est la justice et le droit : il 
a beau être le parti qui a toujours fait les besognes sou- 
terraines et qui a toujours accepté dans tous les temps 
et sur tous les échafauds la fonction de bourreau mas- 
qué; il a beau se glisser traîtreusement dans notre gou- 
vernement, dans notre diplomatie, dans nos écoles, 
dans notre urne électorale, dans nos lois, dans toutes 
nos lois, et en particulier dans celle qui nous occu 
il a beau être tout cela et faire tout cela, qu'il le sache i 
bien, et je m'étonne d'avoir pu moi-même croire un 
moment le contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps 
où il pouvait être un danger public sont passés I (Oui! 
oui!) 

Oui énervé comme il l'est, réduit à la ressource des 
petits hommes et à la misère des petits moyeos, obligé 
d'user pour nous attaquer de cette liberté de la presse 
qu'il voudrai! tuer, et qui le tue ! ( applaudissements) 
hérétique lui-même dans les moyens qu'il emploie, con- 
damné à s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens 
qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brû- 
lerait de si bon cœur (explosion de rire et d'applaudisse- 
ments)', balbutiant en plein dix-neuvième siècle son in- 
fâme éloge de l'inquisition, au milieu des haussements 
d'épaules et des éclats de rire, le parti jésuite ne peut 
plus être parmi nous qu'un objet d'étonnement, un 
accident, un phénomène, une suriosité (rires), un mira- 
cle, si c'est là. le mot qui lui plaît (rire universel), quel- 
que chose d'étrange et de hideux comme une orfraie 
qui volerait en plein midi (vive sensation), rien déplus. 
Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il 
sache cela, et qu'il soit modeste ! "Son, il ne fait pas 
peur! Non, nous ne le craignons pas! Non, le parti jésuite 
n'égorgera pas la liberté, il fait trop grand jour pour 
cela. (Longs applaudissements.) 

Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce 
qui nous fait peur, c'est le jeu redoutable que joue le 
gouvernement, qui n'a pas les mêmes intérêts que ce 
jarti et qui qui emploie contre 1rs tendances. 

de la société toutes les forces de la société. 

Messieurs, au moment de voter sur ce projet insensé, 
considérez ceci. 

Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, 
to philosophie, la politique, les royaumes qui se font 
épubliques, les nations qui tendent à se changer en 
.amilles, les hommes d'instinct, les hommes de foi, les 
hommes de génie, les masses, tout aujourd'hui va dans 
le même sens, au même but, par la même roule, avec 
une vitesse sans cesse accrue, avec une sorte d'harmo- 
nie terrible qui révèJeiïmpulsion directe de Dieu. (Sen- 
sation. 

Le mouvement au dix-neuvième siècle, dans ce 



grand dix-neuvième siècle, n'est pas seulement le 
mouvement d'un peuple, c'est le mouvement de tous 
les peuples. La France va devant, et les nations la sui- 
vent. La providence nous dit: Allez! et sait où nous 
allons. 

Nous passons du vieux monde au monde nouveau. 
Ah! nos gouvernants, ah! ceux qui rêvent d'arrêter 
l'humanité dans sa marche et de barrer le chenu 
civilisation, ont-ils bien réfléchi à ce qu'ils font' Se 
sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent 
amener, de l'effroyable Fampoux* social qu'ils prépa- 
rent, quand, au milieu du plus prodigieux mouvement 
d'idées qui ait encore emporté le genre humain, au 
moment où l'immense et majestueux convoi passe à 
toute vapeur, ils viennent furtivement, chétivement, 
misérablement mettre de pareilles lois dans les roues 
de la presse, cette formidable locomotive de la pensée 
universelle ! (Profonde émotion.) 

Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spec- 
tacle de la lutte des lois contre les idées. (Bravo ! à 
gauche. — Une voix à droite : Et ce discours coûtera 
23 francs à la France .') 

Et, à ce propos, comme il faut que vous connaissiez 
pleinement quelle est la force à laquelle s'attaque et se 
heurte le projet de loi, comme il faut que vous puissiez 
juger des chances de succès que peut avoir, dans ses 
entreprises contre la liberté, le parti de la peur, — car 
il y a en France et en Europe un parti de la peur 
(sensation), c'est lui qui inspire la politique de com- 
pression, et, quant à moi, je ne demande pas mieux 
que de n'avoir pas à le confondre avec le parti de l'or- 
dre, — comme il faut que vous sachiez, où l'on vous 
mène, à quel duel impossible on vous entraîne, et con- 
tre quel adversaire, permettez-moi un dernier mol. 

Uessieurs, dans la crise que nous traversons, crise 
salutaire, après tout, et qui se dénouera bien, c'est ma 
conviction, on s'écrie de tou.> tes côtés : Le désordre 
moral est immense, le péril social est imminent. 

On cherche autour de soi avec anxiété, on se regarde, 
et l'on se demande: 

Qui est-ce. qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui 
fait tout le mal ? quel est le coupable ? qui faut-il punir ? 
qui faut-il frapper? 

Le parti de la peur, en Europe, dit : C'est la France. 
En France, il dit : C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la 
presse. L'homme froid qui observe et qui pense, dit : 
Le coupable, ce n'est pas la presse, ce n'est pas Paris, 
ce n'est pas la France; le coupable, c'est 1 
humain ! (Mouvement.) 

C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les 
nations ce qu'elles sont; qui, depuis l'origin 
choses, scrute, examine, discute, débat, doute, contre- 
dit, approfondit, aflirme et poursuit sans relâche la 
solution du problème, éternellement posé à la créature 
par le créateur. C'est l'esprit humain qui, sans 

• Od se rappelle la catastrophe de eheniio de fer i Faio^oux. 



LA LIBERTE DE LA PRESSE. 



131 



Uté, combattu, comprimé, refoulé, ne disparaît 
que pour reparaître, et, passant d'une be> 
l'autre, prend successivement de siècle en siècle la 
figure de tous les grands agitateurs I C'est l'esprit 
humain qui s'est nommé Jeau llnss, et qui n'est pas 
mort sur le bûcher de Constance (Bravo!) ; qui s'est 
nommé Luther, et qui a ébranlé l'orthodoxie ; qui s'est 
nommé Voltaire, et qui a ébranlé la foi ; qui s'est 
*ommé Mirabeau, et qui a ébranlé la royauté! (Longue 
nmition.) C'est l'esprit humain qui, depuis que ['his- 
toire existe, a transformé les sociétés et les gouverne- 
ments selon une loi de plus en plus acceptable par la 
raison, qui a été la théocratie, l'aristocratie, la monar- 
chie, et qui est aujourd'hui la démocratie. (Applaudis- 
sements.) C'est l'esprit humain qui a été Babylone, Tyr, 
Jérusalem. Athènes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; 
qui a été tour à tour, et quelquefois tout ensemble, 
erreur, illusion, hérésie, schisme, protestation, vérité; 
c'est l'esprit humain qui est le grand pasteur des géné- 
rations, et qui, en somme, a toujours marché vers le 
juste-, le beau et le vrai, éclairant les multitudes, 
agrandissant les âmes, dressant de plus en plus la tête 
du peuple vers le droit et la tête de l'homme vers 
Dieu. (Explosion de bravos.) 

Eh bien ! je m'adresse au parti de la peur, non dans 
cette chambre, mais partout où il est en Europe, et je 
lui dis : Regardez bien ce que vous voulez faire ; réflé- 



chissez à l'œuvre que vous entreprenez, et, avant de la 
tenter, mesurez-la. Je suppose que vous réus 
Quant vous aurez détruit la presse, il vous restera 
quelque chose à détruire, Paris. Quand vous aurez 
détruit Paris, il vous restera quelque chose ^ détruire, 
la France. Quand vous aurez détruit la France, il 
restera quelque chose à tuer, l'esprit humain. (Mouve- 
ment prolongé.) 

Oui, je le dis, que le grand parti européen de la 
peur mesure l'immensité de la tâche que, dans son 
héroïsme, il veut se donner. (litres et bravo* ' i, aurait 
anéanti la presse jusqu'au dernier journal, Paris jus- 
qu'au dernier pavé, la France jusqu'au dernier hameau, 
il n'aurait rien fait. (Mouvement.) 11 lui resterait encore 
à détruire quelque chose qui est toujours debout, au- 
dessus des générations et en quelque sorte entre 
l'homme et Dieu, quelque chose qui a écrit tous les 
livres, inventé tous les arts, découvert tous les momies, 
fondé toutes les civilisations ; quelque chose qui 
reprend toujours, sous la forme révolution, ce qu'on 
lui refuse sous la forme progrès; quelque chose qui 
est insaisissable comme la lumière et inaccessible 
comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain I 
(Acclamations prolongées.) 

(Un grand nombre de membres de la gauche quittent 
leurs places et viennent fi'h'citrr l'orateur. La sèartc* 
est suspendue.) 



IX 



RÉVISION DE LA CONSTITUTION 

17 JUILLET 1851 



M. Victor Hugo. {Profond silence.) — Messieurs, 
avant d'accepter ce débat, il m'est impossible de ne pas 
renouveler les réserves déjà faites par d'autres orateurs. 
Dans la situation actuelle, la loi du 31 mai étant debout, 
plus Je quatre millions d'électeurs étant rayés, — 
résultat que je ne veux pas qualifier à cette tribune, 
car tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et 
trop fort pour vous, mais qui finira, nous l'espérons, 
par inquiéter, par éclairer votre sagesse, — !e suffrage 
universel, toujours vivant de droit, étant supprimé 
de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des 
diverses propositions qui investissent en ce moment la 
tribune : 

Que nous voulez-vous? 

Quelle est la question? 

Que demandez-vous? 

La révision de la constitution? 

Par qui? 

Par le souverain! 

Où est-il ? 

Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (Mouvement.) 

Quoil une constitution a été faite par le suffrage uni- 
versel, et vous voulez la faire défaire par le suffrage 
restreint 1 

Quoi 1 ce qui a été édifié par la nation souveraine, 
vous voulez le faire renverser par une fraction privi- 
légiée! 

Quoi! cette fiction d'un pays légal, témérairement 
posée en face de la majestueuse réalité du peuple sou- 
verain, cette fiction chétive, cette fiction fatale, vous 
voulez la rétablir, vous voulez la restaurer, vous vou- 
lez vous y confier de nouveau! 

Un pays légal, avant 1848, c'était imprudent. Après 
1848, c'est insensé! (Sensation.) 

Et puis, un mot. 

Quel peut être, dans la situation présente, tant que 
la loi du 31 mai n'est pas abrogée, purement et simple- 
ment abrogée, entenciez-vous bien, ainsi que toutes les 

* M. Louis Bonaparte, voulant se perpétuer, proposait la révision 
de la constitution. M. Victor Hugo la combattit. 

Ce discours Tut prononcé après la belle harangue de M. Mirbel 
(de Bourges) sur la même question. 

Les débats semblaient épuisés par le discours du représentant du 
Cher; H. Victor Hugo les ranima en imprimant an nouveau tour à la 



autres lois de même nature et de même portée qui lui 
font cortège et qui lui prêtent main-forte, loi du col- 
portage, loi contre le droit de réunion, loi contre la 
liberté de la presse, — quel peut être le succès de vos 
propositions? 

Qu'en attendez- vous? 

Qu'en espérez-vous? 

Quoi ! c'est avec la certitude d'échouer devant le 
chiffre immuable de la minorité, gardienne inflexible 
de la souveraineté du peuple, de la minorité, celte fois 
conslitutionnellement souveraine et investie de tous les 
droits de la majorité, de la minorité, pour mieux dire, 
devenue elle-même majorité! quoi! c'est sans aucun 
but réalisable devant les yeux, car personne ne suppose 
la violation de l'article 111, personne ne suppose le 
crime.,, (mouvements divers) quoi! c'est sans aucun 
résultat parlementaire possible que vous, qui vous dites 
des hommes pratiques, des hommes positifs, des 
hommes sérieux, qui faites à votre modestie cette vio- 
lence de vous décerner à vous-mêmes, et à vous seuls, 
le litre d'hommes d'état; c'est sans aucun résultat par- 
lementaire possible, je le répète, que vous vous obsti- 
nez à un débat si orageux et si redoutable! Pourquoi? 
pour les orages du débat! (Bravo! bravo!) Pour 
agiter la France, pour faire bouillonner les masses, 
pour réveiller les colères, pour paralyser les affaires, 
pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et 
l'industrie! Pour le plaisir! (Profonde sensation.) 

Fort bien ! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire 
du désordre, c'est un caprice qu'il se passe. Il est le 
gouvernement, il a la majorité dans l'assemblée, il lui 
plaît de troubler le pays, il veut quereller, il veut dis- 
cuter, il est le maître ! 

Soitl Nous protestons, c'est du temps perdu, un 
temps précieux; c'est la paix publique gravement trou- 
blée. Mais puisque cela vous plaît, puisque vous le vou- 
lez, que la faute retombe sur qui s'obstine à la com- 
mettre. Soit, discutons. 

discussion. M. Michel (de Bourges) avait usé de ménagements inuoisi 
il avait été écoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de côté les 
précautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la 
réaction de face. Après lui, la discussion, détournée de son terrain par 
M. liaroche, fut close. 

La proposition de révision fut rejetée. (Note de l'éditeur.) 




ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. — SÉANCE DU 17 JUILLET 1851. 



LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION. 



135 



J'entre immédiatement dans le débat. (Rumeur à 
droite. Cris : La clôtur-:! .W. Mnlè, assis au fond de la 
salle, se lève, traverse tout l'hémicycle, fait signe à la 
droite, et sort. On ne le suit pat. Il rentre. On rit a 
gauche. L'orateur continue.) 

Messieurs, je commence par le déclarer, quelles qne 
soient les protestations de l'honorable M. de Falloui, 
les protestations de l'honorable M. Berryer, les protes- 
tations de l'honorable M. de Hroglie, quelles que soient 
c a protestations tardées, qui ne peuvent suffire pour 
effacer tout ce qui a été dit, écrit et fait depuis deux 
ans, — je le déclare, à mes yeux, et, je le dis sans 
crainte d'être démenti, aux yeux de la plupart des 
membres qui siègent de ce côté (l'orateur désigne ta 
gauche), votre attaque contre la république française 
est une attaque contre la révolution française ! 

Contre la révolution française toute entière, entendez- 
vous bien; depuis la première heure qui a sonné, en 
1789 jusqu'à l'heure où nous sommes! (A gauche : 
Oui! oui! c'est cela!) 

Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait 
pas de logique au monde, la révolution et la république 
sont indivisibles. L'une est la mère, l'autre est la fille. 
L'une est le mouvement humain qui se manifeste, 
l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La répu- 
blique, c'est la révolution fondée. (Vive approba- 
| 

Vous vous débattez vainement contre ces réalités; on 
ne sépare pas 89 de la république, on ne sépare pas 
l'aube du soleil. (Interruption à droite. - Bravos à 
gauche.) Nous n'acceptons donc pas vos protestations. 
Votre attaque contre la républùjue, nous la tenons pour 
une attaque contre la révolution, et c'est ainsi, quant à 
moi, que j'entends la qualifier à la face du pays. Non, 
nous ne prenons pas le change ! le ne sais pas si, 
comme on l'a dit, il y a des masques dans cette enceinte", 
affirme qu'il n'y aura pas de dupesl (Rumeurs à 
droite. 

Cela dit, j'aborde la question. 

Messieurs, en admettant que les choses, depuis 
1848, eussent suivi un cours naturel et régulier dans 
le sens vrai et pacifique de la démocratie s'élargissant 
de jour en jour et du progrès, après trois années 
d'essai loyal de la constitution j'aurais compris qu'on 
dit: 

— La constitution est incomplète. Elle fait timide- 
ment ce qu'il (allait faire résolument. Elle est pleine de 
restrictions et de définitions obscures. Elle ne déclare 
aucune liberté entière. Elle n'a fait faire, en matière 
pénale, de progrès qu'à la pénalité politique, elle n'a 
aboli qu'une moitié de la peine de mort. Elle contient 
en germe les empiétements du pouvoir exécutif, la 
censura pour certains travaux de l'esprit, la police 
entravant 'e penseur et gênant le citoyen. Elle ne 
dégage pas nettement la liberté individuelle. Elle ne 

Mot de M de ilurnj. 



dégage pas nettement la liberté de l'industrie. (A 
ijauche : C'est cela! — M)irmures à droite.) 

Elle a maintenu la magistrature inamovible et nom- 
mée par le pouvoir exécutif, c'est-à-dire la justice sans 
racines dans le peuple, (Rumeurs à droite.) 

Que signifient ces murmures? Comment! vous dis- 
cutez la république, et nous ne pourrions pas disenter 
la magistrature I Vous discutez le peuple, vous discutez 
le supérieur, et nous ne pourrions pas discuter l'infé- 
rieur I vous discutez le souverain, nous ne pourrions 
pas discuter le juge! 

M. lb président. — Je fais remarquer que ce qui est 
permis cette semaine ne le sera pas la semaine pro- 
chaine; mais c'est la semaine de la tolérance. (Rires 
d'approbation à droite.) 

M. de Panai. — C'est la semaine des saturnales! 

M. Victob Huoo. — Monsieur le président, ce que 
vous venex de dire n'est pas sérieux. (A gauche : Très 
bien!) 

le reprends, et j'insiste. 

J'aurais donc compris qu'on dit : La constitution a 
des fautes et des lacunes; elle maintient la magistra- 
ture inamovible et nommée par le pouvoir exécutif, 
c'est-à-dire, je le répète, la justice sans racines dans 
le peuple. Or il est de principe que toute justice émane 
du souverain. 

En monarchie, la justice émane du roi; en républi- 
que, la justice doit émaner du peuple. (Sensation.) 

Par quel procédé? Par le suffrage universel choisis- 
sant librement les magistrats parmi les licenciés en 
droit. J'ajoute qu'en république il est aussi impossible 
d'admettre le juge inamovible que le législateur inamo- 
vible. (Mouvement prolongé.) 

J'aurais compris qu'on dit : La constitution s'est 
bornée à affirmer la démocratie ; il faut la fonder. Il 
faut que la république soit en sûreté dans la consti- 
tution, comme dans une citadelle. Il faut au suffrage 
universel des extensions et des applications nouvelles. 
Ainsi, par exemple, la constitution crée l'omnipotence 
d'une assemblée unique, c'est-à-dire d'une majorité, et 
nous en voyons aujourd'hui le redoutable inconvénient, 
sans donner pour contre-poids à cette omnipotence la 
acuité laissée à la minorité de déférer., dans de c 
tains cas graves et selon des formes faciles à régler 
d'avance, une sorte d'arbitrage dérisoire entre elle et 
la majorité au suffrage universel directement invoqué, 
directement consulté ; mode d'appel au peuple beau- 
coup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien 
procédé monarchique constitutionnel, qui consistait à 
briser le parlement. 

J'aurais compris qu'on dit.... (Interruption et 
rumeurs à droite.) 

Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une 
remarque que je soumets à la conscience de tous. 
Votre attitude, en ce moment, contraste étrangement 
avec l'attitude calme et digne de ce côté de l'assemblée 
(la gauche). ( Vives réclamations sur] les bancs de la 



130 



AVANT L'EXIL. 



ASSEMBLEE LEGISLATIVE. 



majorité. — Allons donc! Allons donc ! — La clô- 
ture 1 La clôture ! — Le silence se rétablit. L'orateur 
reprend :) 

J'aurais compris qu'on dît : Il faut proclamer plus 
complètement et développer plus logiquement que ne 
le fait la constitution les quatre droits essentiels du 
peuple : Le droit à la vie matérielle, c'est-à-dire, dans 
l'ordre économique, le travail assuré. . . 

M. Grkslan. — C'est le droit au travail ! 

M. Victor Hugo continuant. — ... L'assistance 
organisée, et, dan* l'ordre pénal, la peine de mort 
abolie ; 

Le droit à la vie intellectuelle et morale, c'est-à-dire 
l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse 
libre, la parole libre, l'art et la science libres {Bravos); 

Le droit à la liberté, c'est-à-dire l'abolition de tout 
ce qui est entrave au mouvement et au développement 
moral, intellectuel, physique et industriel de l'homme; 

Enfin, le droit à la souveraineté, c'est-à-dire le suf- 
frage universel dans toute sa plénitude, la loi faite et 
l'impôt voté par des législateurs élus et temporaires, 
la justice rendue par des juges élus et temporaires... 
(Exclamations à droite.) 

A gauche. — Écoutez ! écoutez : 

Plusieurs membres a droite. — Parlez! parlez! 

M. Victor Hugo reprenant. — ... La commune admi- 
nistrée par des magistrats élus et temporaires ; le jury 
progressivement étendu, élargi et développé ; le vote 
direct du peuple entier, par oui ou par non, dans de 
certaines grandes questions politiques ou sociales, et 
cela après discussion préalable et approfondie de 
chaque question au sein de l'assemblée nationale plai- 
dant alternativement, par la voix de la majorité et par 
la voix de la minorité, le oui et le non devant le 
peuple, juge souverain. (Rumeurs à droite. — Longue 
et vive approbation à gauche.) 

Messieurs, en supposant que la nation et son gou- 
vernement fussent vis-à-vis l'un de l'autre dans les 
conditions correctes et normales que j'indiquais tout 
a l'heure, j'aurais compris qu'on dît cela, et qu'on 
ajoutât : 

La constitution de la république française doit être 
la charte même du progrès humain au dix-neuvième 
siècle, le testament immortel de la civilisation, la bible 
politique des peuples. Elle doit approcher aussi près 
que possible de la vérité sociale absolue. Il faut réviser 
la constitution. 

Oui, cela, je l'aurais compris. 

Mais qu'en plein dix-neuvième siècle, mais qu'en 
fjce des nations civilisées, mais qu'en présence de cet 
immense regard du genre humain, qui est fixé de 

• Ce mot, les ÉttttsCnit d'Europe, fit on effet d'étoanement. Il 
était noureau. Citait la première fois qu'il était prononcé à la tri- 
bune. II indigna la droite, et surtout l'égaya. Il y eut une eiplosion 
de rires, auxquels se mêlaient des apostrophes de toutes sortes. 
Le représentant Baurel en saisit au passage quelques-unes, et les nota. 



toutes parts sur la France, parce que la France porte le 
flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France 
porte et qui éclaire le monde, nous allons l'éteindre ! .. 
(Dénégations à droite.) 

Qu'on vienne dire : Le premier peuple du monde a 
fait trois révolutions comme les dieux d'Homère fai- 
saient trois pas. Ces trois révolutions qui n'en font 
qu'une, ce n'est pas une révolution locale, c'est la 
révolution humaine ; ce n'est pas le cri égoïste d'un 
peuple, c'est la revendication de la sainte équité uni- 
verselle, c'est la liquidation des griefs généraux de 
l'humanité depuis que l'histoire existe (Vive approba- 
tion à gauche. — Rires à droite) ; c'est, après les siè- 
cles de l'esclavage, du servage, de la théocratie, de la 
féodalité, de l'inquisition, du despotisme sous tous les 
noms, du supplice humain sous toutes les formes, la 
proclamation auguste des droits de l'homme 1 (Accla- 
mation.) 

Après de longues épreuves, cette révolution a enfanté 
en France la république ; en d'autres termes, le peuple 
français, en pleine possession de lui-même et dans le 
majestueux exercice de sa toute-puissance, a fait 
passer de la région des abstractions dans la région des 
faits, a constitué et institué, et définitivement et abso- 
lument établi la forme de gouvernement la plus logique 
et la plus parfaite, la république, qui est pour le peuple 
une sorte de droit naturel comme la liberté pour 
l'homme. (Murmures à droite. — Approbation à gau- 
che.) Le peuple français a taillé dans un granit indes- 
tructible et posé au milieu même du vieux coutiaent 
monarchique la première assise de cet immense édifice 
de l'avenir, qui s'appellera un jour les États-Unis 
d'Europe ! (Mouvement. — Long éclat de rire à droite'.) 

Cette révolution, inouïe dans l'histoire, c'est l'idéal 
des grands philosophes réalisé par un grand peuple, 
c'est l'éducation des nations par l'exemple de la France. 
Son but, son but sacré, c'est le bien universel, c'est 
une sorte de rédemption humaine. C'est l'ère entrevue 
par Socrate, et pour laquelle il a bu la ciguë ; c'est 
l'œuvre faite par Jésus-Christ, et pour laquelle il a été 
mis en croix! (Vives réclamations à droite. — Ois : A 
l'ordre! — Applaudissements répétés à gauche. Longue 
et générale agitation.) 

M. de Fontaine et plusieurs autres. — C'est un 
blasphème ! 

M. de Heeckeren". — On devrait avoir le droit de 
siffler, si on applaudit des choses comme celles-là! 

M. Victor Hugo. — Messieurs, qu'on dise ce que je 
viens de dire ou du moins qu'on le voie, — car il est 
impossible de ne pas le voir, la révolution française, la 
république française, Bonaparte l'a dit, c'est le soleil ! 

M. de Montalembert. — Les États-Unis d'Europe! C'est trop fort. 
Hugo est fuu. 

M. de Mole. — Us États-Unis d'Europe I Voila une idée! QuelU 
extravagance ! 

M. Quentin-Bauchard. — Os poètes ! (Note de l'éditeur 

*■ Plus tard sénateur de l'empire, à 30,000 francs par aa. 



LA RÉVISION DE LA CON STITUTIOÏt. 



137 



— qu'on le voie donc et qu'on ajoute : Eh bien ! nous 
allons détruire tout cela, nous allons supprimer coite 
révolution, nous allons jeter bas cette république, nous 
allons arracher des mains de ce peuple le livre du pro- 
grès et y raturer ces trois dates : 1792, 1830, 1848; 
nous allons barrer le passage à cette grande insensée, 
qui fait toutes ces choses sans nous demander conseil, 
et qui s'appelle la providence. Nous allons faire reculer 
la liberté, la philosophie, l'intelligence, les généra- 
tions; nous allons faire reculer la France, le siècle, 
l'humanité en marche; nous allons faire reculer Dieu! 
(Profonde sensation.) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on 
rêve cela, qu'on s'imagine cela, voilà ce que j'admire 
jusqu'à la stupeur, voilà ce que je ne comprends pas. (A 
gauche : Très bien! très bien! — Rires à droite.) 

Et qui êles-vous pour faire de tels rêves? Qui êtes- 
vous pour tenter de telles entreprises? Qui êtes-vous 
pour livrer de telles batailles? Comment vous nommez- 
vous? Qui êtes-vous? 

Je vais vous le dire. 

Vous vous appelez la monarchie, et vous êtes le 
passe. 

La monarchie! 

Quelle monarchie? (Rires et bruit à droite.) 

M. Emile de Girahdin, au pied de la tribune. — 
Écoutez doue, messieurs! nous vous avons écoutés 
hier. 

M. Victor Hugo. — Messieurs, me voici dans la 
réalite ardente du débat. 

Ce débat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est 
tous. Vous devez, dans votre loyauté, le vouloir entier, 
complet, sincère. La question république ou monarchie 
est posée. Personne n'a plus le pouvoir, personne n'a 
plus le droit de l'éluder. Depuis plus de deux ans, cette 
question, sourdement et audacieusement agitée, fatigue 
la république; elle pèse sur le présent, elle obscurcit 
l'avenir. Le moment est venu de s'en délivrer. Oui, le 
moment est venu de la regarder en face, le moment 
est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table 1 
disons tout. lÉcoutez! écoutez! — Profond silence.) 

Deux monarchies sont en présence. Je laisse de 
côté tout ce qui, aux yeux mêmes de ceux qui le pro- 
posent ou le sous-entendent, ne serait que transition et 
expédient. La fusion a simplifié la question. Deux 
monarchies sont en présence. — Deux monarchies 
seulement se croient en posture de demander la révi- 
sion à leur bénéfice, et d'escamoter à leur profit la 
souveraineté du peuple. 

Ces deux monarchies sont : la monarchie de prin- 
cipe, c'est-à-dire la légitimité; et la monarchie de 
gloire, comme parlent certains journaux privilégiés 
(rires et chuchotements), c'est-à-dire l'empii . 

Commençons par la monarchie de principe. A. l'an- 
cienneté < l'abord. 

Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois 
pour toutes, quand je prononce, dans cette discussion, 
oe mot monarchie, je mets à part et hors du débat les 



personnes, les princes, les exilés, pour lesquels je n'ai 
au fond du cœur que la sympathie qu'on doit à des 
français et le respect qu'on doit à des proscrits ; sym- 
pathie et respect qui seraient bien plus profonds encor" 
je le déclare, si ces exilés n'étaient pas un peu proscrive 
parleurs amis. (Très bien! très bien!) 

Je reprends. Dans celte discussion, donc, c'est uni- 
quement de la monarchie principe, de la monarchie 
dogme, que je parle; et une fois les personnes mises à 
part, n'ayant plus en face de moi que le dogme royauté, 
j'entends le qualifier, moi législateur, avec toute 
la liberté de la philosophie et toute la sévérité de 
l'histoire. 

Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et 
principe. Je nie que la monarchie soit ni puisse être un 
principe ni un dogme. Jamais la monarchie n'a été 
qu'un fait. (Rumeurs sur plusieurs bancs.) 

Oui, je le répète en dépit des murmures, jamais la 
possession d'un peuple par un homme ou par une 
famille n'a été et n'a pu être autre chose qu'un fait. 
(Nouvelles rumeurs.) 

Jamais — et, puisque les murmures persistent, 
j'insiste, — jamais ce soi-disant dogme en vertu 
duquel — et ce n'est pas l'histoire du moyen âge que 
je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, 
celle sur laquelle un siècle n'a pas encore passé — 
jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel, il n'y a 
pas quatrevingts ans de cela, un électeur de Hessa. 
fendait des hommes tant par tête au roi d'Angle- 
terre pour les faire tuer dans la guerre d'Amérique 
(dénégations irritées), — les lettres existent, les preuves 
existent, on vous les montrera quaud vous voudrez... 
(le silence se rétablit) jamais, dis-je, ce prétendu dogme 
n'a pu être autre chose qu'un fait, presque toujours 
violent, souvent monstrueux. (A gauche : C'est vrai! 
c'est vrai 1) 

Je le déclare donc, et je l'affirme au nom de l'éter- 
nelle moralité humaine, la monarchie est un fait, rien 
de plus. Or, quand le fait n'est plus, il n'en survit rien, 
et tout est dit. Il en est autrement du droit. Le droit, 
même quand il ne s'appuie plus sur le fait, même 
quaud il n'a plus l'autorité matérielle, conserve l'auto- 
rité morale, et il est toujours le droit. C'est ce qui 
fait que d'une république étouffée il reste un droit, 
tandis que d'une monarchie écroulée il ne reste qu'une 
ruine. (Applaudissements.) 

Cessez donc, vous légitimistes, de nous adjurer au 
point de vue du droit. Vis-à-vis du droit du peuple, 
qui est la souveraineté, il n'y a pas d'autre droit que le 
droit de l'homme, qui est la liberté. (Très bien!) Hors 
de là, tout est chimère. Dire le droit du roi, dans le 
grand siècle où nous sommes, et à celte grande tribune 
où nous parlons, c'est prononcer un mot vide de sens. 

Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, 
parlerez-vous au nom du fait ? Invoquerez- vous l'uti- 
lité ? C'est beaucoup moins superbe, c'est quitter le 
langage du maître pour le langage du serviteur; c'est 



(I 



138 



AVAN - . L'EXIL. 



ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



ie faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz vous 
que la stabilité politique naît de l'hérédité royale? 
Direz-vous que la démocratie est mauvaise pour un 
état, et que la royauté est meilleure? Voyons, je ne 
vais pas me mettre à feuilleter ici l'histoire, la tribune 
n'est pas uo pupitre à in-folio ; — je reste dans les faits 
▼ivants, actuels, présents à toutes les mémoires. Parlez, 
quels sont vos griefs contre la république de 1848? 
Les émeutes ? Mais la monarchie avait les siennes. 
[L'état des finances? Mon Dieu ! je n'examine pas, ce 
n'est pas le moment, si depuis trois ans les finances 
de la république ont été bien démocratiquement 
conduites... 

A dboite. — Non! fort heureusement pour elles! 

M. Victor Hugo. — ... Mais la monarchie constitu- 
tionnelle coûtait fort cher; mais les gros budgets, c'est 
la monarchie constitutionnelle qui les a inventés. Je 
dis plus, car il faut tout dire, la monarchie propre- 
ment dite, la monarchie de principe, la monarchie 
légitime, qui se croit ou se prétend synonyme de sta- 
bilité, de sécurité, de prospérité, de propriété, la vieille 
monarchie historique de quatorze siècles, messieurs, 
faisait quelquefois, faisait volontiers banqueroute! 
(Rires et applaudissements.) 

Sous Louis XIV, je vous cite la belle époque, le 
grand siècle, le grand règne, sous Louis XIV, on voit 
de temps en temps pâlir-; c'est Boileau qui le dit, le 
rentier 

A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier. 

Or, quels que soient les euphémismes d'un écrivain 
satirique qui flatte un roi, un arrêt qui retranche un 
quartier aux renliers, messieurs, c'est la banqueroute. 
(A gawhe : Très bien ! — humeurs à droite. — Et 
les assignats ?) 

Sous le régent, la monarchie empoche, ce n'est pas 
le mot noble, c'est le mot vrai (on rit), empoche trois 
cent cinquante millions par l'altération des monnaies; 
c'était le temps où on pendait une servante pour cinq 
-sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante 
ans. 

Une voix au pond a droite. — Et les pensions des 
poètes! 

M. Victor Hugo s'arrête. 

A gauche. — Méprisez celai Dédaignez! Ne répon- 
dez pas! 

M. Victor Hugo. — Je répondrai à l'honorable inter- 
rupteur que, trompé par certains journaux, il fait al- 
lusion à une pension qui m'a été offerte par le roi 
Charles X, et que j'ai refusée. 

M. de Falloux. — Je vous demande pardon, vous 
l'aviez sur la cassette du roi. (Rumeurs à gauche.) 

M. Bac. — Méprisez ces injures! 

M. de Falloux. — Permettez-moi de dire un mot. 

M. Victor Hugo. — Vous voulez que je raconte le 
fait? il m'honore; je le ^e^l\ hi<«o 



M. de Falloux. — Je vous demande pardon... 
(à gauche : C'est de la personnalité ! — On clœrche le 
scandale! — Laissez parler! — N'interrompez pas! — 
A l'ordre! à l'ordre!) 

M. de Falloux. — L'assemblée a pu observer que je 
n'ai pas cessé, depuis le commencement de la séance, 
de garder moi-même le plus profond silence, et même, 
de temps en temps, d'engager mes amis à le garder 
comme moi. Je demande seulement la permission de 
rectifier un fait matériel. 

M. Victor Hugo. — Parlez! 

M. de Falloux. — L'honorable M. Victor Hugo a 
dit : « Je n'ai jamais touché de pension de la mo- 
narchie ...» 

M. Victor Hugo. — Non, je n'ai pas dit cela. [Vives 
réclamations à droite, mêlées d'applaudissements et de 
rires ironiques.) 

Plusieurs membres a gauche, à M. Victor Hugo. — 
Ne répondez pas ! 

M. Soubies, à la droite. — Attendez les explica- 
tions, au moins; vos applaudissements sont indécents! 

M. Frichon, à M. de Falloux. — Ancien ministre 
de la république, vous la trahissez. 

M. Lamarque. — C'est le venin des jésuites! 

M. Victor Hugo, s' adressant à M. de Falloux, au 
milieu du bruit : — Je prie M. de Falloux d'obtenir de 
ses amis qu'ils veuillent bien permettre qu'on lui ré- 
ponde. (Rruil s confus.) 

M. de Falloux. — Je fais ce que je puis. 

A l'extrême gauche. — Faites donc faire silence à 
droite, monsieur le président. 

M. le président. — On fait du bruit des deux côtés. 
(A l'orateur.) Vous voulez toujours tirer parti, à votre 
avantage, des interruptions; je les condamne, mais je 
constate qu'il y a autant dé bruit à gauche qu'à droite. 
(Violentes réclamations et protestations à l'extrême 
gauche. — Les membres assis sur les bancs inférieurs 
de la gauche font des efforts pour ramener le silence.) 

Un membre a gauche. — Vous n'avez d'oreilles que 
pour notre côté. 

M. le président. — On interrompt des deux côtés. 
(Non! non! — Si.' si!) Je vois, je constate... (Nou- 
velles exclamations bruyantes sur les mêmes bancs à 
gauche.) 

Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schœlcher 
et M. Grévy réclament le silence. (Exclamations et pro- 
testations nouvelles à gauche. — if. Schœlcher prononce 
quelques mots que le bruit nous empêche de saisir.) 

Je constate que vous-mêmes réclamez le silence 
depuis plusieurs minutes, monsieur Schœlcher et mon- 
sieur Grévy, je vous rends cette justice. 

M. Schœlcheb. — Nous le réclamons, parce que 
nous nous sommes promis de tout entendre. 

Un membre a l'extrême gauche. — Le Moniteur ré- 
pondra à M. le président. 

M. le président. — On peut nier un fait qui se 
passe dans un bureau, mais on ne peut pas nier un 



i 



LA REVISION DE LA CONSTITUTION. 



139 



fait qui se passe à la face de l'assemblée. (/)•■ Liées 
apostrophes sont adressées de ta gau he à M. le pr.é- 
it.) 

Il vous tarde de prendre vos allures accoutumées 1 
[Exclamations à l'extrême gauche.) 

Un meuiule. — C'est à vous qu'il tarde de reprendre 
les vôtres. . . 

D'autres membres. — Ce sont des provocations. 

il. l-: président. — Je demande le silence des deux 

CÔti'S. 

M. Arnaud (de l'Ariège.) — Ce sont des personna- 
lités. 

If. Savatier-Larochk. — Ce sont des provocations 
qu'on cherche à rendre injurieuses. 

M. le président. — Voulez-vous faire silence et 
écouter l'orateur? (Le silence se rétablit.) 

If. Victor Hugo. — JeremercierhonorableM.de 
Falloux. Je ne cherchais pas l'occasion de parler de 
moi. Il me la donne à propos d'un fait qui m'honore. 
(A Ut droite.) Ecoutez ce que j'ai à vous dire. Vous 
avez ri les premiers; vous êles loyaux, je le pense, et 
je vous prédis que vous ne rirez pas les derniers. (Sen- 
sation.) 

Un membre a l'extrême droite. — Si! 

M. Victor Hugo, à l'interrupteur. — En ce cas vous 
ne serez pas loyal. (Bravos à gauche. — Un profond 
silence s'établit.) 

J'avais dix-ueuf ans. . . 

L'n mf.mbrk a droite. — Ah! bon, j'étais si jeune! 
(Longs murmures à gauche. — Cris : C'est indé- 
cent .') 

M. Victor Hugo, se tournant vers l'interrupteur. — 
L'homme capable d'une si inqualifiable interruption 
doit tvoir le courage de se nommer. Je le somme de 
se nommer. (Applaudissements à gauche. — Silence à 
droite. — Personne nese nomme.) 

Il se tait. Je le constate. 

Les applaudissements de la gauche redoublent. — 
Silène-" comt-irné à droite.) 

II. Victor Hugo, reprenant. — J'avais dix-neuf ans; 
je publiai un volume en vers. Louis XVIII, qui était 
un roi letlré, vous le savez, le lut et m'envoya une 
pension de deux raille francs. Cet acte fut spontané de 
la part du roi, je le dis à son honneur et au mien; 
je reçus celte pension sans l'avoir demandée. La lettre 
que vous avez dans les mains, monsieur de Falloux, le 
prouve. i.K. de F'illnux fait un signe d'assentissement. 
— Mouvement n droite.) 

M. de Lirochkjaouelein. — C'est très bien, mon- 
sieur Victor Hugol 

M. VicT'ih Hugo. — Plus tard, quelques années 
npr>' Charles X régnait, je fis une pièce de théâtre, 
Marion de L'rme ; la censure interdit la pièce, j'allai 
trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma pièce, 
il m reçut avec bonté, mais refusa de lever l'interdit. 
Le lendemain, rentré chez moi, je reçus de la part du 
roi l'avis que, pour uie dédommager de cet interdit, 



ma pension était élevée de deux mille francs à six 
mille. Je refusai. (Long mouvement.) J'écrivis au minis- 
tre que je ne voulais rien que ma liberté de poëte et 
mon indépendance d'écrivain. (Applaudissements pro- 
longés à gauche. — Sensation même à droite.) 

C'est là la lettre que vous tenez entre les mains. 
(Bravo! bravo!) Je dis dans cette lettre que je n'offen- 
serai jamais le roi Charles X. J'ai tenu parole, vous le 
savez. (Profonde sensalioyi.) 

M. oe I.arochejaûuelein. — C'est vrai ! dans à* 
bien admirables vers ! 

M. Victor Hugo, à la droiu. — Vous voyez, mes- 
sieurs, que vous ne riez plus et que j'avais raison de 
remercier M. de Falloux. (Oui! oui! — Long mouve- 
ment. — Un membre rit au fond de la salle.) 

A gauche. — Allons donc! c'est indécent! 

Plusieurs membres de la droite, à M. Victor Hugo. 
— Vous avez bien fait. 

M. Soubies. — Celui qui a ri aurait accepté le tout 

M. Victor Hugo. — Je disais donc que la monarchie 
faisait quelquefois banqueroute. Je rappelais que, sous 
le régent, la monarchie avait empoché trois cent cin- 
quante millions par l'altération des monnaies. Je con- 
tinue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes. 

Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me 
viennent à l'esprit? Les deux banqueroutes Desmaretz, 
les deux banqueroutes des frères Paris, la banqueroute 
du Visa et la banqueroute du Système... Est-ce assez 
de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? 
(Longue hilarité à gauche.) 

En voici d'autres du même règne; la banqueroute 
du cardinal Fleury, la banqueroute du contrôleur géné- 
ral Silhouette, la banqueroute de l'abbé Terray! Je 
nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des 
ministres qu'elles déshonorent dans l'histoire. Mes- 
sieurs, le cardinal Dubois définissait la monarchie : Un 
gouvernement fort, parce qu'il fait banqueroute quand 
il veut. (Nouveaux rires.) 

Eh bien! la république de 1848, elle, a-t-elle fait 
banqueroute ? Non, quoique, du côté de ce que je suis 
bien forcé d'appeler la monarchie, on le lui ait peut- 
être un peu conseillé. (On rit encore à gauche, et 
même à droite.) 

Messieurs, la république, qui n'a pas fait banque- 
et qui, on peut l'affirmer, si on la laisse dans sa 
franche et droite voie de probité populaire, ne fera pas, 
ne fera jamais banqueroute (A gauche : Non ! non !), 
la république de 1848 a-t-elle fait la guerre euro- 
péenne? Pas davantage. 

Son attitude a peut-être été même un peu trop paci- 
fique, et, je le dis dans l'intérêt même de la paix, son 
épée à demi tirée eût suffi pour faire rengainer bien 
des grands sabres. 

Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs 
des partis monarchiques, qui n'avez pas encore réussi, 
qui ne réussirez jamais à laver notre histoire contem- 
poraine tout éclaboussée de sang par 181S {(Mouvement.) 



140 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



On a parlé de 1793, j'ai le droit de parler de 181o!(Vï»e 
approbation à gauche.) 

Que lui reprochez-vous donc, à la république de 
1848? Mon Dieu! Il y a des accusations banales qui 
traînent dans tous vos journaux, et qui ne sont pas 
encore usées, à ce qu'il paraît, et que je retrouvais ce 
matin même dans une circulaire pour la révision 
totale, « les commissaires de M. Ledru-Rollin! les 
quarante-cinq centimes 1 les conférences socialistes du 
Luxembourg!... » — Le Luxembourg! ah! oui, le 
Luxembourg! voilà le grand grief! Tenez, prenez 
garde au Luxembourg; n'allez pas trop de ce côté- là, 
tous finiriez par y rencontrer le spectre du maréchal 
Ney! (Longue acclamation. — Applaudissements pro- 
longés à gauche.) 

M. de Rességuier. — Vous y trouveriez votre fau- 
teuil de pair de France! 

M. le président. — Vous n'avez pas la parole, mon- 
iieur de Rességuier. 

Un membre a droite. — La Convention a guillotiné 
vingt-cinq généraux! 

M. dk Rességuier. — Votre fauteuil de pair de 
France! (Bruit.) 

M. le président. — N'interrompez pas. 

M. Victor Hugo. —Je crois, Dieu me pardonne, que 
M. de Rességuier me reproche d'avoir siégé parmi les 
juges du maréchal Ney ! (Exclamations à droite. — 
Rires ironiques et approbatifs à gauche.) 

M. deRssséguier. — Vous vous méprenez... 

M. le président. — Veuillez vous asseoir; gardez le 
«ileuce, vous n'avez pas la parole. 

M. de Rességuier, s'adressanl à l'orateur. — Vous 
vous méprenez formellement... 

M. le président. — Monsieur de Rességuier, je vous 
rappelle à l'ordre formellement. 

M. de Rességuier. — Vous vous méprenez avec 
.ntention. 

M. le président. — Je vous rappellerai à l'ordre avec 
inscription au procès- verbal, si vous méprisez tous 
mes avertissements. 

M. Victor Hugo. — Hommes des anciens partis, je 
ne triomphe pas de ce qui est votre malheur, et, je 
vous le dis sans amertume, vous ne jugez pas votre 
temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante 
et saine. Vous vous méprenez aux phénomènes con- 
temporains. Vous criez à la décadence. 11 y a une déca- 
dence en effet, mais, je suis bien forcé de vous 
l'avouer, c'est ta vôtre. (Rires à gauche. — Murmures à 
droite). 

Parce que la monarchie s'en va, vous dites : La 
France s'en va! C'est une illusion d'optique. France et 
monarchie, c'est deux. La France demeure, la France 
grandit, sachez cela ! (Très bien. — Rires adroite.) 

Jamais la France n'a été plus grande que de nos 
jours; les étrangers le savent, et, chose triste à dire 
ei que vos rires conlirment, vous l'ignorez ! 

Le peuple français a l'âge de raison, et c'est précisé- 



ment le moment que vous choisissez pour taxer ses 
actes de folie. Vous reniez ce siècle tout entier, son 
industrie vous semble matérialiste, sa philosophie vous 
semble immorale, sa littérature vous semble anarchi- 
que. (Rires ironiques à droite. — Oui! oui!) Vous 
voyez, vous continuez de confirmer mes paroles. Sa 
littérature vous semble anarchique, et sa science vous 
paraît impie. Sa démocratie, vous la nommez déma- 
gogie. (Oui! oui! à droite.) 

Dans vos jours d'orgueil, vous déclarez que notre 
temps est mauvais, et que, quant à vous, vous n'en 
êtes pas. Vous n'êtes pas de ce siècle. Tout est là. 
Vous en tirez vanité. Nous en prenons acte. 

Vous n'êtes pas de ce siècle, vous n'êtes plus de ce 
monde, vous êtes morts ! C'est bien ! je vous l'accorde 1 
(Rires et bravos.) 

Mais, puisque vous êtes morts, ne revenez pas, 
laissez tranquilles les vivants. (Rire général.) 

M. de Tinguv, à l'orateur. — Vous nous supposez 
morts ! monsieur le vicomte ? 

M. le président. — Vous ressuscitez, vous, monsieur 
de Tinguy I 

M. de TiNGtrr. — Je ressuscite le vicomte ! 

M. Victor Hugo, croisant les bras et regardant la 
droite en face. — Quoi ! vous voulez reparaître ! (Nou- 
velle explosion d'hilarité et de bravos). 

Quoi ! vous voulez recommencer ! Quoi I ces expé- 
riences redoutables qui dévorent les rois, les princes, 
le faible comme Louis XVI, l'habile et le fort comme 
Louis-Philippe, ces expériences lamentables qui dévo- 
rent les familles nées sur le trône, des femmes augus- 
tes, des veuves saintes, des enfants innocents, vous 
n'en avez pas assez! il vous en faut encore. (Sensation.) 

Mais vous êtes donc sans pitié et sans mémoire ! 
Mais, royalistes, nous vous demandons grâce pour ces 
infortunées familles royales ! 

Quoi ! vous voulez rentrer dans cette série de faits 
nécessaires, dont toutes les phases sont prévues et pour 
ainsi dire marquées d'avance comme des étapes inévi- 
tables ! Vous voulez rentrer dans ces engrenages 
formidables de la destinée! (Mouvement.) Vous voulez 
rentrer dans ce cycle terrible, toujours le même, plein 
d'écueils, d'orages et de catastrophes, qui commence 
par des réconciliations plâtrées de peuple à roi, par des 
restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des lam- 
pions allumés, par des harangues et des fanfares, par 
des sacres et des fêtes ; qui se continue par des empié- 
tements du trône sur le parlement, du pouvoir sur le 
droit, de la royauté sur la nation, par des luttes dans 
les chambres, par des résistances dans la presse, par 
des murmures dans l'opinion, par des procès où le zèle 
emphatique et maladroit des magistrats qui veulent 
plaire avorte devant l'énergie des écrivains (vifs applau- 
dissements à gauche) ; qui se continue par des viola- 
lions de chartes où trempent les majorités complices 
(Très bien!), par des lois de compression, par des 
mesures d'exception, par des exactions de police d'une 



LA REVISION DE LA CONSTITUTION. 



Ul 



part, par des sociétés secrètes et des conspirations de 
l'autre, — et qui linit... — Mon Dieu ! cette place que 
tous traversez tous les jours pour venir à ce, palais ne 
tous dit donc rien? {Interruption. — A l'ordre! à 
Fordre!) Mais frappez du pied ce pavé qui est à deux 
pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez 
encore ; frappez du pied ce pavé fatal, et vous eu ferez 
sortir, à votre choix, l'échafaud qui précipite la vieille 
monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la 
nelle dans l'exil I [Applaudissements pro- 
longés à gauche. — Murmures. Exclamations.) 

M. le président. — Mais qui menacez-vous donc là ? 
Est-ce que vous menacez quelqu'un? Écartez cela! 

M. Victor Hugo. — C'est un avertissement. 

M. le président. — C'est un avertissement sanglant; 
tous passez toutes les bornes, et vous oubliez la 
question de la révision. C'est une diatribe, ce n'est pas 
un discours. 

M. Victor Hugo. — Comment 1 il ne rae sera pas 
permis d'invoquer l'histoire! 

Une voix a gauche, s'adressant au président. — 
On met la constitution et la république en question, et 
vous ne laissez pas parler ! 

M. le président. — Vous tuez les vivants et vous 
évoquez les morts ; ce n'est pas de la discussion. 
(Interruption prolongée. — Rires approbatifs à droite.) 

M. Victor Hugo. — Comment, messieurs, après 
jvnr fait appel, dans les termes les plus respectueux, 
à vos souvenirs ; après tous avoir parlé de femmes 
augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents ; après 
avoir fait appel à votre mémoire, il ne me sera pas 
permis, dans cette enceinte, après ce qui a été entendu 
ces jours passés, il ne me sera pas permis d'invoquer 
l'histoire comme un avertissement, entendez-le bien, 
mais non comme une menace ? il ne me sera pas per- 
mis de dire que les restaurations commencent d'une 
manière qui semble triomphante et finissent d'une 
manière fatale ? il ne me sera pas permis de vous dire 
que les restaurations commencent par l'éblouissement 
d'elles-mêmes, et finissent par ce qu'on a appelé des 
catastrophes, et d'ajouter que si vous frappez du pied 
ce pavé fatal qui est à deux pas de vous, à deux pas de 
ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous 
en ferez sortir, à votre choix, l'échafaud qui précipite 
la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui 
emporte la royauté nouvelle dans l'exil ! (Rumeurs à 
droite. — Bravos à gauche) il ne me sera pas permis 
de dire cela ! Et on appelle cela une discussion libre I 
(Vite approbation et applaudissements à gauche.) 

M. ÉaiLi de Girardin. — Elle l'était hier ! 

M. Victor Hugo. — Ah I je proteste ! Vous voulez 
étouffer ma voix ; mais on l'entendra cependant... 
(Réclamations à droite.) On l'entendra. 

Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en 
a, je ne fais nulle difficulté d'en convenir... 

Lne voix a droite. — Vous êtes bien bon I 

M. Victor Hugo. — Les hommes habiles qui sont 



parmi vous se croient forts en ce moment, parce qu'ils 
s'appuient sur une coalition des intérêts effrayés. 
Étrange point d'appui que la peur! mais, pour faire le 
mal, c'en est un. — Messieurs, voici ce que j'ai à dire 
à ces hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous 
fassiez, les intérêts se rassureront ; et, à mesure qu'ils 
reprendront confiance, vous la perdrez. 

Oui, avant peu, les intérêts comprendront qu'à 
l'heure qu'il est, qu'au dix-neuvième siècle, après 
l'échafaud de Louis XVI... 

M. de Montedello. — Encore ! 

M. Victor Hugo. — ... Après l'écroulement de Napo- 
léon, après l'exil de Charles X, après la chute de Louis- 
Philippe, après la révolution frauçaise, en un mot, 
c'est-à-dire après le renouvellement complet, absolu, 
prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, 
dos situations, des influences et des faits, c'est la répu- 
blique qui est la terre ferme, et c'est la monarchie qui 
est l'aventure. (Applaudissements.) 

Mais l'honorable M. Berryer vous disait hier : Jamais 
la France ne s'accommodera de la démocratie ! 

A droite. — Il n'a pas dit cela ! 

U.\e voix a droite. — Il a dit de la république. 

M. de Montebello. — C'est autre chose. 

M. Mathieu Bourdon. — C'est tout différent. 

Victor Hugo. — Cela m'est égal ! j'accepte votre 
version. M. Berryer nous a dit : Jamais la France ne 
s'accommodera de la république. 

Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l'octroi de 
la charte de Louis XVIII, tous les contemporains l'attes- 
tent, les partisans de la monarchie pure, les mêmes 
qui traitaient Louis XVIU de révolutionnaire et Cha- 
teaubriand de jacobin (hilarité), les partisans de la 
monarchie pure s'épouvantaient de la monarchie repré- 
sentative, absolument comme les partisans de la 
monarchie représentative s'épouvantent aujourd'hui de 
la république. 

On disait alors : C'est bon pour l'Angleterre I exacte- 
ment comme M. Berryer dit aujourd'hui : C'est bon 
pour l'Amérique ! (Très bien! Très bien!) 

On disait : La liberté de la presse, les discussions de 
la tribune, des orateurs d'opposition, des journalistes, 
tout cela, c'est du désordre ; jamais la France ne s'y 
fera ! Eh bien ! elle s'y est faite ! 

M. de Tinguy. — Et défaite. 

M. Victor Hugo. — La France s'est faite au régime 
parlementaire, elle se fera de même au régime démo- 
cratique. C'est un pas en avant. Voilà tout. (Mouve- 
ment.) 
, Après la royauté représentative, on s'habituera au 
surcroît de mouvement des mœurs démocratiques, de 
même qu'après la royauté absolue on avait liui par 
s'habituer au surcroit d'excitation des mœurs libérales, 
et lu prospérité publique se dégagera à travers les 
aviations républicaines, comme elle se dégageait à 
travers les agitations constitutionnelles; elle se déga- 
gera agrandie et affermie. Les aspirations populaires 



142 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



se régleront comme les passions bourgeoises se sont 
réglées. Une grande nation comme la France linit 
toujours par retrouver son équilibre. Sa masse est 
l'élément de sa stabilité. 

Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, 
cette tribune souveraine, ces comices populaires, ces 
multitudes faisant cercle autour d'une, idée, ce peuple, 
auditoire tumultueux et tribunal patient, ces légions 
de votes gngnant des batailles là où l'émeute en perdait, 
ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France à un 
jour donné, tout ce mouvement qui vous effraye n'est 
autre chose que la fermentation même du progrès 
{Très bien!), fermentation utile, nécessaire, saine, 
féconde, excellente! Vous prenez cela pour la fièvre? 
C'est la vie. (Longs applaudissements.) 

Voilà ce que j'ai à répondre â M. Berryer. 

Vous le voyez, messieurs, ni l'utilité, ni la stabilité 
politique, ni la sécurité financière, ni la prospérité 
publique, ni le droit, ni le fait, ne sont du côté de la 
monarchie dans ce débat. 

Maintenant, car il faut bien en venir là, quelle est la 
moralité de celte agression contre la constitution, qui 
masque une agression contre la république? 

Messieurs, j'adresse ceci en particulier aux anciens, 
aux chefs vieillis, mais toujours prépondérants, du parti 
monarchique actuel, à ces chefs qui ont fait, comme 
nous, partie, de l'assemblée constituante, à ces chefs 
avec lesquels je ne confonds pas, je le déclare, la por- 
tion jeune et généreuse de leur parti, qui ne les suit 
qu'à regret. 

Du reste, je ne veux certes offenser personne, 
j'honore tous les membres de cette assemblée, et s'il 
m'échappait quelque parole qui pût froisser qui que ce 
soit parmi mes collègues, je la retire d'avance. Mais 
enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des 
royalistes autrefois... 

M. Callbt. — Vous en savez quelque chose. (Excla- 
mations à gauche. — N'interrompez pas!) 

M. Charras, à M. Victor Hugo. — Descendez de la 
tribune. 

M. Victor Hugo. — C'est évident! il n'y a plus de 
liberté de tribune 1 (Réclamations à droite.) 

M. le président. — Demandez à M. Michel (de 
Bourges) si la liberté de la tribune est supprimée. 

M. Soubies. — Elle doit exister pour tous et non 
pour un seul. 

M. le président. — Monsie.-- l'assemblée est la 
même; les orateurs changent. C'est à l'orateur à faire 
l'auditeur, on vous l'a dit avant-hier; c'est M. Michel 
(de Bourges) qui vous l'a dit. 

M. Lamarque. — Il a dit le contraire. 

M. le président. — C'est ma variante. 

M. Michel (de Bourges), de sa place. — Monsieur le 
président, voulez-vous me permettre un mot? (Signe 
d'assentiment de M. le président.) 

Vous avez changé les termes de ce que j'ai dit hier. 
Ce que j'ai dit ne vient pas de moi; c'est le plus grand 



orateur du dix-septième siècle qui l'a dit, c'est Bossuet. 
Il n'a pas dit que l'orateur faisait l'auditeur; il a dit que 
c'était l'auditeur qui faisait l'orateur. (A gauche : Trèt 
bien! très bien!) 

M. le président. — En renversant les termes de la 
proposition, il y a une vérité qui est la même; c'est 
qu'il y a une réaction nécessaire de l'orateur sur 
l'assemblée et de l'assemblée sur l'orateur. C'est Royer- 
Collard lui-même qui, désespérant de faire écouter 
certaines choses, disait aux orateurs : Faites qu'où vous 
écoute. 

Je déclare qu'il m'est impossible de procurer le 
même silence à tous les orateurs, quand ils sont aussi 
dissemblables. (Hilarité bruyante sur les bancs de 
la majorité. — Rumeurs et interpellations diverses à 
gauche.) 

M. Emile de Girardin. — Est-ce que l'injure est 
permise? 

M. Charras. — C'est une impertinence. 

M. Victor Hugo. — Messieurs, à la citation de 
Royer-Collard que vient de me iaire notre honorable 
président, je répondrai par une citation de Sheiidan, 
qui disait : — Quand le président cesse de protéger 
l'orateur, c'est que la liberté de la tribune n'existe 
plus. — (Applaudissements répétés à gauche J 

M. Arnaud (de l'Ariége). — Jamais on n'a vu une 
pareille partialité. 

M. Victor Hugo. — Eh bien! messieurs, que vous 
disais-je ? Je vous disais, — et je rattache cela à 
l'agression dirigée aujourd'hui contre la république, et 
je prétends tirer la moralité de cette agression — je 
vous disais : Il y a eu des royalistes autrefois. Ces 
royalistes-là, dont des hasards de famille ont pu mêler 
des traditions à l'enfance de plusieurs d'entre nous, à 
la mienne en particulier, puisqu'on me le rappelle sans 
cesse; ces royalistes-là, nos pères les ont connus, nos 
pères les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-là, 
quand ils confessaient leurs principes, c'était le jour 
du danger, non le lendemain! (A gauche. — Tris 
bien! très bien!) 

M. Victor Hugo. — Ce n'étaient pas des citoyens, 
soit ; mais c'étaient des chevaliers. Ils faisaient une 
chose odieuse, insensée, abominable, impie, la guerre 
civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient pasl 
( Vive approbation à gauche.) 

Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute 
terrible, toute frémissante, cette grande et magnifique 
et formidable révolution française qui envoyait contre 
eux les grenadiers de Mayence, et qui trouvait plus 
facile d'avoir raison de l'Europe que de la Vendée. 

M. ue la Rochbjaquelein. — C'est vrai! 

M. Victor Hugo. — Ils l'avaient devant eux, et ils 
lui tenaient tête. Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne 
se faisaient pas renards devant le lion! (Appla 
ments à gauche. — il. de la Rochejaquelein fait un 
signe d assentiment.) 

M. Victor Hugo, à il. de la Rochejaquelein. — Ceci 



LA REVISION DE LA CONSTITUTION. 



143 



•'adresse à vous et à votre nom; c'est un hommage que 
je remis aux vôtres. 

Ils De venaient pas lui dérober, à cette révolution, 
l'un après l'autre, et pour s'en servir contre elle, ses 
principes, ses conquêtes, ses armes! ils cherchaient à 
la tuer, non à la voler I (Bravos à gauche.) 

Ils jouaient franc jeu, eu hommes hardis, en hommes 
convaincus, en hommes sincères qu'ils étaient; et ils ne 
venaient pas «u plein midi, en plein soleil, ils ne 
venaient pas en pleine assemblée de la nation, balbu- 
tier : Vive le roi ! après avoir crié vingt-sept fois dans 
nn seul jour : Vive la République ! (Acclamations à 
gauche. — Bravos prolongés.) 

M. Emile de Girardin. — Ils n'envoyaient p^s d'ar- 
gent pour les blessés de Février. 

M. Victor Hugo. — Messieurs, je résume d'un mot 
tout ce que je viens de dire. La monarchie de principe, 
la légitimité, est morte en France. C'est un fait qui a 
été et qui n'est plus. 

La légitimité restaurée, ce serait la révolution à l'état 
chronique, le mouvement social remplacé par les com- 
motions périodiques. La république, au contraire, c'est 
le progrès fait gouvernement. {Approbation.) 

Finissons de ce côté. 

M. Léo de Laborde. — Je demande la parole. (Mou- 
vement prolongé.) 

M Mathieu Boirdon. — La légitimité se réveille. 

(if. Ue Falloux se lève.) 

A gauche. — Non! non! n'interrompez pas! n'inter- 
rompez pasl 

(H. 'le Falloux s'approche de la tribune. — Agitation 
bruyante. 

A gauche, à Curateur. — Ne laissez pas parler ! ne 
laissez pas parler ! 

M. Victor Hugo. — Je ne permets pas l'interruption. 

(.V. le Falloux monte au bureau auprès du président, 
et échange avec lui quelques paroles.) 

M. Victor Hugo. — L'honorable M. de Falloux ou- 
blie tellement les droits de l'orateur, que ce n'est plus 
à l'orateur qu'il demande la permission de l'inter- 
rompre, c'est au président. 

M. de Falloux, revenant au pied de la tribune. — 
Je vous demande la permission de vous interrompre. 

M. Victor Hugo. — Je ne vous la donne pas. 

M. le président. — Vous avez la parole, monsieur 
Victor Hugo. 

M. Victor Hugo. — Mais des publicistes d'une autre 
couleur, des journaux d'une autre nuance, qui expri- 
ment bien incontestablement la pensée du gouverne- 
ment, car ils sont vendus dans les rues avec privilège 
et à l'exclusion de tous les autres, ces journaux nous 
crient : 

— Vous avez raison ; la légitimité est impossible, la 
monarchie de droit divin et de principe est morte ; 
mais lautre, la monarchie de gloire, l'empire, celle-là 
est non-seulement possible, mais nécessaire. 

Voilà le langage qu'on nous tient. 



Ceci est l'autre côté de. la question monarchie. Exa- 
minons. 

Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! 
vous avez de la gloire? Montrez-nous-la! (Hilarité.) Je 
serais curieux de voir de la gloire sous ce gouverne- 
ment-ci ! (Rires et applaudissements à gauche.) 

Voyons I votre gloire, où est-elle? Je la cherche. Je 
regarde autour de moi. De quoi se compose-t-elle? 

M. Lepic. — Demandez à votre père! 

M. Victor Hugo. — Quels en sont les éléments? 
Qu'est-ce que j'ai devant moi ? Qu'est-ce que nous avons 
devant les yeux? Toutes nos libertés prises au piège 
l'une après l'autre et garrottées; le suffrage universel 
trahi, livré, mutilé ; les programmes socialistes abou- 
tissant à une politique jésuite; pour gouvernement, une 
immense intrigue (mouvement), l'histoire dira peut-être 
un complot... (vive sensation) je ne sais quel sous-en- 
tendu inouï qui donne à la république l'empire pour 
but, et qui fait de cinq cent mille fonctionnaires une 
sorte de franc-maçonnerie bonapartiste au milieu de la 
nation I toute réforme ajournée ou bafouée, les impôts 
improportionnels et onéreux au peuple maintenus ou 
rétablis, l'état de siège pesant sur cinq départements, 
Paris et Lyon mis en surveillance, l'amnistie refusée, la 
transportation aggravée, la déportation votée, des gé- 
missements à la kasbah de Bone, des tortures à Belle- 
Isle, des casemates où l'on ne veut pas laisser pourrir 
des matelas, mais où on laisse pourrir des hommes!... 
(sensation) la presse traquée, le jury trié, pas assez de 
justice et beaucoup trop de police, la misère en bas, 
l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'ini- 
quité! au dehors, le cadavre de la république romaine I 
(Bravos à gauche.) 

Voix a droite. — C'est le bilan de la république. 

M. le président. — Laissez donc; n'interrompez pas. 
Cela constate que la tribune est libre. Continuez. (Très 
bien! très bien! à gauche.) 

M. Charras. — Libre malgré vous. 

M. Victor Hugo. — ... La potence, c'est-à-dire l'Au- 
triche (mouvement), debout sur la Hongrie, sur la Lom- 
bardie, sur Milan, sur Venise; la Sicile livrée aux 
fusillades ; l'espoir des nationalités dans la France dé- 
truit; le lien intime des peuples rompu; partout le 
droit foulé aux pieds, au nord comme au midi, à Cas- 
sel comme à Palerme; une coalition de rois latente et 
qui n'attend que l'occasion ; notre diplomatie muette, 
je ne veux pas dire complice ; quelqu'un qui est tou- 
jours lâche devant quelqu'un qui est toujours insolent; 
la Turquie laissée sans appui contre le czar et forcée 
d'abandonner les proscrits; Kossuth, agonisant dans un 
cachot de l'Asie Mineure; voilà où nous en sommes ! La 
France baisse la tête, Napoléon tressaille de honte dans 
sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient : Vive 
l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre 
gloire, par hasard? (Profonde agitation.) 

M. de Ladevansaxk. — Cest la république qui nou? 
a donné tout cela! 



144 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



M. le président. — C'est aussi au gouvernement de 
la république qu'on reproche tout cela ! 

M. Victor Hugo. — Maintenant, voire empire, cau- 
sons-en, je le veux bien. (Rires à gauche.) 

M. Vikillard*. — Personne n'y songe, vous le savez 
bien. 

M. Victor Hcgo. — Messieurs, des murmures tant 
que vous voudrez, mais pas d'équivoques. On me crie : 
Personne ne songe à l'empire. J'ai pour habitude d'ar- 
racher les masques 

Personne ne songe à l'empire, dites-vous? Que si- 
gnifient donc ces cris payés de : Vive l'empereur? Une 
simple question : Qui les paye? 

Personne ne songe à l'empire, vous venez de l'en- 
tendre ! Que signifient donc ces paroles du général 
Changarnier, ces allusions aux prétoriens en débauche 
applaudies par vous? Que signifient ces paroles de 
M. Thiers, également applaudies par vous : L'empire 
est fait? 

Que signifie ce pétitionnemeat ridicule et mendié 
pour la prolongation des pouvoirs? 

Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plaît? C'est 
le consulat à vie. Où mène le consulat à vie? A l'em- 
pire ! Messieurs, il y a là une intrigue ! Une intrigue, 
vous dis-je ! J'ai le droit de la fouiller. Je la fouille. 
Allons ! le grand jour sur tout cela! 

Il ne faut pas que la Fiance soit prise par surprise et 
se trouve, un beau matin, avoir un empereur sans sa- 
voir pourquoi! {Applaudissements.) 

Un empereur! Discutons un peu la prétention. 

Quoi! parce qu'il y a eu ud homme qui a gagné ia 
bataille de Marengo, et qui a régné, vous voulez ré- 
gner, vous qui n'avez gagné que la bataille de Satory I 
(Rires.) 

A gauche. — Très bien! très bien! — Bravol 

M. Emile de Girardin. — Il l'a perdue. 

M. Ferdinand Barrot". — Il y a trois ans qu'il 
gagne une bataille, celle de l'ordre conlre l'anarchie. 

M. Victor Hugo. — Quoi! parce que, il y a dix 
siècles de cela, Charlemagne, après quarante années de 
gloire, a laissé tomber sur la face du globe un sceptre 
et une épée tellement démesurés que personne ensuite 
n'a pu et n'a osé y toucher, — et pourtant il y a eu dans 
l'intervalle des hommes qui se sont appelés Philippe- 
Auguste, François I", Henri IV, Louis XIV! Quoi! 
parce que, mille ans après, car il ne faut pas moins 
d'une gestation de mille années à l'humanité pour repro- 
duire de pareils hommes, parce que, mille ans après, 
un autre génie est venu, qui a ramassé ce glaive et ce 
sceptre, et qui s'est dressé debout sur le continent, qui 
a fait l'histoire gigantesque dont l'éblouissement dure 
encore, qui a enchaîné la révolution en France et qui l'a 
déchaînée en Europe, qui a donné son nom, pour syno- 
nymes éclatants, Rivoli, léna, Essling. Friedland, Mont- 

• Sénateur, sous l'empire, a 30,000 francs par an. 
•* Sénateur de l'empire, à 30,000 francs par du. 
*"• Sénateur de l'empire, à 30,000 francs par au. 



mirai! ! Quoi! parce que, après dix ans d'une gloir» 
immense, d'une gloire presque fabuleuse à force de 
grandeur, il a, à son tour, laissé tomber d'épuisement 
ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de 
choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, 
les ramasser après lui, comme : 1 les a ramassés, lui, 
Napoléon, après Charlemagne , et prendre dans vos 
petites mains ce sceptre des titans, cette épée des 
géants! Pour quoi faire? (Longs applaudissements.) 
Quoi ! après Auguste, Augustule! Quoi ! parce que nous 
avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons 
Napoléon le Petit! (La gauche applaudit, la droite crie, 
La séance est interrompue pendant plusieurs minutes. 
Tumulte inexprimable.) 

A gauche. — Monsieur le président, nous avons 
écouté M. Berryer; la droite doit écouter M. Victor 
Hugo. Faites taire la majorité. 

M. Savatier-Laroche. — On doit le respect aux 
grands orateurs. (A gauche : Très bien!) 

M. de la Moskowa"*. — M. le président devrait faire 
respecter le gouvernement de la république dans la 
personne du président de la république. 

M. Lepic ****. — On déshonore la république I 

M. de la Moseowa. — Ces messieurs crient : Vive la 
république! et insultent le président. 

M. Ernest de Girardin. — Napoléon Bonaparte a en 
six millions de suffrages ; vous insultez l'élu du peuple I 
( Vive agitation au banc des ministres. — M. le prési~ 
dent essaye en vain de se faire entendre au milieu du 
bruit.) 

M. de la Moskowa. — Et, sur les bancs des mi- 
nistres, pas un mot d'indignation n'éclate à de pareilles 
paroles ! 

M. Baroche, ministre des affaires étrangères"'". — 
Discutez, mais n'insultez pas. 

M. le président. — Vous avez le droit de contes- 
ter l'abrogation de l'art. 43 en termes de droit, mais 
vous n'avez pas le droit d'insulter! (Les applaudisse- 
ments de l'extrême gauche redoublent et couvrent la 
voix de il. le président.) 

M. le ministre des affaires étrangères. — Vous 
discutez des projets qu'on n'a pas, et vous insultez! 
(Les applaudissements de l'extrême gauche continuent.) 

Un membre de l'extrême gauche. — Il fallait dé- 
fendre la république hier quand on l'attaquait ! 

M. le président. — L'opposition a affecté de couvrir 
d'applaudissements et mon observation et celle de M. le 
ministre, que la mienne avait précédée. 

Je disais à M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le 
droit de contester la convenance de demander la révi- 
sion de l'art. 45 en termes de droit, mais qu'il n'a pas 
le droit de discuter, sous une forme insultante, une 
candidature personnelle qui n'est pas en jeu. 

Voix a l'extrême gauche. — Mais si, elle est en jeu. 



•*** Plus tard, aide de camp de l'empereur. 
**"* Président du conseil d'état de l'empire, 
par kl. 



à 150,000 franca 



LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION. 



145 



M. Cîiarras. — Vous l'avez vue vous-même à Dijon, 
face à face. 

M. lk président. — Je vous rappelle à l'ordre ici, 
parce que je suis président; à Dij<M), je respectais les 
convenances, et je me suis tu. 

M. Cbabbas. — On ne les a pas respectées envers vous. 

M. Victor Hugo. — Je réponds à M. le ministre et 
à M. le président, qui m'accusent d'offenser M. le pré- 
sident de la république, qu'ayant le droit constitution- 
nel d'accuser M. le président de la république, j'en use- 
rai le jour où je le jugerai convenable, et je ne perdrai 
pas mon temps à l'offenser: mais ce n'est pas l'offenser 
que de dire qu'il n'est pas un grand homme. (Vives ré- 
clamations sur quelques bancs de la droite.) 

M. Briffaut. — Vos insultes ne peuvent aller jus- 
qu'à lui. 

M. de Caulaincourt. — Il y a des injures qui ne 
peuvent l'atteindre, sachez-le bien! 

M. lk président. — Si vous continuez après mon 
avertissement, je yous rappellerai à l'ordre. 

M. Victor Hugo. — Voici ce que j'ai à dire, et M. le 
président ne m'empêchera pas de compléter mon expli- 
cation. (Vive agitation.) 

Ce que nous demandons à M. le président responsa- 
ble de la république, ce que nous attendons de lui, ce 
que nous avons le droit d'attendre fermement de lui, ce 
n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme, c'est 
qu'il le quitte en honnête homme. 

A gai'cbe. — Très bien! très bien! 

M. Clary*. — Ne le calomniez pas, en attendant. 

M. Victor Hugo. — Ceux qui l'offensent, ce sont 
ceux de ses amis qui laissent entendre que le deuxième 
dimanche de mai il ne quittera pas le pouvoir pure- 
ment et simplement, comme il le doit, à moins d'être 
un séditieux. 

Voix a gauche. — Et un parjure I 

M. Vieillard**. — Ce sont là des calomnies, M. Vic- 
tor Hugo le sait bien. 

M. Victor Hugo. — Messieurs de la majorité, vous 
avez supprimé la liberté de la presse; voulez-vous sup- 
primer la liberté de la tribune? (Mouvement.) Je ne 
viens pas demander de la faveur, je viens demander de 
la franchise. Le soldat qu'on empêche de faire son 
devoir brise son épée ; si la liberté de la tribune est 
morte, dites-le-moi, afin que je brise mon mandat. Le 
jour où la tribune ne sera plus libre, j'en descendrai 
pour n'y plus remonter. (A drvite : Le beau malheur!) 
La tribune sans liberté n'est acceptable que pour l'ora- 
teur sans dignité. (Profonde sensation.) 

Eh bien ! si la tribune est respectée, je vais voir. Je 
continue. 

Non' après Napoléon le Grand, je ne veux pas de 
NapoléoD le Petit! 



1 Sénateur de l'empire à 30,000 francs par u. 
Sénateur de l'empire, 
ilinùtre de la justice de l'empire, 120,000 franci pu aa. 



Allons! respectez les grandes choses. Trêve aux paro- 
dies! Pour qu'on puisse mettre un aigle sur les dra- 
peaux, il faut d'abord avoir un aigle aux Tuileries! Où 
est l'aigle? (Longs applaudissements.) 

M. Léon Faucher. — L'orateur insulte le président 
de la république. (Oui! oui! à droite.) 

M. le président. — Vous offensez le président de la 
république. (Oui! oui! à droite. — M. Abbatucci'" 
gesticule vivement.) 

M. Victor Hugo. — Je reprends. 

Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, 
j'ai tenu dans mes mains ces journaux, ces brochures, 
ces pamphlets impérialistes ou césaristes, comme on dit 
aujourd'hui. Une idée me frappe, et il m'est impossible 
de ne pas la communiquer à l'assemblée. (Agitation. 
L'orateur poursuit) : Oui, il m'est impossible de ne 
pas la laisser déborder devant cette assemblée. Que 
dirait ce soldat, ce grand soldat de la France, qui est 
couché là, aux Invalides, et à l'ombre duquel on 
s'abrite, et dont on invoque si souvent et si étrange- 
ment le nom? que dirait ce Napoléon qui, parmi tant 
de combats prodigieux, est allé, à huit cents lieues de 
Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite à ce 
grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui 
n'entrevoyait qu'avec horreur la possibilité d'une Eu- 
rope cosaque, et qui, certes, quels que que fussent ses 
instincts d'autorité, lui préférait l'Europe républicaine? 
que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il pou- 
vait voir que son empire, son glorieux et belliqueux 
empire, a aujourd'hui pour panégyristes, pour apolo- 
gistes, pour théoriciens et pour reconstructeurs, qui? 
des hommes qui, dans notre époque rayonnante et libre, 
se tournent vers le nord avec un désespoir qui serait 
risible, s'il n'était monstrueux? des hommes qui, cha- 
que fois qu'ils nous entendent prononcer les mots 
démocratie, liberté, humanité, progrès, se couchent à 
plat ventre avec terreur et se collent l'oreille conlre 
terre pour écouter s'ils n'entendront pas enfin venir le 
canon russe I 

(Longs applaudissements à gauche. Clameurs à 
droite. — Toute la droite se lève et couvre de ses cris 
les dernières paroles de l'orateur. — A l'ordre ! à 
l'ordre ! à l'ordre.) 

Plusieurs ministres se lèvent sur leurs bancs et pro- 
lestent avec vivacité conlre les paroles de l'orateur. Le 
tumulte va croissant Des apostrophes violentes sont 
lancées à l'orateur par un grand nombre de membres. 
MM. Iiineau"", le général Gourgaud et plusieurs autres 
représentants siégeant sur les premiers bancs de la 
droite se font remarquer par leur animation.) 

M. le ministre des affaires étrangères"****. — Vous 
savez bien que cela n'est pas vrai 1 au nom de la 
France, nous protestons ! 



**** Sénateur, 30,000 francs, et ministre des finances de l'empire 
120,000 francs; total, 150,000 francs par an. 
•**"* Le même Proche. 



It 



146 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



M. de Rancé*. — Nous demandons le rappel à 
l'ordre. 

M. di Crouseilbes, ministre de l'instruction publi- 
que". — Faites une application personnelle de vos 
paroles! A qui les appliquez-vous! Nommez! nommez! 

M. le président. — Je vous rappelle à l'ordre, mon- 
sieur Viclor Hugo, parce que, malgré mes avertisse- 
ments, vous ne cessez pas d'insulter. 

Quelques voix a droite. — C'est un insulteur à 
gages ! 

M. Chapot. — Que l'orateur nous dise à qui il 
l'adresse. 

M. de Staplande. — Nommez ceux que vous accusez, 
si vous en avez le courage. {Agitation tumultueuse.) 

Voix diverses a droite. — Vous êtes un infâme 
calomniateur. — C'est une lâcheté et une insolence. (A 
l'ordre! à l'ordre!) 

M. lk président. — Avec le bruit que vous faites, 
vous avez empêché d'entendre le rappel à l'ordre que 
j'ai prononcé. 

M. Victor Hugo. — Je demande à m'expliquer. 
[Murmures bruyants et prolongés.) 

M. de Heeckeren*". — Laissez, laissez-le jouer sa 
pièce! 

M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur. — L'ora- 
teur... {Interruption à gauche.) L'orateur... 

A gauche. — Vous n'avez pas la parole! 

M. le président. — Laissez M. Victor Hugo s'expli- 
quer. Il est rappelé à l'ordre. 

M. lk ministre de l'intéhieir. — Comment! mes- 
sieurs, un orateur pourra insulter ici le président de la 
république... {Bruyante interruption à gauche.) 

M. Victor Hi go. — Laissez-moi m'expliquer! je ne 
vous cède pas la parole. 

M. le président. — Vous n'avez pas la parole. Ce 
n'est pas à vous de faire la police de l'assemblée. 
M. Victor Hugo est rappelé à l'ordre; il demande à 
s'e.fpliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la 
police impossible si vous voulez usurper mes fonctions. 

M. Victor Hugo. — Messieurs, vous allez voir le 
danger des interruptions précipitées. {Plus haut ! plus 
haut!) J'ai été rappelé à l'ordre, et un honorable mem- 
bre que ne je n'ai pas l'honneur de connaître... 

Un membre sort des bancs de la droite, vient jus- 
qu'au pied de la tribune et dit : 

— C'est moi. 

M. Victor Hugo. — Qui, vous? 

L'interrupteur. — Moi ! 

M. Victor Hugo. — Soit. Taisez-vous. 

L'interrupteur. — Nous n'en voulons pas entendre 
davantage. La mauvaise littérature fait la mauvaise 
politique. Nous protestons au nom de la langue fran- 
çaise et de la tribune française. Portez tout ça à la 
Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo. 

* Commissaire général de police de l'empire, à 40,000 francs 



M. Victor Hcgo. — Vous savez mon nom à ce qu'il 
paraît, et moi je ne sais pas le vôtre. Comment vous 
appelez-vous? 

L'interrupteur. — Bourbousson. 

M. Victor Hugo. — C'est plus que je n'espérais. 
{Long éclat de rire sur tous les bancs. L'interrupteur 
regagne sa place.) 

M. Victor Hugo, reprenant... — Donc, monsieur 
Bourbousson dît qu'il faudrait m'appliquer la censure. 

Voix a droite. — Oui! oui! 

M. Victor Hugo. — Pourquoi? Pour avoir qualifié 
comme c'est mon droit... {dénégations à droite) pour 
avoir qualifié les auteurs des pamphlets cesuristes... 
{Réclamations à droite. — M. Victor Hugo se penche 
vers le sténographe du Moniteur et lui demande com- 
munication immédiate delà phrase de son dis-cours qui 
a provagué l'émotion de l'assemblée.) 

Voix a droite. — M. Victor Hugo n'a pas le droit de 
faire changer la phrase au Moniteur. 

M. le président. — L'assemblée s'est soulevée 
contre les paroles qui ont dû être recueillies par le 'sté- 
nographe du Moniteur. Le rappel à l'ordre s'applique à 
ces paroles, telles que vous les avez prononcées, et 
qu'elles resteront certainement. Maintenaut, eu vous 
expliquant, si vous les changez, l'assemblée sera juge. 

M. Victor Hugo. — Comme le sténographe du Moni- 
teur les a recueillies de ma bouche... {Interruptions 
diverses.) 

Plusieurs membres. — Vous les avez changées ! — 
Vous avez parlé au sténographe ! {Bruit confus.) 

M. de Panât, questeur, et autres membres. — Vous 
n'avez rien à craindre. Les paroles paraîtront au Moni- 
teur comme elles sont sorties de la bouche de l'ora- 
teur. 

M. Victor Hugo. — Messieurs, demain, quand vous 
lirez le Moniteur... {rumeurs à droite) quand vous y 
lirez celle phrase que vous avez interrompue et que 
vous n'avez pas entendue, cette phrase dans laquelle 
je dis que Napoléon s'étonnerait, s'indignerait de voir 
que son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui 
pour théoriciens et pour reconstructeurs, qui? des 
hommes qui, chaque fois que nous prononçons les 
mots démocratie, liberté, humanité, progrès, se couchent 
à plat ventre avec terreur, et se cxjllent l'oreille contre 
terre pour écouter s'ils n'entendront pas enfiu venir le 
canon russe... 

Voix a droite. — A qui appliquez-vous cela? 

M. Victor Hugo. — J'ai été rappelé à l'ordre pour 
cela! 

M. de Tréveneuc. — A quel parti vous adressez- 
vous? 

Voix a gauche. — A Romieu! au Spectre rouge! 

M. le président, à M. Victor Hugo. — Vous ne pou- 
vez pas isoler une phrase de votre discours entier. Et 



•* Sénateur de L'empire, à 30,000 francs par an. 
— sénateur de l'empire- 



LA REVISION DE LA CONSTITUTION. 



UT 



tout cela est venu à la suite d'une comparaison insul- 
tante entre l'empereur qui n'est plus et le président de 
la république qui existe. {Agitation prolongée. — t'n 
grand nombre démembres descendent dans l'hémicycle; 
ce n'est qu'avec peine que, sur tordre de M. le président, 
les huissiers font reprendre les places et ramènent un 
peu -le silence.) 

M. Victor Hugo. — Vous reconnaîtrez demain la 
vérité de mes paroles. 

Vi'ix \ droite. — Vous avez dit: Vous. 

M Victob Hugo. — Jamais, et je le dis du haut de 
cette triiiuue, jamais il n'est entré dans mon esprit un 
seul instant Je s'adresser à qui que ce soit dans l'as- 
semblée. (Réclamations et rires bruyants à droite.) 

M. le président. — Alors l'insulte reste toute entière 
pour M. le président de la république. 

M g Heb ki ue.n*. — S'il ne s'agit pas de nous, pour- 
quoi nous le dire, et ne pas réserver la chose pour 
nattent ? 

M. Victor Hugo, se tournant vers M. le président. 
— Vous voyez bien que la majorité se prétend insultée. 
Ce n'est pas du président de la république qu'il s'agit 
maintenant I 

\! le président. — Vous l'avez traîné aussi bas que 
possible... 

M. Victor Hugo. — Ce n'est pas là la question ! 

M. le président. — Dites que vous n'avez pas voulu 
insulter M. le président de la république dans votre 
parallèle, à la bonne heure ! {L'agitation continue; des 
apostrophes d'une extrême violence sont adressées à 
l'orateur et échangées entre plusieurs membres de droite 
et de gauche. M. Lefebvre-Duruflt', s'-approa/uuil de la 
tribune, remet a l'orateur une feuille de papier qu'il le 
prie de lire.) 

M. VicToa Hugo, après avoir lu. — On me transmet 
l'observation que voici, et à laquelle je vais donner 
immédiatement satisfaction. Voici: 

« Ce qui a révolté l'assemblée, c'est que vous avez 
dit vous, et que vous n'avez pas parlé indirectement. » 

L'auteur de cette observation reconnaîtra demain, en 
lisant le Moniteur, que je n'ai pas dit bous, que j'ai 
pari- indirectement, que je ne me suis adressé à personne 
directement dans l'assemblée. Et je répète que je ne 
m'adresse à personne. 

Faisons cesser ce malentendu. 

Voix a droite. — Bien! bienl Passez outre. 

H. lf. président. — Faites sortir l'assembléede l'état 
on vous l'avez roi-e. 

-leurs, veuillez faire silence. 

M. Victor Hugo. — Vous lirez demain le Moniteur 
qui a recueilli mes paroles, et vous regretterez votre 
précipitation. Jamais je n'ai songé un seul instant à un 
seu membre de cette assemblée, je le déclare, et ie 
laisse mou rappel à l'ordre sur la conscience de M. t 
président. (Mouvement. — Très bienl très bienl) 

1 Sénateur. 



Encore un instant, et je descends de la tribune. 

(Le silence sr rétablit sur tous les bancs. L'orateur 
se tourne vers la droite.) 

Uonarchie Légitime, monarchie impériale! qu'est-ce 
que vous nous voulez? Nous sommes les hommes d'ut 
autre Age. Pour nous, il n'y a de fleurs de lys qu'à 
Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu'à Kylau et à Wagram. 

Je vous l'ai déjà dit, vous êtes le passé. De quel il] oit 
mettez-vous le présent enquestiou? qu'y a-t-il de com- 
mun enlre vous et lui? Contre qui et pour qui vous 
coalisez-vous? Et puis, que signilie cette coalition? 
Qu'est-ce que c'est que cette alliance ? Qu'est-ce que 
c'est que cette main de l'empire que je vois dans la 
main de la légitimité? Légitimistes, l'empire a tué le 
duc d'Enghien! Impérialistes, la légitimité a fusillé 
Murât! (Vive impression.) 

Vous vous touchez les mains ; prenez garde, vous 
mêlez des taches de sang! (Sensation.) 

Et puis qu'espérez- vous ? détruire la république 1 
Vous entreprenez là une besogne rude. Y avez-vous 
bien songé? Quand un ouvrier a travaillé dix-huit 
heures, quand un peuple a travaillé dix-huit siècles, et 
qu'ils ont enfin l'un et l'autre reçu leur payement, allez 
donc essayer d'arracher à cet ouvrier son salaire et à 
ce peuple sa république! 

Savez-vous ce qui fait la république forte? savez- 
vous ce qui la l'ait invincible? savez-vous ce qui la fait 
indestructible? Je vous l'ai dit en commençant, et en 
terminant je vous le répète, c'est qu'elle est la somme 
du labeur des générations, c'est qu'elle est le produit 
accumulé des efforts antérieurs, c'est qu'elle est un 
résultat historique autant qu'un fait politique, c'est 
qu'elle fait pour ainsi dire partie du climat actuel de la 
civilisation, c'est qu'elle est la forme absolue, suprême, 
nécessaire, du temps où nous vivons, c'est qu'elle est 
l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations 
ont respiré cet air-là, prenez-en votre parti, elles ne 
peuvent plus en respirer d'autre! Oui, savez-vous ce 
qui fait que la république est impérissable ? C'est 
qu'elle s'identifie d'un côté avec le siècle, et de l'autre 
avec le peuple! elle est l'idée de l'un et la couronne de 
l'autre ! 

Messieurs les révisionnistes, je vous ai demandé ce 
que vous vouliez. Ce que je veux, moi, je vais vous le 
dire. Toute ma politique, la voici en deux mots. Il faut 
supprimer dans l'ordre social un certain degré de mi- 
sère, et dans l'ordre politique une certaine nature 
d'ambition. Plus de paupérisme et plus de monar- 
chisme. La France ne sera tranquille que lorsque, par 
la puissance des institutions qui donneront du travail 
et du pain aux uns et qui ôteront l'espérance aux 
autres, nous aurons vu disparaître du milieu de nous 
tous ceux qui tendent la main, depuis les mendiants 
jusqu'aux prétendants. (Explosion d'applaudissements. 
— Cris et murmures à droite.) 

M. le président. — Laissez donc finir, pour l'amour 
de Dieul (On rit.) 






148 



AVANT L'EXIL. — ASSEMBLEE LEGISLATIVE. 



M. Belin. — Pour l'amour du dîner. 

M. le président. — Allons! de grâce! de grâce! 

M. Victou Hugo. — Messieurs, il y a deux sortes de 
questions, les questions fausses et les questions vraies. 

L'assistance, le salaire, le crédit, l'impôt, le sort 
des classes laborieuses... — eh! mon Dieu! ce sont là 
des questions toujours négligées, toujours ajournées! 
Souffrez qu'on vous en parle de temps en temps! Il 
s'agit du peuple, messieurs! Je continue. — Les souf- 
frances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'en- 
fant, l'éducation, la pénalité, la production, la consom- 
mation, la circulation, le travail, qui contient le pain 
de tous, le suffrage universel, qui contient le droit 
de tous, la solidarité entre hommes et entre peuples, 
l'aide aux nationalités opprimées, la fraternité fran- 
çaise produisant par son rayonnement la fraternité 
turopéenne, — voilà les questions vraies. 

La légitimité, l'empire, la fusion, l'excellence de la 
monarchie sur la république, les thèses philosophiques 
qui sont grosses de barricades, le choix entre les pré- 
tendants, — voilà les fausses questions. 

Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les 
questions vraies pour les fausses questions; vous quit- 
tez les questions vivantes pour les questions mortes. 
Quoi! c'est là votre intelligence politique! Quoi! c'est 
là le spectacle que vous nous donnez! Le législatif et 
l'exécuiif se querellent, les pouvoirs se prennent au 
collet; rien ne se fait, rien ne va; de vaines et pi- 
toyables disputes; les partis tiraillent la constitution 
dans l'espoir de déchirer la république; les hommes 
se démentent, l'un oublie ce qu'il a juré, les autres 
oublient ce qu'ils ont crié; et pendant ces agitations 
misérables, le temps, c'est-à-dire la vie, se perd ! 

Quoi! c'est là la situation que vous nous faites! la 
neutralisation de toute autorité par la lutte, l'abaisse- 
ment, et, par conséquent, l'effacement du pouvoir, la 
stagnation, la torpeur, quelque chose de pareil à la 
mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion. 
Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. 
Pas de gouvernement! 

Et cela, dans quel moment? 

Au moment où, plus que jamais, une puissante 
Initiative démocratique est nécessaire! au moment où 
la civilisation, à la veille de subir une solennelle 
épreuve, a, plus qu» jamais, besoin de pouvoirs actifs, 



intelligents, féconds, réformateurs, sympathiques aux 
souffrances du peuple, pleins d'amour et, par consé- 
quent, pleins de force ! au moment où les jours trou- 
blés arrivent! au moment où tous les intérêts semblent 
prêts à entrer en lutte contre tous les principes! au 
moment où les problèmes les plus formidables se 
dressent devant la société et l'attendent avec des som- 
mations à jour fixe! au moment où 1852 s'approche, 
masqué, effrayant, les mains pleines de questions 
redoutables! au moment où les philosophes, les publi- 
cistes, les observateurs sérieux, ces hommes qui ne 
sont pas des hommes d'état, qui ne sont que des 
hommes sages, attentifs, inquiets, penchés sur l'avenir, 
penchés sur l'inconnu, l'œil fixé sur toutes ces obscu- 
rités accumulées, croient entendre distinctement le 
bruit monstrueux de la porte des révolutions qui se 
rouvre dans les ténèbres. (Vive et universelle émotion. 
Quelques rires à droite.) 

Messieurs, je. termine. Ne nous le dissimulons pas, 
cette discussion, si orageuse qu'elle soit, si profondé- 
ment qu'elle remue les masses, n'est qu'un prélude. 

Je le répète, l'année 1852 approche. L'instant ar- 
rive où vont reparaître, réveillées et encouragées par 
la loi fatale du 31 mai, armées par elle pour leur der- 
nier combat contre le suffrage universel garrotté, toutes 
ces prétentions dont je vous ai parlé, toutes ces légi- 
timités antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! 
L'instant arrive où une mêlée terrible se fera de toutes 
les formes déchues, impérialisme, légitimisme, 'droit 
de la force, droit divin, livrant ensemble l'assaut au 
grand droit démocratique, au droit humain! Ce jour- 
là, tout sera, en apparence, remis en question. Grâce 
aux revendications opiniâtres du passé, l'ombre cou- 
vrira de nouveau ce grand et illustre champ de bataille 
des idées et du progrès qu'on appelle la France. Je 
ne sais pas ce que durera cette éclipse, je ne sais pas 
ce que durera ce combat ; mais ce que je sais, ce qui 
est certain, ce que je prédis, ce que j'aflirme, c'est 
que le droit ne périra pas! c'est que, quand le jour 
reparaîtra, on ne retrouvera debout que deux combat- 
tants, le peuple et Dieu! (Immense acclamation. — 
Tous les membres de la gauche reçoivent l'orateur au 
pied de la tribune et lui serrent la main. La séance est 
suspendue pendant dix minutes, malgré la voix <U 
M. Dupin et les cris des huissiers.) 



. 



CONGRÈS DE LA PAIX A PARIS 



DISCOURS D'OUVERTURE 



21 août 1849 



M. Victor Hugo est élu président. M. Cobden eut élu vice- 
prés' Vnt. 

M Victor Hugo se lève et dit : 

Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des 
points du globe les plus éloignés, le cœur plein d'une 
pensée religieuse et sainte. Vous comptez ' dans vos 
rangs des publicistes, des philosophes, des ministres 
des cultes chrétiens, des écrivains éminents, plusieurs 
de ces hommes considérables, de ces hommes publics 
et populaires qui sont les lumières de leur nation. 
Vous avez voulu dater de Paris les déclarations de 
cette réunion d'esprits convaincus et graves, qui ne 
veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui 
veulent le bien de tous les peuples. (Applaudissements.) 
Vous venez ajouter aui principes qui dirigent aujour- 
d'hui les hommes d'état, les gouvernants, les légis- 
lateurs, un principe supérieur. Vous venez tourner en 
quelque sorte le dernier et le plus auguste feuillet de 
l'évangile, celui qui impose la paix aux enfants du 
même Dieu, et, dans cette ville qui n'a encore décrété 
que la fraternité des citoyens, vous venez proclamer la 
fraternité des hommes. 

Soy.^2. les bienvenus! [Long mouvement.) 

En présence d'une telle pensée et d'un tel acte, il 
ne peut y avoir place pour un remerciement person- 
nel. Permettez-moi donc, dans les premières paroles 
que je prononce devant vous, d'élever mes regards 
pJu> haut que moi-même, et d'oublier, en quelque 
lorte, le grand honneur que vous venez de me confé- 
rer, pour ne songer qu'à la grande chose que vous 
voulez faire. 

Messieurs, cette pensée religieuse, la paix univer- 
tell», toutes les nations liées entre elles d'un lien 



commun, l'évangile pour loi suprême, la médiation 
substituée à la guerre, cette pensée religieuse est-elle 
une pensée pratique? cette idée sainte est-elle une 
idée réalisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme 
on parle aujourd'hui, beaucoup d'hommes politiques 
vieillis, comme on dit, dans le maniement des affaires, 
répondent : Non. Moi, je réponds avec vous, je réponds 
sans hésiter, je réponds : Oui! (applaudissements) et 
je vais essayer de le prouver tout à l'heure. 

Je vais plus loin; je ne dis pas seulement : C'est 
un but réalisable, je dis : C'est un but inévitable; on 
peut en retarder ou en hâter l'avènement, voilà tout. 

La loi du monde n'est pas et ne peut pas être dis- 
tincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est 
pas la guerre, c'est la paix. (Applaudissements.) Les 
hommes ont commencé par la lutte, comme la création 
par le chaos. (Bravo! bravo!) D'où viennent-ils? De la 
guerre; cela est évident. Mais où vont-ils? A la paix; 
cela n'est pas moins évident. 

Quand vous affirmez ces hautes vérités, il est tout 
simple que votre affirmation rencontre la négation; i. 
est tout simple que votre foi rencontre l'incrédulité; il 
est tout simple que, dans cette heure de nos troubles 
et de nos déchirements, l'idée de la paix universelle 
surprenne et choque presque comme l'apparition de 
l'impossible et de l'idéal; il est tout simple que l'on 
crie à l'utopie; et, quant à moi, humble et obscur 
ouvrier dans cette grande œuvre du dix-neuvième 
siècle, j'accepte cette résistance des esprits sans qu'elle 
m'étonne ni me décourage. Est-il possible que vous ne 
fassiez pas détourner les têtes el fermer les yeux dans 
une sorte d'éblouissement, quand, au milieu des ténè- 
bres aui pèsent sur nous, vous ouvrez brusquement U 
porte rayonnante de l'avenir? (Applaudissements.) 



150 



AVANT L'EXIL. 



CONGRES DE LA PAIX. 



Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siècles, à 
l'époque où la guerre existait de commune à commune, 
de ville à ville, de province à province, si quelqu'un 
eût dit à la Lorraine, à la Picardie, à la Normandie, à 
la Bretagne, à l'Auvergne, à la Provence, au Dauphiné, 
à la Bourgogne : Un jour viendra où vous ne vons ferez 
plus la guerre, un jour viendra où vous ne lèverez plus 
d'hommes d'armes les uns contre les autres, un jour 
viendra où l'on ne dira plus : — Les normands ont 
attaqué les picards, les lorrains ont repoussé les bour- 
guignons. Vous aurez bien encore des différends à 
régler, des intérêts à débattre, des contestations à 
résoudre, mais savez- vous ce que vous mettrez à la 
place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous 
mettrez à la place des gens de pied et de cheval, des 
canons, des fauconneaux, des lances, des piques, des 
épées? Vous mettrez une petite boîte de sapin que 
vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boîte il 
sortira, quoi! une assemblée! une assemblée en laquelle 
vous vous sentirez tous vivre, une assemblée qui sera 
comme votre àme à tous, un concile souverain et popu- 
laire qui décidera, qui jugera, qui résoudra tout en loi, 
qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir 
la justice dans tous les cœurs, qui dira à chacun : Là 
finit ton droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! 
vivez en paix! (Applaudissements.) Et ce jour-là, vous 
vous sentirez une pensée commune, des intérêts com- 
muns, une destinée commune ; vous vous embrasserez, 
vous vous reconnaîtrez fils du même sang et de la 
même race ; ce jour-là, vous ne serez plus des peuplades 
ennemies, vous serez un peuple; vons ne serez plus la 
Bourgogne, la Normandie, la Bretagne, la Provence, 
vous serez la France. Vous ne vous appellerez plus la 
guerre, vous vous appellerez la civilisation. 

Si quelqu'un eût dit cela à cette époque, messieurs, 
tous les hommes positifs, tous les gens sérieux, tous 
les grands politiques d'alors se fussent écriés : — Oh! 
le songeur! Oh! le rêve-creux 1 Comme cet homme 
connaît peu l'humanilé! Que voilà une étrange folie et 
une absurde chimère 1 — Messieurs, le temps a marché, 
et cette chimère, c'est la réalité. (Mouvement.) 

Et. j'insiste sur ceci, l'homme qui eût fait cette 
prophétie sublime eût été déclaré fou par les sages, 
pour avoir entrevu les desseins de Dieu ! (Nouveau mou- 
vement.) 

Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux 
qui disent avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous 
disons à la France, à l'Angleterre, à la Prusse, à l'Au- 
triche, à l'Espagne, à l'Italie, à la Russie, nous leur 
disons : 

Un jour viendra où les armes vous tomberont des 
mains, à vous aussi! Un jour viendra où la guerre 
paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre 
Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre 
Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle 
paraîtrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, 
entre Bobton et Philadelphie. Un jour viendra où vous 



Fiance, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous 
Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans 
perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse indivi- 
dualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité 
supérieure, et vous constituerez la fraternité euro- 
péenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, 
la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes dos pro- 
vinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendr» 
où il n'y aura plus d'autres champs de bataille qui 
les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ou- 
vrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les 
bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage 
universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un 
grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le 
parlement est à l'Angleterre, ce que la diète esta l'Alle- 
magne, ce que l'assemblée législative est à la France 1 
(Applaudissements.) Un jour viendra où l'on montrera 
un canon dans les musées comme on y montre aujour- 
d'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela 
ait pu être! (Rires et bravos.) Un jour viendra où l'on 
verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amé- 
rique, les États-Unis d'Europe (applaudissements), placés 
en face l'un de l'autre, se tendant la main pur-dessus 
les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, 
leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le 
globe, colonisant les déserts, améliorant la création 
sous le regard du créateur, et combinant ensemble, 
pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infi- 
nies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu! 
(Lonr/s applaudissements.) 

Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour 
l'amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous 
vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus 
impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à 
l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ou- 
vrage d'un siècle. 

Et français, anglais, belges, allemands, russes, 
slaves, européens, américains, qu'avons-nous à faire 
pour arriver le plus tôt possible à ce grand jour? Nous 
aimer. (Immenses applaudissements.) 

Nous aimer! Dans cette œuvre immense de la pacifi- 
cation, c'est la meilleure manière d'aider Dieu ! 

Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y 
atteindre, ce qu'il fait de toutes parts! Voyez que de 
découvertes il fait sortir du génie humain, qui toutes 
vont à ce but, la paix! Que de progrès, que de simpli- 
fications ! Comme la nature se laisse de plus en plus 
dompter par l'homme ! comme la matière devient de 
plus en plus l'esclave de l'iutelligence et la servante de 
la civilisation! comme les causes de guerre s'évanouis- 
sent avec les causes de souffrance! comme les peuples 
lointains se touchent I comme les distances se rappro- 
chent ! Et le rapprochement, c'est le commencement 
de la fraternité. 

Grâce aux chemins de fer, l'Europe bientôt ne sera 
pas plus grande que ne l'était la Fiance au moyen âge! 
Grâce aux navires à vapeur, on traverse aujourd'hui 



DISCOURS D'OUVERTURE. 



151 



l'Océan plus aisément qu'on ne traversait autn 
Médit'Trauée ! Avant peu, l'homme parcourra la terre 
com;ne les dieux d'Homère parcouraient le ciel, en 
trois |ias. Encore quelques années, et le (il électrique 
de la concorde enlourera le globe et étreindra le 
monde. 'Applaudissements.) 

Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensem- 
ble, ce vaste concours <f efforts et d'événements, tous 
marqués du doisrt de Dieu: quand je SODge à ce but 
magnilique, le bien-être des hommes, la paix; quand je 
considère ce que la providence fait pour et ce que la 
politique fait contre, une réflexion douloureuse solfie 
à mou esprit. 

Il résulte des statistiques et des budgets comparés 
que les nations européennes dépensent tous les ans, 
pour l'entretien de leurs armées, une somme qui n'est 
pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y ajoute 
l'entretien du matériel des établissements de guerre, 
s'clè.e à trois milliards. Ajoutez-y encore le produit 
perdu des journées de travail de plus de deux millions 
d'hommes, les plus sains, les plus vigoureux, les plus 
jeunes, l'élite des populations, produit que vous ne 
pouvez pas évaluer à moins d'un milliard, et vous 
arrivez à ceci que les armées permanentes coû- 
tent annuellement à l'Europe quatre milliards. Mes- 
sieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en 
trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt- 
huit milliards a été dépensée pendant la paix pour la 
guerre! (Sensation.) Supposez que les peuples d'Eu- 
rope, au lieu de se défier les uns des autres, de 
se jalouser, de se haïr, se fussent aimés; supposes 
qu'ils se fussent dit qu'avant même d'être français, ou 
anglais, ou allemand, on est homme, et que, si les na- 
tions sont des patries, l'humanité est une famille. Et 
maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, 
si follement et si vainement dépensée par la défiance, 
faites-la dépenser par la confiance! ces cent vingt-huit 
milliards donnés à la haine, donnez-les à l'harmonie ! 
ces cent vingt-huit milliards donnés à la guerre, donnez- 
paix ! Applaudissements.) donnez-les au tra- 
vail, a l'intelligence, à l'industrie, au commerce, à la 
lion, à l'agriculture, aux sciences, aux arts, et 
représentez-vous le résultat. Si, depuis trente-deux 
ans, cette gigantesque somme de cent vingt-huit mil- 
liards avait été dépensée de cette façon, l'Amérique, de 
son côté, aidant l'Europe, savez-vous ce qui serait ar- 
riv- ' l.a face du monde serait changée! les isthmes 
seraient coupés, les fleuves creusés, les montagnes per- 
cées, les chemins de fer couvriraient les deux conti- 
nents, la marine marchande du globe aurait centuplé, 
et il n'y aurait plus nulle part ni landes, ni jachères, 
ni marais; on bâtirait des villes là où il n'y a encore 
que des solitudes ; on creuserait des ports là où il n'y 
■ encore que des écueils ; l'Asie serait rendue à la 
civilisation, l'Afrique serait rendue à l'homme; la ri- 
aillirait de toutes parts de toutes les veines du 
globe s.. us le travail de tous les hommes, et la misère 



s'évanouirait ! El savez-vous ce qui s'évanouirait avec 
la misère ? Les révolutions. [Bravos prolongés.) Oui, la 
face du monde serait changée! Au lieu de se déchirer 
entre soi, on se répandrait pacifiquement sur l'univers! 
Au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies! 
Au lieu d'apporter la barbarie à la civilisation, on ap- 
porterait la civilisation à la barbarie ! [Nouveaux ap- 
plaudissements.) 

Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la préoc- 
cupation de la guerre jette les nations et les gouver- 
nants; si les cent vingt-huit milliards qui ont été 
donnés par l'Europe depuis trente-deux ans à la guerre 
qui n'existait pas avaient été donnés à la paix qui exis- 
tait, disons-le, et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu 
en Europe de ce qu'on y voit en ce moment; le conti- 
nent, au lieu d'être un champ de bataille, serait un 
atelier; et, au lieu de ce spectacle douloureux et ter- 
rible, le Piémont abattu, Rome, la ville éternelle, li- 
vrée aux oscillations misérables de la politique humaine, 
la Hongrie et Venise qui se débattent héroïquement, la 
France inquiète, appauvrie et sombre, la misère, le 
deuil, la guerre civile, l'obscurité sur l'avenir; au lieu 
de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux 
l'espérance, la joie, la bienveillance, l'effort de tous 
vers le bien-être commun, et nous verrions partout se 
dégager de la civilisation en travail le majestueux rayon- 
nement de la concorde universelle. (Bravo! bravo ! — 
Applaudissements.) 

Chose digne de méditation! ce sont nos précautions 
contre la guerre qui ont amené les révolutions. On a 
tout fait, on a tout dépensé contre le péril imaginaire. 
On a aggravé ainsi la misère, qui était le péril réel. 
On s'est fortifie contre un danger chimérique, on a 
tourné ses regards du côté où n'était pas le point noir, 
on a vu les guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a 
pas vu les révolutions qui arrivaient. (Lonjs applau- 
dissements.) 

Messieurs, ne désespérons pas pourtant. Au con- 
traire, espérons plus que jamais ! Ne nous laissons pas 
effrayer par des commotions momentanées, secousses 
nécessaires peut-être des grands enfantements. Ne 
soyons pas injustes pour les temps où nous vivons, ne 
voyons pas noire époque autrement qu'elle n'est. C'est 
une prodigieuse et admirable époque après tout, et le 
dix-neuvième siècle sera, disons-le hautement, la plus 
grande page de l'histoire. Comme je vous le rappelais 
tout à l'heure, tous les progrès s'y révèlent et s'y mani- 
festent à la fois, les uns amenant les autres : chute des 
animosités internationales, effacement des frontières 
sur la carte et des préjugés dans les cœurs, teudanc» à 
à l'unité, adoucissement des mœurs, élévation du ni- 
veau de l'enseignement et abaissement du niveau des 
pénalités, domination des langues les plus littéraires, 
domination des langues les plus littéraires, c'est-à-dire 
les plus humaines ; tout se meut en même temps, éco- 
nomie politique, science, industrie, philosophie, légis- 
lation, et converge au même but, la création du bien- 



"52 



AVANT L'EXIL. 



I (INGRES DE LA PAIX. 



être et de la bienveillance, c'est-à-dire, et c'est là pour 
ma part le but auquel je tendrai toujours, extinction de 
la misère au dedans, extinction de la guerre au debors. 
{Applaudissements.) 

Oui, je le dis en terminant, l'ère des révolutions se 
Terme, l'ère des améliorations commence. Le perfec- 
tionnement des peuples quitte la forme violente, pour 
prendre la forme paisible. Le temps est venu où la 
providence va substituer à l'action désordonnée des 
agitateurs l'action religieuse et calme des pacificateurs. 
(Oui! oui!) 

Désormais, le but de la politique grande, de la poli- 
tique vraie, le voici : faire reconnaître toutes les natio- 
nalités, restaurer l'unité historiquedes peuples et rallier 
cette unité à la civilisation par la paix, élargir sans 
cesse le groupe civilisé, donner le bon exempl». aux 



peuples encore barbares, substituer les arbitrages aui 
batailles; enfin, et ceci résume tout, faire prononcer 
par la justice le dernier mot que l'ancien monde faisait 
prononcer par la force. (Profonde sensation.) 

Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensée 
nous encourage, ce n'est pas d'aujourd'hui que le genre 
humain est en marche dans cette voie providentielle. 
Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier 
pas, et par son exemple séculaire elle a dit aux peu- 
ples : Vous êtes libres. La France a fait le second pas, et 
elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Mainlenan 
faisons le troisième pas, et tous ensemble, France 
Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amé- 
rique, disons aux peuples : Vous êtes frères I (Immense 
acclamation. — L'orateur se rassied au milieu des 
applaudissemen ts . ) 







II 



CLOTURE DU CONGRÈS DE LA PAIX 



24 août 1849 



Messieurs, vous m'a.ez permis de vous adresser 
quelques paroles de bienvenue; permettez-moi de. vous 
«dresser quelques paroles d'adieu. 

Je serai très court, l'heure est avancée, j'ai présent 
i l'esprit l'article 3 du règlement, et, soyez tranquilles, 
je ne m'exposerai pas à me faire rappeler à l'ordre par 
le président. (On rit.) 

Nous allons nous séparer, mais nous resterons 
unis par le cœur. (Oui! oui!) Nous avons désormais 
une pensée commune, messieurs; et une commune 



pensée, c'est, en quelque sorte, une commune patrie 
{Sensation.) Oui, à dater de ce jour, nous tous qui 
sommes ici, nous sommes compatriotes! (Oui! oui 1 ) 

Vous avez pendant Uois jours délibéré, discuté, 
approfondi, avec sagesse et dignité, de graves ques- 
tions, et à propos de ces questions, les plus hautes que 
puisse agiter l'humanité, vous avez pratiqué noblement 
les grandes mœurs des peuples libres. 

Vous avez donné aux gouvernements des conseil», 
des conseils amis qu'ils entendront, n'en doutez pmi 

28 



154 



AVANT L'EXIL. — CONGRÈS DE LA PAIX. 



{Oui! oui!) Des voix éloquentes se sont élevées parmi 
tous, de généreux appels ont été faits à tous les 
gentiment: magnanimes de l'homme et du peuple; vous 
avez déposé dans les esprits, en dépit des préjugés 
et des inimitiés internationales, le germe impérissable 
de la paix universelle. 

Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que 
nous avons sous les yeux depuis trois jours? C'est 
l'Angleterre serrant la main de la France, c'est l'Amé- 
rique serrant la main de l'Europe, et quant à moi, je 
ne sache rien de plus grand et de plus beau ! {Explo- 
lion d'applaudissements.) 

Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans 
tos pays le cœur plein de joie, dites-y que vous venei 
de chez vos compatriotes de France. {Mouvement. — 
Longue acclamation.) Dites que vous y avez jeté les 
bases de la paix du monde, répandez partout cette 
bonne nouvelle, et semez partout cette grande pensée. 

Après les voix considérables qui se sont fait enten- 
dre, je ne rentrerai pas dans ce qui vous a été expli- 
qué et démontré, mais permettez-moi de répéter, pour 
clore ce congrès solennel, les paroles que je prononçais 
en l'inaugurant. Ayez bon espoir 1 ayez bon courage ! 
L'immense progrès définitif qu'on dit que vous rêvez, 
et que je dis que vous enfantez, se réalisera. {Bravo! 
bravo!) Songez à tous les pas qu'a déjà faits le genre 
humain ! Méditez le passé, car le passé souvent éclaire 
l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces pour 
Totre foi. 

Oui, le passé et l'histoire, voilà nos points d'appui. 
Tenez, ce matin, à l'ouverture de cette séance, an 
moment où un respectable orateur chrétien* tenait vos 
âmes palpitantes sous la grande et pénétrante éloquence 
de l'homme cordial et du prêtre fraternel, en ce 
moment-là, un membre de celte assemblée, dont 
j'ignore le nom, lui a rappelé que le jour où nous som- 
mes, le 24 août, est l'anniversaire de la Saint-Barthé- 
lémy. Le prêtre catholique a détourné sa tête vénérable 
et a repoussé ce lamentable souvenir. Eh bien! ce sou- 
venir, je l'accepte, moil {Profonde et universelle im- 
pression.) Oui, je l'accepte I {Mouvement prolongé.) 

Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante 
et dix-sept années, à pareil jour, Paris, ce Paris où vous 
êtes, s'éveillait épouvanté au milieu de la nuit. Une 
cloche, qu'on appelait la cloche d'argent, tintait au 

* M. I «bbé Deguerry, curé de U Madeleiue. 



palais de justice, les catholiques couraient aux armes, 
les protestants étaient surpris dans leur sommeil, et un 
guet-apens, un massacre, un crime où étaient mêlées 
toutes les haines, haines religieuses, haines civiles, 
haines politiques, un crime abominable s'accomplis- 
sait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce même jour, dans 
cette même ville, Dieu donne rendez-vous à toutes ces 
haines et leur ordonne de se convertir en amour. 
{Tonnerre d'applaudissements.) Dieu retire à ce funèbre 
anniversaire sa signification sinistre; où il y avait une 
tache de sang, il met un rayon de lumière {long mou- 
vement) ; à la place de l'idée de vengeance, de fana- 
tisme et de guerre, il met l'idée de réconciliation, de 
tolérance et de paix; et grâce à lui, par sa volonté, 
grâce aux progrès qu'il amène et qu'il commande, 
précisément à cette date fatale du 24 août, et pour 
ainsi dire presque à l'ombre de cette tour encore 
debout qui a sonné la Saint-Barthélémy, non seulement 
anglais et français, italiens et allemands, européens et 
américains, mais ceux qu'on nommait les papistes et 
ceux qu'on nommait les huguenots se reconnaissent 
frères {mouvement prolongé) et s'unissent dans un étroit 
et désormais indissoluble embrassement. {Explosion de 
bravos et d'applaudissements. — M. l'abbé Deguerry et 
M. le pasteur Coquerel s'embrassent devant le fauteuil 
du président. — Les acclamations redoublent dans 
l'assemblée et dans les tribunes publiques. — if. Victor 
Hugo reprend.) 

Osez maintenant nier le progrès ! {Nouveaux applau- 
dissements.) Mais, sachez-le bien, celui qui nie le pro- 
grès est un impie, celui qui nie le progrès nie la provi- 
dence, car providence et progrès c'est la même chose, et 
le progrès n'est qu'un des noms humains du Dieu éternel ! 
{Profonde et universelle sensation. — Bravo ! bravo !) 

Frères, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux 
générations futures. {Applaudissements répétés,) Oui, 
que ce jour soit un jour mémorable, qu'il marque la 
fin de l'effusion du sang humain, qu'il marque la fin 
des massacres et des guerres, qu'il inaugure le com- 
mencement de la concorde et de la paix du monde, et 
qu'on dise : — Le 24 août 1872 s'efface et disparaît 
sous le 24 août 1849 ! {Longue et unanime utclamation. 
— L'émotion est à son comble; les bravos éclatent de 
toutes parts; les anglais et les américains se lèvent en 
agitant leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, 
et, sur un signe de M. Cnbden, ils poussent lep» 
nourr i 



COUR D'ASSISES 



1851 



POUR CHARLES HUGO* 

LA PEINE DE MORT 
cour d'assises de la seine (Procès de l'Événement) 

il juin 1851 



Messieurs les jurés, aux premières paroles que 
M. l'avocat général a prononcées, j'ai cru un moment 
qu'il ri Mail abandonner l'accusaliou. Cette illusion n'a 
pas longtemps duré. Après avou' fait de vains efforts 
pour c.iConscrire et amoindrir le débat, le ministère 
public a été entraîné, par la nature même du sujet, à 
des développements qui ont rouvert tous les aspects de 
la 4 uestioD, et, malgré lui, la question a repris toute sa 
fraudeur. Je ne m'en plains pas. 

J'aborde immédiatement l'accusation. Mais, aupara- 
vant, commençons par bien nous entendre sur un mot. 
Les bonnes définitions font les bonnes discussions. Ce 
mot « respect dû aux lois », qui sert de base à l'accu- 
sation, quelle portée a-t-il? que signifie-t-il? quel est 
son vrai sens? Évidemment, et le ministère public lui- 
rrême me parait résigné à ne point soutenir le con- 
traire, ce mot ne peut signifier suppression, sous pré- 
texte de respect, de la critique des lois. Ce mot signifie 
lout simplement respect de l'exécution des lois. Pas 
»utre chose. 11 permet la critique, il permet le blâme, 
même sévère, nous en voyons des exemples tous les 
jours, et même a l'endroit de la constitution, qui est 
lupérieure aux lois. Ce mot permet l'invocation au 

* L'r. tT»<-onniar de la Nièvre, Montcharmoot. condamné k mort, fut 
conduit, pour y être eieruté, dan» le prtit village où avait été commit 
le crime. 

Le patient était doué d'une grande force physique; le bourreau et 
■et aides ne purent l'arracher de 11 charrette. L'exécution* fut suspen- 
du- ; ij fallut attendre du renfort. Quand les exécuteurs furent ea 



pouvoir législatif pour abolir une loi dangereuse. Il 
permet enfin qu'on oppose à la loi un obstacle moral. 
Mais il ne permet pas qu'on lui oppose un obstacle 
matériel. Laissez exécuter une loi, même mauvaise, 
même injuste, même barbare, dénoncez-la à l'opinion, 
dénoncez-la au législateur, mais laissez-la exécuter. 
Dites qu'elle est mauvaise, dites qu'elle est injuste, dites 
qu'elle est barbare, mais laissez-la exécuter. La critique, 
oui ; la révolte, non. Voilà le vrai sens, le sens unique 
de ce mot, respect des lois. 

Autrement, messieurs, pesez ceci. Dans cette grave 
opération de l'élaboration des lois, opération qui com- 
prend deux fonctions, la fonction de la presse, qui cri- 
tique, qui conseille, qui éclaire, et la fonction du légis- 
lateur, qui décide, — dans cette grave opération, dis-je, 
la première fonction, la critique, serait paralysée, et par 
contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais cri- 
tiquées, ei, par conséquent, il n'y aurait pas de raison 
pour qu'elles fussent jamais améliorées, jamais réfor- 
mées, l'assemblée nationale législative serait parfaite- 
ment inutile. Il n'y aurait plus qu'à la fermer. Ce n'est 
pas là ce qu'on veut, je suppose. (On rit.) 

Ce point éclairci, toute équivoque dissipée sur le vrai 



nombre, le patient fut ramené devant l'érhafaud, enlevé du tombereau, 
porté sur la bascule, et poussé sous le couteau. 

M. Cunies Hugo, dan? l'Ébênement, raconta co fait arec horreur 
!1 fut traduit levant la cour d'assises de la Seine, sous l'inrulpatiot 
d'avoir manqué ao respect dû à la loi. 

11 fut défendu par son père. 11 fut condamne. (NoU de l'éditeur- 1 , 



AVANT L'EXIL. - COUR D'ASSISZS. 



sens du mot « respect dû aux lois •>, j'entre dans le vit 
de la question. 

Messieurs les jurés, ii y a, dans ce qu'on pourrait 
appeler le vieux code européen, une loi que, depuis 
plus d'uD siècle, tous les philosophes, tous les penseurs, 
tous les vrais hommes d'état, veulent effacer du livre 
vénérable de la législation universelle ; une loi que Bec- 
caria a déclarée impie et que Fraûklin a déclarée abo- 
minable, sans qu'on ait fa ■' de procès à Beccaria ni à 
Franklin ; une loi qui, pesant particulièrement sur cette 
portion du peuple qu'accablent encore l'ignorance et la 
misère, est odieuse à la démocratie, mais qui n'est pas 
moins repoussée par les conservateurs intelligents; une 
loi dont le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais 
qu'avec le respect dû à la vieillesse, au malheur et à un 
tombeau dans l'exil, une loi dont le roi Louis-Philippe 
disait : Je l'ai détestée toute ma vie; une loi contre 
laquelle M. de Broglie a éciit, contre laquelle M. Guizot 
a écrit; une loi dont la chambre des députés réclamait 
par acclamation l'abrogation, il y a vingt ans, au mois 
d'octobre 1830, et qu'à la même époque le parlement 
demi-sau\age d'Otahiti rayait de ses codes ; une loi que 
l'assemblée de Francfort abolissait il y a trois ans, et 
que l'assemblée constituante de la république romaine, 
il y a deux ans, presque à pareil jour, a déclarée abolie 
à jamais, sur la proposition du député Charles Bona- 
parte ; une loi que notre constituante de (848 n'a main- 
tenue qu'avec la plus douloureuse indécision et la plus 
poignante répugnance ; une loi qui, à l'heure où je 
parle, est placée sous le coup de deux propositions 
d'abolition, déposées sur la tribune législative ; une loi 
enfin dont la Toscane ne veut plus, dont la Bussie ne 
veut plus, et dont il est temps que la France ne veuille 
plus. Cette loi devant laquelle la conscience humaine 
recule avec une anxiété chaque jour plus profonde, 
c'est la peine de mort. 

Eh bien ! messieurs, c'est cette loi qui fait aujour- 
d'hui ce procès ; c'est elle qui est notre adversaire. J'en 
suis fâché pour M. l'avocat général, mais je l'aperçois 
derrière lui! (Long mouvement.) 

Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'années, je 
croyais, et mo> qui parle j'en avais fait la remarque 
dans des pages que je pourrais vous lire, je croyais, — 
mon Dieu! avec M. Léon Faucher, qui, en 1836, écri- 
Tait dans un recueil, la Revue de Paris, ceci (je cite) : 

« L'échafaud n'apparaît plus sur nos places publiques 
qu'à de rares intervalles, et comme un spectacle que la 
justice a honte de donner. » (Mouvement.) 

Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu'il faut 
l'appeler par son nom, commençait à se rendre justice 
à elle-même, qu'elle se sentait réprouvée, et qu'elle en 
prenait son parti. Elle avait renoncé à la place de 
Grève, au plein soleil, à la foule, elle ne se faisait plus 
crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer 
comme un spectacle. Elle s'était mise à faire ses exem- 
ples le plus obscurément possible, au petit jour, bar- 
rière Saint-Jacques, dans un lieu désert, devant per- 



sonne. Il me semblait qu'elle commençait à se cacher, 
et je l'avais félicitée de cette pudeur. (Nouveau mouve- 
ment.) 

Eh bien ! messieurs, je me trompais, M. Léon Fau- 
cher se trompait. (On rit.) Elle est revenue de cette 
fausse honte. La guillotine sent qu'elle est une institu- 
tion sociale, comme on parle aujourd'hui. Et qui sait? 
peut être même rêve-t-elle- elle aussi, sa restauration. 
(On rit.) 

La barrière Saint-Jacquus, c'est la déchéance. Peut- 
être allons-nous la voir un de ces jours reparaître place 
de Grève, en plein midi, en pleine foule, avec son cor- 
tège de bourreaux, de gendarmes et de crieurs publics, 
sous les fenêtres mêmes de l'hôtel de vilie, du haut 
desquelles on a eu un jour, le 24 février, l'insolence de 
la flétrir et de la mutiler 1 

En attendant, elle se redresse. Elle sent que la société 
ébranlée a besoin, pour se raffermir, comme on dit 
encore, de revenir à toutes les anciennes traditions, et 
elle es! une ancienne tradition. Elle proteste contre 
ces déclamateurs démagogues qui s'appellent Beccarii, 
Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin ; qui 
s'appellent Louis-Philippe, qui s'appellent Broglie et 
Guizot (on rit), et qui osent croire et dire qu'une ma- 
chine a couper des têtes est de trop dans une société 
qui a pour livre l'évangile! (Sensation.) 

Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques. (On 
rit.) Et, le lendemain de ses journées les plus funèbres 
et les plus sanglantes, elle veut qu'on l'admire! Elle 
exige qu'on lui rende des respects! Ou, sinon, elle se 
déclare insultée, elle se porte partie civile, et elle ré- 
clame des dommages-intérêts! (Hilarité générale et pro- 
longée.) 

M. le président. — Toute marque d'approbation est 
interdile, comme toute marque d'improbation. Ces rirei 
sont inconvenants dans une telle quesiion. 

M. Victor Hugo, reprenant. — Elle a eu du sang, ce 
n'est pas assez, elle n'est pas contente, elle veut encore 
de l'amende et de la prison ! 

Messieurs les jurés, le jour où l'on a apporté ch»i 
moi pour mon fils ce papier timbré, cette assignation 
pour cet inqualifiable procès, — nous voyons des chose» 
bien étranges dans ce temps-ci, et l'on devrait y être 
accoutumé, — eh bien ! vous l'avouerai -je, j'ai été frappé 
de stupeur, je me suis dit : 

Quoi! est-ce donc là que nous en sommes T 

Quoi ! à force d'empiétements sur le bon sens, sur 
la raison, sur la liberté de pensée, sur le droit naturel, 
nous en serions là, qu'on viendrait nous demander, noo 
pas seulement le respect matériel, celui-là n'est pas 
contesté, nous le devons, nous l'accordoDs, mais le res- 
pect moral, pour ces pénalités qui ouvrent de3 abimes 
dans les consciences, qui font pâlir quiconque pense, 
que la religion abhorre, abhorret a sanguine; pour ces 
pénalités qui osent être irréparables, sachant qu'elles 
peuvent être aveugles; pour ces pénalités qui trempent 
leur doigt dans le sang humain pour écrire ce com- 



POUR CHARLES HUGO. 



147 



mandement : « Tu ne tueras pas! » pour ces péualilés 
impies qui font douter de l'huinauité quand elles frap- 
pent le coupable, et qui font douter de Dieu quand elles 
frappent l'innocent! Non ! non! non! nous n'en sommes 
pas là! non ! [Vive et universelle sensation.) 

Car, et puisque j'y suis amené, il faut bien vous le 
dire, messieurs les jurés, et vous allez comprendre 
combien devait être profonde mon émotion, le vrai 
coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce 
n'est pas mon (ils, c'est moi. [Mouvement prolongé.) 

Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi, qui de- 
puis vingt-cinq ans, ai combattu sous toutes les formes 
les pénalités irréparables! moi qui, depuis vingt-cinq 
ans, ai défendu en toute occasion l'inviolabilité de la 
vie humaine ! 

Ce crime, défendre l'inviolabilité de la vie humaine, 
je l'ai commis bien avant mon fils, bien plus que mon 
fils. Je me dénonce, monsieur l'avocat général ! Je l'ai 
commis avec toutes les circonstances aggravantes, avec 
prémédita'ion, avec ténacité, avec récidive! {Nouveau 
mouvement.) 

Oui, je le déclare, ce reste des pénalités sauvages, 
cette vieille et inintelligente loi du talion, cette loi du 
sang pour le sang, je l'ai combattue toute ma vie, — 
toute ma vie, messieurs les jurés I — et, tant qu'il me 
restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de 
tous mes elTorts comme écrivain, de tous mes actes et 
de tous mes votes comme législateur, je le déclare 
(M. Victor Hugo Étend le bras et montre le christ qui 
tst au fond de la salle, au-dessus du tribunal) devant 
cette victime de la peine de mort qui est là, qui nous 
regarde et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet 
où, il y a deux mille ans, pour l'éternel enseignement 
des générations, la loi humaine a cloué la loi divine ! 
(Profonde et inexprimable émotion.) 

Ce que mon fils a écrit, il l'a écrit, je le répète, parce 
que je le lui ai inspiré dès l'enfance, parce qu'en même 
temps qu'il est mon fils selon le sang, il est mon fils 
selor ''«prit, parce qu'il veut continuer la tradition de 
son père. Continuer la tradition de son père ! Voilà un 
étrange délit, et pour lequel j'admire qu'on soit pour- 
suivi ! Il était réservé aux défenseurs exclusifs de la 
famille de nous laire voir cette nouveauté I (On rit.) 

Messieurs, j'avoue que l'accusation en présence de 
laquelle nous sommes me confond. 

Comment I une loi serait funeste, elle donnerait à la 
foule des spectacles immoraux, dangereux, dégradants, 
féroces, elle tendrait à rendre le peuple cruel, à de cer- 
tains jours elle aurait des effets horribles, — et les effets 
horribles que produirait cette loi, il serait interdit de 
les signalerl et cela s'appellerait lui manquer de res- 
pect ! et ton en serait comptable devant la justice! et 
il y aurait tant d'amende et tant de prison ! Mais alors, 
c'est bien ! fermons la chambre, fermons les écoles, il 
n'y a plus de progrès possible, appelons-nous le Mogol 
ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation civili- 
sée ! Oui, ce sera plus tôt fait, dites-nous que nous 



sommes en Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on 
appelait la France, mais que ce pays-là n'existe plus, et 
que vous l'avez remplacé par quelque chose qui n'e<t 
plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est certes 
pas la république! (Nouveaux rires.) 

M. le président. — Je renouvelle mon observation. 
Je rappelle l'auditoire au silence; autrement, 'n serai 
forcé de faire évacuer la salle. 

M. Victor Hugo, poursuivant. — Mais voyons, appli- 
quons aux faits, rapprochons des réalités la phraséolo- 
gie de l'accusation. 

Messieurs les jurés, en Espagne, l'inquisition a été 
la loi. Eh bien ! il faut bien le dire, on a manqué de 
respecta l'inquisition. En France, la torture a été la loi. 
Eh bien! il faut bien vous le dire encore, on a manqué 
de respect à la torture. Le poing coupé a été la loi. On 
a manqué... — j'ai manqué de respect au couperet I Le 
fer rouge a été la loi. On a manqué de respect au fer 
rouge ! La guillotine est la loi. Eh bien ! c'est vrai, j'en 
conviens, on manque de respect à la guillotine ! (Mouve- 
ment.) 

Savez-vous pourquoi, monsieur l'avocat général? Je 
vais vous le dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillo- 
tine dans ce gouffre d'exécration où sont déjà tombés, 
aux applaudissements du genre humain, le fer rouge, le 
poing coupé, la torture et l'inquisition! C'est parce 
qu'on veut faire disparaître de l'auguste et lumineux 
sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suflit 
pour le remplir d'horreur et d'ombre, le bourreau ! 
(Profonde sensation.) 

Ah ! et parce que nous voulons cela, nous ébranlons 
la société! Ah ! oui, c'est vrai ! nous sommes des hom- 
mes très dangereux, nous voulons supprimer la guillo- 
tine! C'est monstrueux I 

Messieurs les jurés, vous êtes les citoyens souverains 
d'une nation libre, et, sans dénaturer ce débat, on peut, 
on doit vous parler comme à des hommes politiques. 
Eh bien! songez- y, et, puisque nous traversons un 
temps de révolutions, tirez les conséquences de ce que 
je vais vous dire. Si Louis XVI eût aboli la peine de 
mort, comme il avait aboli la torture, sa tête ne serait 
pas tombée. 93 eût été désarmé du couperet. 11 y aurait 
une page sanglante de moins dans l'histoire, la date 
funèbre du 21 janvier n'existerait pas. Qui donc, en 
présence de la conscience publique, à la face de la France, 
a la face du monde civilisé, qui donc eût osé relever 
l'échafaud pour le roi, pour l'homme dont on aurait pu 
dire : C'est lui qui l'a renversé 1 (Mouvement prolongé.) 

On accuse le rédacteur de YÉvénement d'avoir man- 
qué de respect aui lois ! d'avoir manqué de respect à 
la peine de mort! Messieurs, élevons-nous un peu plus 
haut qu'un texte controversable, élevons-nous jusqu'à 
ce qui fait le fond même de toute législation, jusqu'au 
for intérieur de l'homme. Quand Servan, qui était avo- 
cat général cependant, — quand Servan imprimait aux 
lois criminelles de son temps cette flétrissure mémo- 
' rable: « Nos lois pénales ouvrent toutes les issues à 



158 



AVANT L'EXIL. — COUR D'ASSISES. 



l'accusation, et les ferment presque toutes à l'accusé » ; 
quand Voltaire qualifiait ainsi les juges deCalas : Ah! ne 
meparlez pas de ca juges, moitié singes et moiliêtigres! 
(fin rit) ; quand Chateaubriand, dans le Conservateur, 
appelait la loi du double vote loi sotte et coupable ; 
quand Royer-Col'ard, en pleine Chambre des députés, 
à propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait 
ce cri célèbre : Si vous faites cette loi, je jure de lui 
désobéir; quand ces législateurs, quand ces magistrats, 
quand ces philosophes, quand ces grands esprits, quand 
ces hommes, les uns illustres, les autres vénérables, 
parlaient ainsi, que faisaient-ils ? Manquaient-ils de 
respect à la loi, à la loi locale et momentanée ? c'est 
possible, M. l'avocat général le dit, je l'ignore; mais ce 
que je sais, c'est qu'ils étaient les religieux échos de la 
loi des lois, de la conscience universelle ! Offensaient- 
ils la justice, la justice de leur temps, la justice transi- 
toire et faillible? je n'en sais rien; mais ce que je sais, 
c'est qu'ils proclamaient la justice éternelle. (Mouve- 
ment général d'adhésion.) 

Il est vrai qu'aujourd'hui, on nous a fait la grâce de 
nous le dire au sein même de l'assemblée nationale, on 
traduirait en justice l'athée Voltaire, l'immoral Molière, 
l'ohscène La Fontaine, le démagogue Jean-Jacques 
Rousseau ! (On rit.) Voilà ce qu'on pense, voilà ce qu'on 
avoue, voilà où on est! Vous apprécierez, messieurs les 
jurés I 

Messieurs les jurés, ce droit de critiquer la loi, de la 
critiquer sévèrement, et en particulier et surtout la loi 
pénale, qui peut si facilement empreindre les mœurs 
de barbarie, ce droit de critiquer, qui est placé à côté 
du devoir d'améliorer, comme le flambeau à côté de 
l'ouvrage à faire, ce droit de l'écrivain, non moins 
sacré que le droit du législateur, ce droit nécessaire, ce 
droit imprescriptible, vous le reconnaîtrez par votre 
verdict, vous acquitterez les accusés. 

Mais le ministère public, c'est là son second argu- 
ment, prétend que la critique de l'Événement a été trop 
loin, a été trop vive. Ah! vraiment, messieurs les 
jurés, le fait qui a amené ce prétendu délit qu'on a le 
courage de reprocher au rédacteur de l'Événement, ce 
fait effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de près. 

Quoi, un homme, un condamné, un misérable homme, 
est Iraîné un matin sur une de nos places publiques ; 
là, il trouve l'échafaud. 11 se révolte, il se débat, il 
refuse de mourir. Il est tout jeune encore, il a vingt- 
neuf ans à peine... — Mon Dieu ! je sais bien qu'on va 
médire: C'est un assassin! Mais écoutez!... — Deux 
exécuteurs le saisissent, il a les mains liées, les pieds 
liés, il repousse les deux exécuteurs. Une lutte affreuse 
s'engage. Le condamné embarrasse ses pieds garrottés 
dans l'échelle patibulaire, il se sert de l'échafaud contre 
l'échafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la 
foule. Les exécuteurs, la sueur et la honte au front, 
pâles, haletants, terrifiés, désespérés, — désespérés de 
je ne sais quel horrible désespoir, — courbés sous cette 
réprobation publique qui devrait se borner à condamner 



la peine de mort et qui a tort d'écraser l'instrument pas- 
sif, le bourreau (mouvement), les exécuteurs font des 
efforts sauvages. Il faut que force reste à la loi, c'est 
la maxime. L'homme se cramponne à l'échafaud et 
demande grâce. Ses vêtements sont arrachés, ses épau- 
les nues sont en sang; il résiste toujours. Eufin, après 
trois quarts d'heure, trois quarts d'heure!... (Mouvement. 
M. l'avocat général fait un signe de dénégation, M. Vic- 
tor Hugo reprend.) — On nous chicane sur les minutes... 
trente-cinq minutes, si vous voulez! — de cet effort 
monstrueux, de ce spectacle sans nom, de cette ago- 
nie, agonie pour tout le monde, entendez-vous bien? 
agonie pour le peuple qui est là autant que pour le 
condamné, après ce siècle d'angoisse, messieurs les ju- 
rés, on ramène le misérable à la prison. Le peuple 
respire. Le peuple, qui a des préjugés de vieille hu- 
manité, et qui est clément parce qu'il se «ent souve- 
rain, le peuple croit l'homme épargné. Point. La 
guillotine est vaincue, mais elle reste debout. Elle 
reste debout tout le jour, au milieu d'une population 
consternée. Et, le soir, on prend un renfort de bour- 
reaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne 
soit plus qu'une chose inerte, et, à la nuit tombante, 
on le rapporte sur la place publique, pleuraut, hurlant, 
hagard, tout ensanglanté, demandant la vie, appelant 
Dieu, appelant son père et sa mère, car devant la mort 
cet homme était redevenu un enfant. (Sensation.) On 
le hisse sur l'échafaud, et sa tête tombe! — Et alors 
un frémissement sort de toutes les consciences. Jamais 
le meurtre légal n'avait apparu avec plus de cynisme et 
d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi dire, soli- 
daire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir, 
chacun sent au fond de soi ce qu'on éprouverait si l'on 
voyait en pleine France, en plein soleil, la civilisation 
insultée par la barbarie. C'est dans ce moment-là qu'un 
cri échappe à la poitrine d'un jeune homme, à ses 
entrailles, à son cœur, à son âme, un cri de pitié, un 
cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanité ; 
et ce cri, vous le puniriez ! Et, en présence des épou- 
vantables faits que je viens de remettre sous vos yeux, 
vous diriez à la guillotine: Tu as raison! et vous diriez 
à la pitié, à la sainte pitié : Tu as tort ! 

Cela n'est pas possible, messieurs les jurés. (Frémis- 
tement d'émotion dans l'auditoire.) 

Tenez, monsieur l'avocat général, je vous le dis sans 
amertume, vous ne défendez pas une bonne cause. Vous 
avez beau faire, vous engagez une lutte inégale avec 
l'esprit de civilisation, avec les mœurs adoucies, avec 
le progrès. Vous avez contre vous l'intime résistance du 
cœur de l'homme ; vous avez contre vous tous 
les principes à l'ombre desquels, depuis soixante 
ans, la France marche et fait marcher le monde : 
l'inviolabilité de la vie humaine, la fraternité pour 
les classes ignorantes, le dogme de l'amélioration, 
qui remplace le dogme de la vengeance! Vous avez 
contre vous tout ce qui éclaire la raison, tout ce qui 
vibre dans les âmes, la philosophie comme la religion, 



POUR CHARLES HUGO. 



159 



d'un coté Voltaire, de l'autre Jésus-Christ ! Vous avez 
beau faire, cet effroyable service que l'échafaud a la 
la prétention de rendre à la société, la société, au fond, 
en a horreur et n'en veut pas! Vous avez beau faire, les 
partisans de la peine de mort ont beau faire, et vous 
voyez que nous ne confondons pas la société avec eux, 
les partisans de la peine de mort ont beau faire, ils 
n'innocenteront pas la vieille pénalité du talion! ils ne 
laveront pas ces textes hideux sur lesquels ruisselle 
depuis tant de siècles le sang des tètes coupées! (Afou- 
vement général.) 

Messieurs, j'ai uni. 

Mon lils, tu reçois aujourd'hui un grand honneur, tu 
as ete jugé digne de combattre, de souffrir peut-être, 
pour la sainte cause de la vérité. A dater d'aujourd'hui, 



tu entres dans la véritable vie virile de notre temps, 
c'est-à-dire dans la lutte pour le juste et pour le vrai. 
Soi* lier, toi qui n'es qu'un simpb soldat de l'idée 
humaine et démocratique, tu es assis sur ce banc où 
s'est assis Béranger, où s'est assis Lamennais ! (Sen- 
sation.) 

Sois inébranlable dans tes convictions, et, que ce 
soit là ma dernière parole, si tu avais besoin d'une 
pensée pour t'alïermir dans ta foi au progrès, dans ta 
croyance à l'avenir, dans ta religion pour l'humanité, 
dans ton exécration pour l'échafaud, dans ton horreur 
des peines irrévocables et irréparables, songe que tu es 
assis sur ce banc où s'est assis Lesurques 1 (Sensation 
profonde et prolongée. L'audience est comme suspendue 
par le mouvement de l'auditoire.) 



a 



LES PROCÈS DE L'ÉVÉNEMENT 



Charles Hugo alla eu prison. Son frère, François-Victor, 
illa en prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en 
prison. Restait Vacquerie. L'Événement fut supprimé. C'était 
la justice dans ce temps-là. L'Événement disparu reparut sous 
ce titre Y Avènement. Victor Hugo adressa à Vacquerie ^a 
lettre qu'on va lire. 

Cette lettre fut poursuivie et condamnée. Elle valut six mois 
£e prison, à qui? A celui qui l'avait écrite? Non, à celui qui 
l'avait reçue. Vacquerie alla à la Conciergerie rejoindre Charles 
Hugo, François-Victor Hugo, Erdan et Paul Meorica. 

Victor Hugo était inviolable. 

Cette inviolabilité dura jusqu'en décembre. 

En décembre, Victor Hugo eut l'exil. 



A M. AUGUSTE VACQUERIE 

■iDACTEun kn chef de l' Avènement du peuple. 

Mon cher ami, 

L'Événement est mort, mort de mort violente, mort 
criblé d'amendes et de mois de prison au milieu du 
plus éclatant succès qu'aucun journal du soir ait jamais 
obtenu. Le journal est mort, mais le drapeau n'est pas 
à terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la main. 

Vous reparaissez, vous, sur cette brèche où vos 
quatre compagnons de combat sont tombés l'un après 
l'autre; vous y remontez tout de suite, sans reprendre 
baleine, intrépidement; pour barrer le passage à la 
réaction du passé contre le présent, à la conspiration 
de la monarchie contre la république, pour défendre 
tout ce que nous voulons, tout ce que nous aimons, le 
peuple, la France, l'humanité, la pensée chrétienne, la 
civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez 
tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, 
votre fortune, votre personne, votre liberté. C'est bien, 
le vous crie : courage ! et le peuple vous criera : bravo I 

Il y avait quatre ans tout à l'heure que vous aviez 
«tonde l'Événement, vous, Paul Meurice, notre cher et 
généreux Paul Meurice, mes deux Ois, deux ou trois 
jeunes et fermes auxiliaires. Dans nos temps de 
troubles, d'irritation et de malentendus, vous n'aviez 
qu'une pensée : calmer, consoler, expliquer, éclairer, 
réconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une 
main aux pauvres, le cœur un peu plus prè; de ceux- 



ci. C'était là la mission sainte que vous aviez rêvée. 
Une réaction implacable n'a rien voulu entendre, ell« 
a rejeté la réconciliation et voulu le combat; vou» 
avez combattu. Vous avez combattu à regret, mais 
résolument. — L'Événement ne s'est pas épargné, amis 
et ennemis lui rendent cette justice, mais il a combattu 
sans se dénaturer. Aucun journal n'a été plus ardent 
dans la lutte, aucun n'est resté plus calme par le fond 
des idées. L'Événement, de médiateur devenu combat- 
tant, a continué de vouloir ce qu'il voulait : la frater- 
nité civique et humaine, la paix universelle, l'inviolabi- 
lité du droit, l'inviolabilité de la vie, l'instruction 
gratuite, l'adoucissement des mœurs et l'agrandissement 
des intelligences par l'éducation libérale et l'enseigne- 
ment libre, la destruction de la misère, le bien-être du 
peuple, la lin des révolulions, la démocratie reine, le 
progrès par le progrès. L'Événement a demandé <l« 
toutes parts et à tous les partis politiques comme a 
tous les systèmes sociaux l'amnistie, le pardon, la clé- 
mence. 11 est reslé fidèle à toutes les pages de l'évan- 
gile. 11 a eu deux grandes condamnations, la première 
pour avoir attaqué l'échafaud, la seconde pour avoir 
défendu le droit d'asile. Il semblait aux écrivains de 
['Événement que ce droit d'asile, que le chrétien autre- 
fois réclamait pour l'église, ils avaient le devoir, eux, 
français, de le réclamer pour la France. La terre de 
France est sacrée comme le pavé d'un temple. Ils ont 
pensé cela et ils l'ont dit. Devant les jurys qui ont 
décidé de leur sort, et que couvre l'inviolable respect 
dû à la chose jugée, ils se sont défendus sans conces- 
sions et ils ont accepté les condamnations sans amer- 
tume. Ils ont prouvé que les hommes de douceur sont 
en même temps des hommes d'énergie. 

Voilà deux mille ans bientôt que cette vérité éclate, 
et nous ne sommes rien, nous autres, auprès des con- 
fesseurs augustes qui l'ont manifestée pour la première 
fois au genre humain. Les premiers chrétiens souf- 
fraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour 
elle, et ne fléchissaient pas. Quand le supplice de l'un 
avait fini, un autre était prêt pour recommencer. 11 y a 
quelque chose de plus héroïque qu'un héros, c'est un 
martyr. 

Grâce à Dieu, grâce à l'évangile, grâce à a France, 
le martyre de nos jours n'a pas ces proportions terri- 



LES PROCES DE L'EVENEMENT. 



16' 



blés, ce n'est guère que de la petite persécution ou de 
la grande taquinerie; mais, tel qu'il est, il impose 
toujours des souffrances et il veut toujours du cou- 
rage. Courage donc ! marchez. Vous qui êtes resté 
debout, en avant ! Quand vos compagnons seront libres, 
ils viendront vous rejoindre. L'Événement n'est plus, 
['Avènement du peuple le remplacera dans les sympa- 
thies démocratiques. C'est un antre journal, mais c'est 
la même pensée. * 

Je vous le dis à vous, et je le dis à tous ceux qui 
acceptent, comme vous, vaillamment, la sainte lutte 
du progrès. Allez, nobles esprits que vous êtes tous ! 
ayez foi ! Vous êtes forts. Vous avez pour vous le temps, 
l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la 
nécessité, l'évidence, la raison d'ici-bas, la justice de 
là-haut. On vous persécutera, c'est possible. Après? 

Que pourriez-vous craindre et comment pourriez- 
vous douter? Toutes les réalités sont avec vous. 

On vient à bout d'un homme, de deux hommes, 
d'un million d'hommes; on ne vient pas à bout d'une 
vérité. Les anciens parlements, — j'espère que nous 
ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci, — 
ont quelquefois essayé de supprimer la vérité par arrêt; 
le greflier n'avait pas achevé de signer la sentence, 
que la vérité reparaissait debout et rayonnante au-des- 
lus du tribunal. Ceci est de l'histoire. Ce qui est 
subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. II y aura 
toujours quelque chose qui tournera sous les pieds 
de l'inquisiteur. Ah! tu veux l'immobilité, inquisiteurl 
J'en suii fâché, Dieu a fait le mouvement. Galilée le 
sait, le voit, et le dit. Punis Galilée, tu n'atteindras 
pas Dieu! 

Marchez donc, et. je vous le répète, ayez confiance! 
Les choses pour lesquelles et avec lesquelles vous lut- 
tez sont de celles que la violence même du combat fait 
resplendir. Quand on frappe sur un homme, on en fait 
jaillir du sang ; quand on frappe sur la vérité, on en 
fait jaillir de la lumière. 

Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous 
me demandez ce que vous voulez bien appeler mon 
appui. Vous me demandez de vous serrer la main en 
public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un 
homme de bonne volonté. Ce qui fait que le peuple, 
comme vous dites, m'aime peut-être un peu, c'est 
qu'on me hait beaucoup d'un certain côté. Pourquoi? 
je ne me l'explique pas. 

Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les 
hommes, aveuglés la plupart et dignes de pitié, qui 
composent le parti du passé, me font à moi et aux 
niens l'honneur d'une sorte d'acharnement spécial. Il 



semble, à de certains moments, que la liberté de la 
tribune n'existe pas pour moi, et que la liberté de la 
presse n'existe pas pour mes fils. Quand je parle, i 
l'assemblée, les clameurs font effort pour couvrir ma 
voix; quand mes fils écrivent, c'est l'amende et la pri- 
son! Qu'importe! Ce sont là les incidents du combat. 
Nos blessures ne sont qu'un détail. Pardonnons nos 
griefs personnels. Qui que nous soyons, fussions-nous 
condamnés, nos juges eux-mêmes sont nos frères. Ils 
nous ont frappés d'une sentence, ne les frappons pas 
même d'une rancune. A quoi bon perdre vingt-quatre 
heures à maudire ses juges quand on a toute sa vie 
pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un! à quoi 
bon? Nous n'avons pas le temps de songer a cela, nous 
avons autre chose à faire. Fixonj les yeux sur le but, 
voyons le bien du peuple, voyons l'avenir I On peut être 
frappé au cœur et sourire. 

Savez-vous? j'irai tout cet hiver dîner chaque jour 
à la Conciergerie avec mes enfants. Dans le temps où 
nous sommes, il n'y a pas de mal à s'habituer à manger 
un peu de pain de prison. 

Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons 
le mal qu'on nous fait ou qu'on veut nous faire. — 
Pour ce qui est des autres griefs, pour ce qui est du 
mal qu'on fait à la république, pour ce qui est du mal 
qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est différent; je ne me 
sens pas le droit de le pardonner. Je souhaite, sans 
l'espérer, que personne n'ait de compte à rendre, que 
personne n'ait de châtiment à subir dans un avenir pro- 
chain. 

Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces 
dénouements inattendus qui sont toujours dans les 
mains de la providence et qui désarment subitement 
les passions coupables des uns et les légitimes colères 
des autres; quel bonheur, si, par un de ces dénoue- 
ments possibles, après tout, que l'abrogation de la loi 
du 31 mai permettrait d'entrevoir, nous pouvions arri- 
ver sûrement, doucement, tranquillement, sans se- 
cousse, sans convulsion, sans commotion, sans repré- 
sailles, sans violences d'aucun côté, à ce magnifique 
avenir de paix et de concorde qui est là devant nous, à 
cet avenir inévitable où la patrie sera grande, où le 
peuple sera heureux, où la république française créera 
par son seul exemple la république européenne, où 
nous serons tous, sur cette bien-aimée terre de France, 
libres comme en Angleterre, égaux comme en Amé- 
rique, frères comme au ciel! 

Victor Hugo. 

18 septembre 1851 



Zl 



ENTERREMENTS 



1843-1850 



FUNÉRAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE 



80 DÉCEMBRE 1843 



Celui qui a l'houneur de présider en ce moment 
l'académie française ne peut, dans quelque situation 
qu'il se trouve lui-même, être absent un pareil jour ni 
muet di-vant un pareil cercueil. 

Il s'arrache à un deuil personnel pour entrer dans 
le deuil renéral: il fait taire un instant, pour s'associer 
aux regrets de tous, le douloureux égoïsme de son 
propre malheur. Acceptons, hélas! avec une obéissance 
grave et résigoée les mystérieuses volontés de la pro- 
vidence qui multiplient autour de nous les mères et les 
veuves désolées, qui imposent à la douleur des devoirs 
envers la douleur, et qui, dans leur toute-puissance 
impénétrable, font consoler l'enfant qui a perdu son 
père par le père qui a perdu son enfant. 

Consoler I Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous 
écoule prenne pour suprême consolation, en effet, le 
souvenir de ce qu'a été son père ! Que cette belle vie, 
ine d'œuvres excellentes, apparaisse maintenant 
tout entière a son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi 
de grand, d'achevé et de vénérable que la mort donne 
à la vie ! Le jour viendra où nous dirons, dans un autre 
Heu, tout ce que les lettres pleurent ici. L'académie 
française honorera, par un public éloge, cette âme 
élevée pt sereine, ce cœur doux et bon, cet esprit 
consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le dès à 
présent, dussions nous être exposé à le redire, peu 



d'écrivains ont mieux accompli leur mission que M. Ca- 
simir Delavigne ; peu d'existences ont été aussi bien 
occupées malgré les souffrances du corps, aussi bien 
remplies malgré la brièveté des jours. Deux fois poëte, 
dou<* tout ensemble de la puissance lyrique et de la 
puissance dramatique, il avait tout connu, tout obtenu, 
tout éprouvé, tout traversé, la popularité, les applau- 
dissements, l'acclamation de a foule, les triomphes 
du théâtre, toujours si éclatants, toujours si contestés. 
Comme toutes les intelligences supérieures, il avait 
l'œil constamment fixé sur un but sérieux; il avait 
senti cette vérité, que le talent est un devoir; il com- 
prenait profondément, et avec le sentiment de sa res- 
ponsabilité, la haute fonction que la pensée exerce 
parmi les hommes, que le poëte remplit parmi les es- 
prits. La fibre populaire vibrait en lui; il aimait le 
peuple dont il était, et il avait tous les instincts de ce 
magnifique avenir de travail et de concorde qui attend 
l'humanité. Jeune homme, son enthousiasme avait sa- 
lué ces règnes éblouissants et illustres qui agrandis- 
sent les nations par la guerre; homme fait, son adhé- 
sion éclairée s'attachait à ces gouvernements intelligents 
et sages qui civilisent le monde par la paix. 

Il a bien travaillé. Qu'il repose maintenant! Que 
les petites haines qui poursuivent les grandes renom- 
mées, que les divisions d'écoles, que les rumeurs de 



164 



AVANT L'EXIL. — ENTERREMENTS. 



partis, que les passion* et les ingratitudes littéraires 
fassent silence autour du noble poëte endormi! Injus- 
tices, clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble 
et agite la vie des hommes émineuts s'évanouit à 



l'heure sacrée où nous sommes. La mort, c'est l'avé- 
nement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poète 
que la gloire, de l'homme que l'âme, de ce monde que 
Dieu. 




II 



FUNÉRAILLES DE FRÉDÉRIC SOULIÉ 



27 SEPTEMBRE 1847 



Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter 
que j'eusse dans ce jour de deuil l'honneur de les 
représenter et de dire en leur nom l'adieu suprême à ce 
noble cœur, à cette âme généreuse, à cet esprit grave, 
i ce beau et loyal talent qui se nommait Frédéric 
Soulié. Devoir austère qui veut être accompli avec une 
tristesse virile, digne de l'homme ferme et rare que 
vous pleurez. Helas! la mort est prompte. Elle a ses 
préférences mystérieuses. Elle n'attend pas qu'une 
tête soit blancli»» pour la choisir. Chose triste et fatale, 
lei ouvriers dt l'intelligence sont emportés avant que 
l«ur journée soit faite. Il y a quatre ans à peine, tous, 



presque les mêmes qui sommes ici, nous nous pen- 
chions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui 
nous nous inclinons devant le cercueil de Frédéric 
Soulié. 

Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue 
nomenclature des œuvres, constamment applaudies, 
de Frédéric Soulié. Permettez seulement que j'essaye 
de Ho^ger à vos yeux, en peu de paroles, et d'évoquer, 
pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler 
la figure morale de ce remarquable écrivain. 

Dans ses drames, dans ses romans, dans >ea 
poèmes, Frédéric Soulié a toujours été l'esprit sérieux 



168 



AVANT L'EXIL. — ENTERREMENTS. 



jui tend vers une idée et qui s'est donné une mission. 
En cette grande époque littéraire où le génie, cliose 
qu'on n'avait point vue encore, disons-le à l'honneur 
de notre temps, ne se sépare jamais de l'indépen- 
dance, Frédéric Soulié était de ceux qui ne se cour- 
bent que pour prêter l'oreille à leur conscience et qui 
honorent le talent par la dignité. Il était de ces 
hommes qui ne veulent rien devoir qu'à leur travail, 
qui font de la pensée un instrument d'honnêteté et du 
théâtre un lieu d'enseignement, qui respectent la Doé- 
sie et le peuple en même temps, qui pourtant ont de 
l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsa- 
bilité de leur audace, car ils n'oublient jamais qu'il y 
a du magistrat dans l'écrivain et du prêtre dans le 
poëte. 

Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme 
s'il sentait qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son 
talent, c'était son âme, toujours pleine de la meilleure 
et de la plus saine énergie. De là lui venait cette force 
qui se résolvait en vigueur pour les penseurs et en puis- 
sance pour la foule. 11 vivait par le cœur ; c'est par 
là aussi qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; 
il a été recompensé, récompensé par vingt triomphes, 
récompensé par une grande et aimable renommée 
qui n'irritait personne et qui plaisait à tous. Cher 
à ceux qui le voyaient tous les jours et à ceux qui ne 
l'avaient jamais vu, il était aimé et il était populaire, 
ce qui est encore une des plus douces manières d'être 
aimé. Cette popularité, il la méritait; car il avait 
toujours présent à l'esprit ce double but qui contient 
tout ce qu'il y a de noble dans l'égoïsme et tout ce 
qu'il y a de vrai dans le dévouement : être libre et être 
utile. 

11 est mort comme un sage qui croit parce qu'il 
pense; il est mort doucement, dignement, avec le can- 
dide sourire d'un jeune homme, avec la gravité bien- 
veillante d'un vieillard. Sans doute il a dû regretter 
d'être contraint de quitter l'œuvre de civilisation que 
les écrivains de ce siècle fout tous ensemble, et de par- 
tir avant l'heure solennelle, et prochaine peut-être qui 
appellera toutes les probités et toutes les intelligences 
au saint travail de l'avenir Certes, il était propre à cr 
glorieux travail, lui qui avait dans le cœur tant de com- 



passion et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans 
cesse vers le peuple, parce que là sont toutes les 
misères, parce que là aussi sont toutes les grandeurs. 
Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses succès 
le prouvent, toute sa vie Frédéric Soulié a eu les yeux 
fixés dans une étude sévère sur les clartés de l'intelli- 
gence, sur les grandes vérités politiques, sur les grands 
mystères sociaux. Il vient d'interrompre sa contempla- 
tion, il est allé la reprendre ailleurs; il est allé trouver 
d'autres clartés, d'autres vérités, d'autres mystères, 
aans l'ombre profonde de la mort. 

Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous 
entoure et qui veut bien m'écouter avec tant de 
religieuse attention; que ce peuple généreux, laborieux 
et pensif, qui ne fait défaut à aucune de ce& solennités 
douloureuses et qui suit les funérailles de ses écrivains 
comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si 
intelligent et si sérieux le sache bien, quand les philo- 
sophes, quand les écrivains, quand les poètes viennent 
apporter ici, à ce commun abîme de tous les hommes, 
un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, 
sans inquiétude, pleins d'une foi inexprimable dans 
cette autre vie sans laquelle celle-ci ne serait digne ni 
de Dieu qui la donne, ni de l'homme qui la reçoit. Les 
penseurs ne se délient pas de Dieu! Ils regardent avec 
tranquillité, avec sérénité, quelques-uns avec joie, 
"cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le 
corps y trouve une prison, mais que l'âme y trouve des 
ailes. 

Oh! les nobles âmes de nos morts regrettés, ces 
âmes qui, comme celle dont nous pleurons en ce 
moment le départ, n'ont cherché dans ce monde qu'un 
but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une 
récompense à leurs travaux, la lumière et la liberté, 
non! elles ne tombent pas ici dans un piège! Nonl 
la mort n'est pas un mensonge ! Non ! elles ne 
rencontrent pas dans ces ténèbres cette captivité 
effroyable, cette affreuse chaîne qu'on appelle le néant 1 
Elles y continuent, dans un rayonnement plus magni- 
fique, leur vol sublime et leur destinée immortelle; 
Elles étaient libres dans la poésie, dans l'art, dans l'in« 
Iclligencc, dans la pensée; elles sont libres dans i« 
loin beau! 



us 



FUNÉRAILLES DE BALZAC 



90 »0<Jï 1850 



Messieurs 

L'h imme qui vient de descendre dans cette tombe 
était de ceux auxquels la douleur publique fait cortège. 
Dans les temps où nous sommes, toutes les ûctions sont 
évanouies. Les regards se fixent désormais oon sur les 
têtes qui régnent, mais sur les têtes qui pensent, et le 
pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces têtes dispa- 
rait. Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de 
l'homme de talent; le deuil national, c'est la mort de 
l'homme de génie. 

.Messieurs, le nom de Balzac se mêlera à la trace 
lumineuse que notre époque laissera dans l'avenir. 

M. de Balzac faisait partie de cette paissante généra- 
tion des écrivains du dix-neuvième siècle qui est venue 
après Napoléon, de même que l'illustre pléiade du dix- 
septième est venue après Richelieu, — comme si, dans 
le développement de la civilisation, il y avait une loi 
qui fit succéder aux dominateurs par le glaive les 
dominateurs par l'esprit. 

M. de Balzac était un des premiers parmi les plus 
grands, un des plus hauts parmi les meilleurs. Ce n'est 
pas le lieu de dire ici tout ce qu'était celte splendide 
tt souveraine intelligence. Tous ses livres ne forment 
qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on 
voit aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne 
sais quoi d'effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre 
civilisation contemporaine; livre merveilleux que le 
poète a intitulé comédie et qu'il aurait pu intituler 
histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, 
| passe Tacite et qui va jusqu'à Suétone, qui tra- 

verse Beaumarchais et qui va jusqu'à Rabelais ; livre 
qui est l'observation et qui est l'imagination; qui pro- 
digue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le 
matériel, et qui par moments, à travers toutes les 
réalités brusquement et largement déchirées, laisr-e 
tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique 
Idéal. 

A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente 



ou non, l'auteur de cette œuvre immense et étrange est 
de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac 
va droit au but. Il saisit corps à corps la société 
moderne. 11 arrache à tous quelque chose, aux uns 
l'illusion, aux autres l'espérance, à ceux-ci un cri, à 
ceux-là un masque. Il fouille le vice, il dissèque la pas- 
sion. Il creuse et sonde l'homme, l'â.me, le cœur, les 
entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun a en soi. Et, 
par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un 
privilège des intelligences de notre temps qui, ayant vu 
de près les révolutions, aperçoivent mieux la fin de 
l'humanité et comprennent mieux la providence, Balzac 
se dégage souriant et serein de ces redoutables études 
qui produisaient la mélancolie chez Molière et la misan- 
thropie chez Rousseau. 

Voilà ce qu'il a fait parmi nous. Voilà l'œuvre qu'il 
nous laisse, œuvre haute et solide, robuste entasse- 
ment d'assises de granit, monument! œuvre du haut 
de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les 
grands hommes font leur propre piédestal; l'avenir se 
charge de la statue. 

Sa mort a frappé Paris de stupeur. Depuis quelques 
mois, il était rentré en France. Se sentant mourir, il 
avait voulu revoir la patrie, comme la veille d'un grand 
voyage on vient embrasser sa mère. 

Sa vie a été courte, mais pleine ; plus remplie d'oeu- 
vres que de jours. 

Hélas I ce travailleur puissant et jamais fatigué, ce 
philosophe, ce penseur, ce poète, ce génie, a vécu 
parmi nous de cette vie d'orages, de luttes, de que- 
relles, de combats, commune dans tous les temps à 
I tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. 
Il sort des contestations et des haines. Il entre, le 
même jour, dans la gloire et dans le tombeau. Il va 
briller désormais, au-dessus de toutes ces nuées qui 
sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie ! 

Vous tous qui êtes ici, est-ce que \ous n'êtes pas 
tentés de l'envier ! 

Messieurs, quelle que soit notre douleur en présence 



168 



AVANT L EXIL 



ENTERREMENTS 



d'une telle perte, résignons-nous à ces catastrophes. 
\cceptons-les dans ce qu'elles ont de poignant et de 
sévère. Il est bon peut-être, il est nécessaire peut-être, 
dans une époque comme la nôtre, que de temps en 
temps une grande mort communique aux esprits dévo- 
rés de doute et de scepticisme un ébranlement religieux. 
La providence sait ce qu'elle fait lorsqu'elle met ainsi 
le peuple face à face avec le mystère suprême, et quand 
elle lui donne à méditer la mort, qui est la grande 
égalité et qui est aussi la grande liberté. 

La providence sait ce qu'elle fait, car c'est là le plus 
Àaut de tous les enseignements. Il ne peut y avoir que 
d'austères et sérieuses pensées dans tous les cœurs 
quand un sublime esprit fait majestueusement son 
entrée dans l'autre vie, quand un de ces êtres qui ont 
plané longtemps au-dessus de la foule avec les ailes 



visibles du génie, déployant tout à coup ces autres 
ailes qu'on ne voit pas, s'enfonce brusquement dans 
l'inconnu. 

Non, ce n'est pas l'inconnu I Non, je l'ai déjà dit 
dans une autre occasion douloureuse, et je ne me las- 
serai pas de le répéter, non, ce n'est pas la nuit, c'est 
la lumière! Ce n'est pas la 6n, c'est le commencement! 
Ce n'est pas le néant, c'est l'éternité! N'est-il pas vrai, 
vous tous qui m'écoutez? De pareils cercueils démon- 
trent l'immortalité; en présence de certains morts 
illustres, on sent plus distinctement les destinées 
divines de cette inteiliger.ee qui traverse la terre pour 
souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme, 
et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont été 
des génies pendant leur vie ne soknt pas des âmef 
après leur mort.' 




BALZAC 



LE 2 DÉCEMBRE 1851 



On vaillant proscrit de décembre, M. Hippolyte M«gen, t 
publia, pendant son exil, à Londres, en 1852 (chez Jeffs, Bur- 
lington Arcade), un remarquable récit des faits dont il avait 
été témoin. Nous extrayons de ce récit les pages qu'on va lire, 
•n faisant seulement quelques suppressions dans le> éloges 
adressés par M. H. Magen à H. Victor tlugo. 

■ U ) décembre, à dix heures du matin, des représentant! du 
pauple étaient réunis dans une maison de la rue Blanche. 

• Deux opinions se combattaient. La première, émise et soutenue 
par Victor Hugo, voulait qu'on fit immédiatement an appel anx 
armes ; 1a population était oscillante: il fallait, par une impulsion ré- 
volutionnaire, la jeter dn c6té de l'assemblée. 

• Exciter lentement les colères, entretenir longtemps l'agitation, 
lai était le moyen que Michel (de Bourges) trouvait le meilleur; 
ponr le soutenir il s'appuyait sur le passé. En 1830, on avait d'abord 
erié, puis lancé des pierres aui gardes royaux, enfin on s'était jeté 
dans la bataille, avec des passions déjà fermentéea; en février 1848. 
l'agitation de la rue avait aussi précédé le combat. 

■ La situation actuelle n'offrait pas la moindre analogie avec ces 
deux époques. 

■ Malheureusement le système de la temporisation l'emporta , il 
fut décidé qu'on emploierait les vieux moyens, et qu'en attendant, il 
serait fait un appel aux légions de la garde nationale sur lesquelles 
on avait le droit de compter. Victor Hugo, Charamaule et Forestier 
acceptèrent la responsabilité de ces démarches, et rendez-vous fut 
pris i deux heures, sur le boulevard du Temple, chez Bonvalet, pour 
l'exécution des mesures arrêtées. 

• Tandis que Charamaule et Victor Hogo remplissaient le mandat 
qu'ils avaient reçu, nn incident prouva que, suivant l'opinion re- 
poussa dans la rue Blanche, le penple attendait une impulsion vi- 
goureuse «t révolutionnaire. A la hauteur de la rue Meslay, Chara- 
maote s'aperçut que la foule reconnaissait Hugo et s'épaississait autour 
d'eux : — .. Vous êtes reconnu, dit-il a son collègue. ■ — An mime 

surtant, quelques jeunes gens crièrent : Vit» Victor Hugo/ 

• Dn d'eux lui demanda : ■ Citoyen, que faut-il faire? » 

. Victor Hugo répondit : « Déchirez les aflehes factieuses du coup 

• d'état et cries : Vive ta constitution.' 

• — Et si l'on tire sur nous? lui dit un jeune ouvrier 

• — Vous courre» ans armes >, répliqna Victor llueo. 

• Il ajouta : — Louis BonaparU est un rebelle ; il s» coovre anjonr- 

• d'bu; de tous les crimes. Nous, représentants du peuple, nous le 
. smettoni hors ia toi; mais, uns même qu'il soit besoin de notre 

• déclaration, il est hors la loi par le seul fait de sa trahison. Cl- 

ives J-nx mains, prenez dans Inné votre droit, dans 
« l'antre votre fusil, et courez sur Bonaparte! • 
« La foule poussa une acclamation. 
. Un bourgeois qui fermait sa boutique dit à l'orateur : . Parles 

• «oins haut; sa l'on vous entendait parier comme cela, on vous fu- 

• aillerait. 



« — Eh bien! répondit Hogo, vous promèneriez mon cadavre, et 

■ ee serait une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en 
• sortait! > 

■ Tous crièrent : Vive Victor Hugo! — Criez : Vive la eomtitu- 
tion! leur dit-il. Un cri formidable de Vive la constitution! Vivt 
la république/ sortit de toutes les poitrines. 

« L'enthousiasme , l'indignation, la colère mêlaient leurs éclairs 
dans tous les regards. C'était là, peut-être, une minute suprême. Vic- 
tor Hogo fut tenté d'enlever toute cette foule et de commencer la 
combat. 

■ Charamaule le retint et lui dit tout bas : — « Vous caoserexun 
« mitraillade inutile; tout ce monde est désarmé. Linfanterie est 

■ deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive. » 

■ En effet, plusieurs pièces de canon, attelées, débouchaient ;>ar la 
rue de Bondy, derrière le Chàtoau d'Eau. Saisir un tel moment, et 
pouvait être la victoire, mais ce pouvait être aussi un massacre. 

« Le conseil de s'abstenir, donné par un homme aussi intrépide que 
l'a été Charamaule pendant ces tristes jours, ne pouvait être suspect; 
en outre Victor Hugo, quel que fût son entraînement intérieur, «« 
sentait lié par la délibération de la gauche. Il recula devaDt la res-, 
ponsabilité qu'il aurait encourue; depuis, nous l'avons entendu son- 
vent répéter lui-même : « Ai-je eu raison ? ai-je eu tort ? » 

• Un cabriolet passait ; Victor Hugo et Charamaule s'y jetèrent. La 
foule suivit quelque temps la voiture en criant : Vive la république! 
Vive Victor Bugol 

• Les deui représentants se dirigèrent vers la rue Blanche, où ils 
rendirent compte de la scène du Château-d'Eau ; ils essayèrent encore 
de décider leurs collègues à une action révolutionnaire, mais la dé- 
cision du matin fut maintenue. 

« Alors Victor Hugo dicta au conrageui Baudin la proclamation 
suivante : 

« Louis-Napoléon est un traître. 

« Il a violé la constitution. 

« Il s'est rais hors la loi. 

« Les représentants républicains rappellent au peuple 
et à l'armée l'article 68 et l'article HO ainsi conçus : 
« L'assemblée constituante confie la défense de la pré- 
« sente constitution et des droits qu'elle consacre à la 
« garde et au patriotisme de tous les français. » 

« Le peuple est à jamais en possession du suffrage 
universel, n'a besoin d'aucun prince pour le lui rendre, 
et châtiera le rebelle. 

« Que le peuple fasse son devoir. 

« Les représentants républicains marcheront à »« 
tête. 

« Aux armes I Vive la République! » 



172 



AVANT L'EXIL. 



• Michel (de Bourges), Schœlcher, le général Lejdet, Joigneaui, 
Iules Favre, Deflotte, Eugène Sue, Brives. Chauffour, Madier de Mont- 
lin, Cassai, Breymand, Lamarque, Baudin et quelques autres te bâ- 
tèrent de mettre sur cette proclamation lenrs noms à côté de celui 
«e Victor Hugo. 

• A six heures du soir, les membres du conciliabule de la rne 
Blanche, chassés de la roc de ta Cerisaie par nn avis que la police 
marchait snr eus, se retrouvaient au qnai de Jemmapes, chez le re- 
présentant Lafon ; a eux s'étaient joints quelques journalistes et plu- 
sieurs citoyens dévoués a la république. 

• An milieu d'une vive animation, an comité de résistance fat 
Minmé ; il se composait des citoyen» i • 

Victor Hugo, 

Carnot, 

Michel (de Bourges), 

Madier de Montjaa, 

Jules Favre, 

Deflotte, 

Faure (du Rhône). 

- Qa Attendait impatiemment trois proclamations que Xavier Dor- 
ritn trait reaises à des compositeurs de son journal. L'une d'elles 
tera recueillie pu l 'histoire ; elle s'échappa de l'âme de Victor Hugo. 

ht tûi-i I 



PROCLAMATION 

A L'ARMÉE. 

Soldats! 

Un homme vient de briser la constitution, il déchire 
le serment qu'il avait prêté au peuple, supprime la loi, 
étouffe le droit, ensanglante Paris, garrotte la France, 
trahit la République. 

Soldats, cet homme vous engage dans le crime. 

Il y a deux choses saintes : le drapeau qui représente 
l'honneur militaire, et la loi qui représente le droit 
«ational. Soldats! le plus grand des attentats, c'est le 
drapeau levé contre la loi. 

Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui 
vous égare. Pour un tel crime, les soldats français sont 
des vengeurs, non des complices. 

Livrez à la loi ce criminel. Soldats 1 c'est un taux 
Napoléon. Un vrai Napoléon vous ferait recommencer 
Marengo; lui, il vous fait recommencer Transnonain. 

Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'armée 
française. Protéger la patrie, propager la révolution, 
délivrer les peuples, soutenir les nationalités, affranchir 
le continent, briser les chaînes partout, défendre partout 
le droit, voilà votre rôle parmi les armées d'Europe; 
vous êtes dignes des grands champs de bataille. 

Soldats! l'armée française est l'avant-garde de l'hu- 
manité. 

Rentrez en vous-mêmes, réfléchissez, reconnaissez- 
vous, relevez-vous. Songez à vos généraux arrêtés, 
pris au collet par des argousins et jetés, menottes aux 
mains, dans la cellule des voleurs. Le scélérat qui est 
à l'Elysée croit que l'armée de la France est une bande 
du bas-empire, qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle 



obéit. Il vous fait faire une besogne infâme; il vous 
fait égorger, en plein dix-neuvième siècle et dans Paris 
même, la liberté, le progrès, la civilisation; il vous fait 
détruire, à vous enfants de la France, ce que la France 
a si glorieusement et si péniblement construit en trois 
siècles de lumière et en soixante ans de révolution! 
Soldats, si vous êtes la grande armée, respectez la 
grande nation! 

Nous, citoyens, nous représentants du peuple et vos 
représentants, — nous, vos amis, vos frères, nous qui 
sommes la loi et le droit, nous qui nous dressons 
devant vous en vous tendant les bras et que vous frappez 
aveuglément de vos épées, savez-vous ce qui nom 
désespère? ce n'est pas de voir notre sang qui coule, 
c'est de voir votre honneur qui s'en va. 

Soldats! un pas de plus dans l'attentat, un jour de 
plus avec Louis Bonaparte, et vous êtes perdus devant 
la conscience universelle. Les hommes qui vous com- 
mandent sont hors la loi ; ce ne sont pas des généraux, 
ce sont des malfaiteurs; la casaque des bagnes les 
attend. Vous, soldats, il en est temps encore, revenez a 
la patrie, revenez à la république. Si vous persistiez, 
savez-vous ce que l'histoire dirait de vous? Elle dirait . 
« Ils ont foulé aux pieds de leurs chevaux et écrasé 
sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur 
pays; eux, des soldats français, ils ont déshonoré 
l'anniversaire d'Austerlitz; et, par leur faute, par leur 
crime, il dégoutte aujourd'hui du nom de Napoléon sur 
la France autant de honte qu'il en a autrefois découlé 
de gloire. » 

Soldats français, cessez de prêter main-forte au 
crime ! 

Pour les représentants du peuple restés libres, le 
représentant membre du comité de résistance, 

Victor Hugo. 



Paris, 3 décembre. 

• Cette proclamation... 06 brillent toutes les qualités du génie et 
du patriotisme, fut, a l'aide d'un papier bleu qui multipliait les 
copies, reproduite cinquante fois; le lendemain elle était affichée dans 
les rues Chariot, de l'Homme-Armé, Rambutean, et snr le boulevard 
du Temple. 

• Cependant on est encore averti que la police a pris l'éveil ; à tra- 
vers nue nnit obsenre, on se dirige vers la rue Popiocourt, où les 
ateliers de Frédéric Cournet ouvriront nn asile sûr. 

« ... Nos amis remplissent nne salle vaste et nne; il y a déni tabou- 
rets seulement; Victor Hugo, qui va présider la réunion, en prend 
un, — l'autre est donnée Baudin, qui servira de secrétaire. Dans cette 
assemblée, on remarquait Guiter, Gindriet, Lamarque, Charamaule, 
Sartin, Arnaud de l'Ariége, Schœlcher, Xavier Durrieu et Kesler son 
collaborateur, etc., etc. 

• Après un instant de confusion, qu'en pareille circonstance il est 
aieé de concevoir, plusieurs résolutions furent prises. On avait va 
successivement arriver Michel (de Bonrges), Bsquiros, Aubry (du 
Nord), Bancel, Duputi, Madier de Montjau et Mathieu (de la Drôme); 
ce dernier ne fit qu'une courte apparition. 

• Victor Hugo avait pris la parole et résumait les périls de la situa- 
tion, les moyens de résistance et de combat. 

• Tout a coup, nn homme en blouse se présente, effaré. 



LE 2 DECEMBRE 1851. 



III 



• — Non lommes perdus, l'éerit-t-il ; do point d'observation on 
■ l'on m i placé, j'ai tn se diriger vers nons ont troupe nombreuse 
i de soldats. • 

• — Qu'importe! a repondu Conrnet, en montrant des armes, la 
« porte de ma maison est étroite; dans le corridor deux hommes ne 

• marcheraient pas de front; nons sommes ici soixante résolus 1 

• mourir; délibères en paix. » 

« A oe terrible épisode Victor Hugo emprunte un mouvement su- 
blime. Les paroles de Victor Hugo ont été sténographiées, sur place, 
par ou drs assistants, et je puis les donner telles qu'il les prononça. 

Il sVcrie : 

• Écoulez, rendei-vous bien compte de ce que vous 
faites. 

c D'un côté, cent mille hommes, dix-sept batteries 
attelées, six mille bouches à feu dans les forts, des 
magasins, des arsenaux, des munitions de quoi faire la 
campagne de Russie; — de l'autre, cent vingt repré- 
sentants, mille ou douze cents patriotes, six cents 
*«sils, deux cartouches par homme, pas un tambour 



pour battre le rappel, pas une cloche pour sonner le 
tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une procla- 
mation; à peine, ça et là, une presse lithographique, 
une cave où l'on imprimera, en hâte et furtivement, 
un placard à la brosse; peine de mort contre qui 
rumuera un pavé, peine de mort contre qui s'attrou- 
pera, peine de mort contre qui sera trouvé en conci- 
liabule, peine de mort contre qui placardera un appel 
aux armes; si vous êtes pris pendant le combat, la mort; 
si vous êtes pris après le combat, la déportation et 
l'exil. — D'un côté, une armée et le crime; — de 
l'autre, une poignée d'hommes et le droit. Voilà cetU 
lutte, l'acceptez-vous? » 



■ Ce fut on moment admirable ; cette parole énergique et puis- 
sante avait remué toutes les fibres dn patriotisme; nn cri subit, nma> 
aime, répondit : « Oui, oui, nous l'acceptons/ » 

délibération recommença grave et silencieuse. » 



NOTES 






NOTES 



CHAMBRE DES PAIRS 
1846 



ROTE 1 

là PROPRIÉTÉ DES ŒUVRES D'ART. 

Od projet de loi sur lei dessins et modèles de fabrique était pro- 
posé par le gouvernement; nne longue discussion s'engagea, au sein 
de la chambre des pairs, sur la question de savoir quelle serait la 
durée de la propriété de cet dessins et de ces modèles. Le projet du 
gouvernement décrétait une durée de quinze années. La commission 
qui avait fait un rapport sur le projet de loi proposait d'étendre le droit 
exclusif d'exploitation d'un modèle à trente ans. Quelques membres 
de la chambre voulaient le maintien pur et simple de la législation 
de 1793 qui attribue à l'auteur d'un dessin ou d'nn modèle artisti- 
que destiné a l'industrie les mêmes droits qu'à l'auteur d'une statue 
ou d'un tableau. Victor Hugo demanda la parole. 

Messieurs, 

Je n aurai qu'une simple observation à faire sur la question 
la pins importante, à mes yeux du moins, la question de du- 
rée; et j'appuierai la proposition de la commission, en regret- 
tant, je l'avoue même, l'ancienne législation. Je n'ai que très 
peu de mots a dire, et je n'abuserai jamais de l'attention de la 
chambre. 

Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est un art vé- 
ritable qui est en question ici. Je ne prétends pas mettre cet 
art, dans lequel l'industrie entre pour une certaine portion, 
iar le rang des créations poétiques ou littéraires, créations 
purement spontanées, qui ne relèvent que de l'artiste, de 
l'écrivain, du penseur. Cependant, il est incontestable qu'il y 
a ici dans la question un art tout entier. 

Et li la Chambre me permettait de citer quelques-uns des 
grands noms qui se rattachent à cet art, elle reconnaîtrait elle- 
même qu'il y a la des génies créateurs, des hommes d'imagi- 
nation, des hommes dont la propriété doit être protégée par 
la loi. Bernard de Paliss; était un potier; Benvenuto Cellini 
était un orfèvre. Un pape a désiré un modèle de chandeliers 
4'église; Michel-Ange et Raphaël ont concouru pour ce modèle, 



et les deux flambeaux ont été exécutés. Oserait-on dire que s» 
ne sont pas là des objets d'art ? 

Il y a donc ici, permeltez-moi d'insister, un art véritable 
dans la question, et c'est ce qui me fait prendre la parole. 

Jusqu'à présent cette matière a été régie en France par un« 
législation vague, obscure, incomplète, plutôt formée de juris- 
prudence et d'extensions que composée de textes directs éma- 
nés du législateur. Cette législation a beaucoup de défauts, 
mais elle a une qualité qui, i mes yeux, compense tous les 
défauts, elle est généreuse. 

Cette législation, que donnait-elle à l'art qui est ici en ques- 
tion? Elle lui donnait la durée ; et n'oubliez pas ceci : toutes 
let fois que vous voulez que de grands artistes fassent de gran- 
des œuvres, donnez-leur le temps, donnez-leur la durée, assu- 
rez-leur le respect de leur pensée et de leur 'propriété. Si voua 
voulez que la France reste à ce point où elle est placée, d'im- 
poser à toutes les nations la loi de sa mode, de son goût, de 
son imagination; si vous voulez que la France reste la mal- 
tresse de ce que le monde appelle l'ornement, le luise, la fan- 
taisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique 
et nationale; si vous voulez donner à eet art tous les moyens 
de prospérer, ne touchez pas légèrement à la législation sou» 
laquelle il s'est développé avec tant d'éclat. 

Notez que depuis que cette législation, incomplète, je le ré- 
pète, mais généreuse, existe, l'ascendant de la France, dans 
toutes les matières d'art et d'industrie mêlée a l'art, n'a resté 
de s'accroître. 

Que demandez-vous donc à une législation? qu'elle produise 
de bons effets, qu'elle donne de bons résultats ? Que repro- 
chez-vous a celle-ci? Sous ton empire, l'art français est de- 
venu le maître et le modèle de l'art chez tons les peuples qui 
composent le monde civilisé. Pourquoi donc toucher légèrement 
à un état de choses dont vous avez à vous applaudir? 

J'ajouterai en terminant que j'ai lu avec une grande atten- 
tion l'exposé des motifs; j'y ai cherché la raison pour laquelle 
il était innové à un état aussi excellent, je n'en ai trouvé 
qu'une qui ne me parait pas suffisante, c'est un désir de met- 
tre la législation qui régit cette matière en harmonie avec u 

23 






178 



NOTES. 



CHAMBRE DES PAIRS. 



législation qui régit d'autres matières qu'on suppose à tort 
analogues. C'est là, messieurs, une pure question de symétrie. 
Cela ne me parait pas suffisant pour innover, j'ose dire, aussi 
témérairement. 

J'ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la 
plus profonde et la plus sincère estime; c'est un homme des 
plus distingués, et je reconnais avec empressement sa haute 
compétence sur toutes les matières qui sont soumises à son 
administration. Cependant je ne me suis pas eipliqué comment 
il se faisait qu'en présence d'un beau, noble et mag.-iiSque ré- 
sultat, on venait innover dans la loi qui a, en partie du moins, 
produit cet effet. 

Je le répète, je demande de la durée. Je suis convaincu 
qu'un pas sera fait en arrière le jour où vous diminuerez la 
durée- de cette propriété. Je ne l'assimile pas d'ailleurs, je l'ai 
déjà dit en commençant, à la propriété littéraire proprement 
dite. Elle est au-dessous de la propriété littéraire; mais elle 
n'en est pas moins respectable, nationale et utile. Le jorr, 
dis-je, où vous aurez diminué la durée de cette propriété, vous 
aurez diminué l'intérêt des fabricants à produire des ouvrages 
d'industrie de plus en plus voisins de l'art; vous aurez diminué 
l'intérêt des grands artistes a pénétrer de plus en plus dans 
eette région où l'industrie se relève par son contact avec l'art. 

Aujourd'hui, à l'heure où nous parlons, des sculpteurs du 
premier ordre, j'en citerai un, homme d'un merveilleux talent, 
M. Pradier, n'hésitent pas à accorder leur concours à ces pro- 
ductions qui ne sont pour l'industrie que des consoles, des pen- 
dules, des flambeaux, et qui sont, pour les connaisseurs, des 
ohefs-d'œuvre. 

Un jour viendra, n'en doutez pas, où beaucoup de ces œuvres 
qae vous traitez aujourd'hui de simples produits de l'industrie, 
et que vous réglementez comme de simples produits de l'indus- 
trie, un jour viendra où beaucoup de ces œuvres prendront 
place dans les musées. N'oubliez pas que vous avez ici, en 
France, à Paris, un musée composé précisément des débris de 
cet art mixte qui est en ce moment en question. La collection 
des vases étrusques, qu'est-ce autre chose î 

Si vous voulez maintenir cet art au niveau déjà élevé où il 
est parvenu en France, si vous voulez augmenter encore ce 
bel essor qu'il a pris et qu'il prend tous les jours, donnez-lui 
du temps. 

Voilà tout ce que je voulais dire. 

Je voterai pour tout ce qui tendra à augmenter la durée 
accordée aux propriétaires de cette sorte d'oeuvres, et je déclare, 
en finissant, que je ne puis m'empêcher de regretter l'ancienne 
législation. (Très bien ! très bien /) 



NOTE 2 

LA MARQUE DE FABRIQUE. 

Dans la discnssiou du projet de loi relatif aux marques de fabrique, 
..toi systèmes étaient en présence, celui de la marque facultative et 
celui de la marque obligatoire. Analyser cette discussion nous con- 
duirait trop loin; nous pouvons d'ailleurs citer, sans autre commen- 
Uire, les deux discours que Victor Hugo prononça dans ce débat. 

Messieurs, 

Je viens défendre une opinion qui, je le crains, malgré les 
excellentes observations qui ont été faites, a peu de faveur 



dans la chambre. J'ose cependant appeler sur cette opinio» 
l'attention de la noble assemblée. Le projet de loi sur les des- 
sins de fabrique soulevait une question d'art; le projet de loi 
sur les marques de fabrique soulève une question d'honneur, 
et toutes les fois que la loi touche à une question d'honneur, 
il n'est personne qui ne se sente et qui ne soit compétent. 

Il y a deux sortes de commerce, le bon et le mauvais com- 
merce. Le commerce honnête et loyal, le commerce déloyal et 
frauduleux. Le commerce honnête, c'est celui qui ne fraude pas; 
Ve3t celui qui livre auj consommateurs des produits sincères; 
c'est celui qui cherche avant tout, avant même les bénéfices 
d'argent, le plus sûr, le meilleur, le plus fécond des bénéfices, 
la bonne renommée. La bonne renommée, messieurs, est aussi 
un capital. Le mauvais commerce, le commerce frauduleux, est 
celui qui a la fièvre des fortunes rapides, qui jette sur tous les 
marchés du monde des produits falsifiés; c'est celui, enfin, qui 
préfère les prolits à l'estime, l'argent à la renommée. 

Eh bien, de ces deux commerces que la loi actuelle met en 
présence, lequel voulez-vous protéger? Il me semble que vous 
devez protection à l'un, et la protection de l'un c'est la répres- 
sion de l'autre. J'ai cherché dans le projet de loi, dans l'exposé 
des motifs et dans le rapport de M. le baron Charles Dupin, s'il 
pouvait y avoir quelque mode de répression préférable au 
seul mode de répression qui se soit présenté à mon esprit, et 
j'avoue, à regret, n'en avoir pas trouvé. A mon avis, c\ue je 
soumets à la chambre, il n'y a d'autre mode de répression pour 
le mauvais commerce, d'autre mode de protection pour le com- 
merce loyal et honnête, que la marque obligatoire. 

Mais on dira : La marque obligatoire est contraire à la liberté. 
Permettez que je m'explique sur ce point, car il est délicat et 
grave. 

J'aime la liberté, je sais qu'elle est bonne; je ne me burne 
pas à dire qu'elle est bonne, je le crois, je le sais; je suis prêt 
à me dévouer pour cette conviction. La liberté a ses abus et 
ses périls. Mais à coté des abus elle a ses bienfaits, à côté des 
périls elle a la gloire. J'aime donc la liberté, je la crois bonne 
en toute occasion. Je veux la liberté du bon commerce; j'ad- 
mettrais même, s'il en était besoin, la liberté du mauvais com- 
merce, quoique ce soit, à mon avis, la liberté de la ronce et 
de l'ivraie. Mais, messieurs, je ne pense pas que, dans la ques- 
tion de la marque obligatoire, la liberté soit le moins du monde 
compromise. 

Il existe un commerce, il existe une industrie qui est sou- 
mise à la marque obligatoire ; ce commerce, je vais le nommer 
tout de suite, c'est la presse, c'est la librairie. Il n'existe pas 
un papier imprimé, quel qu'il soit, dans quelque but que ce 
soit, sous quelque dénomination que ce soit, si insignifiant qu'il 
puisse être, il n'existe pas un papier imprimé qui ne doive, am 
termes des lois qui nous régissent, porter le nom de l'impri- 
meur et son adresse. Qu'est-ce que cela? C'est la marque obliga- 
toire. Avez-vous entendu dire que la marque obligatoire ait 
supprimé la liberté de la presse? (Mouvement.) 

Je ne sache pas d'argument plus fort que celui-ci; car voici 
une liberté publique, la plus importante de t jutes, la plus vitale, 
qui fonctionne parmi nous sous l'empire de la marque obliga- 
toire, c'est-à-dire de cet obstacle qu'on objecte comme devant 
ruiner une autre liberté dans ce qu'elle a de plus essentiel et 
de meilleur. Il est donc évident que puisque la marque obliga- 
toire ne gène dans aucun de ses développements la plus pré- 
cieuse de nos libertés, elle n'aura aucun effet funeste, ni même 
aucun effet fâcheux sur la liberté commerciale. J'ajoute qu'à 
mon avis liberté implique responsabilité. La marque obliga- 
toire, c'est la signature; la marque obligatoire, c'est la respoo- 



SECOURS AUX THEATRES. 



«79 



«bilité. Eh bien, messieurs les pairs, je suis 'le cenx qui ne 
veulent pas qu'on jouisse de la liberté sans subir la responsa- 
bilité. Mouvement.) 
Je voterai pour la marque obligatoire. 



Je vois la chambre fatiguée, je ne crois pas au succès de 
l'amendement, et cependant je crois devoir insister. Messieurs, 
t'est que ma conviction est profonde. 

La marque facultative peut-elle avoir ce rare résultat de sépa- 
rer en deux parts le bon et le mauvais commerce, le commerce 
loyal et le commerce frauduleux? Si je le pensais, je n'hésite- 
rais pas à me rallier au système dn gouvernement et de la 
commission. Mais je ne le pense pas. 

Dans mon opinion, la marque facultative est une précaution 
illusoire. Pourquoi? Messieurs les pairs, c'est que l'industrie 
a'est pas libre: non, l'industrie n'est pas libre devant le com- 
merce. Notez ceci . l'industrie a un intérêt, le commerce croit 
souvent en avoir nn autre. Quel est l'intérêt de l'industrie? 
Donner d'abord de boas produits, et, s'il se peut, des produits 
excellents, et, s'il se peut, dans les cas où l'industrie touche a 
l'art, des produits admirables. Ceci est l'intérêt de l'industrie, 
ceci est aussi l'intérêt de la nation. Quel est l'intérêt du com- 
merce? Vendre, vendre vite, vendre souvent an hasard, souvent 
a bon marché et à vil prix. A vil prix! c'est fort cher. Pour 
«ela, que faut-il an commerce, je dis an commerce frauduleux 



que je voudrais détruire? Il lui faut dei produits frelatés, fal- 
sifiés, chétifs, misérables, coûtant peu et pouvant, erreur fatal» 
du reste, rapporter beaucoup. Que fait le commerce déloyal ? 
il impose sa loi à l'industrie. Il commande, l'industrie obéit II 
le faut bien. L'industrie n'est jamais face à face avec le con- 
sommateur. Entre elle et le consommateur il y a un intermé- 
diaire, le marchand ; ce que le marchand veut, le fabricant est 
contraint de le vouloir. Messieurs, prenez garde! Le commerce 
frauduleux qui n'a malheureusement que trop d'extension, ne 
voudra pas de la marque facultative; il ne voudra aucune mar- 
que. L'industrie gémira et cédera. La marque obligatoire serait 
une arme. Donnez cette arme, donnez cette défense à l'indus- 
trie loyale contre le commerce déloyal. Je vous le dis, messieurs 
les pairs, je vous le dis en présence des faits déplorables que 
vous ont cités plusieurs nobles membres de cette Chambre, en 
présence des débouchés qui se ferment, en présence des mar- 
chés étrangers qui ne s'ouvrent plus, en présence de la dimi- 
nution du salaire qui frappe l'ouvrier, et de la falsification dei 
denrées qui frappe le consommateur ; je vous le dis avec une 
conviction croissante, devant la concurrence intérieure, devant 
la concurrence extérieure surtout, messieurs les pairs, fondez 
la sincérité commerciale! (Mouvement.) 

Mettez la marque obligatoire dans la loi. 

L'industrie française est une richesse nationale. Le commère» 
loyal tend à élever l'industrie; le commerce frauduleux tend a 
l'avilir et à la dégrader. Protégez le commerce loyal, frappe» 
le commerce déloyal. 



ASSEMBLÉE CONSTITUANTE 



1848-184» 



NOTE 3 

SECOURS AUX THÉÂTRES 
17 juillet 18*9. 

* ta mfti ie« fatales journées de juin 1848, les théâtre» de Pari» 
fore ' formé». Cette clôture, qoi semblait devoir se prolonger indéfi- 
niment, était une calamité de plus ajoutée aux antres calamités publi- 
que». La rnin» des théâtres était imminente. M. Victor Hogo sentit 
l'or-en^e de leur situation et leur vint en aide. Il convoqua une réu- 
nion spéciale des représentants de Paris dans le »«* bureau, leur de- 
mar, li d appuyer nn projet de décret qu'il se chargeait de prétenter 
et qni allouait orna sobreation d'nn million aux théâtres, pour les 
mettra a même de rouvrir. La proposition fut virement débattue. Un 
membre îccusa l'auUnr d» projet de décret de vouloir faire du bruit. 
M. Victor Hngo s érria : 

Ce que je veux, ce n'est pas du bruit, comme vous dites, 
t/eét du pain ! du pain pour les artistes, du pain pour les ouvriers, 
do pain pour le» vingt mille familles que les théâtres alimen- 



tent! Ce que je veux, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est 
le travail, vivifiés par ces ruisseaux de sève qui jaillissent des 
théâtres de Paris! c'est la paix publique, c'est la sérénité pu- 
blique, c'est la splendeur de la ville de Paris, c'est l'éclat dei 
lettres et des arts, c'est la venue des étrangers, c'est la circu- 
lation de l'argent, c'est tout ce que répandent d'activité, de joie, 
de santé, de richesse, de civilisation, de prospérité, les théâtres 
de Paris ouverts. Ce que je ne veux pas, c'est le deuil, c'est la 
détresse, c'est l'agitation, c'est l'idée de révolution et 
vante que contiennent ces mots lugubres : les théâtres de Pa- 
ris sont fermés! Je l'ai dit à une autre époque et dans une 
occasion pareille, et permettez-moi de le redire : Les théâtre» 
fermés, c'est le drapeau noir déployé. 

Eh bien, je voudrais que vous, vous les représentants de 
Paris, vous vinssiez dire à cette portion de la majorité qui vous 
inquiète : Osez déployer ce drapeau noir! osez abandonner les 
théâtres ! Mais, sachez-le bien, qui laisse fermer les théâtres fait 
fermer les boutiques! Sachez-le bien, qui laisse fermer les théâ- 
tres île Paris, fait une chose que nos plus redoutables années n'ont 
pas faite ; que l'invasion n'a pas faite, que 93 n'a pa s fait* 



180 



NOTES. — ASSEMBLEE CONSTITUANTE. 



Qui ferme les théâtres de Paris éteint le feu qui éclaire, pour 
ne plus laisser resplendir que le feu qui incendie! Osez prendre 
cette responsabilité ! 

Messieurs, cette question des théâtres est maintenant un côté, 
un côté bien douloureux, de la grande question des détresses 
pnbliques. Ce que nous invoquons ici, c'est encore le principe 
de l'assistance. Il y a là, autour de nous, je tous le répète, vingt 
mille familles qui nous demandent de ne pas leur ôter leur 
pain! Le pins déplorable témoignage de la dureté des temps que 
nous traversons, c'est que les théâtres, qui n'avaient jamais fait 
partie que de notre gloire, font aujourd'hui partie de notre misère. 

Je vous en conjure, réfléchissez-y. Ne désertez pas ce grand 
intérêt. Faites de moi ce que vous voudrez ; je suis prêt à mon- 
ter à la tribune, je luis prêt à combattre, à la poupe, à la 
proue, où l'on voudta, n'importe; mais ne reculons pasl 
Sans vous, je ne suis rien ; avec vous, je ne crains rien ! Je 
vous supplie de ne pas repousser la proposition. 

Li proposition, appuyée par la presque unanimité des représentants 
it la Seine et adoptée par le comité de l'intérieur, fut accept-'e par 
le gouvernement, qui réduisit 4 sii cent mille francs la subvention 
proposée. M. Victor Hugo, nommé président et rapporteur d'une com- 
mission spéciale chargée d'examiner le projet de décret, et composée 
de MM. Léon de Maleville, Biiio et Évariste Bavoui, déposa au nom 
4o comité de l'intérieur et lut en séance publique, le 17 juillet, le 
rapport suivant : 



Citoyens représentants, 

Dans les graves conjonctures où nous sommes, en examinant 
le projet de subvention aux théâtres de Paris, votre comité de 
l'intérieur et la commission qu'il a nommée ont eu le courage 
d'écarter toutes les hautes considérations d'art, de littérature, 
de gloire nationale, qui viendraient si naturellement en aide au 
projet, que nous conservons du reste, et que nous ferons certai- 
nement valoir à l'occasion dans des temps meilleurs; le comité, 
dis-je, a eu le courage d'écarter toutes ces considérations pour 
ne se préoccuper de la mesure proposée qu'au point de vue de 
l'utilité politique. 

C'est a ce point de vue unique d'une grande et évidente 
utilité politique et immédiate, que nous avons l'honneur de 
vous proposer l'adoption de la mesure. 

Les théâtres de Paris sont peut-être les rouages principaux 
de ce mécanisme compliqué qui met en mouvement le luxe de 
la capitale et les innombrables industries que ce luxe engendre 
et alimente; mécanisme immense et délicat, que les bons gou- 
vernements entretiennent avec soin, qui ne s'arrête jamais sans 
que la misère naisse à l'instant même, et qui, s'il venait 
jamais à le briser, marquerait l'heure fatale où les révolutions 
sociales succèdent aux révolutions politiques. 

Le» théâtres de Paris, messieurs, donnent nne notable impul- 
sion à l'industrie parisienne, qui, à son tour, communique la 
vie i l'industrie des départements. Toutes les branches du com- 
merce reçoivent quelque chose du théâtre. Les théâtres de 
Paris font vivre directement dix mille familles, trente ou 
quarante métiers divers, occupant chacun des centaines d'ou- 
vriers, et versent annuellement dans la circulation une somme 
qui, d'après des chiffres incontestables, ne peut guère être 
lée à moins de vingt ou trente millions. 

t.a clôture des théâtres de Paris est donc une véritable 
catastrophe commerciale qui a toutes les proportions d'une 
calamité publique. Les faire vivre, c'est vivifier toute la capi- 
tale. Vous avez accordé, il y a peu de jours, cinq millions a 



l'industrie du bâtiment; accorder aujourd'hui tin subside aux 
théâtres, c'est appliquer le même principe, c'est pourvoir aux 
mêmes nécessités politiques. Si vous refusiez aujourd'hui ces 
six cent mille francs à une industrie utile, vous auriez dans un 
mois plusieurs millions à ajouter à vos aumônes. 

D'autres considérations font encore ressortir l'importance 
politique de la mesure qui rouvrirait nos théâtres. A une 
époque comme la nôtre, où les esprits se laissent entraîner, 
dans cette espèce de lassitude et de désœuvrement qui suit !e« 
révolutions, à toutes les émotions, et quelquefois à toutes les 
violences de la fièvre politique, les représentations dramatiques 
sont une distraction souhaitable, et peuvent être une heureuse 
et puissante diversion. L'expérience a prouvé que, pour le 
peuple parisien en particulier, il faut le dire à la louange de 
:e peuple si intelligent, le théâtre est no calme efficace et 
souverain. 

Ce peuple, pareil à tant d'égards au peuple athénien, se 
tourne toujours volontiers, même dans les jours d'agitation, 
vers les joies de l'intelligence et de l'esprit. Peu d'attroupe- 
ments résistent à un théâtre ouvert; aucun attroupement ne 
résisterait à un spectacle gratis. 

L'utilité politique de la mesure de la subvention aux 
théâtres est donc démontrée. Il importe que les théâtres de 
Paris rouvrent et se soutiennent, et l'État consulte un grand 
intérêt public en leur accordant un subside qui leur permettra 
de vivre jusqu'à la saison d'hiver, où leur prospérité renaîtra, 
nous l'espérons, et sera à la fois un témoignage et un élément 
de la prospérité générale. 

Cela posé, ce grand intérêt politique une fois constaté, votre 
comité a dû rechercher les moyens d'arriver sûrement à ce but : 
faire vivre les théâtres jusqu'à l'hiver. Pour cela, il fallait 
avant tout qu'aucune partie de la somme votée par vous ne 
put être détournée de sa destination, et consacrée, par exemple, 
à payer les dettes que les théâtres ont contractées depuis cinq 
mois qu'ils luttent avec le plus honorable courage contre les 
difficultés de la situation. Cet argent est destiné à l'avenir et 
non au passé. Il ne pourra être revendiqué par aucun créancier. 
Votre comité vous propose de déclarer les sommes allouées aux 
théâtres par le décret incessibles et insaisissables. 

Les sommes ne seraient versées aux directeurs des théâtres 
que sous des conditions acceptées par eux, ayant toutes pour 
objet la meilleure exploitation de chaque théâtre en particulier, 
et que les directeurs seraient tenus d'observer sous peine de 
perdre leur droit à l'allocation. 

Quant aux sommes en elles-mêmes, votre comité en a exa- 
miné soigneusement la répartition. Cette répartition a été 
modifiée pour quelques théâtres, d'accord avec M. le ministre 
de l'intérieur, et toujours dans le but d'utilité positive qui a 
préoccupé votre comité. 

L'allocation de 170,000 franc» a été conservée à l'Opéra dont 
la prospérité se lie si étroitement à la paix de la capitale. La 
part du Vaudeville a été portée à 24,000 francs, sous la condi- 
tion que les directeurs ne négligeront rien pour rendre à ce 
théâtre son ancienne prospérité, et pour y ramener la troupe 
excellente que tout Paris y applaudissait dans ces derniers 
temps. 

Un théâtre oublié a été rétabli dans la nomenclature, c'est 
le théâtre Beaumarchais, c'est-à-dire le théâtre spécial do 
8 e arrondissement et du faubourg Saint- Antoine. L'assemblée 
s'associera à la pensée qui a voulu favoriser la réouverture de 
ce théâtre. 

Voici cette répartition, telle qu'elle est indiquée et arrêtée 
dans l'exposé des motifs qui vous a été distribue ce matin : 



SECOURS AUX TRANSPORTÉS. 



181 



Pour l'Opéra, Théâtre de la Nation 110. 000 fr. 

Pour le Théâtre de la République 105,000 

Pour l 'opéra-Comique 80,000 

Pour l'Odéon 45.000 

Pour le Gymnase 30,000 

Pour la Porte-Saint-Martin 35,000 

Pour le Vaudeville 24,000 

Pour les Variétés 24,000 

Pour le Théâtre Montansier 15,000 

Pour l'Ambigu-Comique 25,000 

Pour la Gaité 25,000 

Pour le Théâtro-Historique 27,000 

Pour le Cirque 4,000 

Pour les Folies-Dramatiques 11,000 

Pour les Délassements-Comiques 11,000 

Pour le Théâtre Beaumarchais 10,000 

Pour le Théâtre Lazary 4,000 

Pour le Théâtre des Funambules 5,000 

Pour le Théâtre du Luxembourg 5,000 

Pour les théâtres de la banlieue 10,000 

Pour l'Hippodrome 5,000 

Pour éventualités 10,000 

Total 680,000 fr. 

Le comité a cru nécessaire d'ajouter aux subventions répar- 
ties une somme de 10,000 francs destinée à des allocations 
éventuelles qu'il est impossible de ne pas prévoir en pareille 
natière. 

Ami de multiplier les précautions et de rendre tout abus 
impossible, votre comité, d'accord avec le ministre, vous pro- 
pose d'ordonner, par l'article 2 du décret, que la distribution 
de la somme afférente â chaque théâtre sera faite de quinzaine 
u qninzaine, par cinquièmes, jusqu'au 1 er octobre. Les deui 
tiers au moins de la somme seront affectés au payement des 
artistes, employés et gagistes de» théâtres. Enfin, le ministre 
rendra compte de mois en mois de l'exécution du décret à votre 
comité de l'intérieur. 

Un décret spécial avait été présenté pour le Théâtre de la 
Natiun ; le comité, ne voyant aucun motif à ce double emploi, 
a fondu les deux décrets en un seul. 

Le crédit total alloué par les dent décrets ainsi réunis 
s'élève à 680,000 francs. 

Par toutes les considérations que nous venons d'exposer 
devant vous, nous espérons, messieurs, que vous voudrez bien 
voter ce décret dont vous avez déjà reconnu et déclaré l'ur- 
gence. Il faut que tous les symptômes de la confiance et de 
i< sécurité reparaissent; il faut que les théâtres rouvrent; il 
faut que la population reprenne sa sérénité en retrouvant ses 
plaisirs. Ce qui distrait les esprits les apaise. Il est temps de 
remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du com- 
merce, de l'industrie, c'est-à-dire tout ce qui produit le travail, 
tout ce qui détruit la misère; les théâtres sont un de ces moteurs. 

Que les étrangers se sentent rappelés à Paris par le calme 
rétabli: qu'on voie des passants dans les rues la nuit, des 
voitures "fii roulent, des boutiques ouvertes, des cafés éclairés; 
qu'on puisse rentrer tard chez soi ; les théâtres vous resti- 
tueront toutes ees libertés de la vie parisienne, qui sont les 
indices mêmes de la tranquillité publique. U est temps de 
rendre sa physionomie vivante, animée, paisible, i cette 
grande ville de Paris qui porte avec accablement, depuis un 
Bois bientôt, le plus douloureux de tous les deuils, le deuil 
4* la guerre civile! 



Et permettez au rapporteur de vous !e dire en terminant, 
messieurs, ce que vous ferei en ce moment sera utile pour 
le présent et fécond pour l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait 
perdu; venex en aide au théâtre, le théâtre vous le rendra. 
Votre encouragement sera pour lui un engagement. Aujour- 
d'hui, la société secourt le théâtre, demain le théâtre secourra 
la société. Le théâtre, c'est là sa fonction et son devoir, 
moralise les masses en mêmb temps qu'il enrichit la cité. Il 
peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps sérieux 
comme ceux où nous sommes, les auteurs dramatiques, libres 
désormais, comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, 
que faire du théâtre une chaire de vérité et une tribune d'hon- 
nêteté, pousser les cœurs vers la fraternité, élever les esprits 
aux sentiments généreux par le spectacle des grandes choses, 
infiltrer dans le peuple la vertu et dans la foule la raison, 
enseigner, apaiser, éclairer, consoler, c'est la plus pure source 
de la renommée, c'est la plus belle forme de la gloire! 

L» subvention aui théâtres fut votée. Les théâtres rouvrirent 



NOTE * 

SECOURS AUX TRANSPORTÉS 
. 14 août IS48. 

immédiatement après les journées da juin, M. Victor Hugo s« 
préoccupa du sort fait aui Iransportés 11 appela tous les hommes da 
bonne volonté, dans toutes les nuances de l'assemblée, 1 leur venir 
en aide. U organisa dans ce bnt une réunion spéciale en dehors d« 
tous les partis. 

Voici en quels termes le fait est raconté dans la Presse du 14 août 
1848: 

« Tous les hommes politiques ne sont pas en déclin, heureu- 
sement! Au premier rang de ceux qu'on a vus grandir par le 
courage qu'ils ont déployé sous la grêle des balles dans les 
tristes journées de juin, par la fermeté conciliante qu'ils ont 
apportée à la tribune, et enfin par l'élan d'une fraternité sin- 
cère telle que nous la concevons, telle que nous la ressentons, 
nous aimons à signaler un de nos illustres amis, Victor Hugo, 
devant lequel plus d'une barricade s'est abaissée, et que la 
liberté de la presse a trouvé debout i la tribune au jour des 
interpellations adressés à M. le général Cavaignac. 

« M. Victor Hugo vient encore de prendre une noble ini- 
tiative dont nous ne saurions trop le féliciter. Il s'agit de visiter 
les détenus de juin. Cette proposition a motivé la réunion 
spontanée d'un certain nombre de représentants dans l'un des 
bureaux de l'assemblée nationale; nous en empruntons les 
détails au journal l'Événement : 

« La réunion se composait déjà de MM. Victor Hugo, La- 
grange, l'évêque de Langres, Montalembert, David (d'Angers), 
Galy-Cazalat, Félix Pyat, Edgar Quinet, La Rochejaquelein, 
Demesmay, Mauvais, de Vogiié, Crémieui, de Falloux, Xavier 
Durrieu, Considérant, le général Laydet, Vivien, Portalis, 
Chollet, Jules Favre, Wolowski, Babaud-Laribière, An ton y 
Thouret. 
« M. Victor Hugo a exposé l'objet de la réunion. Il a dit : 
< Qu'au milieu des réunions qui se sont produites au seii 
« de l'assemblée, et qui s'occupent toutes avec un zèle louable, 



SÛTES. — ASSEMBLEE CONSTITUANTE. 



■ et selon leur opinion consciencieuse, des grands intérêts po- 
« litiques du pays, il serait utile qu'une réunion se formât qui 
« n'eût aucune couleur politique, qui résumât toute sa pensée 
« dans le seul mot fraternité, et qui eût pour but unique 
« l'apaisement des haines et le soulagement des misères nées 

• de la guerre civile. 

« Cette réunion se composerait d hommes de toutes les 
« nuances, qui oublieraient, en y entrant, à quel parti ils ap- 
" pirt. ennent, pour ne se souvenir que des souffrances du peu- 

• pie et des plaies de la France. Elle aurait, sans le vouloir et 
« sans le chercher, un but politique de l'ordre le plus élevé; 
« car soulager les malheurs de la guerre civile dans le présent, 

• c'est éteindre les fureurs de la guerre civile dans l'avenir. 
« L'assemblée nationale est animée des intentions les plus pa- 
« triotiques; elle veut punir les vrais coupables et amender les 
« égarés, mais elle ne veut rien au delà de la sévérité stricte- 
« ment nécessaire, et, certainement, à côté de sa sévérité, elle 
« cherchera toujours les occasions de faire sentir sa paternité. 

• La réunion projetée provoquerait, selon les faits connus et 
« les besoins qui se manifesteraient, la bonne volonté géné- 
« reuse de l'assemblée. 

« Cette réunion ne se compose encore que de membres qui 

• se sont spontanément rapprochés et qui appartiennent à tou- 
« tes les opinions représentées dans l'assemblée; mais elle 
« admettrait avec empressement tous les membres qui auraient 
« du temps à donner aui travaui de fraternité qu'elle s'impose. 
« Son premier soin serait de visiter les forts, en ayant soin de 
« ne s'immiscer dans aucune des attributions du pouvoir judi- 
o claire ou du pouvoir administratif. Elle se préoccuperait de 
« tout ce qui peut, sans désarmer, bien entendu, ni énerver 
« l'action de la loi, adoucir la situation des prisonniers et le 
« sort de leurs familles. 

« En ce qui touche ces malheureuses familles, la réunion 
> rechercherait les moyens d'assurer l'exécution du décret qui 
« leur réserve le droit de suivre les transportés, et qui, évi- 

• demment, n'a pas voulu que ce droit fût illusoire ou onéreux 
« pour les familles pauvres. Le général Cavaignac, consulté par 
« M. Victor Hugo, a pleinement approuvé cette pensée, a com- 

• pris que la prudence s'y concilierait avec l'intention frater- 
o nelle et l'unité politique, et a promis de faciliter, par tous 

■ les moyens en son pouvoir, l'accès et la visite des prisons 
« aux membres de la réunion ; ce sera pour eux une occupa- 

■ tion fatigante et pénible, mais que le sentiment du bien qu'ils 

• pourront faire leur rendra douce. 

n En terminant, M. Victor Hugo a exprimé le vœu que la 
« réunion mit à sa tête et choisit pour son président l'homme 
« vénérable qu'elle compte parmi ses membres, et qui joint 
« au caractère sacré de représentant le caractère sacré d'évê- 

• que, M. Parisis, évêque de Langres. Ainsi le double but 
« évangélique et populaire sera admirablement exprimé par la 
« personne même de son président. La fraternité est le pre- 
« mier mot de l'évangile et le dernier mot de la démocratie. » 

« La réunion a complètement aduéré à ces généreuses pa- 
roles. Elle a aussitôt constitué son bureau, qui est aimi com- 
posé : 

« Président, M. Parisis, évêque de Langres; vice-président, 
M. Victor Hugo ; secrétaire, M. Xavier Durrieu. 

« La réunion s'est séparée, après avoir chargé MM. Parisis, 
Victor Hugo et Xavier Durrieu de demander au général Cavai- 
gnac. pour les membres de la réunion, l'autorisation de se ren- 
dre dans les forts et les prisons de Paris. » 



NOTE 5 

LA QUESTION DE DISSOLUTION 

En janvier 1849, la question de dissolution se posa. L'assembléi 
constituante discuta la proposition Râteau. Dans la discussion préi- 
lible des bureaux, M. Victor Hugo prononça, le 15 janvier, un dis- 
cours qne la sténographie a conservé. Le roici : 

M. Victor Huoo. — Posons la question. 
Deux souverainetés sont en présence. 
Il y a d'un côté l'assemblée, de l'autre le pays. 
D'un côté l'assemblée. Une assemblée qui a rendu à Paris 
la France, à l'Europe, au monde entier, un service, un seii 
mais il est considérable ; en juin, elle a fait face à l'émeut» 
elle a sauvé la démocratie. Car une portion du peuple n'a pas 
le droit de révolte contre le peuple tout entier. C'est là le titre 
de cette assemblée. Ce titre serait plus beau si la victoire eût 
été moins dure. Les meilleurs vainqueurs sont les vainqueurs 
cléments. Pour ma part, j'ai combattu l'insurrection anarebique 
et j'ai blâmé la répression soldatesque. Du reste, cette assem- 
blée, disons-le, a plutôt essayé de grandes choses qu'elle n'en 
a fait. Elle a eu ses fautes et ses torts, ce qui est l'histoire des 
assemblées et ce qui est aussi l'histoire des hommes. Un peu 
de bon, pas mal de médiocre, beaucoup de mauvais. Quant à 
moi, je ne veux me rappeler qu'une chose, la conduite vail- 
lante de l'assemblée en juin, son courage, le service rendu. 
Elle a bien fait son entrée; il faul maintenant qu'elle fasse 
bien sa sortie. 

De l'autre côté, dans l'autre plateau de la balance, il y a le 
pays. Qui doit l'emporter? [Réclamations.) Oui, messieurs, 
permettez-moi de le dire dans ma conviction profonde, c'est le 
pays qui demande votre abdication. Je suis net, je ne cherche 
pas a être nommé commissaire, je cherche à dire la vérité. Je 
sais que chaque parti a une pente à s'intituler le pays. Tous, 
tant que nous sommes, nous nous enivrons bien vite de nom- 
mêmes et nous avons bientôt fait de crier : Je suis la France I 
C'est un tort quand on est fort, e'est un ridicule quand on est 
petit. Je tâcherai de ne point donner dans ce travers, j'userai 
fort peu des grands mots; mais, dans ma conviction loyale, 
voici ce que je pense : L'an dernier, à pareille époque, qui 
est-ce qui voulait la réforme ? Le pays. Cette année, qui est-ce 
qui veut la dissolution de la Chambre? Le pays. Oui, messieurs, 
le pays nous dit : Retirez-vous. Il s'agit de savoir si l'assemblée 
répondra : Je reste. 

Je dis qu'elle ne le peut pas, et j'ajoute qu'elle ne le doit pai. 

J'ajoute encore ceci. Le pays doit du respect à l'assemblée, 
mais l'assemblée doit du respect au pays. 

Messieurs, ce mot, le pays, est un formidable argument ; mail 
il n'est pas dans ma nature d'abuser d'aucun argument. Vous 
allez voir qne je n'abuse pas de celui-ci. 

Suffit-il que la nation dise brusquement, inopinément à une 
assemblée, à un chef d'état, à un pouvoir : Va-t'en ! pour qne 
ce pouvoir doive s'en aller ? 

Je réponds : non I 

Il ne suffit pas qne la nation ait pour elle la souveraineté, 
il faut qu'elle ait la raison. 

Voyons si elle a la raison. 

Il y a en république deux cas, seulement deux cas où le payi 
peut dire à une assemblée de se dissoudre. C'est lorsqu'il t 
devant lui une assemblée législative dont le terme est arrivé, 
i ou une assemblée constituante dont le mandat est épuise. 



LA QUESTION DE LA DISSOLUTION. 



(83 



Hors de là. le pays, le pays lai-même peut .ivoir la force, il 
■'« pas le droit.' 

L'assemblée législative dont la durée constitutionnelle n'est 
pas achevée, l'assemblée constituante dont le niaudat n'est pas 
accompli ont le droit, ont le devoir de répondre au pays lui- 
même : Non! et de continuel, l'une sa Fonction, l'autre son 
œuvre. 

Toute la question est donc là. Je la précise, vous voyez. La 
Constituante de 1848 a-t-elle épuisé son mandat? a-t-elle ter- 
miné son œuvre? Je crois que oui, vous croyez que non. 

Umb von. — L'assemblée n a point épuisé son mandat. 

M. Victor Huoo. — Si ceux qui veulent maintenir l'assem- 
blée parviennent à me prouver qu'elle n'a point fait ce qu'elle 
avait à faire, et que son mandat n'est point accompli, je passe 
de leur bord à l'instant même. 

Examinons. 

Qu'est-ce que la constituante avait à faire? Une consti- 
tution. 

La constitution est faite. 

Lt Mtus uiubbb. — Mais, après la constitution, il faut que L'assem- 
blée tasse les lois organiques. 

M. Viciob Huoo. — Voici le grand argument, faire les lois 
organiques! 

Entendons-nous. 

Est-ce une nécessité ou une convenance ? 

Si les lois organiques participent du privilège de la constitu- 
tion, si, comme la constitution, qui n'est sujette qu'à une seule 
réserve, la sanction du peuple et le droit de révision, si comme 
la constitution, dis-je, les lois organiques sont souveraines, in- 
Tiolables, au-dessus des assemblées législatives, au-dessus des 
codes, placées a la fois a la base et au faite, obi alors, il n'y a 
pas de question, ii n'y a rien a dire, il faut les faire, il y a 
nécessité. Vous devez répondre an pays qui vous presse : atten- 
dez! nous n'avons pas Uni! les lois organiques ont besoin de 
recevoir de nous le sceau du pouvoir constituant. Et alors, si 
cela est, si nos adversaires ont raison, savez-vous ce que vous 
avez fait vendredi en repoussant la proposition Râteau? vous 
avez manqué a votre devoir! 

Hais si les lois organiques par hasard ne sont que des lois 
comme les autres, des lois modifiables et révocables, des lois 
que la prochaine assemblée législative pourra citer à sa barre, 
juger et condamner, comme le gouvernement provisoire a con- 
damné les lois de la monarchie, comme vous avez condamné 
les décrets du gouvernement provisoire, si cela est, où est la 
nécessité de les faire? a quoi bon dévorer le temps de la France 
pour jeter quelques lois de plus à cet appétit de révocation qui 
caractérise les nouvelles assemblées? 

Ce n'est donc plus qu'une question de convenance. Mon Dieut 
je suis de bonne composition, si nous vivions dans un temps 
calme, et si cela vous était bien agréable, cela me serait égal. 
Oui, vous trouvez convenable que les rédacteurs du teite soient 
aussi les rédacteurs du commentaire, que ceux qui ont fait le 
livre fasse aussi les notes, que ceui qui ont bâti l'édifice pavent 
aassi les rues I l'entour, que le tbéorême constitutionnel lasse 
pénétrer son unité dans tous ses corollaires; après avoir été lé- 
gislateurs constituants, il vous plait d'être législateurs organi- 
ques; cela est bien arrangé, cela est plus régulier, cela va mieux 
ainsi. En un mot, vous voulez faite les lois organiques; pour- 
foi? pour la symétrie. 



Ah! ici, messieurs, j» vous arrête. Pour une assemblée cons- 
tituante, où il n'y a plus d té il n'y a plus de droit. 
Car du moment où votre droit s'éclipse, le droit du pays repa- 
raît. 

Et ne dites pas que si l'on admet le droit de la nation en ce 
moment, il faudra l'admettre toujours, à chaque instant et dans 
tous les cas, que dans six mois elle dira au président de se dé- 
mettre et que dans un an elle criera à la législative de se dis- 
soudre. Nonl la constitution, une fois sanctionnée par le peuple, 
;i le président et la législative. Réfléchisses. Voyez 
l'abîme qui sépare les deux situations. Savez-vous ce qu'il faut 
en ce moment pour dissoudre l'assemblée constituante? Un vote, 
une boule dans la boite du scrutin. Et savez-vous ce qu'il fau- 
drait pour dissoudre l'assemblée législative? Une révolution. 

Tenez, je vais me faire mieux comprendre encore : faites une 
hypothèse, reculez de quelques mois en arrière, reportez-vous 
à l'époque où vous étiez en plein travail de constitution, et sup- 
posez qu'en ce moment-là, au milieu de l'œuvre ébauchée, le 
pays, impatient ou égaré, vous eut crié : Assez ! le mandant 
brise le mandat; retirez-vous I 

Savez-vous, moi qui vous parle en ce moment, ce que je vous 
eusse dit alors? 

Je vous eusse dit : Résistez! 

Résisterl à qui? à la France? 

Sans doute. 

Notre devoir eût été de dire au peuple : — Tu nous a donné 
un mandat, nous ne te le rapporterons pas avant de l'avoir 
rempli. Ton droit n'est plus en toi, mais en nous. Tu te révoltes 
contre toi-même; car nous, c'est toi. Tu es souverain, mais tu 
es factieux. Ah I tu veux refaire une révolution? tu veux courir 
de nouveau les chances anarchiques et monarchiques? Eh bienl 
puisque tu es a la fois le plus fort et le plus aveugle, rouvre le 
gouffre, si tu l'oses, nous y tomberons, mais tu y tomberas après 
nous. 

Voilà ce que vous eussiez dit, et vous ne vous fussiez pas 
séparés. 

Oui. messieurs, il faut savoir dans l'occasion résister à tous 
les souverains, aux peuples aussi bien qu'aux rois. Le respect 
de l'histoire est à ce prix. 

Eh bien! moi, qui il y a trois mois vous eusse dit : résistez! 
aujourd'hui je vous dis : cédez ! 

Pourquoi? 

Je viens de vous l'expliquer. 

Parce qu'il y a trois mois le droit était de votre cité, et 
qu'aujourd'hui il est du côté du pays. 

Et ces dix ou onze lois organiques que vous voulez faire, 
savez-vous ? vous ne les ferez même pas, vous les bâclerez. Où 
trouverez-vous le calme, la réflexion, l'attention, le temps pour 
examiner les questions, le temps pour les laisser mûrir? Mais 
telle de ces lois est un code ! mais c'est la société tout entière 
à refaire! Onze lois organiques, mais il y en a pour onze mois! 
Vous aurez vécu presque un an. Un an, dans des temps comme 
ceux-ci, c'est un siècle, c'est là une fort belle longévité révolu- 
tionnaire. Contentez vous-en. 

Mais on insiste, on s'irrite, on fait appel à nos fiertés. Quoil 
nous nous retirons parce qu'un flot d'injures monte jusqu'à nous! 
Nous cédons i un quinze mai moral! l'assemblée nationale se 
laisse chasser! Messieurs, l'assemblée chassée! Comment? par 
qui? Non, j'en appelle à la dignité de vos consciences, vous ne 
vous sentez pas chassés! Vous n'avez pas donné les mains à 
votre honte! Vous vous retirez, non devant les voies de fait 
des partis, non devant les violences des factions, mais devant 
la souveraineté de la nation. L'assemblée se laisser chasser ! Ah! 



184 



NOTES. — ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 



te degré d'abaissement rendrait sa condamnation légitime, elle 
la mériterait pour y avoir consenti! Il n'en est rien, messieurs, 
et la preuve, c'est qu'elle s'en irait méprisée, et qu'elle s'en ira 
respectée! 

Messieurs, je crois avoir ruiné les objections les unes après 
les autres. Me voici revenu à mon point de départ, le pays a 
pour lui le droit, et il a pour lui la raison. Considérez qu'il 
souffre, qu'il est, depuis un an bientôt, étendu sur le lit de 
douleur d'une révolution ; il veut changer de position, passez- 
moi cette comparaison vulgaire, c'est un malade qui veut se 
retourner du côté droit sur le côté gauche. 

Un urnes aoYALim. — Non, do cité gauche sur le côté droit. 
(Sourire».) 

M. Victor Hugo. — C'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. 
{On rit.) Je ne veux, moi, ni anarchie ni monarchie. Messieurs, 
soyons des hommes politiques et considérons la situation. Elle 
nous dicte notre conduite. Je ne suis pas de ceux qui ont fait 
la république, je ne l'ai pas choisie, mais je ne l'ai pas trahie. 
J'ai la confiance que dans toutes mes paroles vous sentez l'hon- 
nête homme. Votre attention me prouve que vous voyez bien 
que c'est une conscience qui vous parle, je me sens le droit de 
m'adresser à votre cœur de bons citoyens. Voici ce que je vous 
dirai : Vous avez sauvé le présent, maintenant ne compromet- 
tez pas l'avenir! Savez-vous quel est le mal du pays en ce mo- 
ment? C'est l'inquiétude, c'est l'anxiété, c'est le doute du len- 
demain Eh bien, vous les chefs du pays, ses chefs momentanés, 
mais réels, donnez-lui le bon exemple, montrez de la confiance, 
dites-lui que vous croyez au lendemain, et prouvez-le-lui I 
Quoi! vous aussi, vous auriez peur! Quoi! vous aussi, vous 
diriez : Que va-t-il arriver? Vous craindriez vos successeurs? 
La constituante redouterait la législative? Non, votre heure est 
fixée et la sienne est venue, les temps qui approchent ne vous 
appartiennent pas. Sachez le comprendre noblement. Déférez au 
vœu de la France. Ne passez pas de la souveraineté à l'usurpa- 
tion. Je le répète, donnons le bon exemple, retirons-nous à 
temps et à propos, et croyons tous au lendemain! Ne disons 
pas, comme je l'ai entendu déclarer, que notre disparition sera 
une révolution. Comment! démocrates, vous n'auriez pas foi 
dans la démocratie? Eh bien, moi patriote, j'ai foi dans la pa- 
trie ! Je voterai pour que l'assemblée se sépare au terme le plus 
prochain. 



NOTE 6 

ACHÈVEMENT DU LOUVBI 
Février 1848. 

M. Victor Hcgo. - Je suis favorable au projet. J'y vois 
ieux choses, l'intérêt de l'État, l'intérêt de la ville de Paris. 

Certes, créer dans la capitale une sorte d'édifice métropoli- 
ain de l'intelligence, installer la pensée là où était la royauté, 
emplacer une puissance par une puissance, où était la splen- 
deur du trône mettre le rayonnement du génie, faire succéder à 
la grandeur du passé ce qui fait la grandeur du présent et ce 
qui fera la beauté de l'avenir, conserver à cette métropole de la 
lensée ce nom de Louvre, qui veut dire souveraineté et gloire; 
c'est là, messieurs, une idée haute et belle. Maintenant, est-ce 
«ne idée utile ? 
Je n'hésite pas; je réponds : Oui. 



Quoi ! vivifier Paris, embellir Paris, ajouter encore à la haute 
idée de civilisation que Paris représente, donner d'immenses 
travaux sous toutes les formes à toutes les classes d'ouvriers, 
depuis l'artisan jusqu'à l'artiste, donner du pain aux uns, de la 
gloire aux autres, occuper et nourrir le peuple avec une idée, 
lorsque les ennemis de la paix publique cherchent à l'occuper, 
je ne dis pas à le nourrir, avec des passions, est-ce que ce n'est 
pas là une pensée utile? 

Mais l'argent? cela coûtera fort cher. Messieurs, entendons- 
noui, j'aime la gloire du pays, mais sa bourse me touche. Non 
seulement je ne veux pas grever le budget, mais je veux, a tuut 
prix, l'alléger. Si le projet, quoiqu'il me semble beau et utile, 
devait entraîner une charge pour les contribuables, je serais le 
premier à le repousser. Mais, l'exposé des motifs vous le dit, 
on peut faire face à la dépense par des aliénations peu regret- 
tables d'une portion du domaine de l'État qui coûte plus qu'elle 
ne rapporte. 

J'ajoute ceci. Cet été, vous votiez des sommes considérables 
pour des résultats nuls, uniquement dans l'intention de faire 
travailler le peuple. Vous compreniez si bien la haute impor- 
tance morale et politique du travail, que la seule pensée d'en 
donner vous suffisait. Quoi I vous accordiez des travaux stériles, 
et aujourd'hui vous refuseriez des travaui utiles? 

Le projet peut être amélioré. Ainsi, il faudrait conserver 
toutes les menuiseries de la bibliothèque actuelle, qui sont fort 
belles ot fort précieuses. Ce sont là des détails. Je signale une 
lacune plus importante. Selon moi, il faudrait compléter la pen- 
sée du projet en installant l'institut dans le Louvre, c'est-à-dire 
en faisant siéger le sénat des intelligences an milieu des pro- 
duits de l'esprit humain. Représentez-vous ce que serait le 
Louvre alors! D'un côté une galerie de peinture comparable à la 
galerie du Vatican, de l'autre une bibliothèque comparable à la 
bibliothèque d'Aleiandrie; tout près cette grande nouveauté des 
temps modernes, le palais de l'Industrie; toute connaissance 
humaine réunie et rayonnant dans un monument unique; au 
centre l'Institut, comme le cerveau de ce grand corps. 

Les visiteurs de toutes les parties du monde accourraient à ce 
monument comme à une Mecque de l'intelligence. Vous auriez 
ainsi transformé le Louvre. Je dis plus, vous n'auriez pas seu- 
lement agrandi le palais, vous auriez agrandi l'idée qu'il con- 
tenait. 

Cette création, où l'on trouvera tous les magnifiques progrèa 
de l'art contemporain, dotera, sans qu'il en coûte un sou aux 
contribuables, d'une richesse de plus la ville de Paris, et la 
France d'une gloire de plus. J'appuie le projet. 



NOTE 7 

SECOURS AUX ARTISTKS 
1 avril 1849. 

Le discours sur les encouragements dus aux arts, prononcé pai 
M. Victor Hugo, !e 11 novembre 1S4S, fut combattu, notamment par 
l'honorable M. Charlemagne, comme exagérant les besoins et les mi- 
sères des artistes et des lettrés. Peu de mois s'écoulèrent, la question 
des arts revint devant l'assemblée le 3 avril 1849, et M. Victor Hugo, 
appelé à la tribune par quelques mots de M. Guichard, fut ameaë 
a dire : 

Les' besoins des artistes n'ont jamais été plus impérieux. Et, 
messieurs, puisque je suis monté à cette tribune, — c'est l'oe- 



L'ÉTAT DE SIEGE. 



181 



ttnon que M. Guichard m'a offerte qui m'j a fait monter, — 
je oe voudrais pas en descendre sans vous rappeler un souve- 
nir qui aura peut-être quelque influence sur vos votes dans la 
portion de cette discussion qui touche plus particulièrement aux 
intérêts des lettres et des arts. 

Il y a quelques mois, lorsque je discutais a cette même place 
et que je combattais certaines réductions spéciales qui portaient 
•or le budget des *rts et des lettres, je vous disais que ces ré- 
ductions, dans certains cas, pouvaient être funestes, qu'elles 
pouvaient entraîner bien des détresses, qu'elles pouvaient ame- 
ner même des catastrophes. On trouva à cette époque qu'il j 
«vait quelque exagération dans mes paroles. 

Eh bien, messieurs, il m'est impossible de ne pas penser en 
ce moment, et c'est ici le lieu de le dire, à ce rare et célèbre 
artiste qui vient de disparaître si fatalement, qu'un secours 
donné a propos, qu'un travail commandé à temps aurait pu 
sauver. 

Plusieurs membres. — .Nommei-lel 

II. ViCTon Huoo. — Antonin Moine. 



M. Léon Faucher. — Je demande la parole. 

M. Victor Huoo. — Oui, messieurs, j'insiste. Ceci mént€ 
votre attention. Ce grand artiste, je le dis avec une amère et 
profonde douleur, a trouvé plus facile de renoncer à la vie qu« 
de lutter contre la misère. (Mouvement.) 

Eli bien! que ce soit là un grave et douloureux enseigne- 
ment. Je le dépose dans vos consciences. Je m'adresse à la 
générosité connue et prouvée de cette assemblée. Je l'ai déjà 
trouvée, nous l'avons tous trouvée sympathique et bienveil- 
lante pour les artistes. En ce moment, ce n'est pas un reproche 
que je fais à personne, c'est un fait que je constate. Je dis 
que ce fait doit rester dans vos esprits, et que, dans la suite 
de la discussion, quand vous aurez à voter, soit à propos du 
budget de l'intérieur, soit à propos du budget de l'instruction 
publique, sur certaines réductions que je ne qualifie pas 
d'avance, mais qui peuvent être mal entendues, qui peuveut 
être déplorables, vous vous souviendrez que des réductions 
fatales peuvent, pour faire gagner quelques écus au trésor 
public, faire perdre à la France de grands artistes. (Sensation ) 



CONSEILS DE GUERRE 



NOTE 8 

l'état de si égb 

18 septembre 1348. 

Tant que dura l'état de siège, et i quelque époque que ce fût, 
M. Victor Hugo regarda comme de ion devoir de lui résister sous 
quelque forme qu'il se présentât. Un jour, le 28 septembre 1848, il 
reçut eo pleine séance de l'assemblée constituante an ordre de com- 
parution comme témoin devant un conseil de guerre, conçu en ces 
Urm«t : 

• CéduU. 

• La prétente devra être apportée en venant déposer. 

• RSFOBLIQCI FaiNgilll. 

« Liberté , Égalité , Fraternité . 

• Greffe du !• conseil de guerre permanent de la 1" division militaire, 

séant a Paris, 37, rue do Cherche-Midi. 

• Roof, de Beormano, capitaine-rapporteur près le 1* conseil de 
fuerre de la t" division militaire, requérons le siew Hago, Victor, 
représentant do peuple, rue d'Isly, S, a Paris, de comparaître à 
l'audience do I* conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848, 
4 midi, pour y déposer en personne sur les faits relatifs aux nommés 
Tunnel et Long, insurgés. Le témoin est prévenu que, faute par lui 
de se conformer a la présente assignation, il j sera contraint par les 
Toies de droit. 

« Di>noé i Paris le 16 do mois de septembre, an 1848. 

■ Le rapporteur, 

• DI blUBMAHR. • 

I» forint imp*rat>*e da cette réquisition et les dernières lignes 



contenant la menace a une contrainte par tes voies de droit, adrtsué» 
4 un représentant inviolable, dictaient à M. Victor Hugo son devoir. 
C'était, comme il le dit quelques jours après au ministre de la 
guerre, en lui reprochant le fait, l'état de siège pénétrant jusque 
dans l'assemblée. M. Victor Hugo refusa d'obéir à ce qu'il appela, 
le lendemain même, en présence du conseil, cette étrange intimation. 
11 savait, en outre, que sa déposition ne pouvait malheureusement 
être d'aucune utilité aui accusés. Deux heures plus tard, nouvelle 
injonction de comparaîtra apportée par un gendarme dans l'enceinte 
même de l'assemblée. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la 
soirée, une prière de venir déposer comme témoin lui est transmise 
de la part des accusés eux-mêmes. Après avoir constaté son refus au 
tribunal militaire, M. Victor Hugo se rendit au désir des accusés, et 
comparut, le lendemain, devant le conseil, mais il commença par 
protester contre l'empiétement que l'état de siège s'était permis sur 
l'inviolabilité du représentant. 

Voici en quels termes La Gazette des Tribunaux rend compte d« 
cette audience : 

l« CONSEIL DE GUERRE DE PARIS 

Présidence de M. D»T*ma, colonel au 6i' régiment de ligne. 

Audience du 29 septembre 

<*SL»HECTION DE JOIR. — ÀfFillI DU C4FITAINF TCBUEL 87 00 LjEOTCMJ»i 
LONG, 01 Là 7* LÉGION. — DSFOIITIOK •■ M. VIGTO* HUOO — iKCjrJlNT. 

On public plus nombreux qu'hier attenu 'i oç»ertur* de la salie 
d'audience, appelé non-Hulement par l'intérêt qt!':cspire l'affaire 
soumise au conseil, mais plus encore par l'incident soulevé à la fin 
de la dernière audience au sujet de la déposition de M. Victor Hugo 
qui doit comparaître aujourd'hui comme témoin. 

L audience a été ouverte a onxe heures et quelque, minutes. Apre* 



186 



NOTES. — CONSEILS DE GUERRE. 



jvoir ordonné l'introduction des deui accusés Turmel et Long, M. le 
président demande à l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, représen- 
tant du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas 
encore présenté. 

M. lb phssident. — M. Victor Hugo m'a fait prévenir qu'il se 
présenterait à l'ouverture del'andience; il viendra vraisemblablement. 
En attendant, monsieur le commissaire du gouvernement, vous avez 
la parole. 

M. d'Hennezel, substitut dn commissaire du gouvernement, expose 
les faits qui résultent des débats; et a peine a-t-il prononcé quelques 
phrases que l'huissier annonce l'arrivée de M. Victor Hngo. M. Hago 
l'approche, 

M. le presidiht. — Veuiilei nous dire vos nom, prénoms, profession 
et domicile. 

M. Victor Hdgo {Marques d'attention). — Avant de vous 
répondre, monsieur le président, j'ai a dire un mot. En 
■«niant déposer devant le conseil, je suis convenu avec M. le 
président de l'assemblée nationale que j'expliquerais sous 
quelles réserves je me présente. Je dois cette explication à 
l'assemblée nationale, dont j'ai l'honneur d'être membre, et 
au mandat de représentant, dont le respect doit être imposé 
aux autorités constituées, plus encore, s'il est possible, qu'aux 
simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans 
mes paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. 
Personne plus que moi n'honore la glorieuse épaulette que 
vous portez, et je ne cherche pas, certes, à vous rendre plus 
difficile la pénible mission que vous accomplissez. 

Hier, en pleine séance, au milieu de l'assemblée, au moment 
d'un scrutin, j'ai reçu par estafette, l'injonction de me rendre 
immédiatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte 
de cette étrange intimation. Je ne devais pas le faire, car 
il va sans dire que personne n'a le droit d'enlever le repré- 
sentant du peuple à ses travaux. L'exercice des fonctions de 
représentant est sacré; il constitue comme il impose un droit, 
un devoir inviolable. Je n'ai donc pas tenu compte de l'injonc- 
tion qui m'était faite. 

Vers la fin de la séance de l'assemblée, qui s'était prolongée 
au delà de celle du conseil de guerre, j'ai reçu, toujours dans 
l'assemblée, une nouvelle sommation non moins irrégulière 
que la première. Je pouvais n'y pas répondre, car au 
moment même où je parle, les comités de l'assemblée natio- 
nale sont réunis, et c'est là qu'est ma place, et non ici. 

Je me présente cependant, parce que la prière m'en a été 
faite. Je dis la prière, en ce qui concerne les défenseurs, dont 
l'intervention m'a décidé, parce que jamais je ne ferai défaut 
à la prière que l'on m'adressera au nom de malheureux 
accusés. Je dois le dire, cependant, je ne sais pas pourquoi 
la défense insiste pour mon audition. Ma déposition est abso- 
lument sans importance, et ne peut pas plus être utile à la 
défense qu'à l'accusation. 

M . lb GOUMIS941BI do âoirvBKNBMBMT. — C'est le ministère public 
qui, comme la défense, a insisté; le ministère public, qui demandera 
1 M. le président la permission de vous répondre. 

M. Victor Huoo. — Rien n'était plus facile que de concilier 
les droits de la représentation nationale et les exigences de la 
justice, c'était de demander l'autorisation de M. le président de 
l'assemblée et de s'entendre sur l'heure. 

M. u coHiuBSMBB do 6onvBBNiHKHT . — Permettex-moi de dire nn 
tsvt au nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessos de laquelle 
personne ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction crimi- 
atjle ut formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout 



individu cité régulièrement est obligé de se présenter, sous peine 
d'amende et même de contrainte par corps. L'assemblée qui fait des 
lois, doit assurément obéissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, 
qui avait des devoirs a remplir non moins importants qce ceui de 
l'illustre poète que nous citions comme témoin, s'est rendu ici sans 
arguer d'empêchements. Nous le répétons donc, la loi est ane ; elle 
doit être égale pour tout le monde dans ses exigences comme elle 
l'est dans sa protection. 

M. Victor Huoo. — Les paroles de M. le commissaire du 
gouvernement m'obligent à une courte réponse. La loi, si elle 
a des exigences, a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, 
le représentant du peuple se trouve protégé par des exceptions 
nombreuses, et cela dans l'unique intérêt du peuple dont il 
résume la souveraineté. Je maintiens donc qu'aucun pouvoir 
ne peut arracher le représentant de son siège au moment où 
il délibère et où le sort du pays peut dépendre du vote qu'il 
va déposer dans l'nrne. 

Lb DÉrBBsioB dbs PBsvBNUB. — Puisque c'est moi, qui, en insistant 
hier pour que le témoin fût appelé devant voos, ai provoqué l'inci- 
cident qu'il plaît à M. Victor Hugo de prolonger, je demande, à 
mon tour, an conseil, a dire quelques mots pour revendiquer 11 
responsabilité de ce qui a été fait à ma prière par le ministère public, 
et rappeler les véritables droits de chacun ici. 

M. Victor Hugo proteste, en son nom et an nom de l'assemblée 
nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considère comme 
une violation de son droit de représentant. 

La question dit-il, a déjà été jugée. C'e'i. une erreur; elle ■« l'a 
jamais été, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a jamais 
été soulevée. Ce qui a été jugé, le voici : c'est que lorsqu'un repré- 
sentant ou un député est appelé pendant le cours de la session d'une 
assemblée législative à remplir d'autres fonctions qui, pendant un 
long temps, l'enlèveraient à ses devoirs de législateur, il doit être 
dispensé de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les devoirs 
d'un magistrat, qui est appelé a choisir entre la chambre et le palais. 
Mais lorsqu'un accusé réclame un témoignage d'où dépend sa liberté, 
ou son honneur peut-être; lorsque ce témoignage peut être donné 
dans l'intervalle qui sépare le commencement d'un scrutin de sa fin; 
lorsque, an pire, il retardera d'une heure un discours, important 
sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualité de repré- 
sentant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le président 
de l'assemblée nationale, on puisse refuser ce témoignage, c'est ce 
que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'étonne que M. Victor 
Hugo ait soutenu le premier. 

M. Victor Hugo, continue l'honorable défenseur, proteste, au nom 
de l'assemblée nationale; moi, comme défenseur contribuant à l'admi- 
nistration de la justice, je proteste au nom de la justice même. 
Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le représentant Victor 
Hugo fasse nn acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumône 
de son témoignage, la justice commande et ne sollicite pas. 

M. Victor Hugo. — Je ne refuse point de venir ici, mais 
je soutiens que personne n'a le droit d'arracher un représen- 
tant à ses fonctions législatives; je n'admets point que l'on 
puisse violer ainsi la souveraineté du peuple. Je n'entends 
point engager ici une discussion sur cette grave question, elle 
trouvera sa place dans une autre enceinte. Je suis le premier 
à reconnaître l'élévation des sentiments du défenseur, mata ce 
que je veux maintenant, c'est mon droit de représentant. Pour 
le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une question 
d'heure choisie. Je suis prêt, monsieur le président, à répon- 
dre à vos questions. 

Lh défensbos. — M. Victor Hugo a écrit sur les derniers Jour* 
d'un condamné à mort des pages qui resteront comme Tune d«» 
œuvres les plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Lee 
angoisses des accusés Tunnel et Long ne sont pas aussi terribles que 



L'ÉTAT DE SIÈGE. 



is: 






•elles du condamné, mais elles demandent aussi à n'être pas prolon- 
gées. Eh bien' si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. (îaly- 
Caxalat, était venu hier ici. les accusés auraient «'te jugés hier, et 
voire tribunal n'eût pas été dans la nécessité de s'assembler une 
seconde fois. Les accusés n'auraient pas passé une ouit cruelle sous le 
poids d'une accusation qui peut entraîner la peine des travaux forcés. 

M VtcroR Huoo. — J'ai dit en commençant, et je regrette 
que le défenseur paraisse l'oublier, que jamais un accusé ne 
me trouverait sourd i son appel. Je devais maintenir, vis-à-vis 
de quelque autorité que ce soit, l'inviolabilité des délibérations 
de l'assemblée, qui tient en ses mains les deslinées de la 
France. Maintenant, j'ajoute que, si j'avais pu pen>er que ma 
déposition servit la cause des malheureux accusés, je n'aurais 
pas attendu la citation, j'aurais demandé moi-même, et comme 
on droit alors, que le conseil m'entendit. Mais ma déposition 
n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger les défen- 
seurs eux-mêmes, qui ont lu ma déclaration écrite. Je n'avais 
donc point à hésiter. Je devais préférer à une comparution 
absolument inutile à l'accusé l'accomplissement du plus sérieux 
de tous les devoirs dans la pins grave de toutes les conjonc- 
tures; je devais en outre résister à l'acte inqualifiable qu'avait 
osé, vis-à-vis d'un représentant, se permettre la justice d'ex- 
ception sous laquelle Paris est placé en ce moment. 

M. t.B rassioBiv. — Permettes-moi de vous adresser la question : 
Quels sont vos nom et prénoms? 
H. Vicroa Hugo. — Victor Hugo. 
M. li eetsisKNT. — Votre profession? 

H. Victob Hoco. — Homme de lettres et représentant du peuple. 
H. li ithun, — Votre lieu de naissance? 
H. Vicroa Hogo. — Besj- 
M. lb ratstoairr. — Votre domicile actuel? 
Il VicToa Hogo. — Rue d'Isly, 5. 
M. ta ratsiDiKT. — Votre domicile précèdent? 
H. Vicroa Hugo. — Place Ruvale, 6. 
M. La patsiDEVT. — Que savez-vous sur l'accusé Turmei ? 

H. Victor Hcgo. — Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma 
déposition devant M. le juge d'instruction a été faite dans un 
moment où mes souvenirs étaient moins confus, et elle serait 
pins utile qne mes paroles actuelles à la manifestation de la 
vérité. Cependant, voilà ce que je crois me rappeler. 

N'ons venions d'attaquer une barricade de la rue Saint-Louis, 
d'où partait depuis le matin une fusillade assez vive oui nous 
avait coûté beaucoup de braves gens; cette barricade enlevée et 
détruite, je suis allé seul vers une autre barricade placée en tra- 
vers de la me Vieille-du-Temple, et très forte. Voulant avant 
tout éviter l'effusion du sang, j'ai abordé les insurgés; je les ai 
suppliés, puis sommés, au nom de l'assemblée nationale dont 
mes collègues et moi avions reçu un mandat, de mettre bas les 
armes; ils s'y sont refusés. 

M. Villain de Saint-llilaire, adjoint an maire, qui a montré 
«n cette occasion un rare counge, vint me rejoindre à cette 
barricade, accompagné d'un garde national, homme de coeur et 
de résolution, et dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour 
m 'engager à ne pu prolonger des pourparlers désormais inu- 
tiles, et dont ils craignaient quelque résultat funeste. Voyant 
que mes efforts ne réussissaient pas, je cédai a leurs prières. 

Non njus retirâmes à quelque distance ponr délibérer sur les 
mesures que nous avions à prendre. Nous étions derrière l'angle 
d'une maison, I.'n groupe de gardes nationaux amena un pri- 
sonnier. Comme, depuis quelque temps, j'avais vu beaucoup de 
prisonniers, je ne pourrais me rappeler si j'ai vu celui-ci. 



M. lb enssiDBHT au témoin. — Regardez l'accusé, le recon naisses 
vous? 

(Les deux accusés Turmel et Long se lèvent «t se tournent vers 
Victor Hugo.) 

M. Victor Hcoo, montrant Long. — Je n'ai pas l'hon- 
aeur de connaître monsieur. Quant à l'autre accusé, je crois le 
reconnaître, il était amené par un groupe de gardes nationaux. 
Il vit a mon insigne que j'étais représentant. — Citoyen repré- 
sentant, s'écria-t-il, je suis innocent, faites-moi mettre en liberté. 
— Mais tous furent unanimes à me dire que c'était un homme 
très dangereux, et qu'il commandait une des barricades qui nous 
faisaient face. Ce que voyant, je laissai la justice suivre son 
cours, et on l'emmena. 

M. lb frêsidbnt. — Vos souvenirs sont parfaitement fidèles. Main- 
tenant vous pouvez retourner à vos travaux législatifs. Quant à nous, 
nous avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit 
de se mettre au-dessus d'elle. 

M. Victor Huoo. — Il y a eu confusion dans l'esprit de lt 
défense et du ministère public, et je regretterais de voir cette 
confusion s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours été 
prêt, et je l'ai prouvé surabondamment, à venir éclairer la jus- 
tice. C'était simplement, s'il faut que je le dise encore, une 
question d'henre à choisir. Mais j'ai toujours nié, et je nierai 
toujours, cpie quelque autorité que ce puisse être, autorité né- 
cessairement inférieure à l'assemblée national*, puisse pénétrer 
jusqu'au représentant inviolable, le saisir dans l'enceinte de 
l'assemblée, l'arracher aux délibérations, et lui imposer un pré- 
tendu devoir autre que son devoir de législateur. Le jour où 
cette monstrueuse usurpation serait tolérée, il n'y aurait plus de 
liberté des assemblées, il n'y aurait plus souveraineté du peuple, 
il n'y aurait plus rien! rien que l'arbitraire et le despotisme et 
l'abaissement de tout dans le pays. Quant à moi, je ne verra 
jamais ce jour-là. (Mouvement.) 

M. lbpbssidebt. — Notre devoir est de faire exécuter les lois, quelqn» 
élevé que sott.le caractère des personnes appelées devant la justice. 

M. Victor Hugo. — Ce ne serait point là exécuter les lois, 
ce serait les violer toutes à la fois. Je persiste dans ma protes- 
tation. 

(J/. Victor Hugo se relire au milieu d'un mouvement de curiositi 
qui fmecompagne au dehors de la salle d'audience.) 

M. lb rafisiDENT au commissaire du gouvernement . — Vous avez la 
parole. 

M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accusés. 

M** Madifr de Montjau et Briquet défendent les accusés. 

Le couseil entre dans la salle des délibérations, et, après une henre 
écoulée, M le président prononi-e un joeement qui déclare Turmel et 
Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir 
pris part à un mouvement insurrectionnel, étant por'»'i-« d'armes 
apparentes. 

En conséquence, Turmel est condamné à deux kunées de prison, et 
Long a une année de la même peine, en vertu de l'article 5 de la loi 
du 24 nui 1834, modifié par l'article 463 du Code pénal. 

— La grave question soulevée par l'honorable H. Victor Hugo devant 
le conseil de guerre a été, a son ret >ur dans le sein de l'assemblée, 
l'objet de discussions assez animées qui se sont engagées dans la salle 
des conférences. Les principes posés par M. Victor Hugo ont été vive- 
ment soutenus par tes membres les plus compétents de l'assemblée. 
On annonçait que cet incident ferait l'objet d'unn lettre que le pré- 
sident de rassemblée devait adresser aa président du conseï' de 
guerre. 



1*8 



NOTES. - CONSEIL D ETAT. 



CONSEIL D'ETAT 

(849 



NOTE 9 

LA LIBERTÉ DU TBÉATRI 

En 1649, la commission du conseil d'état, formée pour préparer la 
loi sur les théâtres, fit appel à l'expérience des personnes que leurs 
études ou leur profession intéressent particulièrement à la prospérité 
•t i la dignité de l'art théâtral. Six séances furent consacrées à en- 
tendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs drama- 
tiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit comé- 
diens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux séances du 17 et 
du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux séances recueillies par 
U sténographie et publiées par les soins du conseil d'état. 

Séance du 17 septembre. — Présidence de M. Vivien. 

M. Victor Hugo. — Mon opinion sur la matière qui se dis- 
ente maintenant devant la commission est ancienne et connue; 
je l'ai même en partie publiée. J'y persiste plus que jamais. Le 
temps où elle prévaudra n'est pas encore venu. Cependant, 
comme, dans ma conviction profonde, le principe de la liberté 
doit finir par triompher sur tous les points, j'attache de l'im- 
portance à la manière sérieuse dont la commission du conseil 
d'état étudie les questions qui lui sont soumises; ce travail pré- 
paratoire est utile, et je m'y associe volontiers. Je ne laisserai 
échapper, pour ma part, aucune occasion de semer des germes 
de liberté. Faisons notre devoir, qui est de semer les idées; le 
temps fera le sien, qui est de les féconder. 

Je commencerai par dire à la commission que, dans la ques- 
tion des théâtres, question très grande et très sérieuse, il n'y a 
que deux intérêts qui me préoccupent. A la vérité, ils embras- 
sent tout. L'un est le progrès de l'art, l'autre est l'amélioration 
du peuple. 

J'ai dans le cœur une certaine indifférence pour les formes 
politiques, et une inexprimable passion pour la liberté. Je 
viens de vous le dire, la liberté est mon principe, et, partout 
où elle m'apparalt, je plaide ou je lutte pour elle. 

Cependant si, dans la question théâtrale, vous trouvez un 
moyen qui ne soit pas la liberté, mais qui me donne le pro- 
grès de l'art et l'amélioration du peuple, j'irai jusqu'à vous 
sacrifier le grand principe pour lequel j'ai toujours combattu, 
je m'inclinerai et je me tairai. Maintenant, pouvez-vous arri- 
ver à ces résultats autrement que par la liberté? 

Vous touchez, dans la matière spéciale qui vous occupe, à 
la grande a l'éternelle question qui reparaît sans cesse, et sous 
toutes les formes, dans la vie de l'humanité. Les deux grands 
principes qui la dominent dans leur lutte perpétuelle, la li- 
berté, l'autorité, sont en présence dans cette question-ci comme 
<ans toutes les autres. Entre ces deux principes, il vous faudra 



choisir, sauf ensuite à taire d'utiles accommodements entra 
celui que vous choisirez et celui que vous ne choisirez pa». Il 
vous faudra choisir; lequel prendrez-voas ? Examinons. 

Dans la question des théâtres, le principe de l'autorité a ceci 
pour lui et contre lui qu'il a déjà été expérimenté. Depuis que 
le théâtre existe en France, le principe d'autorité le possède. 
Si l'on a constaté ses inconvénients, on a aussi constaté su 
avantages, on les connaît. Le principe de liberté n'a pas encore 
été mis à l'épreuve. 

M. lb préshuht. ^ — Il a été rais a l'épreuve de 1791 à 1809. 

M. Victor Hugo. — Il fut proclamé en 1791, mais non réa- 
lisé; on était en présence de la guillotine. La liberté germait 
alors, elle ne régnait pas. Il ne faut point juger des effets de 
la liberté des théâtres par ce qu'elle a pu produire pendant la 
première révolution. 

Le principe de l'autorité a pu, lui, au contraire, produire 
tous ses fruits ; il a eu sa réalisation la plus complète dans un 
système où pas un détail n'a été omis. Dans ce système, au- 
cun spectacle ne pouvait s'ouvrir sans autorisation. On avait 
été jusqu'à spécifier le nombre de personnages qui pouvaient 
paraître en scène dans chaque théâtre, jusqu'à interdire aux 
uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'à régler, en de 
certains cas, le costume et même le geste; jusqu'à introduira 
dans les fantaisies de la scène je ne sais quelle rigueur hié- 
rarchique. 

Le principe de l'autorité, réalisé si complètement, qu'a-t-il 
produit? On va me parler de Louis XIV et de son grand règne. 
Louis XIV a porté le principe de l'autorité, sous toutes ses 
formes, à son plus haut degré de splendeur. Je n'ai à parler 
ici que du théâtre. Eh bien! le théâtre du dix-septième siècle 
eût été plus grand sans la pression du principe d'autorité. Ce 
principe a arrêté l'essor de Corneille et froissé son robuite 
génie. Molière s'y est souvent soustrait, parce qu'il vivait dans 
la familiarité du grand roi dont il avait les sympathies person- 
nelles. Molière n'a été si favorisé que parce qu'il était valet 
de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eut point fait sani 
cela le quart de ses chefs-d'œuvre. Le sourire du maître lui 
permettait l'audace. Chose bizarre à dire, c'est sa domesticité 
qui a fait son indépendance; si Molière n'eut cas été valet, il 
n'eut pas été libre. 

Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait été 
déclaré immoral par les contemporains; il fallut un ordre for- 
mel de Louis XIV pour qu'on jouât Tartuffe. Voilà ce qu'a 
fait le principe de l'autorité dans son plus beau siècle. Je pas- 
serai sur Louis XV et sur son temps; c'est une époque de com- 
plète dégradation pour l'art dramatique. Je range les tragédie» 
de Voltaire narmi les œuvres les plus informes que l'esprit 



LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE. 



«89 



humain ait jamais produites. Si Voltaire n'était pas, à côté de 
cela, un des plus beaui génies de l'humanité, s'il n'avait pas 
produit, entre autres grands résultats, ce résultat admirable 
de l'adoucissement des mœurs, il serait au niveau de Cam- 
pistron. 

Je ne triomphe donc pas du dis-huitième siècle; je le pour- 
rais, mais je m'abstins. Remarquez seulement que le chef- 
d'œuvre dramatique qui marque la fin de ce siècle, le Mariage 
de Figaro, est dû à la rupture du principe d'autorité. J'arrive 
i l'empire. Alors l'autorité avait été restaurée dans toute sa 
splendeur, elle avait quelque chose de plus éclatant encore que 
l'autorité de Louis XIV, il y avait alors un maître qui ne le 
contentait pas d'être le plus grand capitaine, le plus grand 
législateur, le plus grand politique, le plus grand prince de 
ion temps, mais qui voulait être le plus grand organisateur de 
toutes choses. La littérature, l'art, la pensée ne pouvaient 
échapper à sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, 
et je l'en loue, la volonté d'organiser l'art. Pour cela il n'a 
rien épargné, il a tout prodigué. De Moscou il organisait le 
Théâtre-Français. Dans le moment même où la fortune tour- 
nait et où il pouvait voir l'abtme s'ouvrir, il s'occupait de ré- 
glementer les soubrettes et les crispins. 

Eh bien, malgré tant de soins et tant de volonté, cet homme, 
qui pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Aus- 
terlitz, n'a pu faire faire un chef-d'œuvre. Il aurait donné des 
millions pour que ce chef-d'œuvre naqsùt; il aurait fait prince 
celui qui en aurait honoré son règne. Un jour, il passait une 
revue. Il ; avait là dans les rangs un auteur assez médiocre 
qui s'appelait Barjaud. Personne ne connaît plus ce nom. On 
dit à l'empereur : — Sire, M. Barjaud est là. — Monsieur Bar- 
jaud, dit-il aussitôt, sortez des rangs. — Et il lui demanda ce 
qu'il pouvait faire pour loi. 

M. "-chibi. — M. Barjaud demaoda une sous-lieutenance, ce qoi ne 
prouve pas qu'il eût la vocation des lettres. Il fut tué peu de temps 
après, ce qui aurait empêché s**n talent (s'il avait eu du talent) d'illus- 
trer le règne impérial. 

M. Victor Bcoo. — Vous abondez dans mon sens. D'après 
ee que l'empereur faisait pour des médiocrités, jugez de ce 
qu'il eût fait pour des talents, jugez de ce qu'il eût fait pour 
des génies! Une de ses passions eût été de faire naître une 
grande littérature. Son goût littéraire était supérieur, le Mé- 
morial de Sainte-Hélène le prouve. Quand l'empereur prend 
un livre, il ouvre Corneille. Eh bienl cette littérature qu'il 
souhaitait si ardemment pour en couronner son règne, lui ce 
grand créateur, il n'a pu la créer. Qu'ont produit, dans le do- 
maine de l'art, tant d'efforts, tant de persévérance, tant de 
magnificence, tant de volonté? Qu'a produit ce principe de 
l'autorité, si puissamment applique par l'homme qui le faisait 
en quelque sorte vivant ? Rien. 

M. Sraiei. — Vous oubliez les Templiers de M. Raynouard. 

M Victor Htoo. — Je ne les oublie pas. Il y a dans cette 
pièce un beau vers. 

Voila, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'auto- 
rité a produit, c'est-à-dire rien de grand, rien de beau. 

J'en suis venu à me dire, pour ma part, en voyant ces ré- 
sultats, que l'autorité pourrait bien ne pas être le meilleur 
moyen de faire fructifier l'art; qu'il fallait peut-être songer à 
quelque autre chose. Nous verrons tout a l'heure à quoi. 

Le point de vue de l'art épuisé, passons à l'autre, au point 



de vue de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'ett 
«n côlé de la question qui me touche infinimeLt. 

Qu'a fait le principe d'autorité à ce point de vue ? et que 
vaut-il ? Je me borne toujours au théâtre. Le principe d'auto- 
rité voulait et devait vouloir que le théâtre contribuât, pour 
sa part, à enseigner au peuple tous les respects, les devoirs 
moraux, la religion, le principe monarchique qui dominait 
alors, et dont je suis loin de méconnaître la puissance civili- 
satrice. Eh bien, je prends le théâtre tel qu'il a été au siècle 
par excellence de l'autorité, je le prends dans sa personnifica- 
tion française la plus illustre, dans l'homme que tous les siè- 
cles et tous les temps nous envieront, dans Molière. J'observe; 
que vois-je t Je vois le théâtre écàapper complètement à la 
direction que lui donne l'autorité. Molière prêche, d'un bout à 
l'autre de ses œuvres, la lutte du valet contre le maître, du 
fils contre le père, de la femme contre le mari, du jeune homme 
contre le vieillard, de la liberté contre la religion. 

Nous disons, nous : Dans Tartuffe, Molière n'a attaqué que 
l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement. 

Le but de l'autorité était-il atteint ? Jugez vous-mêmes. Il 
était complètement tourné; elle avait été radicalement im- 
puissante. J'en conclus qu'elle n'a pas en elle la force néces- 
saire pour donner au peuple, au moins par l'intermédiaire du 
théâtre, l'enseignement le meilleur selon elle. 

Voyez, en effet. L'autorité veut que le théâtre exhorte toutes 
les désobéissances. Sous la pression des idées religieuses, et 
même dévotes, toute la comédie qui sort de Molière est scep- 
tique; sous la pression des idées monarchiques, toute la tra- 
gédie qui sort de Corneille est républicaine. Tous deux, Cor- 
neille et Molière, sont déclarés, de leur vivant, immoraux, 
l'un par l'académie, l'autre par le parlement. 

Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumière 
vient ! Corneille et Molière, qui ont fait le contraire de ce que 
voulait leur imposer le principe d'autorité sous la double pres- 
sion religieuse et monarchique, sont-ils immoraui vraiment T 
L'académie dit oui, le parlement dit oui, la postérité dit non. 
Ces deux grands poètes ont été deux grands philosophes. Ils 
n'ont pas produit au théâtre la vulgaire morale de l'autorité, 
mais la haute morale de l'humanité. C'est cette morale, cette 
morale supérieure et splendide, qui est faite pour l'avenir et 
que la courte vue des contemporains qualifie toujours d'immo- 
ralité. 

Aucun génie n'échappe à cette loi, aucun sage, aucun juste! 
L'accusation d'immoralité a successivement atteint et quelque- 
fois martyrisé tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous 
les révélateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la mo- 
rale qu'on a fait boire la ciguë à Socrate et qu'on a cloué 
Jésus au gibet. 

Je reprends, et je résume ce que je viens de dire. 

Le principe d'autorité, seul et livré à lui-même, a-t-il su 
faire fructifier l'art? Ncu. A-t-il su imprimer au théâtre une 
direction utile dans son sens à l'amélioration du peuple? Non. 

Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a com- 
primé les génies, il a gêné les chefs-d'œuvre. 

Maintenant, voulez-vous que je descende de cette région 
élevée, où je voudrais que les esprits se maintinssent toujours, 
pour traiter au point de vue purement industriel la question 
que vous étudiez ? Ce point de vue est pour moi peu considé- 
rable, et je déclare que le nombre des faillites n'est rien pour 
moi à côté d'un chef-d'œuvre créé ou d'un progrès intellec- 
tuel ou moral du peuple obtenu. Cependant, je ne veux point 
négliger complètement ce côté de la question, et je deman- 
derai si le principe de l'autorité a été du moins bon pour faire 



190 



NOTES. — CONSEIL D'ÉTAT. 



prospérer les entreprises dramatiques? Non. 11 n'a pas même 
obtenu ce mince résultat. Je n'en veux pour preuve que les 
dix-huit années du dernier règne. Pendant ces dij-huit an- 
nées, l'autorité a tenu dans ses mains les théâtres par le 
privilège et par la distinction des genres. Quel a été le 
résultat? 

L'empereur avait jugé qu'il y avait beaucoup trop de théâtres 
dans Paris ; qu'il y en avait plus que la population de la ville 
n'en pouvait porter. Par un acte d'autorité despotique, il sup- 
prima une partie de ces théâtres, il émonda en bas et con- 
serva en haut Voilà ce que fit un homme de génie. La der- 
nière administration des beaux-arts a retranché en haut et 
multiplié en bas. Cela seul suffit pour faire juger qu'au grand 
esprit de gouvernement avait succédé le petit esprit. Qu'avez- 
tous vu pendant les dix-huit années de la déplorable adminis- 
tration qui s'est continuée, en dépit des chocs de la politique, 
sous tous les ministres de l'intérieur? Vous avez vu périr suc- 
cessivement ou s'amoindrir toutes les scènes vraiment litté- 
raires . 

Chaque fois qu'un théâtre montrait quelques velléités de 
littérature, l'administration faisait des efforts inouïs pour le 
faire rentrer dans des genres misérables. Je caractérise cette 
administration d'un mot: point de débouchés à 1a pensée éle- 
vée, multiplication des spectacles grossiers ; les issues fermées 
en haut, ouvertes en bas. Il suffisait de demander à eiploiter 
un spectacle-concert, un spectacle de marionnettes, de danseurs 
de corde, pour obtenir la permission d'attirer et de dépraver 
le public. Les gens de lettres, au nom de l'art et de la litté- 
rature, avaient demandé un second Théâtre-Français : on leur 
i répondu par une dérision, on leur a donné l'Odéon I 

Voilà comment l'administration comprenaient son devoir ; voilà 
comment le principe de l'autorité a fonctionné depuis vingt 
ans. D'une part, il a comprimé l'essor de la pensée ; de l'autre, 
il a développé l'essor, soit des parties infimes de l'intelligence, 
soit des intérêts purement matériels. Il a fondé la situation 
actuelle, dans laquelle nous avons vu un nombre de théâtres 
hors de toute proportion avec la population parisienne, et 
crées par des fantaisies sans motifs. Je n'épuise pas les griefs. 
On a dit beaucoup de choses sur la manière dont on trafiquait 
des privilèges. J'ai peu de goût à ce genre de recherches. Ce 
que je constate, c'est qu'on a développé outre mesure l'indus- 
trie misérable pour refouler le développement de l'art. 

Maintenant qu'une révolution est survenue, qu'arrivc-t-il? 
C'est que, du moment qu'elle a éclaté, tous ces théâtres fac- 
tices sortis du caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, 
sont tomlies sur les bras du gouvernement. Il faut, ou les 
laisser mourir, ce qui est une calamité pour une multitude de 
malheureux qu'ils nourrissent, ou les entretenir à grands frais, 
te qui est une calamité pour le budget. Voilà les fruits des 
lystènies fondés sur le principe de l'autorité. Ces résultats, je 
les ai énamérès longuement. Ils ne me satisfont guère. Je sens 
la nécessité d'en venir à un système fondé sur autre chose que 
le principe d'autorité. 

Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment où vous 
renoncez au principe d'autorité, vous êtes contraints de vous 
tourner vers le principe de liberté. 

Examinon maintenant la question des théâtres au point de 
vue de la liberté. 

Je veux pour le théâtre deux libertés qui sont tuutes deux 
dans l'air de ce siècle, liberté d'industrie, liberté de pensée. 

Liberté d'industrie, c'est-à-dire point de privilèges; liberté 
t°e pensée, c est-à-dire point de censure. 

Commençons par la liberté d'industrie; nous examinerons 



l'autre question une autre fois. Le temps nous manque aujour- 
d'hui. 

Voyons comment nous pourrions organiser le système de la 
liberté. Ici, je dois supposer un peu; rien n'existe. 

Je suis obligé de revenir à mon point de départ, car il ne 
faut pas le perdre de vue un seul instant. La grande pensée 
de ce siècle, celle qui doit survivre à toutes les autres, à toute» 
les formes politiques, quelles qu'elles soient, celle qui sera le 
fondement de toutes les institutions de l'avenir, c'est la liberté. 
Je suppose donc que la liberté pénétre dans l'industrie théâ- 
trale, comme elle a pénétré dans toutes les autres industries, 
puis je me demande si elle satisfera au progrès de l'art, si elle 
produira la rénovation du peuple. Voici d'abord comment je 
comprendrais que la liberté de l'industrie théâtrale fut pro- 
clamée. 

Dans la situation où sont encore les esprits et le3 questions 
politiques, aucune liberté ne peut exister sans que le gouver- 
nement y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La 
liberté d'enseignement ne peut, à mon sens, exister qu'à cette 
condition; il en est de même de la liberté théâtrale. L'état 
doit d'autant mieux intervenir dans ces deux questions, qu'il 
n'y a pas là seulement un intérêt matériel, mais un intérêt 
moral de là plus haute importance. 

Quiconque voudra ouvrir un théâtre le pourra en se soumet- 
tant aux conditions de police que voici... aux conditions de 
cautionnement que voici... aux garanties de diverses natures 
que voici... Ce sera le cahier des charges de la liberté. 

Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout à l'heure 
la liberté des théâtres de la liberté de l'enseignement; c'est 
que le théâtre est une des branches de l'enseignement popu- 
laire. Responsable de la moralité et de l'instruction du peu- 
ple, l'état ne doit point se résigner à un rôle négatif, et, après 
avoir pris quelques précautions, regarder, laisser aller. L'état 
doit installer, à côté des théâtres libres, des théâtres qu'il 
gouvernera, et où la pensée sociale se fera jour. 

Je voudrais qu'il y eut un théâtre digne de la France pour 
les célèbres poètes morts qui l'ont honorée; puis un théâtre 
pour les auteurs vivants. Il faudrait encore un théâtre pour le 
grand opéra, un autre pour l'opéra-comique. Je subventionne 
rais magnifiquement ces quatre théâtres. 

Les théàfes livrés à l'industrie personnelle sont toujours 
forcés à une certaine parcimonie. Une pièce coûte 100,000 francs 
à monter, ils reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand 
acteur met à haut prix ses prétentions, on théâtre libre pour- 
rait marchander et le laisser échapper; vous, vous ne mar- 
chanderez pas. Un écrivain de talent travaille pour un théâtre 
libre, il reçoit tel droit d'auteur; vous lui donnez le double, il 
travaillera pour vous. Vous aurez ainsi dans les théâtres de 
l'état, dans les théâtres nationaui, ies meilleures pièces, les 
meilleurs comédiens, les plus beaux spectacles. En même 
temps, vous, l'état, qui ne spéculez pas, et qui, à la rigueur, 
en présence d'un grand but de gloire et d'utilité à atteindre, 
n'êtes pas forcé de gagner de l'argent, vous offrirez au peuple 
ces magnifiques spectacles au meilleur marché possible. 

Je voudrais que lbomme du peuple, pour dix sous, fût aussi 
bien assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme 
du monde à l'orchestre, pour dix francs. De même que je 
voudrais le théâtre grand pour l'idée, je voudrais la salle vaste 
pour la foule. De cette façon vous auriez, dans Paris, quatre ma- 
gnifiques lieux de rendez-vous, où le riche et le pauvre, l'heu- 
reux et le malheureux, le parisien et le provincial, le françai» 
et l'étranger, se rencontreraient tous les soirs, mêleraient fra- 
ternellement leur âme, et communieraient, pour ainsi dire. 



LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE. 



i9t 



(Uns la contemplation des grandes œuvres de l'esprit humain. 
Que sortirait-il de la? L'amélioration populaire et la morali- 
•ation universelle. 

V ila ce que feraient les théâtres nationaux. Maintenant, que 
feraient les théâtres libres? Vous allez me dire qu ils seraient 
écrasés par une telle concurrence. Messieurs, je respecte la 
liberté, mais je gouverne et je tiens le niveau élevé. C'est à la 
liberté de s'en arranger. 

Les iépenses des théâtres nationaux vous effrayent peut- 
être ; c N est à tort. Fussent-elles énormes, j'en réponds, bien 
qne mon bat ne soit pas de créer une spéculation en faveur de 
l'état, le résultat financier ne lui sera pas ilesjvactau-eux. Les 
hommes spéciaui tous diraient que l'étal fera avec ces éta- 
blissements de bonnes affaires. Il arrivera alors ce résultat 
•ingulier et heureux qu'avec un chef-d'œuvre un poète 
pourra gagner presque autant d'argent qu'un agent de change 
par un coup de bourse. 

Surtout, ne l'oubliez pas, aux homme- de talent et de génie 
qui viendront à mui, je dirai : — Je n'ai pas seulement pour 
but de faire votre fortune et d'encourager l'art en vous proté- 
geant ; j'ai un but plus élevé encore. Je veux que vous fassiez 
des chefs-d'œuvre, s'il est possible, mais je veux surtout que 
vous amélioriez le peuple de toutes les classes. Versez dans la 
population des idées saines ; faites que vos ouvrages ne «or- 
ient pas d'une certaine ligne que voici, et qui me parait la 
meilleure. — C'est là un langage que tout le monde compren- 
dra ; tout esprit consciencieux, toute âme honnête sentira l'im- 
portance de la mission. Vous aurez un théâtre qui attirera la 
foule et qui répandra les idées civilisatrices, l'héroïsme, le 
dévouement, l'abnégation, le devoir, l'amour du pays par la 
reproduction vraie, animée ou même patrioiiquement exaltée, 
des L-rands faits de notre hi-toire. 

Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seule 
ment le peuple à vos théâtres, vous y attirerez l'étranger. Pas 
un homme riche en Kurope qui ne soit tenu de venir à vos 
théâtres compléter son éducation française et littéraire. Ce sera 
la une source de richesse pour la France et pour Paris. Vos 
magnifiques subventions, Bavez-vous qui les payera? L'Europe. 
L'argent de l'étranger affluera chez vous; vous ferez à la gloire 
nationale une avance que l'admiration européenne vous rem- 
boursera. 

Messieurs, au moment où nous sommes, il n'y a qu'une 
•eule nation qui soit en état de donner des produits littéraires 
an monde entier, et cette nation, c'est la nation française. 
Vous avez donc là un monopole immense, un monopole que 
l'univers civilisé subit depuis dix-buit ans. Les ministres qui 
nous f nt gouvernés n'ont eu qu'une seule pensée : comprimer 
la littérature française à l'intérieur, la sacrifier au dehors, la 
ystématiquement spolier dans un royaume voisin par 
la contrefaçon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable 
monopole sous toutes ses formes, et je le répandrais sur le 
monde entier; je créerais à Paris des foyers lumineux qni 
éclaireraient toutes les nations, et vers lesquels toutes les na- 
tions se tourneraient. 

Ce n'est pas tout Pour achever l'œuvre, je voudrais des 
théâtres spéciaux pour le peuple; ces théâtres, je les mettrais 
a la charge, non de l'état, mais de la ville de Paris. Ce seraient 
des théâtres créés i ses frais et bien choisis par son adminis- 
tration municipale parmi les théâtres déjà existants, et dès 
lors subventionnés par elle. Je le» appellerais théâtres munici- 
paux. 

La ville de Paris est intéressée, sous tous les rapports, à 
l'ei'itence de ces théâtres. Ils dé»elopperaicnt les sentiments 



moraux et l'instruction dans les classes inférieures . ils con- 
tribueraient a faire régner le calme dans cette partie de la 
population, d'où sortent parfois des commotions si fatales à la 
ville. 

Je l'ai dit plus haut d'une manière générale en me faisant 
le plagiaire de l'empereur Napoléon, je le répète ici en appli- 
quant surtout mon assertion aux classes inférieures de la po- 
pulation parisienne : le peuple français, la population pari- 
sienne principalement, ont beaucoup du peuple athénien; il 
faut quelque chose pour occuper leur imagination. Les théâtre» 
municipaux seront des espèces de dérivatifs, qui neutraliseront 
les bouillonnements populaires. Avec eux, le peuple parisien 
lira moins de mauvais pamphlets, boira moins de mauvais 
vins, hantera moins de mauvais lieux, fera moins de révolu- 
tions violentes. 

L'intérêt de la ville est patent ; il est naturel qu'elle fasse 
les frais de ces fondations. Elle ferait appel à des auteur» 
sages et distingués, qui produiraient sur la scène des pièce» 
élémentaires, tirées surtout de notre histoire nationale. Vou» 
avez vu une partie de cette pensée réalisée par le Cirque; on 
a eu tort de le laisser fermer. 

Les théâtres municipaux seraient répartis entre les diD 
quartiers de la capitale, et placés surtout dans les quartiers les 
moins riches, dans les faubourgs. 

Ainsi, â la charge de l'état, quatre théâtres nationaux pour 
la France et pour l'Europe; à la charge de la ville, quatre 
théâtres municipaux pour le peuple des faubourgs ; à côté de 
ce haut enseignement de l'état, les théâtres libres; voilà mon 
système. 

Selon moi, de ce système, qni est la liberté, sortiraient la 
grandeur de l'art et l'amélioration du peuple, qui sont mes 
deux buts. Vous avez vu ce qu'avait produit, pour ces deui 
grands buts, le système basé sur l'autorité, c'est-à-dire le pri- 
vilège et la censure. Comparez et choisissez. 

St. w PHÉsiDMT. — Vous admettez le régime de la liberté, mai» 
vous faites aux théâtres libres une condition bien difficile. Il* seront 
écrasés par ceux de l'état. 

M. Victor Hugo. — Le rôle des théâtres libres est loin 
d'être nul à côté des théâtres de l'état. Ces théâtres lutteront 
avec les vôtres. Quoique vous soyez le gouvernement, vous 
vous trompez quelquefois. Il vous arrive de repousser des œu- 
vres remarquables; les théâtres libres accueilleront ces œuvres- 
là. Ils profiteront des erreurs que vous aurez commises, et les 
applaudissements du public que vous entendrez dans les salles 
seront pour vous des reproches et vous stimuleront. 

On va me dire : Les théâtres libres, qui auront peine à faire 
concurrence au gouvernement, chercheront, pour réussir, les 
moyens les plus fâcheux; ils feront appel au dévergondage de 
l'imagination ou aux passions populaires; pour attirer le pu- 
blic, ils spéculeront sur le scandale; ils feront de l'immoralité 
et ils feront de la politique; ils joueront des pièces extrava- 
gantes, excentriques, obscènes, et des comédies aristophanes- 
ques. — S'il y a dans tout cela quelque chose de criminel, on 
pourra le réprimer par les moyens légaux ; sinon, ne vous en 
inquiétez pas. Je suis un de ceux qui ont en l'Inconvénient oi 
l'honneur, depuis Février, d'être quelquefois mis sur le théâ- 
tre. Que m'importe ! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffen- 
sives après tout, que telles calomnies répandues contre mo. 
par un journal dans ses cinquante mille exemplaires. 

Quand on me met sur la scène, j'ai Uut lé monde pour moi; 
quand on me travestit dans on jonnal, j'ai contre moi le* 



«3: 



NOTES. — CONSEIL D'ÉTAT. 



trois quarts des lecteurs. Et cependant je ne m'inquiète pas 
de la liberté de la presse, je ne fais point de procès aux jour- 
naux qui me travestissent, je ne leur écris pas même de let- 
tres avec un huissier pour facteur. Sachet donc accepter et 
comprendre la liberté de la pensée sous toutes ses formes, la 
liberté du théâtre comme la liberté de la presse; c'est l'air 
même que vous respirez. Contentez-vous, quand les théâtres 
libres ne dépassent point certaines bornes que la loi peut pré- 
ciser, de leur faire une noble et puissante guerre avec vos 
théâtres nationaui et municipaux; la victoire vous restera. 

H. Scbibe. — Les généreuses idées que rient d'émettre M. Victor 
Hugo sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagne- 
raient à être réalisées dans un système moins compliqué. Le système 
de M. Victor Hugo est double, et ses deui parties semblent se con- 
tredire. Dans ce système, où la moitié des théâtres serait privilégiée 
et l'antre moitié libre, il y aurait deux choses à craindre : ou bien 
les théâtres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des 
pièces officielles où personne n'irait, ou bien ils pourraient à leur 
gré oser des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, 
tes théâtres libres seraient évidemment écrasés. 

Pourquoi, alors, permettre à ceux-ci de soutenir une lutte inégale, 
fui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de 
liberté n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je vou- 
drais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me 
fournir M. Hugo, que tous les théâtres fussent placés entre les mains 
du gouvernement. 

M. Vieron Hugo. — Je ne prétends nullement établir des 
théâtres privilégiés; dans ma pensée, le privilège disparaît. Le 
privilège ne crée que des théâtres factices. La liberté vaudra 
mieux; elle fonctionnera pour l'industrie théâtrale comme 
pour toutes les autres. La demande réglera la production. La 
liberté est la base de tout mon système, il est franc et com- 
plet; mais je veux la liberté pour tout le monde, aussi bien 
ponr l'état que pour les particuliers. Dans mon système, l'état 
a tous les droits de l'individu ; il peut fonder un théâtre comme 
il peut créer un journal. Seulement il a plus de devoirs en- 
core. J'ai indiqué comment l'état, pour remplir ses devoirs, 
devait user de la liberté commune; voilà tout. 

M. lu président. — Voulez-vous me permettre de vous questionner 
for un détail? Admettriez-vous dans votre système le principe du 
cautionnement? 

M. Victor Huoo.— J'en ai déjà dit un mot tout à l'heure; 
je l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre 
les intérêts de personne, principalement des pauvres et des 
faibles, et les comédiens, en général, sont faibles et pauvres. 
Avec le système de la liberté industrielle il se présentera plus 
d'un aventurier qui dira : — Je vais louer un local, engager 
des acteurs ; si je réussis, je payerai ; si je ne réussis pas, je 
ne payerai personne. — Or c'est ce que je ne veux point. Le 
cautionnement répondra. 11 aura un autre usage, le payement 
des amendes qni pourront être infligées aux directeurs. A mon 
avis, la liberté implique la responsabilité ; c'est pourquoi je 
veux le cautionnement. 

M. li président. — On a proposé devant la commission d'établir, 
dans l'hypothèse où la liberté industrielle serait proclamée, des 
conditions qui empêcheraient d'établir, sous le nom de théâtres, de 
véritables échoppes , conditions de construction, conditions de 
dimension, etc. 

M. Victor Huoo. — Ces conditions sont de celles que je 
mettrais a l'établissement des théâtres. 



M. Scbibe. — Elles me paraissent parfaitement sages. 

M. le président. — On avait aussi proposé d'interdire le mélange 
des représentations théâtrales avec d'autres industries, par exemple, 
les cafés-spectacles. 

M. Alexandre Douas. — C'est une affaire de police. 

M. le conseiller Dofresni. — Comment seront administrés, dans 
le système de M. Hugo, les théâtres subventionnés? 

M. Victor Huoo. — Vous me demandez comment je ferai» 
administrer, dans mon système, les théâtres subventionnés, 
c'est-à dire les théâtres nationaux et les théâtres municipaux. 

Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le ré- 
sultat d'un système est toujours au-dessous de ce que l'on en 
attend. Je ne vous promets donc pas la perfection, mais une 
amélioration immense. Pour la réaliser, il est nécessaire de 
choisir avec un soin extrême les hommes qui voudront diriger 
ce que j'appellerais volontiers les théàtres-ëcoles. Avec de 
mauvais choix l'institution ne vaudrait pas grand'chose. Il ar- 
rivera peut-être quelquefois qu'on se trompera; le ministère, 
au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron; 
quand il choisira mal, ce seront les théâtres libres qui corri- 
geront le mal, et alors vous aurez le Théâtre-Français-ailleurs 
qu'au Théâtre-Français. Mais cela ne durera pas longtemps. 

Je voudrais, à la tète des théâtres du gouvernement, des di- 
recteurs indépendants les uns des autres, subordonnés tous 
quatre au directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, 
et se faisant, pour ainsi dire, concurrence entre eui. Ils se- 
raient rétribués par le gouvernement et auraient un certain 
intérêt daus les bénéfices de leurs théâtres. 

M. Helesvillb. — Qui eit-ce qui nommera et qui est-ce qui deiti 
Indra les directeurs? 

M. Victor Huoo. — Le ministre compétent les nommera, 
et ce sera lui aussi qui les destituera. Il en sera pour eux 
comme pour les préfets. 

M. Melestillb. — Vous leur faites là une position singulière. Sup- 
posez un homme honorable, distingué, qui aura administré avec 
succès la Comédie-Française; un ministre lui a demandé une pièce 
d'une certaine couleur politique, le ministre suivant sera défavorable 
à cette couleur politique. Le directeur, malgré tout son mérite et 
son service, sera immédiatement destitué. 

M. Alexandre Dumas- — C'est un danger commun à tous les fonc- 
tionnaires. 



Séance du 30 septembre. — Présidence de M. Vivien. 

M. le président. — Un seul systriiue répressif parait possible avec 
le régime légal actuel, c'est celui qui confie la répression aui tribu- 
naux ordinaires. On a déjà signafé les dangers de ce système; les 
juges ne peuvent souvent saisir le délit, parce que, pour l'apprécier 
en pleine connaissance de cause, il faudrait avoir assisté à la repré- 
sentation; puis, quand viendrait La répression, souvent il serait trop 
tard; représentée devant donze à quinze cents personnes réunies 
ensemble, une pièce dangereuse peut avoir produit un mal irrépa- 
rable, et le procès ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scan- 
dale. Il parait impocsible d'organiser la censure répressive. Aussi, 
en Angleterre, où la liberté existe sous toutes ses formes, la censure 
préventive est admise et exercée avec une grandi sévérité et un arbi- 
traire absolu. 

M. Victor Huoo. — Nulle comparaison à faire, selon moi, 
entre la question du théâtre en Angleterre ci la question du 
théâtre en France. 

Eu Angleterre, le théâtre, à l'heure qu'il est, n'existe plut. 



LA LIBERTE DU THEATRE. 



193 



pour ainsi dire. Tout le théâtre anglais est dans Shakespeare, 
tomme toute la poésie espagnole est dans le Romancero. De- 
puis Shakespeare, rien. Deui théâtres défrayent Londres, qu 1 
est deux fois plus grand que Paris. De là le peu de souci des 
Anglais pour leur théâtre. Ils l'ont abandonné à cette espèce 
de prud°"e publique, qui est si puissante en Angleterre, qui y 
gène tant de libertés, et qu'on appelle le cant. 

Or, où Londres a deux théâtres, Paris en a vingt; où l'An- 

leterre n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif 

our un si grand homme V, nous avons Molière, Corneille, Ro- 

ou, Racine, Voltaire, Le Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, 
Beaumarchais et vingt autres. Cette liberté théâtrale, qui peut 
n'être pour les Anglais qu'une affaire de pruderie, doit être 
pour nous une affaire de gloire. C'est bien différent. 

Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens à la France. 

Les esprits sérieux sont assez d'accord maintenant pour con- 
venir qu'il faut livrer les théâtres à une exploitation libre, 
moyennant certaines restrictions imposées par la loi en vue de 
l'intérêt public; mais ils sont assez d'accord aussi pour deman- 
der le maintien de la censure préventive en l'améliorant autant 
que possible. 

J'espère qu'ils arriveront bientôt à cette solution plus large 
et plus vraie, la liberté littéraire des théâtres à côté de la 
liberté industrielle. 

Pour résumer en deux mots l'état de la législation littéraire, 
je dirai que c'est désordre et arbitraire. Je voudrais arriver 
a pouvoir la résumer dans ces deux mots, organisation et 
liberté. Pour en venir là, il faudrait faire autrement qu'on n'a 
fait jusqu'ici. Tout ce qui, dans notre législation, se rattache 
a la littérature, a été étrangement compris jusqu'à ce jour. 
Vous avez entendu des hommes qui se croient sérieux dire 
pendant trente ans, dans nos assemblées politiques, que c'étaient 
li des questions frivoles. 

A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je vou- 
drais qu'on les coordonnât dans un ensemble complet, qu'on fit 
in code spécial pour les choses de l'intelligence et de la pensée. 

Ce code réglerait d'abord la propriété littéraire, car c'est une 
chose inouïe de penser que, seuls en France, les lettrés sont 
en dehors du droit commun ; que la propriété de leurs œuvres 
leur est déniée par la société dans un temps donné et confis- 
quée sur leurs enfants. 

Vous sentez l'importance et la nécessité de défendre la pro- 
priété aujourd'hui. Eb bien, commencez donc par reconnaître la 
première et la plus sacrée de toutes, celle qui n'est ni une 
transmission, ni une acquisition, mais une création, la pro- 
priété littéraire. 

Cessez de traiter l'écrivain comme un paria, renoncez à ce 
vieux communisme que vous appelez le domaine public, cessez 
de voler les poètes et les artistes au nom de l'état, réconciliez- 
les avec la société par la propriété. 

Cela fait, organisez. 

Il vous sera désormais facile, à vous, l'état, de donner à la 
classe des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direc- 
tion, mais une certaine impulsion. 

Favorisez en elle le développement de cet excellent esprit 
i itioo, qui, à l'heure .,u'il est, se manifeste partout, et 

qui a déjà commencé à unir les gens de lettres, et, en parti- 
culier, les auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'es- 
prit de notre temps ; il crée des sociétés dans la société. Si 
ces sociétés sont excentriques à la société, elles l'ébranlenl et 
loi nuisent; si elles lui sont concentriques, elles la servent et 
a soutiennent. 

Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. 



Pendant vingt années, il a fait tous ses efforts pour dissoudre 
les associations précieuses qui avaient commencé à se former. 
Il aurait dû, au contraire, faire tous ses efforts pour en tirer 
l'élément de prospérité et de sagesse qu'elles renferment. Lors- 
que vous aurez reconnu et organisé ces associations, les délits 
spéciaux, les délits de profession qui échappent à la société trou- 
veront en elles une répression rapide et très efficace. 

Le système actuel, le voici; il es\ détestable. En principe, 
c'est l'état qui régit la liberté littéraire des théâtres; mais 
l'état est un être de raison, le gouvernement l'incarne et le 
représente ; mais le gouvernement a autre chose à faire que de 
s'occuper des théâtres, il s'en repose sur le ministre de l'inté- 
rieur. Le ministre de l'intérieur est un personnage bien occupé; 
i! se fait remplacer par le directeur des beaux-arts. La besogne 
dêplait au directeur des beaux-arts, qui la passe au bureau de 
censure. 

Admirez ce système qui commence par l'état et qui finit par 
un commis 1 Si bien que cette espèce de balayeur d'ordures 
dramatiques, qu'on appelle un censeur, peut dire, comme 
Louis XIV : L'état, c'est moi! 

La liberté de la pensée dans un journal, vous la respectez 
en la surveillant; vous la confiez au jury. La liberté de la 
pensée sur le théâtre, vous l'insultez en la réprimant; vous la 
livrez à la censure. 

Y a-t-il au moins un grand intérêt qui excuse cela? Point. 

Quel bien la censure appliquée au théâtre a-t-elle produit 
depuis trente ans? A-t-elle empêché une allusion politique de 
se faire jour? Jamais. En général, elle a plutôt éveillé qu'en- 
dormi l'instinct qui pousse le public à faire, au théâtre, de 
l'opposition en riant. 

Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun 
service. En a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davan- 
tage. 

Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empêché des théâtres de 
s'établir uniquement pour l'exploitation d'un certain côté des 
appétits les moins nobles de la foule? Non. Au point de vue 
moral, la censure n'a été bonne à rien ; au point de vue poli- 
tique, bonne à rien. Pourquoi donc y tenez-vous? 

Il y a plus. Comme la censure est réputée veiller aux mœurs 
publiques, le peuple abdique sa propre autorité, sa propre sur- 
veillance, il fait volontiers cause commune avec les licences do 
théâtre contre les persécutions de la censure. Aiusi que je l'ai 
dit un jour à l'assemblée nationale, de juge il se fait complice. 

La difficulté même de créer des censeurs montre combien la 
censure est un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si 
délicates, sur lesquelles pèse une responsabilité si énorme, elles 
devraient logiquement être exercées par les hommes les plu» 
éminents en littérature. En trouverait-on parmi eui qui les 
accepteraient? Ils rougiraient seulement de se les entendre pro- 
poser. Vous n'aurez donc jamais pour les remplir que des 
hommes sans valeur personnelle, et j'ajouterai, des hommes 
qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que vous faite( 
arbitres, de quoi ? De la littérature I Au nom de quoi ? De la 
morale 1 

Les partisans de la censure nous disent : — Oui, elle a été mal 
exercée jusqu'ici, mais on peut l'améliorer. — Comment l'amé- 
liorer? On n'indique guère qu'un moyen, faire exercer la cen- 
sure par des personnages considérables, des membres de l'ins- 
titut, de l'assemblée nationale, et autres, qui fonctionneront, au 
nom du gouvernement, avec une certaine autorité, et, à coup 
sur, une grande honorabilité. Il n'y a à cela qu'une petite 
objection, c'est que c'est imposslDie. 

Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'état. 



19* 



NOTES. — CONSEIL D'ÉTAT. 



très haut placé, remplir des fonctions beaucoup moins cho- 
quantes pour la susceptibilité des esprits, l'institut de France 
jugeant d'une manière préalable, et à un simple point de vue 
de convenance locale, les ouvrages qui devaient être présentés 
a l'exposition annuelle de peinture. 

Cette réuuion d'hommes distingués, éminents, illustres, a 
échoué à la tâche ; elle n'avait aucune autorité, elle était ba- 
fouée chaque année, et elle a remercié la révolution de Février, 
qui lui a rendu le service de la destituer de cet emploi. Croyez- 
moi, n'accouplez jamais ce mot, qui est si noble, l'institut de 
France, avec ce mot qui l'est si peu, la censure. 

Dans votre comité de censure mettrez-vous des membres de 
l'assemblée nationale élus par cette assemblée ? Mais d'abord 
j'espère que l'assemblée refuserait tout net; et puis, si elle y 
consentait, en quoi elle aurait grand tort, la majorité vons 
enverrait des hommes de parti qui vous feraient de belle 
besogne. 

Pour commission de censure, vous bornerez-vous à prendre 
la commission des théâtres? Il y a un élément qui y serait 
nécessaire. Et bien! cet élément n'y sera pas. Je veux parler 
des auteurs dramatiques. Tous refuseront, comptez-y. Que sera 
alors votre commission de censure? Ce qu.' serait une com- 
mission de marine sans marins. 

Difficultés sur difficultés. Mais je suppose votre commission 
composée, soit; fonctionnera -t-elle? Point. Vous figurez-vous un 
représentant du peuple, un conseiller d'état, un conseiller à la 
cour de cassation, allant dans les théâtres et s'occupant de savoir 
si telle pièce n'est pas faite plutôt pour éveiller des appétits sen- 
suels que des idées élevées? Vous les figurez-vous assistant aux 
répétitions et faisant allonger les jupes des danseuses? Peur ne 
parler que de la censure du manuscrit, vous les figurez-vous 
marchandant avec l'auleur la suppression d'un coq-à-1'âne ou 
d'un calembour? 

Vous me direz : Cette commission ne jugera qu'en appel. De 
deux choses l'une : ou elle jugera en appel sur tous les détails 
qui feront difficulté entre l'auteur et les censeurs inférieurs, et 
l'auteur ne s'entendra jamais avec les censeurs inférieurs, autant, 
alors, ne faire qu'un degré ; ou bien elle se bornera, sans entrer 
dans les détails, à accorder ou à refuser l'autorisation. Alors la 
tyrannie sera plus grande qu'elle n'a jamais été. 

Tenez, renonçons à la censure et acceptons résolument la 
liberté. C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur. 

En dépit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en présence 
de la liberté 'de la presse, je ne puis redouter la liberté des 
théâtres La liberté de la presse présente, à mon avis, dans 
nne mesure beaucoup plus considérable, tous les inconvénients 
de la liberté du théâtre. 

Mais liberté implique responsabilité. A tout abus il faut la 
répression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez 
le jury; pour le théâtre, qu'aurez-vous? 
La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible. 
Les délits que l'on peut commettre par la voie du théâtre 
sont de toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volon- 
tairement un auteur en écrivant dans une pièce des choses 
contraires aux mœurs; il y a ensuite les délits de l'acteur, 
ceux qu'il peut commettre en ajoutant aux paroles par des 
gestes ou des inflexions de vois, un sens répréhensible qui n'est 
pas celui de l'auteur. 

11 y aies délits du directeur; par exemple, des exhibitions 
de nudités sur la scène; puis les délits du décorateur, de cer- 
tains emblèmes dangereux ou séditieux mêlés à une décoration; 
puis ceui du costumier, puis ceux du coiffeur, oui. du coiffeur! 
in toupet peut être factieux, une paire de favoris a fait défendre 



Vautrin. Enfin, il y a les délits du public; un applaudisse- 
ment qui accentue un vers, un sifflet qui va plus haut que 
l'acteur et plus loin que l'auteur. 

Comment votre jury, composé de bons bourgeois, se tirera- 
t-il de là? 

Comment démê!era-t-il ce qui est à celui-ci et re qui est a 
celui-là? Le fait de l'auteur, le fait du comédien et le fait du 
public? Quelquefois le délit sera un sourire, une grimace, un 
geste. Transporterez-vous les jurés au théâtre, «our eu juger? 
Ferez-vous siéger la cour d'assises au parterre? 

Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurya 
en général, se déliant de toutes ces difficultés, et voulant arriver 
à une répression efficace, justement parce qu ils n'entendent 
pas grand'chose aux délits de théâtre, suivront aveuglément let 
indications du ministère public et conaamneront sans broncher 
sur ouï-dire? Alors, savez-vous ce que vous aurez fait? Vous 
aurez créé la pire des censures, la censure de la peur. Les 
directeurs, tremblant devant des arrêts qui seraient leur ruine, 
mutileront la pensée et supprimeront la liberté. 

Vous êtes placés entre deux svstèmes impussibles : la censure 
préventive, que je vous défie d'organiser convenablement; la 
censure répressive, la seule admissible maintenant, mais qui 
échappe aux moyens du droit commun. 

Je ne vois qu'une manière de sortir de cette double impos- 
sibilité. 

Pour arriver à la solution, reprenons le système théâtral tel 
que je vous l'ai indiqué. Vous avez un certain nombre de 
théâtres subventionnés, tous les autres sont livrés à l'industrie 
privée; à Paris, il y a quatre théâtres subventionnés par le 
gouvernement et quatre par la ville. 

L'état normal de Paris ne comporte pas plus de seize théâ- 
tres. Sur ces seize théâtres, la moitié sera donc sous l'influence 
directe du gouvernement ou de la ville; l'autre moitié fonc- 
tionnera sous l'empire des restrictions de police et autres, que 
dans votre loi, vous imposerez à l'industrie théâtrale. 

Pour alimenter tous ces théâtres et ceux de la province, dont 
la position sera analogue, vous aurez la corporation des 
auteurs dramatiques, corporation composée d'environ trois 
cents personnes et ayant un syndicat. 

Cette corporation a le plus sérieux intérêt à maintenir le 
théâtre dans la limite où il doit rester pour ne point troubler 
la paix de l'état et l'honnêteté publique. Cette corporation, par 
la nature même des choses, a sur ses membres un ascendant 
disciplinaire considérable. Je suppose que l'état reconnaît 
cette corporation, et qu'il en fait son instrument. Chaque 
année elle nomme dans son sein un conseil de prud'hommes, 
un jury. Ce jury, élu au suffrage universel, se composera de 
huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en sûrs, les 
personnages les plus considérés et les plus considérables de 
l'association. Ce jury, que vous appellerez jury de blâme ou 
de tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la 
plainte de l'autorité publique, soit sur celle de la commission 
dramatique elle-même, de tous les délits de théâtre commis 
par les auteurs, les directeurs, les comédiens. Composé 
d'hommes spéciaux, investi d'une sorte de magistrature de 
famille, il aura la plus grande autorité, il comprendra parfaite- 
ment la matière, il sera sévère dans la répression, et il saura 
superposer la peine au délit. 

Le jury dramatique juge des délits. S'il les reconnaît, il les 
blâme ; s'il blâme deux fois, il y a lieu à la suspension de la 
pièce et à une amende considérable, qui peut, si elle est infli- 
gée â un auteur, être prélevée sur les droits d'auteur recueilli* 
par les agents de la société. 






LA LIBERTE DU THEATRE. 



Si ui. auteur est blâmé trois rois, il y a lieu à le rayer de la 

liste de ■ Celte radiation est une peine très srrave ; 

elle n'atteint pas seulement l'auteur dans son honneur, elle 

! dans sa fortune, elle implique pour lui la privation à 

peu près complète de ses dn nce. 

Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant 
le jury dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur 
traduit devant le jury se défendra; s'il est blâmé, il sera pro- 
fondément affecté par ce blâme, et, soyei tranquilles, je con- 
nais l'esprit de cette excellente et utile association, vous 
n'aurez pas de récidives. 

Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association drama- 
tique elle-même, les gardiens les plus vigilants de l'intérêt 
public. 

C'est la seule manière possible d'organiser la censure répres- 
sive. De cette manière vous conciliez les deux choses qui font 
tout le problème, l'intérêt de la société et l'intérêt de la 
liberté. 

H. u conseilles Bésio. — Hais il y a des auteurs qui n« font pai 
partie de l'association ? 

M. Victor IIcgo. — Il y en a, tout au plus, douze ou 
quinze; si l'association était reconnue et patronnée par l'état, 
il n'y en aurait plus. 

M. u comnu™ B«mc. — Mais si, par impossible, un auteur per- 
sistait a se tenir en dehors de la société, ou si un auteur blâmé trois 
fois, et, par conséquent, exclu de la société, continuait i écrire pour 
U théâtre, votre système répressif oe pourrait s'appliquer. Faudrait-il 
empêcher ces hommes de faire jouer leurs pièces? 

M. Victor Hugo. —Je n'irais pas jusque-là, mais dans ces 
cas qui seront bien rares, je laisserais la répression aux tribu- 
naux ordinaires, à la cour d'assises. Dura /ex, sed lex. Tant 
pis p'iur les réfractaires. 



--■ESIDUT. 



Comment entendez-vous l'organisation de votre 



M. Victor Hlqo. — On est reçu avocat après avoir rempli ' 
certaines conditions. Une fois avocat, on peut commettre des 
délits professionnels assez graves, on pet se rendre, par , 
exemple, coupable de diffamation dans une plaidoirie, cela 
n'arrive mime que trop souvent. Pour les délits professionnels, ] 
nn avocat n'est justiciable que du conseil de l'ordre. Pourquoi 
n'établirait-on pas quelque chose d'analogue pour les auteurs 
dramatiques? Pour faire partie de leur association, il faudrait , 
évidemment avoir commencé à écrire; il faudrait avoir produit i 
un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque chose d'ana- 
logue a ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur, 
comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son 
ordre pour ses délits professionnels. 

M. le pststDEHT. - Je ferai remarquer a M. Victor Hugo que, lors- 
quun avocat s'écarte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, en 
dehors du conseil de l'ordre, le juge qui peut le réprimander et 
même le suspendre. 

M. Victor Ikoo. — En dehors du syndicat de l'ordre des 
tuteurs dramatiques, il y aura a isssi un juge qui veillera a la 
police de l'audience, à la dignité de la représentation; ce 
juge ce sera le public. Sa puissance est grande et sérieuse, 
•Ile sera plut sérieuse encore quand il se sentira réellement 



investi d'une 6orte de magistrature par la liberté moine. Ce 
juge a puissance de vie et de mort; il peut faire tumber la 
toile, et alors tout est dit. 

M. le consmllfh Behic. — L'organisation de la censure répres- 
sive, telle que la propose M. Victor Hugo, présente une difficulté 
dont je le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'asso- 
ciation des auteurs dramatiques qu'après avoir fait jouer une pièce. 
M. Victor Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'in- 
corporation. Quel système répressif appliquera-t-il alors à ' . première 
pièce d'un auteur? 

M. Victor Hugo. — Le système de droit commun, comme 
aux pièces de tous les auteurs qui ne feront pas partie de 1a 
société, la répression du jury. 

M. le conseillée Béhic. — J'ai une autre critique plus rrave a 
faire au système de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des 
conditions déterminées a droit de se faire inscrire dans l'ordre des 
avocats. De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain 
esprit littéraire prédominait dans votre association, ne serait il pas i 
craindre qu'elle repoussât de son sein les auteurs dévoués â de* idéee 
contraires, ou même que ceux-ci ne refusassent de se soumettre à qd 
tribunal évidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? 
Ne risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des au- 
teurs dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son svndicat 
deviendrait impuissant a réalisor la mission que lui attribue M. Vic- 
tor Hugo? 

M. ScmnE — Je demande la permission d'appuyor cette objection, 
par quelques mots. Il y a des esprits indépendants qui rel 
d'entrer dans notre association, précisément parce qu'ils ci: 
une justice disciplinaire, à laquelle il n'y aura pas chance d'échapper, 
et ceux-là seront sans doute les plus danurreui. 

Du reste, il y a dans le système de M. Victor Hugo de> idées large» 
et vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le système préven- 
tif, le seul qui. selon moi, puisse être établi avec quelque chance de 
succès. Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de per- 
sonnes considérables de professions diverses, parmi lesquelles se 
trouveraient, eu certain nombre, des auteurs dramatiques élus par 1* 
suffrage de leurs confrères? 

Si ces auteurs étaient désignés par le ministre, par le directeur des 
beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas ; mais, nommés par 
leurs confrères, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en com- 
battant le principe de M. Soavestre ; les paroles de M. Victor Hugo 
m'ont fait changer d'opinion. Celui de nous qui serait élu ainsi se 
verrait pas de honte à exercer les fonctions de censeur. 

M. Victor Huoo. — Personne n'accepterait. Les auteurs dra- 
matiques consentiront â exercer la censure répressive, parce 
que c'est une magistrature; ils refuseront d'exercer la censure 
préventive, parce que c'est une police. 

J'ai dit les motifs qui, à tons les points de vue, me font 
repousser la censure préventive; je n'y reviens pas. 

Maintenant, j'arrive à cette objection, que m'a faite M. H. hic 
et qu'a appuyée M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nom- 
bre d'auteurs dramatiques pourraient se tenir, pour des motifs 
divers, en dehors de la corporation, et qu'alors mon but serait 
manqué. 

Cette difficulté est grave. Je n'essayerai point de la tour- 
ner; je l'aborderai franchement, en disant ma pensée tout en- 
tière. Pour réaliser la réforme, il faut agir vigoureusement, 
ei meier a l'esprit de liberté l'esprit de gouvernement. Pour- 
quoi voulez-vous que l'état, au moment de donner une liberté 
considérable, n'impose pas des conditions aux hommes appelés 
à jouir de cette liberté? L'état dira : — Tout individu qui 
voudra faire représenter une pièce sur un théâtre du territoire 
fr nçais pourra la faire représenter sans la soumettre à U csi- 



MR 



yoTES. — CONSEIL D'ETAT. 



mre; mais il devra être membre de la société des auteurs 
dramatiques. — Personne, de cette manière, ne restera en de- 
hors de la société; personne, pas même les nouveaux auteurs, 
car on pourrait exiger pour l'entrée dans la société la compo- 
lition et non la représentation d'une ou plusieurs pièces. 

Le temps me manque ici pour dire ma pensée dans toute 
son étendue, je la compléterai ailleurs et dans quelque autre 
occajion. Je voudrais qu'on organisât une corporation, non pas 
seulea^t de tous les auteurs dramatiques, mais encore de tous 
les lettrés. Tous les délits de presse auraient leur répression 
u.ns les jugements des tribunaux d'honneur de la corporation. 
Ne sent-on pas tous les jours l'inefficacité de la répression par 
les conrs d'assises ? 

Tout homme qui écrirait et ferait publier quelque chose se- 
rait nécessairement compris dans la corporation des gens de 
lettres. A la place de l'anarchie qui existe maintenant parmi 
nous, vous auriez une autorité; cette autorité servirait puis- 
samment a la gloire et à la tranquillité du pays. 

Aucune tyrannie dans ce système; l'organisation. A chacun 
la liberté entière de la manifestation de la pensée, sauf à l'as- 
treindre à une condition préalable de garantie qu'il serait pos- 
sible a tous de remplir. 

Les idées que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force 
de mon âme; mais je pense en même temps qu'elles ne sont 
pas encore mûres. Leur jour viendra, je le hâterai pour ma 
part. Je prévois les lenteurs. Je suis de ceui qui acceptent 
sans impatience la collaboration du temps. 

M. lb conseillée Dbfbbsrb. — Ce que M. Victor Hugo et 
U. Soovestre demandent, c'est toot bonnement l'établissement d'une 
jnran.1t ou maîtrise littéraire. Je ne dis pas cela poar les blâmer. L'ins- 
titution qu'ils demandent serait une grande et otite institution; mais 
comme enx, je pense qo'il n'y faut songer que pour un temps plus ou 
moins éloigné. 

M. Victob Huao. — Les associations de l'avenir ne seront 
point celles qu'ont vues nos pères. Les associations du passé 
étaient basées sur le principe de l'autorité et faites pour le 
soutenir et l'organiser ; les associations de l'avenir organiseront 
et développeront la liberté. 

Je voudrais voir désormais la loi organiser des groupes d'in- 
dividualités, pour aider, par ces associations, au progrès véri- 
table de la liberté. La liberté jaillirait de ces associations et 
rayonnerait sur tout le pays. U y aurait liberté d'enseignement 
avec des conditions fortes imposées à ceux qui voudraient en- 
seigner. Je n'entends pas la liberté d'enseignement comme ce 
qn'on appelle le parti catholique. Liberté de la parole avec 
des conditions imposées à ceux qui en usent, liberté du théâtre 
avec des conditions analogues; voilà comme j'entends la solu- 
tion du problème. 

J'ajoute un détail qui complète les idées que j'ai émises sur 
l'organisation de la liberté théâtrale. Cette organisation, on ne 
pourra guère la commencer sérieusement qne quand une ré- 



ferme dans la haute administration aura réuni dans une mêm» 
main tout ce qui se rapporte à la protection que l'état doit 
aux arts, aux créations de l'intelligence; et cette main, je ne 
veux pas que ce soit celle d'un directenr, mais celle d'nn mi- 
nistre. Le pilote de l'intelligence ne saurait être trop haut 
placé. Voyez, à l'heure qu'il est, quel chaos I 

Le ministre de la justice a l'imprinerie nationale; le mi- 
nistre de l'intérieur, les théâtres, les musées; le ministre da 
l'instruction publique, les sociétés savantes; le ministre des 
cultes, les églises; le ministre des travaux publics, les grandes 
constructions nationales. Tout cela devrait être réuni. 

Un même esprit devrait coordonner dans un vaste système 
tout cet ensemble et le féconder. Que peuvent maintenant 
toutes ces pensées divergentes, qui tirent chacune de leur coté? 
Rien, qu'empêcher tout progrès réel. 

Ce ne sont point là des utopies, des rêves. Il faut organiser. 
L'autorité avait organisé autrefois assez mal, car rien de véri- 
tablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberté l'a dé- 
bordée et l'a vaincue à jamais. La liberté est un principe fé- 
cond ; mais, pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit pro- 
duire, il faut l'organiser. 

Organisez donc dans le sens de la liberté, et non pas dans le 
sens de l'autorité. La liberté, elle est maintenant nécessaire. 
Pourquoi, d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberté du 
théâtre depuis dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait 
courir à la France ? 

Et cependant elle existe maintenant sans être entourée d'au- 
cune des garanties que je voudrais établir. Il y a eu de ces 
pièces qu'on appelle réactionnaires ; savez-vous ce qui en est 
résulté? C'est que beaucoup de gens qui n'étaient pas républi- 
cains avant ces pièces le sont devenus après. Beaucoup des 
amis de la liberté ne voulaient pas de la république, parc* 
qu'ils croyaient que l'intolérance était dans la nature de ce gou- 
vernement; ces hommes-là se sont réconciliés avec la répu- 
blique le jour où ils ont vu qu'elle donnait un libre cours s 
l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, 
qu'elle était bonne princesse, en un mot. Tel a été l'effet des 
pièces réactionnaires. La république s'est fait honneur en les 
supportant. 

Voyez maintenant ce qui arrive I La réaction contre la 
réaction commence. Dernièrement, on a représenté une pièce 
ultra-réactionnaire; elle a été sifflée. Et c'est dans ce moment 
que vous songeriez à vous donner tort en rétablissant la cen- 
sure 1 Vous relèveriez à l'instant même l'esprit d'opposition 
qui est au fond du caractère national! 

Ce qui s'est passé pour la politique s'est passé aussi pour lt 
morale. En réalité, il s'est joué depuis dix-huit mois moins de 
pièces décolletées qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire 
de la censure. Le public sait que le théâtre est libre; il est 
plus difficile. Voilà la situation d'esprit où est le public. Pour- 
quoi donc vouloir faire mal ce que la foule fait bien? 

Laissez là la censure, organisez; mais, je vous le répètt, 
organisez 1a liberté. 



. 



ENQUETE SUR LA MISERE. 



ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 



1849-1854 



NOTE 10 



PILLAGE DES IMPRIMERIE* 

Aux journées de jnio 1848, Victor Hugo, après avoir contribué à la 
victoire, était venu au secourt des Taincai. Après le 13 juin 1849, il 
accepta le même devoir. La majorité était enivrée par la colère, et 
voulait fermer les yeui sur les violences de son triomphe, notamment 
sur les imprimeries saccagées et pillées. Victor Hugo monta le 15 juin 
à la tribune. L'incident fut bref, mais signiGcatif. Le voici tel qu'il 
est an Moniteur 

Permanence. — Séance dn 15 juin 1849 

INTERPELLATION 

La parole est à M. Victor Hngo. 

M. Victor Hugo. — Messieurs, je demande à l'assemblée 
la permission d'adresser une question à MM. les membres du 
cabinet. 

Cette assemblée, dans sa modération et dans sa sagesse, 
voudra certainement que tous les actes de désordre soient 
réprimés, de quelque part qu'ils viennent. S'il faut en croire 
les détails publiés, des actes de violence regrettables auraient 
été commis dans diverses imprimeries. Ces actes constitue- 
raient de véritables attentats contre la légalité, la liberté et la 
propriété. 

Je demande â M. le ministre de la justice, ou, en son 
absence, â MM. les membres du cabinet présents, si des pour- 
suites ont été ordonnées, si des informations sont commen- 
cées. (Très hienl très bien!) 

pLGiitoaa m subies. — Contre qui ? 

M- DorAoar, ministre de l'intérieur. — Messieurs, nons regrettons 
sois) amèrement qne l'honorable orateur qui descend de la tribune 
les actes à propos desquels il noas interpelle. Ils ont eu lieu, j'ose 
I affirmer, spontanément, an milieu des émotions de la journée dn 
13 juin... (Interruptions â gauche.) 

J* dis qu'ils ont en lien spontanément, c'est ace sujet que j'ai été. 
lo'Trompa. Rien n'avait prévenu l'autorité des actes de violence qui 
devaient être commis dans les bureaux de quelques presses de Paris; 
je veai emliqner seulement comment l'autorité n'était pas, n'a pas 
pc être prévenue, comment l'autorité n'a pas pu les empêcher. 

On a dit dans des journaux qu'un aide de camp dn général Chan- 
aaroier avait présidé a cette dévastation. Ja le nie hautement. Un 
■ide d« camp du général Changarnier a paru sur les lieux pour ré- 
primer cet acte audacieux; il n'a pu le faire, tout ayant été consommé; 
daiil-urs, on ne l'écontait pas. J ajoute qu'aussitôt que nous avons 
tu prévenus de ces faits, ordre a été donné de faire deux choses, de 
sooiuter les dégâts et d en rechercher Us auteurs. On les recherche en 



ce moment, et je puis assurer à l'assemblée, qu'aussitôt qu'ils seront 
découverts, le droit commun aura son empire, la loi recevra son exé- 
cution. {Très bien! très bien!) 
M. ii rafaiDiNT. — L'incident est réservé. 



A propos de cet incident, on lit dans te Siècte dn 17 juin 184S : 

M. Victor Hugo était très vivement blâmé aujourd'hui par un grand 
nombre de ses collègues pour la généreuse initiative qu'il a prise hier 
en flétrissant du haut de la tribune les actes condamnables commis 
contre plusieurs imprimeries de journaux. — Ce n'était pas le mo- 
ment, loi disait-on, de parler de cela, et dans tous les cas ce n'était 
pas à nous à appeler sur ces actes l'attention publique; il fallait 
laisser ce soin i un membre de l'autre côté, et la chose n'eût pas en li 
retentissement que votre parole lui a donné. 

Nous étions loin de nous attendre à ce que l'honnête indignation 
exprimée par M. Victor Hugo, et la loyale réponse de M. le ministre de 
l'intérieur pussent être l'objet d'un blime indirect d'une partie quel- 
conque de l'assemblée. Nous pensions qne le sentiment du juste, 1s 
respect de la propriété devaient être au-dessus de toutes les misérables 
agitations de parti. Nous nons trompions. 

M. Victor Hugo racontait lui-même aujourd'hui dans l'an des 
groupes qui se formaient ça et là dans les couloirs une réponse qu'il 
aurait été amené à faire à l'un de ces modérés excessifs. — Si je ren- 
contrais an tel dans la rue, je lai brûlerais la cervelle, dît celui-là. 
— Vons vous calomniez vous-même, répondit M. Victor Hugo, vous 
vouliez dire que vons feriex nsage de votre arme contre lui, si vous 
l'aperceviez sur une barricade. — Non, non! disait l'autre en insis- 
tant, dans la rne, ici même. — Monsieur, dît le poète indigné, vons 
êtes le même homme qui a tué le général Bréal — Il est difficile de 
dire l'impression profonde que ce mot a causée a tous les assis- 
tants, à l'exception de celai qui venait de provoquer cette réponse 
foudroyante. 



NOTE 11 

PROPOSITION IIBLUN. — BNQUÊTB SUB LA MISÈRK 
Bureau. — Juin 1MÏ. 

M. Victor Hugo. — J'appuie énergiquement la proposition. 

Messieurs, il est certain qu'à l'heure où nous sommes, la 
misère pèse «ur le peuple. Quelles sont les causes de cette 
misère? Lei longues agitations politiqnes, les lacunes de 1* 
prévoyance sociale, l'imperfection des lois, les faux systèmes, 
les chimères poursuivies et les réalités délaissées, la faute des 
hommes, la force des choses. Voilà, messieurs, de quelles 
causes est sortie la misère. Cette misère, cette immense souf- 
france publique, est aujourd'hui toute la question sociale. 
toute la question politique. Elle engendre a la fois le malaise 



198 



NOTES. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



matériel et la dégradation intellectuelle; elle torturr le peuple 
par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance. 

Cette misère, je le répète, est aujourd'hui la question 
d'état. Il faut la combattre, il faut la dissoudre, il faut la dé- 
truire, non-seulement parce que cela est humain, mais encore 
parce que cela est sape. La meilleure habileté aujourd'hui, c'est 
a fraternité. Le grand homme politique d'à présent serait un 
rand homme chrétien. 

Réfléchissez, en effet, messieurs 

Cette misère est là, sur la place publique. L'esprit d'anar- 
chie passe et s'en empare. Les partis violents, les hommeB 
chimériques, le communisme, le terrorisme surviennent, trou- 
vent la misère publique à leur disposition, la saisissent et la 
précipitent contre la société. Avec de la souffrance, on a sitôt 
fait de la haine ! De là ces coups de main redoutables ou ces 
effrayantes insurrections, le 15 mai, le 24 juin. De là ces révo- 
lutions inconnues et formidables qui arrivent, portant dans leurs 
flancs le mystère de la misère. 

Que faire donc en présence de ce danger? Je viens de vous 
le dire. Oter la misère de la question. La combattre, la dis- 
soudre, la détruire. 

Voulez-vous que les partis ne puissent pas s'emparer de la 
misère publique ? Emparez-vous-en. Us s'en emparent pour 
faire le mal, emparez-vous-en pour faire le bien. Il faut 
détruire le faux socialisme par le vrai. C'est là votre mission. 

Oui, il faut que l'assemblée nationale saisisse immédiate- 
ment la grande question des souffrances du peuple. Il faut 
qu'elle cherche le remède, je dis plus, qu'elle le trouve I II y 
a là une foule de problèmes qui veulent être mûris et médités. 
Il importe, à mon sens, que l'assemblée nomme une grande 
commission centrale, permaneute, métropolitaine, à laquelle 
viendronl aboutir toutes les recherches, toutes les enquêtes, 
tous les documents, toutes les solutions. Toutes les spécialités 
économiques, toutes les opinions même, devront être repré- 
sentées dans cette commission, qui fera les travaux prépara- 
toires; et, à mesure qu'une idée praticable se dégagera de ses 
travaux, l'idée sera portée à l'assemblée qui en fera une loi. 
Le code de l'assistance et de la prévoyance sociale se cons- 
truira ainsi pièce à pièce avec des solutions diverses, mais 
avec une pensée unique. Il ne faut pas disperser les études; 
tout ce grand ensemble vent être coordonné. Il ne faut pu 
surtout séparer l'assistance de la prévoyance. Il ne faut pas 
étudier à part les questions d'hospices, d'hôpitaux, de 
refuges, etc. Il faut mêler le travail à l'assistance, ne rien 
laisser dégénérer en aumône. II y a aujourd'hui dans les 
masses de la souffrance; mais il y a aussi de la dignité. Et 
c'est un bien. Le travailleur veut être traité, non comme un 
pauvre, mais comme un citoyen. Secourez-les en les élevant. 

C'est là, messieurs, le sens de la proposition de M. de 
Melun, et je m'y associe avec empressement. 

Un dernier mot. Vous venez de vaincre; maintenant savez- 
vous ce qu'il faut que vous fassiez? Il faut, vous majorité, 
vous assemblée, montrer votre cœur à la nation, venir en aide 
aux classes souffrantes par toutes les lois possibles, sous 
toutes les formes de toutes les façons, ouvrir les ateliers et 
les écoles, répandre la lumière et le bien-être, multiplier les 
améliorations matérielles et morales, diminuer les charges du 
pauvre, marquer chacune de vos journées par une mesure 
utile et populaire; en un mot, dire à tous ces malheureux 
égarés qui ne vous connaissaient pas et qui vous jugeaient 
mal : — Nous ne sommes pas vos vainqueurs, nous sommes 
vos frères. 



NOTE 12 

LA LOI SUR L'ENSEIGNEMENT 
Bureaux. — Juin 18-îî*. 

M. Victor Hugo. — Je parle sur la loi. Je l'approuve en 
ce qu'elle contient un progrès. Je la surveille en ce qu'elle 
peut contenir un péril. 

Le progrès, le voici. Le projet installe dans l'enseignement 
deux choses qui y sont nouvelles et qui sont bonnes, l'autorité 
de l'état et la liberté du père de famille. Ce sont là deux 
sources vives et fécondes d'impulsions utiles. 

Le péril, je l'indiquerai tout à l'heure. 

Messieurs, deux corporations redoutables, le clergé jusqu'à 
notre révulution, depuis notre révolution, l'université, ont suc- 
cessivement dominé l'instruction publique dans notre pays, je 
dirais presque ont fait l'éducation de la France. 

Université et clergé ont rendu d'immenses services; mais, à 
côté de ces grands services, il y a eu de grandes lacunes. Le 
clergé, dans sa vive ardeur pour l'unité de la foi, avait fini 
par se méprendre, et en était venu, — ce fut là son tort du 
temps de nos pères, — à contrarier la marche de l'intelligence 
humaine et à vouloir éteindre 1 esprit de progrès qui est le 
flambeau même de la France. L'université, excellente pai ses 
méthodes, illustre par ses services, mais enfermée peut-être 
dans des traditions trop étroites, n'a pas en elle-même cette 
largeur d'idées qui convient aux grandes époques que nous 
traversons, et n'a pas toujours fait pénétrer dans l'enseignement 
toute la lumière possible. Elle a fini na- devenir, elle aussi, un 
clergé. 

Les dernières années de la monarchie disparue ont vu une 
lutte acharnée entre ces deux puissances, l'université et l'église, 
qui se disputaient l'esprit des générations nouvelles. 

Messieurs, il est temps que cette guerre finisse et se change 
en émulation. C'est là le sens, c'est là le but du projet 
actuel. Il maintient l'université dans l'enseignement, et il 
introduit l'église par la meilleure de toutes les portes, par la 
porte de la liberté. Comment ces deux puissances vont-elles se 
comporter? Se réconcilieront-elles? De quelle façon vont-elles 
combiner leurs influences? Comment vont-elles comprendre 
l'enseignement, c'est-à-dire l'avenir? C'est là, messieurs, 
la question. Chacun de ces deux clergés a ses tendances, ten- 
dances auxquelles il faut marquer une limite. Les esprits 
ombrageux, et en matière d'enseignement je suis de ce nombre, 
pourraient craindre qu'avec l'université seule l'instruction ne fût 
pas assez religieuse, et qu'avec l'église seule l'instruction ne fût 
pas assez nationale. Or religion et nationalité, ce sont là les 
deux grands instincts des hommes, ce sont là les deux grands 
besoins de l'avenir. Il faut donc, je parle en laïque et en 
homme politique, il faut au-dessus de l'église et de l'univer- 
sité quelqu'un pour les dominer, pour les conseiller, pour les 
encourager, pour les retenir, pour les départager. Qui? l'état. 

L'état, messieurs, c'est l'unité politique du pays, c'est la 
tradition française, c'est la communauté historique et souve- 
raine de tous les citoyens, c'est la plus grande voix qui puisse 
parler en France, c'est le pouvoir suprême, qui a le droit 
d'imposer à l'université l'enseigneme/T religieux, et a l'église 
l'esprit national. 

Le projet actuel installe l'état au sommet de la loi. Le eos- 
seil supérieur d'enseignement, te! que le projet le compose, 
n'est pas autre chose. C'est en cela qu'il me convienL 



DOTATION DE M. BONAPARTE. 



199 



Je regrette diverses lacunes dans le projet, l'enseignemen 
supérieur dont il n'est pas question, l'enseignement profession- 
nel, qui est destiné a reclasser les niasses aujourd'hui déclas- 
ses. Nous reviendrons sur ces graves questions. 

Somme toute, tel qu'il est, en maintenant l'université, en 
acceptant le clergé, le projet fait l'enseignement libre et fait 
l'état juge. J. rve de l'examiner encore. 

il. de UeiuD, qui soutint la prédominance de l'église dans l'ensei- 
gnemeut, fut nommé comaiissairt- \-<lt -0 voix contre 18 donnée» i 
M Victor Hugo. 



NOTE 13 

DEHANnE EN AUTORISATION DE POURSUITES 
CONTRE LES REPRÉSENTANTS SOMMIER ET RlCnARDET 

Bureaux. — 31 juillet 1849. 

M Victor Huoo. — Messieurs, on invoque les idées d'ordre, 
le respect de l'autorité qu'il faut raffermir, la protection que 
''assemblée doit au pouvoir, pour appuyer la demande en auto- 
risation de poursuites. J'invoque les mimes idées pour la 
combattre. 

Et en effet, messieurs, quelle est la question ? La voici : 
Un délit de presse aurait été commis, il y a quatre mois, 
dans un département éloigné, dans une commune obscure, pat 
an journal ignoré. Depuis cette époque, les auteurs pré- 
sumés de ce délit ont été nommés représentants du peuple. 
Auj urd oui on vous demande de les traduire en justice. 

De deux choses l'une : ou vous accorderez l'autorisation, ou 
vons la refuserez. Examinons les deux cas, 

Si vous accordez l'autorisation, de ce fait inconnu de la 
France, oublié de la localité même où il s'est produit, vons 
faites un événement. Le fait était mort, vous le ressuscitez; 
bien plus, vous le grossissez du retentissement d'un procès, de 
l'éclat d'un débat passionné, de la plaidoirie des avocats, des 
commentaires de l'opposition et de la presse. Ce délit, commis 
dans le champ de foire d'un village, vous le jetez sur toutes les 
places publiques de France. Vous donnez au petit journal de 
province tous les grands journaux de Paris pour porte-voix. 
Cet outrage au président de la république, cet article que vous 
jugez venimeux, vous le multipliez, vous le versez dans tous 
les esprits, vous tirez l'offense à buit cent mille exemplaires. 

Le tout pour le plus grand avantage de l'ordre, pour le plus 
grand respect du pouvoir et de l'autorité. 

Si vous refusez 1 autorisation, tout s'évanouit, tout s'éteint. 
Le faii est mort, vous l'ensevelissez, voila tout. 

Eh bien I messieurs, je vous le demande, qui est-ce qui 
comprend mieui les intérêts de l'ordre et de l'autorité et ie 
raffermissement du pouvoir, de nos adversaires qui accordent 
l'autorisation, ou de nous qui la refusons ? 

Cette question d'intérêt social vidée et écartée, permettes- 
moi de m'élever à des considérations d'nne autre nature. 
Dans quelle situation êtes-vous ? 

Vous êtes une majorité immense, compacte, triomphante, en 
présence d'une minorité vaincue et décimée. Je constate la 
situation et j» la livrée votre appréciation politique. Le 13 juin 
a créé pour vous ce que vous appelez des nécessités; en tout 
cas. ce sont des nécessités bien fatales et bien douloureuses. Le 
13 juin est un fait considérable, terrible, mystérieux, au fond 



duquel il vous importe, dites-vons, que la justice pénètre, que 
le jour se fasse. Il faut, en effet, que le pays connaisse dans 
toute 9a profondeur cet événement d'où a failli sortir une révo- 
lution. Vous avez pu aider la justice. Ce qu'elle vous a demandé 
en fait de poursuites, vous avez pu le lui accorder. Vous avez 
été prodigues, c'est mon sentiment. 

Mais enfin, de ce côté, tout est fini. Trente-huit représen- 
tants, c'est assez 1 c'est trop! Est-ce que le moment n'est pas 
venu d'être généreux? Est-ce qu'ici la générosité n'est pas de 
la sagesse? Quoi! livrer encore deux représentants, non rdus 
pour les nécessités de l'instruction de juin, mais pour un fait 
ignoré, prescrit, oublié 1 Messieurs, je vous en conjure, moi qui 
ai toujours défendu l'ordre, gardez-vous de tout ce qui semble- 
rait violence, réaction, rancune, parti pris, coup de majorité ! 
Il faut savoir se refuser â soi-même les dernières satisfactions 
de la victoire. C'est a ce prix que, de la situation de vainqueurs, 
on passe à la condition de gouvernants. Ne soyez pas seule- 
ment une majorité nombreuse, soyez une majorité grande 1 

Tenez, voulez-vous rassurer pleinement le pays? prouvez-lui 
votre force. Et savex-vous quelle est la meilleure preuve de la 
force? c'est la mesure Le jour où l'opinion publique dira : ils 
sont vraiment modérés, la conscience des partis répondra : C'est 
qu'ils sont vraiment forts! 

Je refuse l'autorisation de poursuites. 

M. Amable Dubois combattit M. Victor Hugo. M. Amable Dubois 
fat nommé rapporteur par 14 voix contre 11 données à M. Victor 
Hugo, 



NOTE 14. 

DOTATION DE M. BONAl'AATBi 
Bureaux. — « février 1851. 



En janvier 1851, immédiatement après le vote de défiance, M. Looi» 
Bonaparte tendit 1» main à cette assemblée qui venait de le frapper, 
et lui demanda trois millions C'était une véritable dotation prin- 
cière. L'assemblée débattit cette prétention, d'abord dans les bureaux, 
puis en séance publique. La discussion publique ne dura qu'nn jour 
et fut peu remarquable. La discussion préalable des bureaux, qui 
eut lieu le o février, avait vivement excité l'attention publique, et, 
quand la question arriva au grand jour, elle avait été comme épuisée 
par ce débat préliminaire. 

Dans le 12" bureau particulièrement, te débat fut vif et prolonge. 
A deux heures et demie, malgré la séance commencée, la discussion 
durait encore. Une grande partie des membres de l'assemblée, groupés 
derrière les larges portes vitrées du 12" bureau, assistaient du dehors 
à cette lutte où furent successivement entendus MM. Léon Faucher, 
Sainte-Beuve, auteur de la rédaction de défiance, Michel (de Bourges) 
et Victor Hugo. 

M. Combarel de Leyval prit la parole le premier; M. Léon Faucher 
et après lui H. Bineau, tous deux anciens ministres de Ilonaparte, 
soutinrent vivement le projet de dotation Le discours passionné de 
M. Léon Faucher amena dans le débat M. Victor Hugo. 

H. Victor Hugo. — Ce que dit M. Leun Faucher m'oblige 
a prendre la parole. Je ne dirai qu'un mot. Je ne désire pas 
être nommé commissaire ; je suis trop souffrant encore pour 
pouvoir aborder la tribune, et mon intention n'était pas de 
parler, même ici. 

Selon moi, l'assemblée, en votant la dotation il y a dix 
I mois, a commis une première faute ; en la votant de nouvean 



ton 



HOTES. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



aujourd'hui, elle commettrait un» seconde faute, plus grave 
encore. 

Je n'invoque pas seulement ici l'intérêt du pays, les détresses 
publiques, la nécessité d'alléger le budget et non de l'aggraver; 
j'invoque l'intérêt bien entendu de l'assemblée, j'invoque l'in- 
térêt même du pouvoir exécutif, et je dis qu'à tous ces Doints 
de vue, aux points de vue les plus restreints comme aux points 
de vue les plus généraux, voter ce qu'on vous demande serait 
une faute considérable. 

Et en effet, messieurs, depuis le vote de la première dotation, 
la situation respective des deux pouvoirs a pris un aspect inat- 
tendu. On était en paix, on est en guerre. Un sérieux conflit t 
éclaté. 

Ce conflit, au dire de ceux-là mêmes qui soutiennent le plus 
énergiquement le pouvoir exécutif, ce conflit est une cause de 
désordre, de trouble, d'agitation dont souffrent tous les inté- 
rêts ; ce conflit a presque les proportions d'une calamité pu- 
blique. 

Or, messieurs, sondei ce conflit. Qu'y a-t-il au fond? La 
dotation. 

Oui, sans la dotation, vous n'auriez pas eu les voyages, les 
harangues, les revues, les banquets de sous- officiers mêlés aux 
jenéraux, Satory, la place du Havre, la société du Dix-Dê- 
eembre, les cris de vive l'Empereur! et les coups de poing. 
Vous n'auriez pas eu ces vengeances prétoriennes qui tendaient 
i donner a la république l'empire pour lendemain. Point 
d'argent, point d'empire. 

Vous n'auriez pas eu tous ces faits étranges qui ont si pro- 
fondément inquiété le pays, et qui ont dû irrésistiblement 
éveiller le pouvoir législatif et amener le vote de ce qu'on a 
appelé la coalition, coalition qui n'est au fond qu'une juxtapo- 
sition. 

Rappelez-vous cf vote, messieurs ; les faits ont été apportés 
devant vous, vous les avez jugés dans votre conscience, et vous 
avez solennellement déclaré votre défiance. 

La défiance du pouvoir législatif contre le pouvoir exécutif I 

Or, comment le pouvoir exécutif, votre subordonné après 
tout, a-t-il reçu cet avertissement de l'assemblée souveraine? 

Il n'en a tenu aucun compte. Il a mis a néant votre vote. Il 
a déclaré excellent ce cabinet que vous aviez déclaré suspect. 
Résistance qui a aggravé le conflit et qui a augmenté votre 
défiance. 

Et aujourd'hui que fait-il? 

Il se tourne vers vous, et il vous demande les moyens 
d'achever quoi? Ce qu'il avait commencé. Il vous dit: — 
Vous vous défiez de moi. Soit! payez toujours, je vais continuer. 

Messieurs, en vous faisant de telles demandes, dans un tel 
moment, le pouvoir exécutif écoute peu sa dignité. Vous 
écouterez la votre et vous refuserei. 

Ce qu'a dit M. Faucher des intérêts du pays, lorsqu'il a 
nommé M. Bonaparte, est-il vrai? Moi qui vous parle, j'ai 
voté pour M. Bonaparte. J'ai, dans la sphère de mon action, 
favorisé son élection. J'ai donc le droit de dire quelques mots 
des sentiments de ceux qui ont fait comme moi, et des miens 
propres. Eh bien) non, nom n'avons pas voté pour Napoléon, 
en tant que Napoléon; nous avons voté pour l'homme qui, 
mûri par la prison politique, avait écrit, en faveur des cluses 
pauvres, des livres remarquables. Nous avons voté pour lui, 
enfin, parce qu'en face de tant de prétentions monarchiques 
nous trouvions utile qu'un prince abdiquât ses titres en rece- 
vant du pays les fonctions de président de la république. 

Et puis, remarquez encore ceci, ce prince, puisqu'on at- 
tache tant d'importance a rappeler ce titre, était un prince 



révolutionnaire, un membre d'une dynastie parvenue, un prince 
sorti de la révolution, et qui, loin d'être la négation de cette 
révolution, en était l'affirmation. Voilà pourquoi nous l'aviom 
nommé. Dans ce condamné politique, il y avait une intelli- 
gence; dans ce prince, il y avait un démocrate. Nous avons 
espéré en lui. 

Nous avons été trompés dans nos espérances. Ce que nous 
attendions de l'homme, nous l'avons attendu en vain; tout ce 
que le prince pouvait faire, il l'a fait, et il continue en de- 
mandant la dotation. Tout autre, à sa place, ne le pourrait pas, 
ne le voudrait pas, ne l'oserait pas. Je suppose le général 
Changarnier au pouvoir. Il suivrait probablement la même 
politique que M. Bonaparte, mais il ne songerait pas à venir 
vous demander 2 millions à ajouter 1.200.000 francs, par cette 
raison fort simple qu'il ne saurait réellement, lui, simple par- 
ticulier avant son élection, que faire d'une pareille liste civile 
M. Changarnier n'aurait pas besoin de faire crier vive l'Em- 
pereur 1 autour de lui. C'est donc le prince, le prince seul, 
qui a besoin de 2 millions. Le premier Napoléon lui-même, 
dans une position analogue, se contenta de 500,000 francs, et 
loin de faire des dettes, il payait très noblement, avec cette 
somme, celles de ses généraux. 

Arrêtons ces déplorables tendances ; disons par notre vote : 
Assez I assez I 

Qui a rouvert ce débat ? Est-ce vous ? Est-ce nous ? Si ra- 
nimer cette discussion, c'est faire acte de mauvais citoyen, 
comme on vient de le dire, est-ce à nous qu'on peut adresser 
ce reproche ? Non, non I Le mauvais citoyen, s'il y en a un, 
est ailleurs que dans l'assemblée: 

Je termine ici ces quelques observations. Quand la majorité 
a voté la donation la première fois, elle ne savait pas ce qui 
était derrière. 

Aujourd'hui vous le savez. La voter alors, c'était de l'im- 
prudence; la voter aujourd'hui, ce serait de la complicité. 

Tenez, messieurs du parti de l'ordre, voulez-vous faire de 
l'ordre? acceptez la république. Acceptez-la, acceptons-la tous 
purement, simplement, loyalement. Plus de princes, plus de 
dynasties, plus d'ambitions extra-constitutionnelles; je ne veux 
pas dire : plus de complots, mais je dirai plus de rêves. Quand 
personne ne rêvera plus, tout le monde se calmera. Croyez- 
vous que ce soit un bon moyen de rassurer les intérêts et 
d'apaiser les esprits que de dire sus cesse tout haut : — Cela 
ne peut durer; et tout bas : — Préparons autre chose I — 
Messieurs, finissons-en. Toutes ces allures princières, ces dota- 
tions tristement demandées et fâcheusement dépensées, ces 
espérances qui vont on ne sait où, ces aspirations à on lende- 
main dictatorial et par conséquent révolutionnaire, c'est de 
l'agitation, c'est du désordre. Acceptons la république. L'ordre, 
c'est le définitif. 

On sait que rassemblé* refusa la dotation. 



NOTE 15 

LE MINISTRE BAROCHI BT VICTOR HUOO 
Séance du 18 juillet 1K1. 

Apres le diseoars do 17 juillet, Louis Bonaparte, stigmatisé par 
Victor Hngo d'un nom que la postérité lai conserva, Napoléon U 
Petit, sentit le besoin de répondre. Son ministre, U. Baru.be. te 



M. BAROCHE ET VICTOR HUGO. 



201 



chargea de lt réponse. Il ne trouva rien de mieux à opposer a Victor 
Hugo qn'une citation falsifiée. Victor Hugo monta a la tribune pour 
répl.qoer an ministre et rétablir les faits et les textes. La droite, 
encore tout écumante de ses rages de la veille et redoutant un nou- 
veau discours, loi coupa la parole et ne lai permit pas d'achever. 
On ne croirait pas 1 de tels faits, si nous ne mettions sous les yeux 
do lecteur l'«i'. -ait de la séance même du 18 juillet. Le voici : 

M. Beeocbb, ministre des affaires étrangères. — Je voudrais ne 
pas entrer dans cette partie de la discussion qu'a abordée hier 
M. Victor Hugo. 

liais l'attaque est si agressive, si injurieuse pour an homme dont 
Je m'honore d'être le ministre, qae je me reprocherais de ne pas la 
repousser. [Très bien: très bien/ à droite.) 

Et d'abord, une observation. La séance d'hier a offert an doulou- 
reux contraste avec les séances précédentes, Jusque-là. tous les ora- 
teors. l'honorable général Cavaignac, M Michel (de Bourges) et même 
M. Pascal Duprat, malgré la vivacité de son langage, l'étaient effor- 
cés de donner a la discussion an caractère de calme et de dignité 
qu'elle n'aurait jamais du perdre. 

C'est hier seulement qu'un langage tout nouveau, tout person- 
nel... 

M. Victor Hl'ûo. — Je demande la parole. (Mouvement.) 

M. Babochi. — ...est venu jeter Pirntatiun. Eh bien ! puisque 
l'on non? attaque, il faut biep que noos examinions la valeur de relni 
qui nous attaque. 

C'est le même homme qui a conquis les suffrages des électeurs de 
la Seine par des circulaires de ce genre. 

M. le ministre déroule une feuille de papier et lit .-) 

• Deux républiques sont possibles : 

• L'une abattra le drapeau tricolore sons le drapean rouir, fera 
des gros sons avec la colonne, jettera lus la statue de Napoléon et 
dressera la statue de Marat ; détruira l'institut, l'école polytechnique 
et la légion d'honneur ; ajouterai l'auguste devise : Liberté, Egalité, 
Fraternité l'option sinistre : ou la mort I fera banqueroute, ruinera 
les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qoi est la 
fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun; abolira la 
propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira 
les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra 
l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la 
patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera 
la pensée, niera Dieu ; remettra en mouvement ces deui machines 
fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche aux assignats 
et la bascule de la guillotine; en on mot, fera froidement ce que 
les hommes de 93 ont fait ardemment, et, spf t l'horrible dans le 
grand qoe nos pères ont vu, nous montrera li monstroeux dans le 
petit... » 

M. Victor Hdoo, se levant. — Lisez tout: 

M. B.aocHi reprend. — Voila, messieurs, nn langage qoi contraste 
singulièrement avec celai qne vous avex entendu hier... 

M. Victor Hcoo. — Mais lisez donc tout! 

11. Baaocat. continuant — Voilà l'homme qui reprochait à cette 
majorité de ruser comme le renard, pour combattre le Lion révolotion- 
naire. Voilà l'homme qni. dans des paroles qn'il a vainement cherché 
à rétracter, accusait la majorité, une partie du moins de cette majorité, 
de se mettre à plat ventre et d'écouter si elle n'entendait pas venir 
le canon russe. 



M. Victor Huco, à la tribune. — Je déclare que M. Baroche 
n'a articulé que d'infâmes calomnies; qu'il a, malgré mes som- 
mations de tout lire, tronqué honteusement une citation. J'ai 



le iroit Je lui repondre. (A gauche 
Son! non! 



Oui! oui! — A droite: 



A uocuit. — Parlez! parlez! (Bruit prolongé.) 

M l» pbSsidiwt. — Quand un orateur n'est pas mêlé an dé!. ai. et 
qu'un autre implique sa personne dans la discussion, il peut demander 
la parole et dire : Pourquoi vous adressez-vous à moi? Mais quant 
un orateur inscrit a parlé à son tour pendant trois heures et deinx. 
et qu'on prononce son nom en lui répondant, il n'y a pas là de fait 
personnel, il ne peot exiger la parole sur cela. (Humeurs nombreuses.) 

M. Jclbs Kavbb. — Je demande la parole. 

M. le président. — La parole appartient à M. Dufaure. je ne puis 
vous la donner. 

M. Jcles FavBH. — J'ai demandé La parole pour nn rappel an 
règlement. Je n'ai à faire qn'nne simple observation (Parles! parles.'), 
j'ai le droit d'être entendu. 

L'art. 45 do règlement, qui accorde la parole pour on fait personnel, 
est on article absolu qni protège l'honneur de tous les membres d r 
l'assemblée. 11 n'admet pas la distinction qu'à voulu établir M. le 
président ; je soutiens que M. Victor Hugo a le droit d'être entendn. 

Voix BouBBiusBs, à Victor Bugo. — Parlez I parlez ! 

M. Victor Hugo. — La réponse que j'ai à faire à M. Barocbe 
porte sur deui points. 

Le premier point porte sur un document qui n'a été lu qu'en 
partie; l'autre est relatif à un fait qui s'est passé hier dans 
l'assemblée. 

L'assemblée doit remarquer que ce n'a été que lorsqu'un» 
agression personnelle m'a été adressée pour la troisième fois 
que j'ai enfin eiigé, comme j'en ai le droit, 1» parole. (A gauche: 
Oui! oui!) 

Messieurs, entre le 15 mai et le 23 juin, dans un moment on 
une sorte d'effroi bien justifié saisissait les cœurs les plus pro- 
fondément dévoués à la cause populaire, j'ai adressé à mes 
concitoyens la déclaration que je vais vous lire. 

Rappelez-vous que des tentative» anarchiques avaient été 
faites contre le suffrage universel, siégeant ici dans toute ta 
majesté ; j'ai toujours combattu toutes les tentatives contre le 
suffrage universel, et, à 1 heure qu'il est, je les repousse encore 
en combattant cette fatale loi du 31 mai. ! Vifs applaudissements 
à gauche.) 

Entre le 15 mai et le 23 juin donc, je ûs afficher sur les mu- 
railles de Taris la déclaration suivante adressée aux électeurs, 
déclaration dont M. Baroche a lu la première partie, et dont, 
malgré mon insistance, il n'a pas voulu lire la seconde; je vais 
la lire... (Interruption à droite.) 

\oa kohbbeoses i DHoiTB. — Lisez tout I tout I Lisez-La tout e n ttèr© 1 
Un uehbbf à dboitb, avec Insistance. — Tout ou rien I tout ou rien 

M. Victor Hugo. — Vous avez déjà entendu la première par- 
tie, elle est présente à tous vos esprits. Du reste rien n'est plus 
simple; je veux bien relire ce qui a été lu. Ce n'est que du 
temps perdu. 

M. I.EBOEOT. — Nons exigeons toutl tonton rien! 

M. Victor Hugo, à M. Lebœuf. — Ah ! vous prétendez me 
dicter ce que je dois être et ce que je dois faire à cetle tribune 1 
En ce cas c'est différent. Puisque vous exigez, je refuse. [A gau- 
che: Très bien! vous avez raison.) Je lirai seulement ce que 
M. Baroche a eu l'indignité de ne pas lire. (Très bien! iris 
bien !) 

{ Un long désordre règne dans (assemblée ; la séance reste inter- 
rompue pendant quelques instants. 

M. Victor Uuoo. — Je Us donc : « Deui républiques soi 
Dossibles... » — M. Baroche a lu ce qui était relatif à ia w#- 



26 



ao2 



NOTES. — ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. 



mière de ces républiques; dans ma pensée, c'est la république 
qu'on pouvait redouter à cette époque du 15 mai etdu 23 juin... 
(Interruption.) Je reprends la lecture où M. Baroche l'a laissée... 
(Interruption.) 

A dboitb. — Non ! non ! tout ! 

M. li président. — La gauche est silencieuse ; faites comme elle, 

écouter ! 

M. VrcTOR Hugo. — Écoutez donc, messieurs, nn homme 
qui, visiblement, et grâce à vos violences d'hier (A gauche: 
Très bien! très bien.'), peut à peine parler. (La voix de 
l'orateur est, en effet, profondément altérée par la fatigue. 
— Rires à droite. — L'orateur reprend.) 

Le silence serait seulement de ta pudeur. (Murmures à 
droite.) 

M. Mobtiueb-Teaniux. — C'est le mot de Marat a la Convention. 
M. lf président, à la droite. — C'est voos qui avez donné la parole 
I l'orateur, écoutez-le. 

Voix nombbeoses. — Parlez ! parlez 1 

M. Victor Hugo, lisant. — ... « L'autre sera la sainte 
communion de tous les Français dès à présent et de tous les 
peuples un jour dans le principe démocratique ; fondera la 
liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui, 
admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité non 
de mornes dans un couvent, mais d'hommes libres ; donnera à 
tons l'enseignement, comme le soleil donne la lumière, gra- 
tuitement ; introduira la clémence dans la loi pénale et la con- 
ciliation dans la loi civile ; multipliera les chemins de fer, 
reboisera une partie du territoire, en défrichera une autre ; 
décuplera la valeur du sol ; partira de ce principe qu'il faut 
que tout homme commence par le travail et finisse par la pro- 
priété ; assurera, en conséquence, la propriété comme la repré- 
sentation du travail accompli, et le travail, comme l'élément 
de la propriété future, respectera l'héritage, qui n'est autre 
chose que la main du père tendue aui enfants à travers le 
mur du tombeau ; combinera pacifiquement, pour résoudre 
le glorieux problème du bien-être universel, les accroissements 
continus de l'industrie, de la science, de l'art et de la pensée ; 
poursuivra, sans quitter terre pourtant, et sans sortir du pos- 
sible et du vrai, la réalisation sérieuse de tous les grands 
rêves des sages ; bâtira le pouvoir sur la même base que la 
liberté, c'est-à-dire sur le droit; subordonnera la force à l'intel- 
ligence ; dissoudra l'émeute et la guerre, ces deux formes de la 
barbarie; fera de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi 
des nations ; vivra et rayonnera; grandira la France, conquerra 
le monde ; sera, en un mot, le majestueui embrassement du 
genre humain sous le regard de Dieu satisfait. 

« De ces deux républiques, celle-ci s'appelle la civilisation 
celle-là s'appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie 
pour établir l'une et empêcher l'autre. 



« 26 mai IX SX 



A biocsb >■ Mitai - Bravo ! bravo ! 



Victok Htioo. • 



M. Victor Hcoo. — Voilà ma profession de foi électorale, 
et c'en h cause de cette profession de foi — je n'en ai pas fait 
d'autre — que j'ai été nommé. 

M. K. ce KuDia aine. — fous im démocrates ont voté contre 
vous. iUruU.) 



Un heubbb. — Qu'en savez-vous ? 

M. Bbites. — Il y a bien en des démocrates qni ont voté pow 
M. Baroche. (Hilarité). 

M. Victor Hugo. — C'est à cause de cette profession de fo. 
que j'ai été nommé représentant. 

Cette profession de foi, c'est ma vie entière, c'est tout ce 
que j'ai dit, écrit et fait depuis vingl-cinq ans. 

Je défie qui que ce soit de prouver que j'ai manqué à une 
seule des promesses de ce programme. Et voulez-vous que je 
vous dise qui aurait le droit de m 'accuser ?... (Interj-uplion à 
droite. ) 

Si j'avais accepté l'expédition romaine ; 

Si j'avais accepté la loi qui confisque l'enseignement et qui 
l'a donné aux jésuites ; 

Si j'avais accepté la loi de déportation qui rétablit la peine 
de mort en matière politique ; 

Si j'avais accepté la loi contre le suffrage universel, la loi 
contre la liberté de la presse ; 

Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire : Vous êtes un 
apostat? (Montrant la droite.) Ce n'est pas ce côté-Ci 
I (montrant la gauche); c'est celui-là. (Sensation. — Très 
iien ! Très bien !) 

J'ai été fidèle à mon mandat. (Interruption.) 

A dboitb. — Monsieur le président, c'est an nouveau discours. Ne 
laissez pas continuer l'orateur. 
M . lr pbesibbkt. — Votre explication est complète. 

M. Victor Hugo. — Non 1 j'ai à répondre aux calomnies de 
M. Barocne. 

Cbis x dboitb. —L'ordre du jour î Assez 1 ne le laissez pas achever! 
A gidcbe. — C'est indigne ! Parlez 1 

M.Victor Hugo. — Quoi! hier la violet"* morale, aujour- 
d'hui la violence matérielle] (Tumulte. 

M. le pbbsidebt. — Je consulte l'assemblée sur- l'ordre du jour. 
(La droite te lève en masse.) 
A gidcbe — Nous protestons I c'est un scandale odieni! 
L'ordre du jonr est adopté. 

M. Vrc-roR Htroo. — On atcuse et on interdit la défense. 
Je dénonce à l'indignation publique la conduite de la majo- 
rité. 11 n'y a plus de tribune. Je proteste. 

(/.'orateur quitte la tribune. — Agitation prolongée. — Protesta- 
tion à gauche.) 



NOTIï Ifi 

LB RAPPEL DE LA LOI DU 31 11A1 
Réunion Lemardelay. — il novembre IS5I . 

Les membres de toutes les nnauces de l'opposition républicaine 
s'étaient réunis, an nombre de plus de deux cents, daus les salons 
Lemardelay. peur délibérer sur la conduite à tenir à propos de la 
proposition do rappel de la loi du 31 mai. 

Le bureau était occupé par JIM. Michel (de Bourges), Victor Hug» 
et Rigal. 

MM. Seb/alchsr, Laurent (de l'Ardeche), Bac, Mathwr (di li 



LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI. 



203 



Drame), Madier de Montjau, Emile de Girardin ont parlé les pre- 
miers. 

Li question était celte-ci : De quelle façon la gauche, unanime sur 
le fond, devait-elle gouverner cette grave discussion ? Convenait-il de 
procéder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procédé 
pour la révision de la constitution ? lee orateurs devaieui-ils avoir 
le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans ion 
ensemble le silence de la force, déférât la parole à un seul de ses ora- 
teurs, pour protester simplement et solennellement, au o im di dro t 
et au nom du peuple ? 

La question de liberté devait-elle primer la question de con- 
duite? 

— Oui. dit H. Charras avec chaleur, oni, la liberté, la liberté tont 
entière. Laissons le champ libre à la discussion. Savez-voos ce qui 
est advenu du libre et franc-parler sur la révision? Les discours de 
Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont porté partout la lumière. 
Une question dont les habitants des campagnes, les paysans, n'au- 
raient jamais connu l'énoncé, est désormais, claire, nette, simple 
pour eux. Liberté de discussion ; en conséquence, liberté illimitée. 
J'en appelle a M. Victor Hugo lui même ; ne vaut-elle pas mieux que 
toute précaution T Ne l'a-t-il pas recommandée quand il s'est agi de 
la révision de la loi fondamentale? 

M. Dupont (de Bussac) soutient un avis différent : — Agir 1 n'est- 
ce pas le mot même de la situation ? Est-ce que la disenssion n'est 
point épuisée ? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de 
menace à la droite; à quoi bon ? Dans de telles conjonctures, la vraie 
menace c'est le silence. Qne l'opposition eu masse se taise , mais 
q 'Ma fd'ke expliquer son silence par une voix, par un orateur, et 
qns cet orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de 
mots dignes, sévères, contenus, non pas la critique d'un seul, mais 
1» protestation de ton». La situation est solennelle; l'attitude de la 
gauche doit être solennelle. En présence de ce calme, le peuple 
applau lira et la majorité réfléchira. 

Après MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drome), M. Victor Hugo 
prend la parole. 

Il déclare qu'il se lève pour appuyer la proposition de M. Dupont 
(de Bussac). Il ajoute : 

« La responsabilité des orateurs dans une telle situation est 
immense; tout peut être compromis par un mot, par on inci- 
dent de séance ; il importe de tout dire et de ne rien hasar- 
der D'un côté, il y a le peuple qu'il faut défendre, et de 
l'autre I assemblée qu'il ne faut pas brusquer. 

H. Viclor Hugo peint à grands traits la situation faite a l'avenir 
par la loi do 31 mai, et il la résume d'un mot, qui a fait tressaillir 
l'aoditoire. 

Depuis que l'histoire existe, dit-il, c'est la premier* foi» 
que la loi donne rendez-vous à la guerre civile. 



Puis il reprend : 

Que devons-nous faire ? Dans un discours, dans un seul, 
résumer tout ce que le silence, tout ce que l'abstention du 
peuple présagent, annoncent de déterminé, de résolu, d'inévi- 
table. 

Montrer du doigt le spectre de 1S32, sans menaces. 

Il ne faut pas que la majorité puisse dire : On nous menace 

Il ne faut pas que le peuple puisse dire : On me déserte. 

M. Victor Hogo termine ainsi : 

Je me résume. 

Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est néces- 
saire qu'un orateur seulement parle en notre nom à tous. 
Comme l'a fort bien dit M. Dupont (de Bussac), pas de dis- 
cours, un acte! 

Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous 
voudrez. Choisissez. Je n'en eiclus qu'un seul, c'est moi. Pour- 
quoi? Je vais vous le dire. 

La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois a 
des représailles à la tribune qui, dans cette occasion, feraient 
de moi pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujour- 
d'hui, ce n'est pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui 
concilie. Eh bienl je le déclare en présence de la loi du 
31 mai, je ne répondrais pas de moi. 

Oui, en voyant reparaître devant nous cette loi que, pour 
m« part, j'ai déjà hautement flétrie à la tribune, en voyant, 
si l'abrogation est refusée, se dresser dans un prochain avenir 
l'inévitable conflit entre la souveraineté du peuple et l'autorité 
du parlement, en voyant s'arrêter dans leur œuvre les hommes 
funestes qui ont aveuglément préparé pour 1852 je ne sais 
quelle rencontre à main armée du pays légal et du suffrage 
universel, je ne sais quel duel de la loi, forme périssable 
contre le droit, principe éternel I oui I en présence de la guerre 
civile possible, en présence du sang prêt à couler... je rie ré- 
pondrais pas de me contenir, je ne repondrais pas de ne point 
éclater en cris d'indignation et de douleur; je ne répondrais pas 
de ne point fouler aui pieds toute cette politique coupable, 
qui se résume dans la date sinistre du 31 mai; je ne répondrai 
pas de rester calme. Je m'enlus. 

La réunion adopte a la presque unanimité la proposition de M. D 
pont (de Bussac), appuyée par M. Victor Hugo. 

M. Michel (de Bourges) est désigné pour parler an nom de la gau 



TABLE 






TABLE 



LE DROIT ET LA LOI 



LE DROIT ET LA LOI. 



ACTES ET PAROLES 



AVANT L'EXIL 



ACADÉMIE yHANÇAlSK. — 1841-1844. 

1. Discours de réception SI 

II. Réponse de M. Victor Hugo, directeur de l'académie 

française, au discours de M. Saint-Marc Girardin. 33 
HI. Réponse de M. Victor Hugo, directeur de l'académie 

française, tu discourt de M. Sainte-Beuve. ... 37 



CHAMBRE DES PAIES. — 1 84 5-1848. 

I. La Pologne 43 

II. Consolidation et défense en littoral 47 

III. La famille Bonaparte 52 

pipe Pie IX 55 

a nions éiectoe a les. — 1848-1849. 

I. Lettre ani électeurs 57 

II. Plantation de l'arbre de la liberté, place des Vosges. 59 

III. Réunion das auteurs dramatiques 61 

IV. Victor Hugo à se» concitoyens 63 

V. Séance des cinq associations d'art et d'industrie. . 64 

VI. - 3nce des associations, après le mandat anmnpli. 70 



ASSEMBLÉ» CONSTITUANTE. — l8*S. 

I. Ateliers nationaui 71 

II. Pour la liberté de la presse et contre l'arrestation 

des écrivains 75 

III. L'éUt de siège 77 

IV. La peine de mort 79 

V. Pour la liberté de la presse et contre l'état de siège. 80 
VI. Budget rectifié de 1848. — Question des encoura- 
gements aux lettres et aux arts 83 

VII. La séparation de l'assemblée 86 

VIII. La liberté dn tiéatre K9 

ASSEMBLÉ! LÉGISLATIVE. — 1849-1831. 

I. La misère 91 

II. L'expédition de Rome 96 

III. Réponse a M. de Montalembert 101 

IV. La liberté de l'enseignement 102 

V. La déportation 108 

VI. Le suffrage universel 115 

VII. Réplique a M. de Montalembert 121 

VIII. La liberté de la presse 1Î3 

IX. Révision de la constitution 132 



133 



TABLK. 



CONGRÈS DK LA Ï-AÏX A PARI*. — 1849. 

1. Discours d'ouverture 149 

II. Discours de clôture 153 



COUR ASSISES. 



1851 



INTBRBIMSKTS. — 1843-1890. 

I. Funérailles de Casimir Delavigne 163 

II. Funérailles de Frédéric Soulié 165 

III. Funérailles de Balzac 167 



LE DECX DÉCEMBRE. — 1851. 



1. Pour Charles Hugo. La p'iae de mort If S I 

II. Les procès de l'Événement 160 I Proclamations et Discours 171 



NOTES 



CHAMBRE DES PAIRS. — 1846. 

1. La propriété des œuvres d'art 177 

2. L? marqne de fabrique 178 

ASSEMBLÉE CONSTITUANT!. -- 1848-1849. 

3. Secours aui théâtres 179 

4. Secours aui transportés . .81 

5. La question de dissolution 182 

6. Achèvement du Louvre 184 

7. Secours aui artistes 184 

CONSEILS DE GUERRE. — 1848. 

I. L'eut de liège (28 septembre). ........ 18S 



CONSEIL d'Siat. —1849 

9. L» liberté du théâtre 188 

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. — 1849-1851 

10. Pillage des imprimeries 197 

11. Enquête sur la misère 197 

12. Loi sur l'enseignement 198 

13. Demande en autorisation de poursuite contre les repré- 

sentants Sommier et Richardet 199 

14. Dotation de M. Bonaparte 199 

15. Le ministre Baroche et Victor Hugo 200 

16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai. ... 203 



j 



VICTOR HUGO 



ACTES ET PAROLES 



PENDANT L'EXIL 



1852-1870 



VICTOR HUGO 



ACTES ET PAROLES 



PENDANT L'EXIL 



1852-1870 










CE QUE C'EST QUE L'EXIL 



CE QUE C'EST QUE L'EXIL 



Le droit incarné, c'est le citoyen; le droit couronné, 
c'est le législateur. Les républiques anciennes se re- 
présentaient le droit assis dans la chaise curule, ayant 
en main ce sceptre, la loi, et vêtu de cette pourpre, 
l'autorité. Cette figure était vraie, et l'idéal n'est pas 
autre aujourd'hui. Toute société régulière doit avoir à 
son sommet le droit sacré et armé, sacré par la justice, 
armé de la liberté. 

. Dans ce qui vient d'être dit, le mot force n'a pas été 
prononcé. La force existe pourtant ; mais elle n'existe 
pas hors du droit ; elle existe dans le droit. 

Qui dit droit dit force. 

Qu'y a-t-il donc hors du droit? 

La violence. 

Il n'y a qu'une nécessité, la vérité; c'est pourquoi il 
n'y a qu'une force, le droit. Le succès en dehors de la 
vérité et du ilroit est une apparence. La courte vue des 
tyrans s'y trompe; un guet-apens réussi leur fait l'effet 
d'une victoire, mais cette victoire est pleine d« cendre; 
le criminel croit que son crime est son complice ; er- 
reur; son crime est son punisseur; toujours l'assassin 
se coupe à son couteau; toujours la trahison trahit le 
traître ; les délinquants, sans qu'ils s'en doutent, sont 
tenus au collet par leur forfait, spectre invisible ; jamais 
une mauvaise action ne vous lâche ; et fatalement, par 
un itinéraire inexorable, aboutissant aux cloaques de 
san,: pour la gloire et aux abîmes de boue pour la 
honte, sans rémission pour les coupables, les Dix-huit 
Brumaire conduisent les grands à Waterloo et les Deux- 
Décembre traînent les petits à Sedan. 

Quand ils dépouillent et découronnent le droit, les 



hommes de violence et les traîtres d'état ne savent 
qu'ils font. 



II 



L'exil, c'est la nudité du droit. Rien de plus terribl». 
Pour qui? Pour celui qui subit l'exil? Non, pour celui 
qui l'inflige. Le supplice se retourne et mord le bourreau. 

Un rêveur qui se promène seul sur une grève, un 
désert autour d'un songeur, une tête vieillie et tran- 
quille autour de laquelle tournent des oiseaux de tem- 
pête étonnés, l'assiduité d'un philosophe au lever rassu- 
rant du matin, Dieu pris à témoin de temps en temps 
en présence des rochers et des arbres, un roseau qui 
non seulement pense, mais médite, des cheveux qui de 
noirs deviennent gris et de gris deviennent blancs dans 
la solitude, un homme qui se sent de plus en plus de- 
venir une ombre, le long passage des années sur celui 
qui est absent, mais qui n'est pas mort, la gravité de 
ce déshérité, la nostalgie de cet innocent, rien de plus 
redoutable pour les malfaiteurs couronnés. 

Quoi que fassent les tout-puissants momentanés, 
l'éternel fond leur résiste. Ils n'ont que la surface de la 
certitude, le dessous appartient aux penseurs. Vous 
exilez un homme. Soit. Et après? Vous pouvez arracher 
un arbre de ses racines, vous n'arracherez pas le jour 
du ciel. Demain, l'aurore. 

Pourtant, rendons cette justice aux proscripteurs; 
ils sont logiques, parfaits, abominables. Ils font tout c« 
qu'ils peuvent pour anéantir le proscrit. 

Parviennent-ils à leur but? réussissent-ils? sans >!oute. 

Un homme tellement ruiné qu'il n'a plus que son 



CE QUB C'EST QUE L'EXIL 



honneur, tellement dépouillé qu'il n'a plus que sa con- 
science, tellement isoié qu'il n'a plus près de lui que 
l'équité, tellement renié qu'il n'a plus avec lui que la 
vérité, tellement jeté aux ténèbres qu'il ne lui reste 
plus que le soleil, voilà ce que c'est qu'un proscrit. 



III 



L'exil n'est pas une chose matérielle, c'est une chose 
morale. Tous les coins de terre se valent. Angulus ridet. 
Tout lieu de rêverie est bon, pourvu que le coin soit 
obscur ot que l'horizon soit vaste. 

En particulier l'archipel de la Manche est attrayant; 
il n'a pas de peine à ressembler à la patrie, étant la 
France. Jersey et Guernesey sont des morceaux de la 
Gaule, cassée au huitième siècle par la mer. Jersey a 
eu plus de coquetterie que Guernesey; elle y a gagné 
d'être plus jolie et moins belle. A Jersey la forêt s'est 
faite jardin; à Guernesey le rocher est resté colosse. 
Plus de grâce ici, plus de majesté là. A Jersey on est 
en Normandie, à Guernesey on est en Bretagne. Un 
bouquet grand comme la ville de Londres, c'est Jersey. 
Tout y est parfum, rayon, sourire; ce qui n'empêche 
pas les visites de la tempête. Celui qui écrit ces pages 
a quelque part qualifié Jersey « une idylle en pleine 
mer ». Aux temps païens, Jersey a été plus romaine 
et Guernesey plus celtique; on sent à Jersey Jupiter et 
à Guernesey Testâtes. A Guernesey, la férocité a dis- 
paru, mais la sauvagerie est restée. A Guernesey, ce 
qui fut jadis druidique est maintenant huguenot; ce 
n'est plus Moloch, mais c'est Calvin; l'église est froide, 
le paysage est prude, la religion a de l'humeur. Somme 
toute, deux îles charmantes, l'une aimable, l'autre re- 
vêche. 

Un jour la reine d'Angleterre, plus que la reine d'An- 
gleterre, la duchesse de Normandie, vénérable et sa- 
crée six jours sur sept, ût une visite, avec salves, fumée, 
vacarme et cérémonie, à Guernesey. C'était un diman- 
che, le seul jour de la semaine qui ne fût pas à elle. 
Ld leine, devenue brusquement « celte femme >>, vio- 
lait le repos du Seigneur. Elle descendit sur le quai au 
milieu de la foule muette. Pas un front ne se décou- 
vrit. Un seul homme la salua, le proscrit qui parle ici. 

Il ne saluait pas une reine, mais une femme. 

L'île dévote fut bourrue. Ce puritanisme a sa gran- 
deur. 

Guernesey est faite pour ne laisser au proscrit que 
de bons souvenirs; mais l'exil existe en dehors du lieu 
d'exil. Au point de vue intérieur, on peut dire : il n'y 
a pas de bel exil. 

L'exil est le pays sévère ; là tout est renversé, inha- 
bitable, démoli et gisant, hors le devoir, seul debout, 
qui, comme un clocher d'église dans une ville écroulée, 
paraît plus haut de toute cette chute autour de lui. 



L'exil est un lieu de châtiment. 

De qui? 

Du tyran. 

Mais le tyran se défend. 



IV 



Attendez-vous à tout, vous qui êtes proscrit. On 
vous jette au loin, mais on ne vous lâche pas. Le pros- 
cripteur est curieux et son regard se multiplie sur vous. 
Il vous fait des visites ingénieuses et variées. Un res- 
pectable pasteur protestant s'assied à votre foyer, ce 
protestantisme émarge à la caisse Tronsin-Dumersan; 
un prince étranger qui baragouine se présente, c'est 
Vidocq qui vient vous voir ; est-ce un vrai prince? oui, il 
est de sang royal, et aussi de la police; un professeur 
gravement doctrinaire s'introduit chez vous, vous le 
surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre 
vous; vous êtes hors la loi, c'est-à-dire hors l'équité, 
hors la raison, hors le respect, hors la vraisem- 
blance; on se dira autorisé par vous à publier vos con- 
versations, et l'on aura soin qu'elles soient stupides; 
on vous attribuera des paroles que vous n'avez pas 
dites, des lettres que vous n'avez pas écrites, des ac- 
tions que vous n'avez pas faites. On vous approche 
pour mieux choisir la place où l'on vous poignardera; 
l'exil est à claire-voie ; on y regarde comme dans une 
fosse aux bêtes ; vous êtes isolé, et guetté. 

N'écrivez pas à vos amis de France; il est permis 
d'ouvrir vos lettres ; la cour de cassation y consent ; 
défiez-vous de vos relations de proscrit, elles abou- 
tissent à des choses obscures; cet homme qui vous 
sourit à Jersey vous déchire à Paris; celui qui vous 
salue sous son nom vous insulte sous un pseudonyme; 
celui-là, à Jersey même, écrit contre les hommes de 
l'exil des pages dignes d'être offertes aux hommes de 
l'empire, et auxquelles du reste il rend justice en les 
dédiant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout 
simple, sachez-le. Vous êtes au lazaret. Si quelqu'un 
d'honnête vient vous voir, malheur à lui. La frontière 
l'attend, et l'empereur est là sous sa forme gendarme 
On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un 
livre de vous, et si elles résistent, si elles s'indignent, 
on leur dira : ce n'est pas pour votre peau. 

Le maître, qui est le traître, vous entoure de qui 
bon lui semble; le proscripteur dispose de la qualité de 
proscrit; il en orne ses agents; aucune sécurité; prenez 
garde à vous; vous parlez à un visage, c'est un masqut 
qui entend; votre exil est hanté par ce spectre, l'espion. 

Un inconnu, très mystérieux, vient vous parler bas 
à l'oreille ; il vous déclare que, si vous le voulez, il se 
charge d'assassiner l'empereur; c'est Bonaparte qui 
vous offre de tuer Bonaparte. A vos banquets de fra- 
ternité, quelqu'un dans un coip criera : Vive Marat! 



CE QUE C'EST QUE L'EXIL. 



vive Hébert! vive la guillotine! Avec un peu d'atten- 
tion vous reconnaîtrez la voix île Tuilier. Quelquefois 
d mendie ; l'empereur vous demande l'aumône 
par son Piétri; vous donnez, il rit; gaîté de bourreau. 
Vous payez les dettes d'auberge de cet exilé, c'est 
un agent; vous payez le voyage de ce fugitif, c'est un 
sbire; vous passez la rue, vous entendez dire : Voilà 
le vrai tyran! C'est de vous qu'on parle; vous \ous 
retournez; qui est cet homme? on vous répond : c'est 
un proscrit. Point. C'est un fonctionnaire. 11 est fa- 
rouche et payé. C'est un républicain signé Maupas. 
Coco se déguise en Scœvola. 

Quaut aux inventions, quant aux impostures, quant 
aux turpitudes, accepiez-les. Ce sont les projectiles de 
l'empire. 

Surtout ne réclamez pas. On rirait. Après la récla- 
mation, 1 injure recommencera, la même, sans même 
prendre la peine de varier; à quoi bon changer de 
bave? celle d'hier est bonne. 

L'outrage continuera, sans relâche, tous les jours, 
avec la tranquillité infatigable et la conscience satisfaite 
de la roue qui tourne et de la vénalité qui ment. De 
représailles point; l'injure se défend par sa bassesse; 
la platitude sauve l'insecte. L'écrasement de zéro est 
ible. Et la calomnie, sûre de l'impunité, s'en 
donne à cœur joie; elle descend à de si niaises indi- 
gnités que l'abaissement de la démentir dépasse le 
dégoût de l'endurer. 

Les insulteurs ont pour public les imbéciles. Cela 
fait un gros rire. 

On en vient à s'étonner que vous ne trouviez pas 
tout naturel d'être calomnié. Est-ce que vous n'êtes pas 
là pour cela? homme naïf, vous êtes cible. Tel per- 
sonnage est de l'académie pour vous avoir insulté; tel 
autre a la croix pour le même acte de bravoure, l'em- 
pereur l'a décoré sur le champ d'honneur de la calom- 
nie; tel autre, qui s'est distingué aussi par des affronts 
d'éclat, est nommé préfet. Vous outrager est lucratif. 
Il faut bien que les gens vivent. Dame' pourquoi ètes- 
vous exilé? 

Soyez raisonnable. Vous êtes dans votre tort. Qui 
vous forçait de trouver mauvais le coup d'état? Quelle 
idée avez-vous eue de combattre pour le droit? Quel 
caprice vous a passé par la tête de vous révolter du 
côté de la loi ? Est-ce qu'on prend la défense du droit 
et de la loi quand ils n'ont plus personne pour eux? 
Voilà bien les démagogues! s'entêter, persévérer, per- 
sister, c'est absurde. Un homme poignarde le droit et 
assassine la loi. Il est probable qu'il a ses raisons. 
Soyez avec cet homme. Le succès le fait juste. Soyez 
avec le succès, puisque le succès devient le droit. Tout 
le monde vous en saura gré. Nous ferons votre éloge. 
Au lieu d'être proscrit vous serez sénateur, et vous 
n'aurez pas la figure d'un idiot. 

Osez-vous douter du bon droit de cet homme? mais 
u.us voyez bien qu'il a réussi! Vous voyez bien ijue 
.es juges qui l'avaient mis en accusation lui prêtent 



serment I Vous voyez bien que les prêtres, les soldat», 
ios évêques, les généraux, sont avec lui! Vous croyez 
avoir plus de vertu que tout cela! vous voulez tenir 
tête à tout cela! Allons donc! D'un côté tout ce qui 
est respecté, tout ce qui est respectable, tout ce qui 
est vénéré, tout ce qui est vénérable, de l'autre, vous ! 
C'est inepte; et nous vous bafouons, et nous faisons 
bien. Mentir comme une brute est permis. Tous les 
honnêtes gens sont contre vous; et nous, les calom- 
niateurs, nous sommes avec les honnêtes gens. Voyons, 
réfléchissez, rentrez en vous-même. Il fallait bien sau- 
ver la société. De qui? de vous. De quoi ne la mena- 
ciez-vous pas? Plus de guerre, plus d'échafaud, l'abo- 
lition de la peine de mort, l'enseignement gratuit et 
obligatoire, tout le monde sachant lire! C'était affreux. 
Et que d'utopies abominables! la femme de mineure 
faite majeure, cette moitié du genre humain admise au 
suffrage universel, le mariage libéré par le divorce ; 
l'enfant pauvre instruit comme l'enfant riche, l'égalité 
résultant de l'éducation; l'impôt diminué d'abord et 
supprimé enfin par la destruction des parasitismes, par 
la mise en location des édifices nationaux, par l'égout 
transformé en engrais, par la répartition des biens 
communaux, par le défrichement des jachères, par 
l'exploitation de la plus-value sociale; la vie à bon 
marché par l'empoissonnement des Meuves; plus de 
classes, plus de frontières, plus de ligatures, la répu- 
blique d'Europe, l'unité monétaire continentale, la cir- 
culation décuplée décuplant la richesse; que de folies? 
il fallait bien se garer de tout cela! Quoi! la paix serait 
faite parmi les hommes, il n'y aurait plus d'armée, il 
n'y aurait plus de service militaire! Quoi! la France 
serait cultivée de façon à pouvoir nourrir deux cent 
cinquante millions d'hommes; il n'y aurait plus d'im- 
pôt, la France vivrait de ses rentes! Quoi! la femme 
volerait, l'enfant aurait un droit devant le père, la mère 
de famille ne serait plus une sujette et uae servante, 
le mari n'aurait plus le droit de tuer sa femme! Quoi! 
le prêtre ne seraii plus le maître! Quoi! il n'y aurait 
plus de batailles, il n'y aurait plus de soldats, il n'y 
aurait plus de bourreaux, il n'y aurait plus de potences 
et de guillotines! mais c'est épouvantable! il fallait 
nous sauver. Le président l'a fait! vive l'onipereur! 
— Vous lui résistez; nous vous déchirons; nous écri- 
vuti^ sur vous des choses quelconques. Nous savon? 
bien que ce que mm- disons n'est pas vrai, mai' 
non» protégeons la société, et la calomnie qui pro 
tègela société est d'utilité publique. Puisque la magis- 
trature est avec le coup d'état, la justice y est aussi; 
puisque le clergé est ivmc le coup d'état, la religion 
y est aussi; la religion et la justice sont îles ligures 
ira uaculées et sa ■■ la calomnie qui leui est utile 
participe de l'honneur qu'on leur doit; c'est une tille 
puiilique, soit, mais elle sert des vierges Respectez-la; 

Ainsi raisonnent les insulteurs. 

Ce que le proscrit a de mieux à faire, c'est de penser 
à autre chose. 



CE QUE C'EST QUE L'EXIL. 



Puisqu'il est au bord de la mer, qu'il en profite. Que 
celte mobilité sous l'infini lui donne la sagesse. Qu'il 
médite sur l'émeute éternelle des flots contre le rivage 
et des impostures contre la vérité. Les diatribes sont 
vainement convulsives. Qu'il regarde la vague cracher 
sur le rocher, et qu'il se demande ce que cette salive 
y gagne et ce que ce granit y perd. 

Non, pas de révolte contre l'injure, pas de dépense 
d'émotion, pas de. représailles, ayez une tranquillité 
«évérc. La roche ruisselle, mais ne bouge pas. Parfois 
elle brille du ruissellement. La calomnie finit par être 
un lustre. A un ruban d'argent sur la rose, on recon- 
naît que la chenille a passé. 

Le crachat au front du Christ, quoi de plus 
beau! 

Un prêtre, un certain Ségur, a appelé Garibaldi pol- 
tron. Et, en verve de métaphore, il ajoute : Comme la 
lune. — Garibaldi poltron comme la lune 1 Ceci plaît à 
la pensée. Ht il en découle des conséquences. Achille 
est lâche, donc Thersite est brave; Voltaire est stupide, 
donr Ségur est profond. 

(jut- li' proscrit fasse son devoir, et qu'il laisse la dia- 
tribe faire sa besogne. 

Que le proscrit traqué, trahi, hué, aboyé, mordu, se 
aise. 

C'est grand le silence. 

Aussi bien vouloir éteindre l'injure, c'est l'attiser. 
Tout ce que l'on jette à la calomnie lui est combustible. 
Elle emploie à son métier sa propre honte. La contre- 
dire, c'est la satisfaire. Au fond, la calomnie estime 
profondément le calomnié. C'est elle qui souffre ; elle 
meurt du dédain. Elle aspire à l'honneur d'un démenti. 
Ne le lui accordez pas. Être souffletée lui prouverait 
qu'on l'aperçoit. Elle montrerait sa joue toute chaude 
en disant : Donc j'existe I 



VI 



D'ailleurs, pourquoi et de quoi les proscrits se plain- 
draient-ils? Regardez toute l'histoire. Les grands 
hommes sont encore plus insultés qu'eux. 

L'outrage est une vieille habitude humaine; jeter 
des pierres plaît aux mains fainéantes ; malheur à tout 
ce qui dépasse le niveau ; les sommets ont la propriété 
de faire venir d'en haut la foudre et d'en bas la lapida- 
tion. C'est presque leur faute; pourquoi sont-ils des 
sommets? Ils attirent le regard et l'affront. Ce passant, 
l'envieux, n'est jamais absent de la rue et a pour fonc- 



tion la haine ; et toujours on le rencontre, petit et 
furieux, dans l'ombre des hauts édifices. 

L*« spécialistes auraient des études à faire dans la 
reenerche des causes d'insomnie des grands hommes. 
Homère dort, bonus dormitat; ce sommeil est piqué 
par Zoïle. Eschyle sent sur sa peau la cuisson d'Eupolis 
et de Cratinus; ces infiniment petits abondent; Virgile 
a sur lui Mœvius; Horace, Licilius; Juvénal, Codrus ; 
Dante a Cecchi; Shakespeare a Green; Rotrou a Scu- 
déri, et Corneille a l'académie ; Molière a Donneau de 
Visé, Montesquieu a Desfontaines, Buffon a Labeaumelle, 
Jean-Jacques a Palissot, Diderot a Nonotte, Voltaire a 
Fréron. La gloire, lit doré où il y a des punaises. 

L'exil n'est pas la gloire, mais il y a avec la gloire 
cette ressemblance, la vermine. L'adversité n'est pas 
une chose qu'on laisse tranquille. Voir le sommeil du 
juste banni déplaît aux ramasseurs de miettes sous les 
tables de Néron ou de Tibère. Comment, il dort! il est 
donc heureux! mordons-le! 

Un homme terrassé, gisant, balayé dehors (ce qui est 
tout simple ; quand Vitellius est l'idole, Juvénal est l'or- 
dure), un expulsé, un déshérité, un vaincu, on est ja- 
loux de cela. Chose bizarre, les proscrits ont des en- 
vieux. Cela se comprendrait des hautes vertus enviant 
les hautes infortuues, de Caton enviant Régulus, de 
Thraséas enviant Brutus, de Rabbe enviant Barbes. 
Mais point. Ce sont les vils qui se mêlent d'être jaloux 
des ailiers; ce qui est importuné par la fière protesta- 
tion du vaincu, c'est la nullité plate et vaine. Gustave 
Planche jalouse Louis Blanc, Baculard jalouse Milton, 
et Jocrisse jalouse Eschyle. 

L'insulleur antique ne suivait que le char du vain- 
queur, l'insulteur actuel suit la claie du vaincu. Le 
vaincu saigne. Les insulteurs ajoutent leur boue à ce 
sang. Soit. Qu'ils aient cette joie. 

Cette joie paraît d'autant plus réelle qu'elle n'est 
point haïe du maître et qu'elle est habituellement payée. 
Les fonds secrets s'épanouissent en outrages publics. 
Les despotes, dans leur guerre aux proscrits, ont deux 
auxiliaires : premièrement, l'envie, deuxièmement, la 
corruption. 

Quand on dit ce que c'est que l'exil, il faut entrer un 
peu dans le détail. L'indication de certains rongeurs 
spéciaux fait partie du sujet, et nous avons dû pénétrer 
dans cette entomologie. 



VII 



Tels sont les petits côtés de l'exil, voici les grands : 

Songer, penser, souffrir. 

Être seul et sentir qu'on est avec tous , exécrer le 
succès du mal, mais plaindre le bonheur du méchant ; 
s'affermir comme citoyen et se purifier comme philo- 
sophe ; être pauvre, et réparer sa ruine avec son fra- 



i 



CE QL'E C'EST QUE L'EXIL. 



H 



vail : méditer et préméditer, méditer le bien et prémé- 
diter le mieux ; n'avoir d'autre colère que la colère 
publique, ignorer la honte personnelle ; respirer le vaste 
air vivant des solitudes; s'absorber dans la grande 
rêverie absolue ; regarder ce qui est en haut saus perdre 
de vue ce qui est en bas ; ne jamais pousser la con- 
templation de l'idéal jusqu'à l'oubli du tyran ; constater 
en soi le magnifique, mélange de l'indignation qui s'ac- 
croît et de l'apaisement qui augmente ; avoir deux 
âm>'s, son âme el la patrie. 

Une chose est douce, c'est la pitié d'avance ; tenir la 
clémence prête pour le coupable quand il sera terrassé 
et agenouillé ; se dire qu'on ne repoussera jamais des 
mains jointes. On sent une joie auguste à faire aux 
vaincus de l'avenir, quels qu'ils soient, et aux fugitifs 
inconnus, une promesse d'hospitalité. 'La colère désarme 
devant l'ennemi accablé. Celui qui écrit ces lignes a 
habitué ses compagnons d'exil à lui entendre dire : — 
Si jam'iis, le lendemain d'une révolution, Bonaparte 
en fuite frappe à ma porte et me demande asile, pas un 
eheveu ne tombera de sa télé. 

Ces méditations, compliquées de tous les déchaî- 
nements de l'adversité, plaisent à la conscience du pros- 
crit. Elles ne l'empêchent pas de faire son devoir. Loin 
de la. Elles l'y encouragent. Sois d'autant plus sévère 
aujourd'hui que tu seras plus compatissant demain , 
fo'ulroie le puissant en attendant que tu secoures le 
suppliant. Plus tard, tu ne mettras à ton amnistie qu'une 
condition, le repentir. Aujourd'hui tu as affaire au crime 
heureux. Frappe. 

Creuser le précipice à l'ennemi vainqueur, préparer 
l'asile à l'ennemi vaincu, combattre avec l'espoir de 
pouvoir pardonner, c'est là le grand effort et le grand 
rêve de l'exil. Ajoutez à cela le dévouement à la souf- 
france universelle. Le proscrit a ce contentement 
magnanime de ne pas être inutile. Blessé lui-même, 
saignant lui-même, il s'oublie et il panse de son mieux 
humaine. On croit qu'il fait des songes ; non ; 
il cherche la réalité. Disons plus, il la trouve. 11 rôde 
dans le désert et il songe aux villes, aux tumultes, aux 
fourmillements, aux misères, à tout ce qui travaille, à 
la peusée, à la charrue, à l'aiguille aux doigts rouges 
de l'ouvrière sans feu dans la mansarde, au mal qui 
pousse là où l'on ne sème pas le bien, au chômage du 
père, à l'ignorance de l'enfant, à la croissance des mau- 
herbes dans les cerveaux restés incultes, aux 
rues le soir, aux pâles réverbères, aux offres que la 
faim peut faire aux passants, aux extrémités sociales, à 
la triste tille qui se prostitue, hommes, par notre faute. 
Sondages douloureux et utiles. Couvez le problème, la 
solution éclora. Il rêve sans relâche. Ses pas le long 
de la mer ne sont point perdus. Il fraternise avec cette 
puissance, l'abîme. Il regarde l'infini, il écoute l'ignoré. 
La grande voix sombre lui parle. Toute la nature en 
foule s'offre à ce solitaire. Les analogies sévères l'en- 
seignent et le conseillent. Fatal, persécuté, pensif, il a 
devant lui les nuées, les souffles, les aigles; il constate 



que sa destinée est tonnante et noire comme les nuées, 
que ses persécuteurs sont vains comme les souffles, et 
que son âme est libre comme les aigles. 

Un exilé est un bienveillant. Il aime les roses, les 
Jids, le va-et-vient des papillons. L'été il s'épanouit dan» 
la (douce joie des êtres; il a une foi inébranlable da£j 
la bonté secrète et intinie, étant puéril au point de croire 
en Dieu; il fait du printemps sa maison; les entre- 
lacements des branches, pleins de charmants antres 
verts, sont la demeure de son esprit; il vit en avril, il 
habite floréal, il regarde les jardins et les prairies, 
émotion profonde; il guette les mystères d'une touffe de 
gazon; il étudie ces républiques, les fourmis et les 
abeilles; il compare les mélodies diverses joutant pour 
l'oreille d'un Virgile invisible dans la géorgique des 
bois; il est souvent attendri jusqu'aux larmes parce 
que la nature est belle ; la sauvagerie des halliers l'at- 
tire, et il en sort doucement effaré; les attitudes des 
rochers l'occupent; il voit à travers sa rêverie les 
petites filles de trois ans courir sur la grève, leur» 
pieds nus dans la mer, leurs jupes retroussées à deui 
bras, montrant à la fécondité immense leur ventre 
innocent; l'hiver, il émiette du pain sur la neige pour 
les oiseaux. De temps en temps on lui écrit : Vous 
savez, telle pénalité[est abolie; vous savez, telle tête a» 
sera pas coupée. Et il lève les mains au ciel. 



VIII 



Contre cet homme dangereux les gouvernements u 
prêtent main- forte. Ils s'accordent réciproquement 
entre eux la persécution des proscrits, les internements, 
les expulsions, quelquefois les extraditions. Les extra- 
ditions ! oui, les extraditions. Il en fut question à Jersey, 
en 1855. Les exilés purent voir, le 18 octobre, amarré 
au quai de Saint-Hélier, un navire de la marine impé- 
riale, YAriel, qui venait les chercher ; Victoria offrait 
les proscrits à Napoléon; d'un trône à l'autre on se fait 
de ces politesses. 

Le cadeau n'eut pas lieu. La presse royaliste anglaise 
applaudissait; mais le peuple de Londres le prenait 
mal. I! se mit à gronder. Ce peuple est ainsi fait: son 
gouvernement peut être caniche, lui il est dogue. Le 
dogue, c'est un lion dans un chien; la majesté dans la 
probité, c'est le peuple anglais. 

Ce bon et lier peuple montra les dents; Palmerston 
et Bonaparte durent se contenter de l'expulsion. Les 
proscrits s'émurent médiocrement. Ils reçurent avec 
un sourire la signification officielle, un peu baragouinée. 
Soit, dirent les proscrits. Expioulcheune. Cette pronon- 
ciation les satisfit. 

A cette époque, si les gouvernements étaient de 
connivence avec le proscripteur, on sentait entre 1er 
proscrits et les peuples une complicité superbe. Cette 



13 



CE QUE C'EST QUE L EXIL. 



loli'iarité, d'où résultera l'avenir, se manifestait sous 
tontes les formes, et l'on en trouvera les marques à 
chacune des pages de ce livre. Elle éclatait à l'occasion 
d'un passant quelconque, d'un homme isolé, d'un voya- 
geur reconnu sur une route ; faits imperceptibles sans 
doute, et de peu d'importance, mais significatifs. En 
voici un qui mérite peut-être qu'on s'en souvienne : 



IX 



En l'été de 1867, Louis Bonaparte avait atteint le 
maximum de gloire possible à un crime. Il était sur 
le sommet de sa montagne, car on arrive en haut de 
la honte; rien ne lui faisait plus obstacle; il était 
infâme et suprême ; pas de victoire plus complète, car 
il semblait avoir vaincu les consciences. Majestés et 
altesses , tout était à ses pieds ou dans ses bras ; 
Windsor, le Kremlin, Schœnbrunn et Potsdam se 
donnaient rendez-vous aux Tuileries; on avait tout, la 
gloire politique, M. Rouher; la gloire militaire, M. Ba- 
zaine ; et la gloire littéraire, M. Nisard ; on était accepté 
par de grands caractères, tels que MM. Vieillard et 
Mérimée; le Deux-Décembre avait pour lui la durée, 
les quinze années de Tacite, grande mortalis xvi spa- 
tium; l'empire était en plein triomphe et en plein midi, 
s'étalant. On se moquait d'Homère sur les théâtres et 
de Shakespeare à l'académie. Les professeurs d'histoire 
affirmaient que Léonidas et Guillaume Tell n'avaient 
jamais existé; tout était en harmonie; rien ne détonnait, 
et il y avait accord entre la platitude des idées et la 
loumission des hommes ; la bassesse des doctrines était 
égale à la fierté des personnages ; l'avilissement faisait 
loi ; une sorte d'Anglo-France existait, mi-partie de 
Bonaparte et de Victoria, composée de liberté selon 
Pïlmerston °t d'empire selon Troplong; plus qu'une 
alliance, presque un baiser. Le grand juge d'Angleterre 
rendait des arrêts de complaisance ; le gouvernement 
britannique se déclarait le serviteur du gouvernement 
impérial, et, comme on vient de le voir, lui prouvait sa 
subordination par des expulsions, des procès, des 
menaces d'alien-bill, et de petites persécutions, format 
anglais. Cette Anglo-France proscrivait la France et 
humiliait l'Angleterre, mais elle régnait ; la France 
esclave, l'Angleterre domestique, telle était la situation. 
Quant à l'avenir, il était masqué. Mais le présent était 
de l'opprobre à visage découvert, et, de l'aveu de tous, 
c'était magnifique. A Paris, l'exposition universelle 
resplendissait et éblouissait l'Europe ; il y avait là des 
merveilles ; entre autres, sur un piédestal, le canon 
Krupp, et l'empereur des Français félicitait le roi de 
Prusse. 

C'était le grand moment prospère. 

Jamais les proscrits n'avaient été plus |mal tus. Dans 
certains journaux anglais on les appelait >< les rebelles ». 



Dans ce même été, un jour du mois de juillet, un 
passager faisait la traversée de Guernesey à Soutliam- 
pton. Ce passager était un de ces « rebelles » dont on 
vient de parler. 11 était représentant du peuple en 1851 
et avait été exilé le 2 décembre. Ce passager, dont le 
nom est inutile à dire ici, car il n'a été que l'occasion 
du fait que nous allons raconter, s'était embarqué le 
matin même, à Saint-Pierre-Port, sur le bateau-poste 
Normandy. La traversée de Guernesey à Southampton 
est de sept ou huit heures. 

C'était l'époque où le khédive, après avoir salué Napo- 
léon, venait saluer Victoria, et, ce jour-là même, la 
reine d'Angleterre offrait au vice-roi d'Egypte le spec- 
tacle de la flotte anglaise dans la rade de Sheerness, voi- 
sine de Southampton. 

Le passager dont nous venons de parler était un 
homme à cheveux blancs, silencieux, attentif à la 
mer. Il se tenait debout près du timonier. 

Le Normandy avait quitté Guernesey à dix heures 
du matin; il était environ trois heures de l'après-midi; 
on approchait des Needles, qui marquent l'extrémité 
sud de l'île de Wight ; ou apercevait cette haute archi- 
tecture sauvage de la mer, et ces colossales pointes de 
craie qui sortent de l'océan comme les clochers d'une 
prodigieuse cathédrale engloutie ; on allait entrer dans 
la rivière de Southampton ; le timonier commençait a 
manœuvrer à bâbord. 

Le passager regardait l'approche des Aiguilles, quand 
tout à coup il s'entendit appeler par son nom ; il se 
retourna ; il avait devant lui le capitaine du navire. 

Ce capitaine était à peu près du même âge que lui ; 
il se nommait Harvey ; il avait de robustes épaules, 
d'épais favoris blancs, la face hàlée et fière, l'œi 
gai. 

— Est-il vrai, monsieur, dit-il, que vous désiriez 
voir la flotte anglaise ? 

Le passager n'avait pas exprimé ce vœu, mais il 
avait entendu des femmes témoigner vivement ce désir 
autour de lui. 

Il se borna à répondre : 

— Mais, capitaine, ce n'est pas votre itinéraire. 
Le capitaine reprit : 

— Ce sera mon itinéraire si vous le voulez. 
Le passager eut un mouvement de surprise. 

— Changer votre route ? 

— Oui. 

— Pour m'être agréable î 

— Oui. 

— Un vaisseau français ne ferait pas cela pour moi 1 

— Ce qu'un vaisseau français ne ferait pas pour 
tous, dit le capitaine, un vaisseau anglais le fera. 

Et il reprit : 

— Seulement, pour ma responsabilité devant mes 
chefs, écrivez-moi sur mon livre votre volonté. 

Et il présenta son livre de bord au passager, qui 
écrivit sous sa dictée ■ * Je désire voir la (lutte an- 
glaise », et signa. 



CE QUE C'EST QUE L'EXIL. 



ts 



Un moment après, le steamer obliquait à tribord, 
laissait à gauche les Aiguilles et la rivière de Soutli- 
unpton et entrait dans la rade de Sheerness. 

Le spectacle était beau eu etTet. Toutes les batteries 
mêlaient leurs fumées et leurs tonnerres; les silhouettes 
des massifs navires cuirassés s'échelonnaient les unes 
derrière les autres dans une brume rougeâtre, vaste 
pêle-mêle de mâtures apparues et disparues ; le Nor- 
mandy passait au milieu de ces hautes ombres, salué 
par les liurrahs ; cette course à travers la flotte anglaise 
dura plus de deux heures. 

Vers sept heures, quand le Normandy arriva à South- 
ampton, il était pavoisé. 

Un des amis du capitaine Harvey, M. Rascol, directeur 
du Courrier de l'Europe, l'attendait sur le port; il 
«'étonna du navire pavoisé. 

— Pour qui donc avez-vous pavoisé, capitaine ? Pour 
le khédive ? 

Le capitaine répondit : 

— Pour le proscrit. 

Pour le proscrit. Traduisez : Pour la France. 

Nous n'aurions pas raconté ce fait, s'il n'empruntait 
«ne grandeur singulière à la (in du capitaine Harvey. 

Cette fin, la voici. 

Trois ans après cette revue de Sheerness, très peu de 
temps après avoir remis à son passager de juillet 1867 
une adresse des marins de la Manche, dans la nuit du 
17 mars 1870, le capitaine Harvey faisait son trajet 
habituel de Southampton à Guernesey. Une brume 
couvrait la mer. Le capitaine Harvey était debout sur 
la passerelle du steamer, et manœuvrait avec précaution, 
à cause de la nuit et du brouillard. Les passagers 
dormaient. 

Le Xormandy était un très grand navire, le plus 
beau peut-être des bateaux-poste de la Manche, six 
cents tonneaux, deux cent vingt pieds anglais de long, 
vingt-cinq de large ; il était « jeune », comme disent 
les marins, il n'avait pas sept ans. Il avait été construit 
en 1863. 

Le brouillard s'épaississait, on était sorti de la rivière 
de Southampton, on était en pleine mer, à environ 
quinze milles au delà des Aiguilles. Le packet avançait 
lentement. Il était quatre heures du matin. 

L'obscurité était absolue, une sorte de plafond bas 
enveloppait le steamer, on distinguait à peine la pointe 
des mâts. 

Rien de terrible comme ces navires aveugles qui vont 
dans la nuit. 

Tout à coup dans la brume une noirceur surgit, fan- 
tôme et montagne, un promontoire d'ombre courant 
dans l'écume et trouant les ténèbres. C'était la Mary, 
grand steamer à hélice, venant d'Odessa, allant à 
Grimsby, avec un chargement de cinq cents tonnes de 
blé ; vitesse énorme, poids immense. La Mary courait 
droit sur le Normandy. 

Nul moyen d'éviter l'abordage, tant ces spectres de 
aavires dans le brouillard se dressent vite. Ce sont des 



rencontres sans approche. Avant qu'on ait achevé da 
les voir, on est mort. 

La Mary, lancée à toute vapeur, prit le Normandy par 
le travers, et l'éventra. 

Du choc, elle-même, avariée, s'arrêta. 

Il y avait sur le Normandy vingt-huit hommes d'équi- 
page, une femme de service, la stuartess, et trente et 
un passagers, dont douze femmes. 

La secousse fut effroyable. En un instant, tous 
furent sur le pont, hommes, femmes, enfants, demi- 
nus, courant, criant, pleurant. L'eau entrait furieuse. 
La fournaise de la machine, atteinte par le flot, 
râlait. 

Le navire n'avait pas de cloisons étanches ; les cein- 
tures de sauvetage manquaient. 

Le capitaine Harvey, droit sur la passerelle de com- 
mandement, cria : 

— Silence tous, et attention I Les canots à la mer. 
Les femmes d'abord, les passagers ensuite. L'équipage 
après. Il y a soixante personnes à sauver. 

On était soixante et un. Mais il s'oubliait. 

Ou détacha les embarcations. Tous s'y précipitaient. 
Celte hâte pouvait faire chavirer les canots. Ockleford, 
le lieutenant, et les trois contre-maîtres, Goodwin, 
Bennett et West, continrent cette foule éperdue d'hor- 
reur. Dormir, et tout à coup, et tout de suite, mourir, 
c'est affreux. 

Cependant, au-dessus des cris et des bruits, on enten- 
dait la voix grave du capitaine, et ce bref dialogue 
s'échangeait dans les ténèbres: 

— Mécanicien Locks? 

— Capitaine? 

— Comment est le fourneau? 

— Noyé. 

— Le feu? 

— Éteint. 

— La machine? 

— Morte. 

Le capitaine cria: 

— Lieutenant Ocklefordr 
Le lieutenant répondit: 

— Présent. 

Le capitaine reprit : 

— Combien avons-nous de minutes? 

— Vingt. 

— Cela suffit, dit !c capitaine. Que chacun s'em- 
barque à son tour. Lieutenant Ockleford, avez-vous vos 
pistolets? 

— Oui, capitaine. 

— Brûlez la cervelle à tout homme qui voudrait 
passer avant une femme. 

Tous se turent. Personne ne résista ; cette foule sen- 
tant au-dessus d'elle cette grande âme. 

La Mary, de son côté, avait mis ses embarcations à 
la mer, et venait au secours de ce naufrage qu'elle avait 
fait. 

Le sauvetage s'opéra avec ordre et presque sans lutte. 



14 



CE QUE C'EST QUE L'EXIL. 



Il y avait, comme toujours, de tristes égoïsmes; il y eut 
aussi de pathétiques dévouements'. 

Harvey, impassible à son poste de capitaine, comman- 
dait, dominait, dirigeait, s'occupait de tout et de tous, 
gouvernait avec calme cette angoisse, et semblait 
donner des ordres à la catastrophe. On eût dit que le 
naufrage lui obéissait. 

A un certain moment il cria : 

— Sauvez Clément. 

Clément, c'était le mousse. Un enfant. 
Le navire décroissait lentement dans l'eau profonde. 
On hâtait le plus possible le va-et-vient des embar- 
cations entre le Normandy et la Mary. 

— Faites vite, criait le capitaine. 

A la vingtième minute le steamer sombra. 

L'avant plongea d'abord, puis l'arrière. 

Le capitaine Harvey, debout sur la passerelle, ne fit 
pas un geste, ne dit pas un mot, et entra immobile dans 
l'abîme. On vit. à travers la brume sinistre, cette statue 
noire s'enfoncer dans la mer. 

Ainsi finit le capitaine Harvey. 

Qu'il reçoive ici l'adieu du proscrit. 

Pas un marin de la Manche ne l'égalait. Après s'être 
imposé toute sa vie le devoir d'être un homme, il usa 
en mourant du droit d'être un héros. 



Est-ce que le proscrit hait le proscripteur? Non. Il le 
combat; c'est tout. A outrance? oui. Comme ennemi 
public toujours, jamais comme ennemi personnel. La 
colère de l'honnête homme ne va pas au delà du néces- 
saire. Le proscrit exècre le tyran et ignore la personne 
du proscripteur. S'il la connaît, il ne l'attaque que dans 
la proportion du devoir. 

Au besoin le proscrit rend justice au proscripteur; si 
le proscripteur, par exemple, est dans une certaine me- 
sure écrivain et a une littérature suffisante, le proscrit 
en convient volontiers. Il est incontestable, soit dit en 
passant, que Napoléon III eût été un académicien con- 
venable ; l'académie sous l'empire avait, par politesse 
sans doute, suffisamment abaissé son niveau pour que 
l'empereur eût pu se croire là parmi ses pairs litté- 
raires, et sa majesté n'eût aucunement déparé celle des 
quarante, 

A l'époque où l'on annonçait la candidature de l'em- 
pereur à un fauteuil vacant, un académicien de notre 
connaissance, voulant rendre à la fois justice à l'histo- 
rien de César et à l'homme de Décembre, avait d'avance 
rédigé ainsi son bulletin de vote : Je vote pour l'ad- 
mission de M. Louis Bonaparte à l'académie et au 
bagne. 

"> Vtir aux notes. 



On le voit, toutes les concessions possibles, le pros- 
crit les fait. 

Il n'est absolu qu'au point de vue des principes. Là 
son inflexibilité commence. Là il cesse d'être et; que dam 
le jargon politique on nomme « un homme pratique ». 
De là ses résignations à tout, aux violences, aux 
injures, à la ruine, à l'exil. Que voulez-vous qu'il y 
fasse ? Il a dans la bouche la vérité qui, au besoin, 
parlerait malgré lui. 

Parler par elle et pour elle, c'est là son fier bon- 
heur. 

Le vrai a deux noms; les philosophes l'appellent 
l'idéal, les hommes d'état l'appellent le chimérique. 

Les hommes d'état ont-ils raison? Nous ne le pensons 
pas. 

A les entendre, tous les conseils que peut donner un 
proscrit sont « chimériques » . 

En admettant, disent-ils, que ces conseils aient pour 
eux la vérité, ils ont contre eux la réalité. 

Examinons. 

Le proscrit est un homme chimérique. Soit. C'est un 
voyant aveugle ; voyant du côté de l'absolu, aveugle du 
côté du relatif. Il fait de bonne philosophie et de mau- 
vaise politique. Si on l'écoutait, on irait aux abîmes. 
Ses conseils sont des conseils d'honnêteté et de perdition. 
Les principes lui donnent raison, mais les faits lui 
donnent tort. 

Voyons les fa.ts. 

John Brown est vaincu à Harper's Ferry. Les hommes 
d'état disent : Pendez-le. Le proscrit dit : Respectez- 
le. On pend John Brown ; l'Union se disloque, la guerre 
du Sud éclate. John Brown épargné, c'était l'Amérique 
épargnée. 

Au point de vue du fait, qui a eu raison, les hommes 
pratiques, ou l'homme chimérique? 

Deuxième fait. Maximilien est pris à Queretaro. Les 
hommes pratiques disent: Fusillez-le. L'homme chimé- 
rique dit : Graciez-le. On fusille Maximilien. Gela suffit 
pour rapetisser une chose immense. L'héroïque lutte du 
Mexique perd son suprême lustre, la clémence hautaine. 
Maximilien gracié, c'était le Mexique désormais invio- 
lable, c'était cette nation, qui avait constaté son indé- 
pendance par la guerre, constatant par la civilisation sa 
louveraineté ; c'était, sur le front de ce peuple, après 
le casque, la couronne, t 

Cette fois encore, l'homme chimérique voyait juste. 

Troisième fait. Isabelle est détrônée. Que va devenir 
l'Espagne ? république ou monarchie ? Sois monarchie 1 
disent les hommes d'état ! Sois république ! dit le pros- 
crit. L'homme chimérique n'est pas écouté, les hommei 
pratiques l'emportent ; l'Espagne se fait monarchie. Elle 
tombe d'Isabelle en Amédée, etd'Amédée en Alphonse, 
en attendant Carlos ; ceci ne regarde que l'Espagne. 
Mais voici qui regarde le monde : cette monarchie es 
quête d'un monarque donne prétexte à Hoheiuullera ; 
de là l'embuscade de la Prusse, de là regorgement d« 
la France, de là Sedan, de là la honte et la nuit. 



CE Ql'E C'EST QUE L'EXIL. 



IS 



Supposez l'Espagne république, nul prétexte à un ! 
guet-apens, aucun Hohenzollern possible, pas de cata- 
strophes. 

Donc le conseil du proscrit était sage. 

Si par hasard on découvrait un jour cette chose étrange 
que la vérité n'est pas imbécile, que l'esprit de com- 
passion et de délivrance a du bon, que l'homme fort 
c'est l'homme droit, et que c'est la raison qui a rai- 
son ! 

Aujourd'hui, au milieu des calamités, après la guerre 
étrangère, après la guerre civile, eu présence des respon- 
sabilités encourues de deux côtés, le proscrit d'autrefois 
songe aux proscrits d'aujourd'hui, il se penche sur les 
exils, il a voulu sauver John Brown, il a voulu sauver 
Maximilien, il a voulu sauver la France, ce passé lui 
éclaire l'avenir, il voudrait fermer la plaie de la patrie 
et il demande l'amnistie. 

Est-ce un aveugle ? est-ce un voyant ? 



XI 



En décembre 1851, quand celui qui écrit ces lignes 
arriva chez l'étranger, la vie eut d'abord quelque dureté. 
C'est en exil surtout que se fait sentir le res angusta 
doua. 

Cette esquisse sommaire de « ce que c'est que l'exil » 
ne serait pas complète si ce côté matériel de l'existence 
du prosent n'était pas indiqué, en passant, et du reste, 
avec la sobriété convenable. 

De tout ce que cet exilé avait possédé il lui restait 
sept mille cinq cents francs de revenu annuel. Son 
théâtre, qui lui rapportait soixante mille francs par an, 
était supprimé. La hàlive vente à l'encan de son mobilier 
avait produit un peu moins de treize mille fraucs. Il 
avait neuf personnes à nourrir. 

Il avait à pourvoir aux déplacements, aux voyages, 
aux emménagements nouveaux, aux mouvements d'un 
groupe dont il était le centre, à tout l'inattendu d'une 
existence désormais arrachée de la terre et maniable à 
tous les vents ; un proscrit, c'est un déraciné. Il fallait 
conserver la dignité de la vie, et faire en sorte qu'autour 
de lui personne ne souffrit. 

De là une nécessité immédiate de travail. 

Disons que la première maison d'exil, Marine-Terrace, 
était louée au prix très modéré de quinze cents francs 
par an. 

Le marché français était fermé à se* publications. 

Ses premiers éditeurs belges imprimèrent tous ses 
livres sans lui rendre aucun compte, entre autres, les 
deux volumes des Œuvres oratoires. Napoléon le Petit 
Si seul exception. Quant aux Châtiments, ils coûtèrent 
à l'auteur deux mille cinq cents francs. Celte somme, 
confiée à léditeur Samuel, n'a jamais été remboursée. 
Le produit total de toutes les éditions des Châtiments 



a été pendant dix-huit ans confisqué par les éditeurs 
étrangère. 

Les journaux royalistes anglais faisaient sonner très 
haut l'hospitalité anglaise, mélangée, on s'en souvient, 
d'assauts nocturnes et d'expulsions, du reste comme 
l'hospitalité belge. Ce que l'hospitalité anglaise avait de 
complet, c'était sa tendresse pour les livres des exilés. 
Elle réimprimait ces livres et les publiait et les vendait 
avec l'empressement le plus cordial au bénéfice des 
éditeurs anglais. L'hospitalité pour le livre allait jusqu'à 
oublier l'auteur. La loi anglaise, qui fait partie de l'hos- 
pitalité britannique, permet ce genre d'oubli. Le devoir 
d'un livre est de laisser mourir de faim l'auteur, témoin 
Chatterton, et d'enrichir l'éditeur. Les Châtiments en 
particulier ont été vendus et se vendent encore et tou- 
jours en Angleterre au profit unique du libraire Jeffs. 
Le théâtre anglais n'était pas moins hospitalier pour les 
pièces françaises que la librairie anglaise pour les livres 
français. Aucun droit d'auteur n'a jamais été payé pour 
Ruy Blas, joué plus de deux cents fois en Angleterre. 

Ce n'est pas sans raison, oo le voit, que la presse 
royaliste-bonapartiste de Londres reprochait aux pros- 
crits d'abuser de l'hospitalité anglaise. 

Cette presse a souvent appelé celui qui écrit ces 
lignes, avare. 

Elle l'appelait aussi « ivrogne », abandonnée drinker. 

Ces détails font partie de l'exil. 



XII 



Cet exilé ne se plaint de rien. Il a travaillé. Il a re- 
construit sa vie pour lui et pour les siens. Tout est bien. 

Y a-t-il du mérite à être proscrit ? Non. Cela revient à 
demander : Y a-t-il du mérite à être honnête homme? 
Un proscrit est un honnête homme qui persiste dans 
1 honnêteté. Voilà tout. 

Il y a telle époque où cette persistance est rare. 
Soit. Cette rareté ôte quelque chose à l'époque, mais 
n'ajoute rien à i'honnète homme. 

L'houuêtete, comme la virginité, existe eu dehors de 
l'éloge. Vous êtes pur parce que vous êtes pur. L'her- 
mine n'a aucun mérite à être blanche. 

Un représentant proscrit pour le peuple fait un acte 
de probité. Il a promis, il tient sa promesse. Il la tient 
au delà même de la piomesse, comme doit faire tout 
homme scrupuleux. C'est en cela que le mandat impé- 
ratif est inutile ; le mandat impératif a le tort de met- 
tre un mot dégradant sur une chose noble, qui est 
l'acceptation du devoir ; en outre, il omet l'essentiel, 
qui est le sacrifice; le sacrifice, nécessaire à accomplir, 
impossible à imposer. L'engagement réciproque, la 
main de l'élu mise dans la main de l'électeur, le man- 
dant et le mandataire se donnent mutuellement parole, 
le mandataire de défendre le mandant, le idjm, 



16 



CE QUE C'EST QUE L'EXIL. 



soutenir le inaodataire, deux droits et deux forces 
mêlés, telle est la vérité. Cela étant, le représentant 
doit faire son devoir, et le peuple le sien. C'est la dette 
de la conscience acquittée des deux côtés. Mais quoi, se 
dévouer jusqu'à l'exil? Sans doute. Alors c'est beau; 
Don, c'est simple. Tout ce qu'on peut dire du représen- 
tant proscrit, c'est qu'il n'a pas trompé sur la qualité 
de la chose promise. Un mandat est un contrat. 11 n'y a 
ucune gloire à ne point vendre à faux poids. 

Le représentant honnête homme exécute le contrat. 
Il doit aller, et il va, jusqu'au bout de l'honneur et de 
a conscience. Là il trouve le précipice. Soit. Il y 
tombe. Parfaitement. 

Y meurt-il? Non, il y vit. 



XIII 



Résumons-nous. 

Ce genre d'existence, l'exil, a, on le voit, une cer- 
•aine variété d'aspects 

C'est de cette vie, agitée si l'on regarde la destinée, 
tranquille si l'on regarde l'âme, qu'a vécu, de 1851 à 
1870, du Deux-Décembre au Quatre-Septembre, l'ab- 
sent qui rend aujourd'hui compte à son pays de son 
absence par la publication de ce livre. Cette absence a 
duré dix-neuf ans et neuf mois. Qu'a-t-il fait pendant 
ces longues années? II a essayé de ne pas être inutile. 
La seule belle chose de cette absence, c'est que lui, 
misérable, les misères sont venues le trouver ; les nau- 
frages ont demandé secours à ce naufragé. Non seule- 
ment les individus, mais les peuples ; non seulement 
les peuples, mais les consciences ; non seulement les 
consciences, mais les vérités. Il lui a été donné de ten- 
dre la main du haut de son écueil à l'idéal tombé dans 
le gouffre ; il lui semblait par moments que l'avenir en 
détresse lâchait d'aborder à son rocher. Qu'était-il 
pourtant? Peu de chose. Un effort vivant. En présence 
de toutes les mauvaises forces conjurées et triom- 
phantes, qu'est-ce qu'une volonté? Rien, si elle repré- 
sente l'égoïsme ; tout, si elle représente le droit. 

La plus inexpugnable des positions résulte du plus 
profond des écroulements : il suflit que l'homme écroulé 
soit un homme juste ; insistons-y: si cet homme a rai- 
son, il est bon qu'il soit accablé, ruiné, spolié, expatrié, 
bafoué, insulté, renié, calomnié et qu'il résume en lui 
toutes les formes de la défaite et de la faiblesse ; alors 
il est tout-puissant. Il est indomptable, ayant en lui la 
droiture ; il est invincible, ayant pour lui la réalité. 
Quelle force que ceci : n'être rien ! N'avoir plus rien 
à soi, n'avoir plus rien sur soi, c'est la meilleure con- 
dition de combat. Celte absence d'armure prouvg l'in- 
vulnérable. Pas de situalion plus haute que celle-là, 
être tombé pour la justice. Eu face de l'empereur se 
dresse le proscrit. L'empereur damne, le proscrit con- 



damne. L'un dispose des codes et des juges; l'autre 
dispose des vérités. Oui, il est bon d'être tombé. La 
chute de ce qui a été la prospérité fait l'autorité d'un 
homme ; votre pouvoir et votre richesse sont souvent 
votre obstacle; quand cela vous quitte, vous êtes 
débarrassé, et vous vous sentez libre et maître; rien 
ne vous gêne désormais; en vous retirant tout on vous 
a tout donné; tout est permis à qui tout est défendu; 
vous n'êtes plus contraint d'être académique et parle- 
mentaire ; vous avez la redoutable aisance du vrai, 
sauvagement superbe. La puissance du proscrit s» 
compose de deux éléments : l'un qui est l'injustice 
de sa destinée, l'autre qui est la justice de sa cause. 
Ces deux forces contradictoires s'appuient l'une sur 
l'autre ; situation formidable et qui peut se résumer 
en deux mots : 

Hors la loi, dans le droit. 

Le tyran qui vous attaque rencontre pour premier 
adversaire sa propre iniquité, c'est-à-dire lui-même, et 
pour deuxième adversaire votre conscience, c'est-à-dire 
Dieu. 

Combat, certes, inégal. Défaite certaine du tyran. 
Allez devant vous, justicier. 

Ce sont ces réalités que, dans les premières pages de 
cette introduction, nous avons essayé d'exprimer en 
cette ligne : 

L'exil, c'est la nudité du droit. 



XIV 



C'est pourquoi celui qui écrit ceci a été pendant ces 
dix-neuf années content et triste ; content de lui-même, 
triste d'autrui; content de se sentir honnête, triste du 
crime à extension indéfinie qui d'âme en âme gagnait 
la conscience publique et avait fini par s'appeler la satis- 
faction des intérêts. Il était indigné et accablé de ce 
malheur national qu'on appelait la prospérité de l'em- 
pire. Les joies d'orgie sont misères. Une prospérité qui 
est la dorure d'un forfait ment et couve une calamité. 
L'œuf du Deux-Décembre est Sedan. 

C'étaient là les douleurs du proscrit, douleurs pleines 
de devoirs. Il pressentait l'avenir et dénonçait dans 
l'éto urdissement des fêtes l'approche des catastrophes. 
Il entendait le pas des événements auquel sont sourds 
les heureux. Les catastrophes sont arrivées, ayant en 
elles la double force d'impulsion qui leur venait de 
Bonaparte et de Bismark, d'un guet-apens punissant 
l'autre. En somme, l'empire est tombé et la France se 
relèvera. Dix milliards et deux provinces, c'est notre 
rançon. C'est cher, et nous avons droit au rembour- 
sement. En attendant, soyons calmes ; l'empic de 
moins, c'est l'honneur de plus. La situation actuelle 
est bonne. Mieux vaut la France mutilée par une voie 
de fait qu'amoindrie par un déshonneur. C'est la diffé- 



Cï QUE C'EST QUE L'EXIL. 



n 



rence d'une plaie à un virus. On guérit de la plaie, on 
meurt de la parte. La France eût agonisé par l'empire. 
La honte bue, c'est la France morte. Aujourd'hui la 
honte est vomie, la France vivra. Le peuple n'a plus 
rien en lui que d-î sain et de robuste, à présent que le 
48 brumaire et le 2 décembre sont recrachés. 

Dans la solitude où il méditait l'avenir, les préoccu- 
pations de l'exilé étaient sévères, mais sereines ; sel 
désespoirs étaient mêlés d'espérances. Il avait, on vient 
de le voir, la mélancolie du malheur public, et en même 
temps la joie altière de se sentir proscrit. L'exil était 
pour cet homme une joie, parce qu'il était une puissance. 
Une bulle dit de Luther excommunié, mais indompté: 
Stal coram t >oiitifice sicut Satanas coram Jehovah. La 
comparaison est juste, et le proscrit qui parle ici le 
reconnaît. Par-dessus le silence fait en France, par- 
dessjs ia tribune aplatie, par-dessus la presse bâillon- 
née, le proscrit, libre comme le Satau du vrai devant 
le Jéhovah du faux, pouvait prendre la parole et la 
prenait. Il défendait le suffrage universel contre, le plé- 
biscite, le peuple contre la foule, la gloire contre le 
reître, la justice contre le juge, le flambeau contre le 
bûcher, et Dieu contre le prêtre. De là ce long cri qui 
remplit ce livre. De toutes parts, nous venons de le dire 
et dans ce livre on le verra, les détresses s'adressaient 
9t lui, sachant qu'il ne reculait devant aucun devoir. Lei 
opprimés voyaient en lui l'accusateur public du crime 
Universel. Il suffit, pour accepter cette missioD, d'être 
une âme, et, pour remplir cette fonction, d'être une 
voix. Une âme probe et une voir libre, il a été cela. Il 
entendait des appels à l'horizon, et du fond de son iso- 
lement il y répondait. C'est là ce qu'on va lire. Toutes 
les persécutions des maîtres se déchaînaient sur lui, et 
il y avait, et il va encore, sur son nom une Inexpri- 
mable condensation de haine ; mais qu'est-ce que cela fait, 
et qu'importe? Il n'en a pas moins eu le fier Donneur i 
d'être proscrit vingt ans, et de tenir tête, lui solitaire à | 
toutes les multitudes, lui désarmé à toutes les légions, 
lui rêveur à tous les meurtriers, lui banni à tous les 
despotes, lui atome à tous les colosses, n'ayant en lui 
que cette seule force, un rayon de lumière. 

Cette lumière, c'était, nous l'avons dit, le droit, l'é- 
ternel droit. 

Il remercie Dieu. Pendant tout le temps qu'il faut à 
un front de quarante ans pour devenir un front de 
soixante ans, il a vécu de cette vie hautaine. Il a été 
l'expulsé, le traqué, le chassé. Il a été abandonné de 
tous et n'a abandonné personne. Il a connu l'excellence 
du désert ; c'est au désert qu'est l'écho. Là on entend la 
clameur des peuples. Pendant que les oppresseurs tra- 
vaillaient au mal sous la fixité de son regard, il a tâché 
de travailler au bien. 11 a laissé tous les tyrans manier 
toutes les foudres au-dessus de sa tète, n'ayant, lui 
d'autre souci que la calamité publique. Il a habité un 
ècuei), il a rêvé, médité, songé, tranquille sous une